Meurtri, et le corps zébré de sang, son costume déchiré en plus d’un
endroit, Sylvius se laissa choir sur un rocher. Il ne voulait plus ni
penser, ni parler, ni se mouvoir. Son seul plaisir fut de rester
immobile, et, de même qu’il eût voulu, pendant la bacchanale, se mêler
au vent et aux puissants gestes des arbres, de même, par une persistante
immobilité, il croyait apprendre à connaître ce beau calme des pierres
qui, livides, dormaient sous la lune, si paisiblement.
Il était couché au seuil d’une étroite caverne, vulve du rocher ceinte
de verdures sombres, de fucus et de capillaires. Elle se prolongeait
dans du noir, et cette nuit reposait les yeux de Sylvius éblouis par le
soleil, les torches et les grands feux.--Silence.--On n’entendait que
les soupirs de la mer!
«Saurai-je maintenant dormir!»
Mais quels étaient ces grognements sourds qui semblaient sortir du fond
de la caverne? Sylvius tendit l’oreille. C’était des grognements
hargneux, épais, plus forts parfois et parfois presque insensibles. Cela
surgissait comme un râle... et, maintenant, une large phosphorescence
ondoyait au fond du trou noir. Sylvius fut intrigué à tel point qu’il se
leva et se prit à explorer la grotte. Tout de suite, il tâtonna en
pleine nuit. Il ne voyait plus l’entrée, la peur le visita.
La phosphorescence brillait devant lui et paraissait haleter. Perdant la
tête, Sylvius s’avança vers elle et se trouva dans un couloir lisse et
sonore.
Un étrange allègement parcourait le jeune homme; il oubliait sa fatigue,
sa peur; tout cela était resté derrière lui.
La lumière devenait plus vive; les grognements prenaient forme de voix;
c’était comme si un chien avait jappé.--Quelques pas encore et Sylvius
ébahi se trouva dans une salle vivement éclairée.
Alors il n’eut pas un moment d’hésitation; il savait que dans l’île
d’Ala rien ne pouvait être humain, qu’il se trouvait au seuil d’un
prodige, qu’un nouveau dieu allait encore l’assaillir, qui serait puant,
ennuyeux, trop folâtre ou qui le poursuivrait à coups de cravache.
Il s’assit par terre et ferma les yeux.
Non! non! s’il se trouvait des dieux dans ces parages, ils n’avaient
qu’à s’en aller! Et lui voulait fuir, ou dormir, ou trépasser... Tout
plutôt que de causer encore avec une fiction poétique.
Et il le cria et le hurla d’une voix si forte que les parois de pierre
en retentirent. Puis il se releva et parcourut des yeux la salle
étincelante.
Ce fut alors qu’une voix vieille et cassée lui dit:
«Aussi, c’est de votre faute! Que venez-vous faire ici?»
Sylvius ne douta pas, dès le premier abord, qu’il se trouvât devant
Cerbère, mais son inquiétude ne fit qu’augmenter.
Le fils de Typhon et d’Echidna était plus affreux que dans les pires
gravures. Cette laideur-là passait la permission. Sylvius en fut
soulevé. Un énorme corps de chien, lépreux et ulcéré, des pattes torses,
et ces trois têtes dont les gueules saignaient, ces trois têtes
épouvantables, maladroitement emmanchées et dont les trois gueules
saignaient une bave rouge!
Il était ainsi.
Sylvius recula jusqu’à la muraille. Il eût voulu s’y enfoncer. Alors, de
sa voix éraillée et fausse, (car chaque gueule parlait en un ton
différent), Cerbère dit:
«Oh! ne t’épouvante pas! Je ne suis plus du tout effrayant! Ne me lie
pas! tu m’étoufferais! Ne me joue pas de la lyre! Je deviens sourd! Ne
me jette même pas un gâteau de miel! je pourrais à peine le manger!
Caresse-moi si tu veux. Cela me fera plaisir.»
Et Sylvius, les doigts à la bouche, le corps contracté par l’épouvante,
hoquetait de dégoût.
«Que viens-tu faire ici? dit Cerbère, et puis, en somme, cela m’est bien
égal! Va ton chemin!»
Et l’immonde bête croula dans une mare de bave rouge où elle
s’endormit.--Sylvius se glissait le long de la muraille, tâchant
d’échapper à ces choses, mais toujours il allait plus avant dans la
caverne. La salle se rétrécissait en un couloir faiblement éclairé et
plein de vapeurs humides. Parfois, Sylvius s’arrêtait subitement,
cherchant dans cette atmosphère lourde quelques gorgées d’un air qui fût
pur. Il atteignit enfin une porte violette dont le bois était
d’amaranthe.--Il la poussa.
* * * * *
Délices! Il crut être sorti de la montagne, car la porte s’ouvrait sur
un beau jardin. Des cyprès minces et droits formaient de longues
avenues. Des pampres, par leurs festons de feuilles, reliaient les
branches. De grandes pelouses, couvertes d’un manteau de lumière mauve,
étaient semées de fleurs, et quelques arbres, dont les ramures
murmuraient, avaient des architectures de bocages où l’on percevait le
bruit de musicales eaux. Mais toutes ces choses étaient voilées comme un
paysage que l’on regarderait au travers d’une gaze pâle. Ni l’ensemble,
ni les détails n’avaient de contours et la moindre corolle était
nuageuse. Point de jour autre que cette lumière mauve qui ne venait de
nulle part et semblait être partout répandue; point de ciel autre qu’une
brume, et point d’horizon, car, à courte distance, les choses devenaient
diffuses et disparaissaient. Vers la droite, sur un pli du terrain,
paissaient quelques agneaux, et, tout au fond, un petit temple rose
laissait vaguement deviner les trois colonnes de son seuil. On
entendait, mais à peine, avec des trilles de rossignol, une plainte de
flots.
Sylvius respira. Enfin il avait échappé à Cerbère saignant de ses trois
gueules, enfin il n’entendrait plus ses grognements hideux. Il n’osait
avancer, poser le pied dans ce jardin si triste, si nébuleux, mais que,
si pieusement déjà, il voulait parcourir. Il regardait, autour de lui,
les fleurs, les avenues de cyprès, leurs pampres à festons, la porte
d’amaranthe ouverte dans le roc. Tout à coup, il s’aperçut que, près de
lui, derrière des myrthes, un enfant était assis. Mélancolique, il
regardait sur sa main un papillon posé. Et Sylvius, étonné, un peu
craintif, ne soupçonnant rien du secret de ce lieu, considérait l’enfant
et la fleur quand une jeune fille parut, dont le corps mince était
couvert d’un voile. Elle caressa les boucles blondes de l’enfant et dit,
(sa voix était un peu tremblante.)
«Astyanax, que fais-tu là? Ne trouves-tu d’autre jeu que de regarder
cette corolle? Viens! Tâche de rire et fais-nous comprendre que les
Champs-Elysées sont vraiment le pays du bonheur.»
L’enfant ne leva point la tête et des larmes mouillèrent ses joues.
Par l’avenue, un homme s’avançait à pas lents, le front penché.
«Iphigénie! dit-il à la jeune fille, chaque jour, la brume descend sur
nous! Quelle torture et quels ennuis! Les dieux nous ont donné le
bonheur, mais qu’est-ce donc qu’un bonheur sans but et sans fin,
qu’est-ce donc qu’un sourire éternel. Nous sommes privés de toute joie
dans cette indécise contrée où le regard ne peut s’étendre, où ne brille
jamais le soleil, où mon corps, jadis vanté, se promène solitaire sans
même une ombre qui l’accompagne.
--Ah! cher Alcibiade, dit Iphigénie plaintive, retourner sur la terre!
Savoir si notre nom nous a survécu! Savoir si les poètes se plaisent
encore à nous chanter!»
Elle tourna les yeux vers Sylvius, mais Sylvius comprit qu’elle ne le
voyait pas.
Un jeune homme s’approchait.
«Toute la journée et tout le soir, j’ai regardé mon image dans le miroir
bleuâtre d’un bassin. Suis-je encore beau, Iphigénie? Sait-on, là-haut,
que je le fus?
--Interroge les dieux, Narcisse, interroge les dieux, s’il en reste
encore, ou bien pose ta question à un poète, s’il en vient un qui puisse
ouvrir la porte d’amaranthe. Un poète! nous le reconnaîtrons comme nous
reconnaissions l’aurore, quand elle rougissait les plages de l’Hellade!»
Sylvius commençait de souffrir.
Une femme, drapée d’étoffes sombres, joignit le groupe des bienheureux
souffrants.
«Que sait-on du Banquet, de la mort de Socrate et de moi-même, Diotime
de Mantinée? Dans le temple, là-bas, Cléarcos et Phédon pleurent leur
ignorance des temps qui les ont suivis. Ah! revivre! Eh! quoi! nous
aurions dit de si pures paroles pour que Zéphyr les emportât! Aristoclès
a-t-il vécu sous ce nom que lui donna notre maître? Après nous, a-t-on
rêvé, quand le crépuscule assombrit la mer, de Platon aux belles
épaules? Sommes-nous vraiment mortes, Iphigénie? Narcisse! Alcibiade!
êtes-vous vraiment morts?»
Un jeune homme lui prit la main. Elle poursuivit:
«Endymion, dis-moi, les hommes savent-ils que nous fûmes très grands?
et, quand les Champs-Elysées seront tout à fait embrumés, nous
souviendra-t-il nous-même que nous avons bien vécu?
Et d’autres femmes survinrent, et d’autres hommes, et tous se
lamentaient, et Sylvius, invisible à leurs yeux, entendit se nommer et
gémir ensemble Polyxène et Glycère, Adonis et Cynthie, Phèdre en pleurs
et Chloé, Antigone enfin, assise près d’un cyprès et qui, tristement,
comme jadis à Colone, écoutait les aériennes variations de Philomèle.
Sylvius eût voulu crier à cette foule d’ombres blêmes et soucieuses
qu’elles étaient, sur la terre, plus grandes qu’elles ne l’avaient été,
que les hommes les avaient mises au rang des dieux, et que le nom seul
de Nausicaa leur semblait plus divin que la brise aux printemps. Mais il
resta muet. Il ne pouvait même séparer ses lèvres. Il ne pouvait non
plus descendre dans le beau jardin.
* * * * *
Sylvius ouvrit la porte d’amaranthe et se retrouva dans la salle où
dormait Cerbère.