XXX

«Décidément, soupira Sylvius, voilà un voyage que j’entreprenais avec

plaisir et dont je ne retire aucun bénéfice. Ma seule muse, mon petit

homme en or, fut fondu en napoléons et dispersé dans la mer; d’autre

part, il est impossible de se retremper aux sources antiques: les faunes

ont un parfum trop vif, les vieux centaures sont ennuyeux, la bacchanale

est trop ardente, l’Hadès est vert de pourriture et les sirènes se

désagrègent!--Maintenant que je suis venu dans cette étrange localité,

je n’aspire plus qu’à rentrer au pays!»

Déjà, l’aube s’étendait en vapeurs orientales.

Debout sur la plage bleue, et, serré dans son costume losangé, encore

très joli malgré quelques déchirures, Sylvius étudiait le tourment de

son âme et regardait vaguement les prémices du soleil, quand, soudain,

une tête énorme, pleine de bosses, lourde d’eau coulante, s’éleva de

l’écume, et une voix sentencieuse monta avec l’aurore:

«Elle est donc morte, la vieille! Elle ne gâtera plus l’harmonie du

crépuscule par ses chansons! J’ai vu sa carcasse entraînée

inéluctablement vers la pleine mer et me sens réjoui de ce trépas!»

Sylvius s’avança jusqu’aux franges de la vague et vit un grand dauphin

qui nageait, majestueux, près des rochers. Ses yeux plats brasillaient

joyeusement, l’arête de son dos semblait vernie de lumière, et, parfois,

il bâillait de toute sa gueule.

Tandis qu’il admirait les tons d’héraldique dont le jour diaprait ce

merveilleux poisson, Sylvius songeait à certaine fable bien connue où un

singe chevauche un dauphin.

«Dauphin! lui dit-il d’une voix vibrante, dauphin! me transporterais-tu,

sur les côtes provençales, sans fatigue? Je ne puis t’offrir le moindre

prix de passage, car, pour l’instant, je suis pauvre et, ce matin

encore, j’étais nu.»

Le dauphin remua son large œil avec malice:

«Je le ferai par bonté d’âme, bien que, depuis longtemps, je n’aie

transporté dieu ni mortel. Allons! viens ici, et tiens-toi solidement à

l’épine de mon dos.»

Sylvius avait déjà les pieds dans la vague... il s’arrêta... Les

merveilles auxquelles il venait de participer laissaient en lui un

souvenir trop cuisant...

«Attends-moi un instant!» dit-il au dauphin.

Il courut rejoindre le cadavre de la sirène, mais ce n’était point pour

le contempler ou lui faire ses adieux. Il s’approcha du brasier couvert

de cendres, l’attisa, tisonna, en fit jaillir des aigrettes, réveilla

quelques flammes, les nourrit de brindilles et de rameaux, jeta dessus

le corps demi-divin qui flamba comme un arbre sec, détacha d’un chêne

voisin deux branches mortes, les posa sur le bûcher, les embrasa, puis,

une torche dans chaque main, marcha jusqu’à la lisière du bois. Il posa

sous le chêne ces deux flammes roulant leurs deux fumées et puis s’en

fut.

«Brûlez bien! brûlez bien!» dit-il.

Sylvius retourna sur la plage:

«Me voilà!

--Enfantillage! puérilité! dit le dauphin. Pourquoi donc en vouloir à

ces pauvres gens? Pourquoi donner un coup de pied dans un beau vase à la

panse bien ornée, parce qu’on ne saurait être peintre ni potier si

habile? La sirène m’agaçait un peu... mais les autres! Votre acte est

petit, bon jeune homme, je vous préfère Erostrate, et l’on sentait mieux

le crépuscule de l’Olympe quand, sur la Méditerranée, une mystérieuse

voix nous annonça la mort du grand Pan! Monsieur, je vous estime peu!

pourtant j’ai promis de vous transporter et le ferai sans acrimonie et

sans apparente répugnance. Allons! petit incendiaire, enfourchez-moi!»

Sylvius enfourcha la bête huileuse, qui, tout incontinent, bondit et

moutonna sur la mer. Tournant la tête, Sylvius pouvait voir, dans le

sillage, des perles d’écume s’abîmer parmi des topazes claires, et, dans

le creux des vagues que le dauphin sautait d’un bond, des saphirs se

muer en émeraudes. Le soleil brûlait à belles flammes, mais Sylvius

n’osait plus se retourner, car il savait bien que là-bas, derrière lui,

d’autres flammes brûlaient par sa faute et que le vent était chargé de

cendres.

Maintenant c’était la seule Méditerranée striée d’une houle légère où le

dauphin traçait un chemin sûr et droit. De temps à autre, des méduses et

des algues passaient, entraînées, semblait-il, en un cours inverse.

Quelques nuages se désunissaient dans l’azur. Sur les écailles du

dauphin, l’arc-en-ciel lui-même se courbait.

Sylvius ne s’étonnait pas outre mesure de sa position présente, il avait

seulement soin de ne pas glisser. De temps en temps, il se baissait pour

prendre un peu de l’onde, qui écumait contre ses jambes, et en mouillait

son front. Plus tard même, ayant vu une algue verte et plate qui

tremblait sur l’eau, il pria le dauphin d’obliquer, la cueillit et s’en

coiffa. Puis, abrité de l’ardeur du soleil, il contempla plus

paisiblement l’étendue méditerranéenne et tâchait de la qualifier

d’épithètes nouvelles à tournure homérique.

Longtemps, la mer fut déserte. Une voile parut enfin. Elle s’approcha.

Elle était de soie rouge et l’antenne portait des festons d’or. La

barque passa près du gros poisson. Il s’y trouvait trois personnes que

Sylvius reconnut. C’était Arlequin, Colombine et Pierrot, en

accoutrement traditionnel. Ils ne dirent pas une parole. Colombine

regardait Pierrot avec humeur, Arlequin tendait un billet à l’infidèle,

secrètement, et déjà, d’un regard, Pierrot demandait grâce.

La barque s’éloigna.

«Que font-ils? demanda Sylvius. Où vont-ils?

--Ils ne vont nulle part, ils ne font rien. Arlequin, Colombine et

Pierrot ne font jamais rien: exister leur suffit. Pierrot se sait

trompé, Arlequin se sait aimé, Colombine se sait volage... Ils goûtent

leur gloire qui est de ne changer point et d’être à jamais Arlequin,

Colombine et Pierrot. Toi qui portes un costume bigarré, tu as sans

doute vécu de même, ou bien tu es en mascarade.»

Sylvius songeait qu’être soi-même est chose difficile.

La barque rouge avait complètement disparu. De nouveau la mer fut

déserte et rien n’advint jusqu’au crépuscule.

Alors, tandis que la prime obscurité de la nuit descendait sur les

flots, Sylvius vit une côte grise qu’il reconnut.

«Nous y sommes déjà?» demanda-t-il.

--Oui, répondit le dauphin, vous me sembliez pressé. L’eussiez-vous

désiré, nous aurions pu passer chez les Lotophages. Inutile de me

remercier, j’avais à faire dans ces quartiers. Tenez! je vous poserai à

la pointe rocheuse que vous voyez là.»

Bientôt, Sylvius mit pied sur la terre ferme. Il cherchait quelque

formule aimable pour reconnaître le service du dauphin, quand celui-ci,

qui, depuis quelques instants, se remuait dans une vague avec un air de

gène, prononça rapidement ces paroles ailées:

«Je me rappelle vous avoir entendu dire que vous manquiez d’argent. Vous

devez avoir grand’faim. Permettez-moi de vous offrir votre souper de ce

soir, charité qui ne change en rien la mauvaise opinion que j’ai de

vous!»

Il toussa, graillonna un peu, et finit par cracher aux pieds de Sylvius

un louis d’or; Sylvius balbutiait des remerciements, mais, déjà le

dauphin avait plongé dans la nuit salée.

Pour l'Amour du Laurier: Roman · 第 42 / 50 题