XXXIII

Sylvius regarda la mer. La nuit devenait plus lucide. A travers

la plaine grise du ciel, un nuage sombre descendait vers

l’horizon.--Sylvius le suivait des yeux, distraitement, et, enclin à la

rêverie, la tête un peu vague, la pensée molle comme une fumée, il se

demandait en attendant le retour de Clorinde, ce que ce nuage faisait, à

tomber ainsi vers la mer, lent et lourd.

Peu à peu, une inquiétude le saisit. Ce nuage, où allait-il?

Sylvius marcha jusqu’à la grève, et, montrant du doigt la forme

aérienne, demanda aux flots:

«Où va-t-il? dites-moi, où va-t-il?»

Mais les flots qui jasaient se turent et la brise suspendit sa voix.

Sylvius regagna le seuil de sa maison et considéra le ciel et la nuée,

attentivement.

Il lui semblait maintenant que le nuage se mouvait comme un être animé.

Quelque chose d’étincelant se percevait à son sommet.--Le nuage touchait

presque l’horizon.--Sa forme devenait à chaque instant plus précise,--et

soudain, oui, ce n’était pas le jeu d’une illusion, oui, soudain, le

nuage s’avança sur les eaux, et c’était un gigantesque éléphant que la

lune révélait, prodigieuse bête noire qui s’avançait sur la mer à pas

pesants, et, sur son cou, entre les deux oreilles qui se balançaient

comme d’énormes feuilles, un être admirable était monté,--un ange, un

ange dont les ailes d’un bleu d’abîme étaient déployées, toutes

grandes,--immenses, et l’ange était vêtu d’une luisante armure, comme un

chevalier, et sur l’armure, la lune avait posé ses baisers blancs.

L’ange secouait dans le vent de la nuit sa tête nue aux boucles blondes,

et, de temps en temps, il battait de ses grandes ailes et, sous le

souffle, la nature entière murmurait de terreur.

Il s’avançait, indifférent. Sylvius vit qu’il tenait dans ses mains un

calice de cristal plein d’une liqueur violette...

Sylvius ne pouvait détacher ses yeux de l’apparition. Il ne pensait plus

à Clorinde. Il n’osait point bouger.

L’éléphant et son étincelant cavalier étaient à quelques brasses du

rivage.

Maintenant, ils l’avaient atteint.

Alors l’ange tendit le calice de cristal à l’éléphant qui renversait sa

trompe. La bête l’encercla et le tint haussé devant son front. L’ange

enleva le gantelet de fer de sa main droite, et, recueillant dans ses

ailes toute la brise, il quitta sa monture, et, avec la légèreté d’un

songe, se posa devant Sylvius.

Il était là, debout, les ailes à demi repliées, majestueux, un peu

cambré dans son armure luisante, une main appuyée contre le mur de la

maison. Le regard de ses yeux bleus ne se fixait pas, il errait. L’ange

attira vers lui la branche du citronnier qui poussait près du seuil et

en respira une fleur. Il sourit au parfum.

Derrière lui, l’énorme saphir méditerranéen s’étendait jusqu’aux îles de

roche livide.

Sylvius tremblait, plus pâle que la lune.

Sans le regarder, l’ange entr’ouvrit ses lèvres inhumaines et dit d’une

voix de cuivre étouffée:

«Sylvius! Viens à moi! Je suis Azraël, dernier spectacle des vivants.

Viens! ta vie est close!»

De sa main gantée il caressait la fleur embaumante.

Un long sanglot creva dans la poitrine de Sylvius qui se dressa

brusquement.

«Je vais mourir! vous dites que je vais mourir! mais pourquoi?

pourquoi?--Je suis jeune, j’ai vingt-cinq ans à peine et je ne fais que

commencer de vivre! Pourquoi mourir aujourd’hui?»

De lourdes larmes roulaient sur ses joues, il donnait tous les signes

d’une incrédulité violente et d’un grand désespoir, mais il savait déjà

qu’il avait touché l’heure inévitable.

Sur la bouche de l’ange, une moue d’ennui passa et l’ange dit encore:

«Les hommes sont si bavards et prennent si souvent Dieu à témoin que

Dieu ne les écoute plus. Etourdi par le tumulte qui monte de la terre,

il se détourne d’elle, mais il advient que, par bonté d’âme, il

recueille une prière de mortel et l’exauce. Parfois, c’est la prière

d’un charretier qui a soif, et, tout aussitôt, il trouve à ses pieds une

pièce d’argent et sur sa route un cabaret, et parfois ce sont les rêves

d’un grand ambitieux, et le monde en est bouleversé.

«Cette fois, ce fut ton serment, Sylvius.

«Avant-hier soir tu as dit:

«Je donnerais tout ce qui me reste à vivre pour un jour de gloire.»

«Ce jour de gloire, voici que tu l’achèves, et qu’il faut mourir.»

Sylvius avait le sang aux yeux.

«Quel jour de gloire? J’ai voué ma vie à la conquête du laurier, mais

quel laurier ai-je cueilli?»

Il hurlait et tendait les bras comme un insensé.

«Quel laurier?...» demanda l’ange...

Il glissa vers le bosquet de lauriers qui poussait au coin du jardin, en

détacha un rameau, le courba en cercle, le noua d’un fil d’or né sous

ses doigts et le posa sur le front de Sylvius.

«Quel laurier?... Vois! je te couronne! Ah! soupira-t-il en regardant

distraitement la mer, fou que tu étais! Tout mortel a son jour de

gloire, et qui vient, aussi paradoxal que celui du trépas. Le plus

souvent, il est vécu qu’on l’espère encore et parfois on croit l’avoir

possédé alors qu’il doit se confondre avec le jour de l’agonie. Pourquoi

se démener, puisque la gloire surprend toujours un homme dans son lit,

dans son berceau, à sa table, dans les bras d’une femme ou au bord de la

tombe.

«Sylvius, Sylvius, comme tu as mal vécu! Tu cherchais une auréole quand

tu devais en admirer l’éclat sur la tête d’autrui; tu t’évertuais à

fausser ton destin, au lieu d’orner plaisamment les loisirs que le

destin te fit, et, parce que tu avais le regard clair tu te croyais une

âme bien trempée.»

L’ange poussait du pied un caillou du jardin et maniait son gantelet.

«Mon pauvre ami! que ne t’es-tu contenté de lire, de considérer, de

goûter, d’apprécier, d’écouter, puisque tel était ton rôle? Pourquoi

vouloir voler sans ailes? Sur sa roche, le pingouin immobile et manchot,

regarde les goëlands se mêler aux bourrasques, mais vis-tu jamais ton

ami Lautonne regarder Pégase, quand Pégase l’emportait en plein ciel?

Ton jour de gloire, enfant, fut celui que tu viens de vivre, où tu te

détournas de ce mirage qui te séduisait si fort. Ta gloire fut de

renoncer, et ne l’accuse point d’être médiocre, puisque, amateur de

mille choses et rêvant toujours d’en créer une, ce rêve affina ton

regard.

«Va! ne regrette rien! Garde en tes yeux les belles images qui leur

plurent et, maintenant, Sylvius recueille-toi, c’est l’heure noire!

--Alors, je ne verrai plus les choses douces et chaudes qui

m’entourent?» cria Sylvius d’une voix étranglée.

Il courut vers la mer, en toucha les vagues extrêmes, mouilla d’eau

amère ses lèvres qui tremblaient...

«Je ne verrai plus la vague bleue? pleurait-il, ni l’écume blanche, ni

la frisure du vent, ni ce coquillage, plus rose qu’une fleur! Je ne

toucherai plus le sable soyeux et le feuillage qui chante! Je ne

reverrai plus Clorinde! O mon beau royaume et ma belle maîtresse, qu’il

est cruel de vous quitter ainsi!»

L’ange eut un rire grave:

«Quoi? l’aube occupe tout le ciel comme à la fin de chaque nuit. Combien

de fois as-tu regardé ces beautés de ton royaume. Roi! tu ne songeais,

comme fit jadis ce monarque singulier qui régnait sur les Lotophages,

qu’à oublier ton propre empire et te croire étranger chez toi.--Les

fruits tendus par la branche, que ne les mangeais-tu au lieu d’en

désirer d’autres?»

Sylvius pressait l’une contre l’autre ses mains glacées:

«Je n’aurai donc plus rien de la vie?»

Il se prosterna aux pieds de l’ange en armure et le supplia d’une voix

où passaient déjà les accents pathétiques de l’agonie:

«Encore une volupté! Rien qu’une!

--Tous les mortels me demandent la même chose», dit l’ange, en haussant

ses épaules d’acier.

Il fit quelques pas et prit le calice que l’éléphant haussait dans

l’étreinte de sa trompe. Il revint vers Sylvius.

«Tiens! dit-il, en tendant le calice à Sylvius, et savoure bien le

dernier vin que tu boiras!»

Sylvius, en un effort qui fut sans doute le plus beau de sa vie,

rassembla son âme éparpillée de frayeur, se recueillit, et but, soudain,

jusqu’à la dernière goutte.

Alors l’ange lui prit le calice des mains et le jeta sur les rochers où

il s’émietta en vocalises.

«C’est tout? C’est bien tout?» murmura Sylvius.

L’ange ne répondit point par des paroles, mais il hocha la tête et, pour

la première fois regarda Sylvius dans les yeux.

Avec de légers coups d’ailes, il le poussa jusque dans la maison et le

coucha presque insensible sur son lit, puis, la tête tournée vers la

mer, il attendit quelques instants.

Sylvius essaya d’ouvrir ses paupières lasses. Il ne put, et, soudain,

une idée effrayante qui tourbillonnait dans son crâne et en battait les

parois, l’obséda...

Il doutait.

Il doutait furieusement et sans mesure.

Cet ange était-il debout devant lui? l’avait-il jamais contemplé?

Ah! ses paupières étaient trop lourdes pour qu’il parvînt à les

lever!... Mais alors... les autres spectacles de sa vie, depuis la

marchande d’amours?... Il s’en souvenait, à coup sûr... Ce souvenir

était-il faux, illusoire, inventé?... Merlin, Lautonne, Blaise, les

centaures, Marsyas, Hadès, et la Sirène, et Clorinde poursuivie, tout

cela était-il un mirage fallacieux?... Et le Christ?...

«Non! je ne veux pas, murmurait Sylvius en lui-même... Non! je ne veux

pas!» pensait-il, mais plus faiblement.

Les clartés du ciel augmentaient.

Le jour allait naître...

Alors, comme le soleil perçait l’aube de sa première flèche, et,

frappant un nuage perdu, le festonnait de rose; comme se levait une buée

aérienne et nuancée du flot enseveli sous des ombres légères; comme

courait dans tout l’espace, frémissait parmi les ramures, se répercutait

sur les collines et bondissait vers le ciel une clameur de puissante

allégresse, l’ange toucha de son aile étendue le front de Sylvius, puis,

à pas de velours, il sortit de la maison.

L’azur était libre, la mer était calme, une flamme d’aurore brûlait sur

les hauteurs. L’ange sauta sur le cou de l’éléphant qui battait les

vagues de ses larges pieds, et, splendide dans son armure luisante,

s’éloigna sur la mer, les ailes grandes.

Voyez! Il va vers l’horizon au pas balancé de la bête épaisse et noire

qui se retourne parfois en agitant sa trompe.

Il se perd dans le jour.

Il se mélange au soleil.

Il emporte avec lui une âme immortelle.

* * * * *

Un son de cloche passe, puis s’éteint... Est-ce l’angelus qui sonne?...

Est-ce la voix du Christ?...

Un autre son de cloche s’éveille... Un autre encore...

* * * * *

Et ce fut ainsi que le héros de cette histoire s’endormit dans la paix

du Seigneur.

Pour l'Amour du Laurier: Roman · 第 45 / 50 题