«Décidément, soupira Sylvius, voilà un voyage que j’entreprenais avec
plaisir et dont je ne retire aucun bénéfice. Ma seule muse, mon petit
homme en or, fut fondu en napoléons et dispersé dans la mer; d’autre
part, il est impossible de se retremper aux sources antiques: les faunes
ont un parfum trop vif, les vieux centaures sont ennuyeux, la bacchanale
est trop ardente, l’Hadès est vert de pourriture et les sirènes se
désagrègent!--Maintenant que je suis venu dans cette étrange localité,
je n’aspire plus qu’à rentrer au pays!»
Déjà, l’aube s’étendait en vapeurs orientales.
Debout sur la plage bleue, et, serré dans son costume losangé, encore
très joli malgré quelques déchirures, Sylvius étudiait le tourment de
son âme et regardait vaguement les prémices du soleil, quand, soudain,
une tête énorme, pleine de bosses, lourde d’eau coulante, s’éleva de
l’écume, et une voix sentencieuse monta avec l’aurore:
«Elle est donc morte, la vieille! Elle ne gâtera plus l’harmonie du
crépuscule par ses chansons! J’ai vu sa carcasse entraînée
inéluctablement vers la pleine mer et me sens réjoui de ce trépas!»
Sylvius s’avança jusqu’aux franges de la vague et vit un grand dauphin
qui nageait, majestueux, près des rochers. Ses yeux plats brasillaient
joyeusement, l’arête de son dos semblait vernie de lumière, et, parfois,
il bâillait de toute sa gueule.
Tandis qu’il admirait les tons d’héraldique dont le jour diaprait ce
merveilleux poisson, Sylvius songeait à certaine fable bien connue où un
singe chevauche un dauphin.
«Dauphin! lui dit-il d’une voix vibrante, dauphin! me transporterais-tu,
sur les côtes provençales, sans fatigue? Je ne puis t’offrir le moindre
prix de passage, car, pour l’instant, je suis pauvre et, ce matin
encore, j’étais nu.»
Le dauphin remua son large œil avec malice:
«Je le ferai par bonté d’âme, bien que, depuis longtemps, je n’aie
transporté dieu ni mortel. Allons! viens ici, et tiens-toi solidement à
l’épine de mon dos.»
Sylvius avait déjà les pieds dans la vague... il s’arrêta... Les
merveilles auxquelles il venait de participer laissaient en lui un
souvenir trop cuisant...
«Attends-moi un instant!» dit-il au dauphin.
Il courut rejoindre le cadavre de la sirène, mais ce n’était point pour
le contempler ou lui faire ses adieux. Il s’approcha du brasier couvert
de cendres, l’attisa, tisonna, en fit jaillir des aigrettes, réveilla
quelques flammes, les nourrit de brindilles et de rameaux, jeta dessus
le corps demi-divin qui flamba comme un arbre sec, détacha d’un chêne
voisin deux branches mortes, les posa sur le bûcher, les embrasa, puis,
une torche dans chaque main, marcha jusqu’à la lisière du bois. Il posa
sous le chêne ces deux flammes roulant leurs deux fumées et puis s’en
fut.
«Brûlez bien! brûlez bien!» dit-il.
Sylvius retourna sur la plage:
«Me voilà!
--Enfantillage! puérilité! dit le dauphin. Pourquoi donc en vouloir à
ces pauvres gens? Pourquoi donner un coup de pied dans un beau vase à la
panse bien ornée, parce qu’on ne saurait être peintre ni potier si
habile? La sirène m’agaçait un peu... mais les autres! Votre acte est
petit, bon jeune homme, je vous préfère Erostrate, et l’on sentait mieux
le crépuscule de l’Olympe quand, sur la Méditerranée, une mystérieuse
voix nous annonça la mort du grand Pan! Monsieur, je vous estime peu!
pourtant j’ai promis de vous transporter et le ferai sans acrimonie et
sans apparente répugnance. Allons! petit incendiaire, enfourchez-moi!»
Sylvius enfourcha la bête huileuse, qui, tout incontinent, bondit et
moutonna sur la mer. Tournant la tête, Sylvius pouvait voir, dans le
sillage, des perles d’écume s’abîmer parmi des topazes claires, et, dans
le creux des vagues que le dauphin sautait d’un bond, des saphirs se
muer en émeraudes. Le soleil brûlait à belles flammes, mais Sylvius
n’osait plus se retourner, car il savait bien que là-bas, derrière lui,
d’autres flammes brûlaient par sa faute et que le vent était chargé de
cendres.
Maintenant c’était la seule Méditerranée striée d’une houle légère où le
dauphin traçait un chemin sûr et droit. De temps à autre, des méduses et
des algues passaient, entraînées, semblait-il, en un cours inverse.
Quelques nuages se désunissaient dans l’azur. Sur les écailles du
dauphin, l’arc-en-ciel lui-même se courbait.
Sylvius ne s’étonnait pas outre mesure de sa position présente, il avait
seulement soin de ne pas glisser. De temps en temps, il se baissait pour
prendre un peu de l’onde, qui écumait contre ses jambes, et en mouillait
son front. Plus tard même, ayant vu une algue verte et plate qui
tremblait sur l’eau, il pria le dauphin d’obliquer, la cueillit et s’en
coiffa. Puis, abrité de l’ardeur du soleil, il contempla plus
paisiblement l’étendue méditerranéenne et tâchait de la qualifier
d’épithètes nouvelles à tournure homérique.
Longtemps, la mer fut déserte. Une voile parut enfin. Elle s’approcha.
Elle était de soie rouge et l’antenne portait des festons d’or. La
barque passa près du gros poisson. Il s’y trouvait trois personnes que
Sylvius reconnut. C’était Arlequin, Colombine et Pierrot, en
accoutrement traditionnel. Ils ne dirent pas une parole. Colombine
regardait Pierrot avec humeur, Arlequin tendait un billet à l’infidèle,
secrètement, et déjà, d’un regard, Pierrot demandait grâce.
La barque s’éloigna.
«Que font-ils? demanda Sylvius. Où vont-ils?
--Ils ne vont nulle part, ils ne font rien. Arlequin, Colombine et
Pierrot ne font jamais rien: exister leur suffit. Pierrot se sait
trompé, Arlequin se sait aimé, Colombine se sait volage... Ils goûtent
leur gloire qui est de ne changer point et d’être à jamais Arlequin,
Colombine et Pierrot. Toi qui portes un costume bigarré, tu as sans
doute vécu de même, ou bien tu es en mascarade.»
Sylvius songeait qu’être soi-même est chose difficile.
La barque rouge avait complètement disparu. De nouveau la mer fut
déserte et rien n’advint jusqu’au crépuscule.
Alors, tandis que la prime obscurité de la nuit descendait sur les
flots, Sylvius vit une côte grise qu’il reconnut.
«Nous y sommes déjà?» demanda-t-il.
--Oui, répondit le dauphin, vous me sembliez pressé. L’eussiez-vous
désiré, nous aurions pu passer chez les Lotophages. Inutile de me
remercier, j’avais à faire dans ces quartiers. Tenez! je vous poserai à
la pointe rocheuse que vous voyez là.»
Bientôt, Sylvius mit pied sur la terre ferme. Il cherchait quelque
formule aimable pour reconnaître le service du dauphin, quand celui-ci,
qui, depuis quelques instants, se remuait dans une vague avec un air de
gène, prononça rapidement ces paroles ailées:
«Je me rappelle vous avoir entendu dire que vous manquiez d’argent. Vous
devez avoir grand’faim. Permettez-moi de vous offrir votre souper de ce
soir, charité qui ne change en rien la mauvaise opinion que j’ai de
vous!»
Il toussa, graillonna un peu, et finit par cracher aux pieds de Sylvius
un louis d’or; Sylvius balbutiait des remerciements, mais, déjà le
dauphin avait plongé dans la nuit salée.