Il s’engagea dans un couloir. Il se heurta contre une seconde porte,
celle-là d’ébène poli. Il en poussa le battant et fit encore un pas;
mais alors la pensée elle-même s’obstrua en lui, car il se trouvait face
à face avec l’épouvante.
Tout au fond d’une longue salle dont les murs étaient frappés d’une
lèpre verte, un trône d’argent s’érigeait, mince et haut. Là était
assise, dans la gaine d’ombre de sa robe, une femme grave et belle.
Au-dessus de sa tête tremblait le très mince croissant d’une lune
verdâtre et sept étoiles vertes scintillaient sur son front. Au pied du
trône, un homme était couché, les tempes ceintes d’un diadème de
feuillage qui verdoyait sinistrement. Sa figure, dont la peau triste et
glauque se tendait sur les os, n’était vivante que par de vertigineuses
pupilles qui n’avaient point de fond. Le long de son corps coulaient les
plis d’un manteau rouge, plis déplacés comme des ondes, car ce manteau
coulait lui-même, et c’était un ruisseau rouge, un ruisseau de sang, qui
vêtait de ses flots le corps de l’homme couché et se répandait ensuite
dans la salle verte, pour tourner neuf fois, pourpre et mortel, autour
du trône d’argent et disparaître enfin sous la lèpre verdâtre des murs.
Un parfum s’exhalait dans l’air, un parfum léger de pourriture où se
mêlaient mille odeurs de décomposition, comme si l’encens d’une rose
tombée participait sans s’y confondre au relent d’un cloaque.
Sylvius grelottait. Dans l’air flottaient des nuages, couleur d’étang
malsain, qui se déplaçaient, lentement entraînés suivant le cours du
fleuve de sang, et, quand ils passaient près de la Dame noire, assise
sur le trône, elle levait le bras et jouait avec eux, les détordant
comme des soies et les effilochant entre ses phalanges.
Sylvius, suffoqué par cette atmosphère, transi par ce spectacle,
s’appuyait contre la porte d’ébène qui s’était refermée derrière lui.
«Où suis-je? cria-t-il dans sa gorge.
--Où suis-je?» se répétèrent l’une à l’autre chacune des quatre
murailles vertes.
Alors la Dame noire le regarda, et de sa bouche sortit une harmonie
obscure et merveilleuse:
«En Hadès! tu l’avais dit toi-même! et c’est Perséphone qui te parle!»
Les sept astres verts pâlirent sur son front, le croissant verdâtre se
pencha et les nuées vertes s’infléchirent au souffle divin qui sortait
des lèvres, non point rouges, mais dans la teinte desquelles agonisaient
des turquoises.
«Toi qui vis, reprit Perséphone, pourquoi viens-tu nous troubler, nous
qui pourrissons?»
Et Sylvius ne répondit que par le bruit de castagnettes qui frémissait
entre ses dents claquantes.
«N’aie point peur! dit-elle encore. Vois! Cerbère ne te dévora point et
mon époux Hadès ne te frappera guère! Lève-toi, Hadès! un mortel est
descendu jusqu’à nous!»
L’homme couché se leva et salua Sylvius d’un geste du bras, geste
sanglant qui fit tomber des gouttes rouges sur les dalles, tandis que le
long du corps dressé, le ruisseau de sang coulait toujours.
«N’aie point peur! dit aussi Hadès. Quel sera donc mon aspect quand je
n’aurai plus de sang païen pour me vêtir. Le ruisseau qui suit mon corps
était fleuve durant les jours de notre gloire. C’était un fleuve qui
tombait de mes épaules jadis irréprochables et nous encerclait neuf
fois. On a dû te parler du Styx?
--Oui,» murmura Sylvius qui s’accroupit contre la porte et s’y blottit
comme une bête frappée.
Ses cheveux tombaient sur son front moite. Il se cachait le visage, mais
regardait entre ses doigts.
Perséphone se dressa à son tour, écarta les nuées vertes et dit:
«T’en souviens-tu, Hadès, du déplorable voyage que nous fîmes en
Palestine?
--Non! gémit Hadès, je ne me souviens que d’une chose, c’est que depuis
dix-neuf siècles j’agonise!
--Ah! s’écria Perséphone, vous vous demandez sans doute, adolescent, ce
que nous allions faire dans ce pays de palmes sèches! Sachez qu’on
s’ennuyait parfois sur l’Olympe! on se lasse d’une louange continuelle
et même du nectar et de l’ambroisie. Or, un jour, nous descendîmes sur
terre afin de nous récréer.
«Nous étions vêtus superbement de pourpre violette et rouge et les
choses brillantes de l’univers glorifiaient ces belles étoffes. Nous
descendîmes sur le Parthénon; de là, marchant sur la mer, nous nous
rendîmes à Naxos, puis à Milet, puis en Pamphylie, puis à Paphos, puis
en Judée. C’est en Judée que Zeus voulut pénétrer dans les terres. Nous
avions belle apparence! Nous marchions comme des paons déployés et les
arbres nous regardaient tout ébahis et les pierres ouvraient leurs yeux
et l’air tourbillonnait musicalement autour de nos sublimes têtes.
Aphrodite et moi, nous marchions en avant, heureuses à cause des brises
parfumées et des corolles du chemin. Or il advint que nous eûmes soif,
nous, les dieux splendides. Nous nous arrêtâmes devant une étable et
voulûmes demander à boire. L’étable était sombre. Au fond, une femme
tenait un enfant sur ses genoux. A sa droite il y avait un âne, à sa
gauche il y avait un bœuf. Un homme était debout près d’elle. Nous
sentîmes une odeur de lait qu’on venait de traire et nous allions entrer
dans l’étable, quand nous nous aperçûmes qu’il nous était impossible
d’en franchir le seuil. Zeus, Héra et tous les autres dieux, et toutes
les autres déesses n’y parvinrent pas. C’était un seuil interdit. Alors
nous nous résolûmes à partir, mais on eût dit que nous étions vêtus de
haillons. Nos pierreries s’étaient éteintes, nos étoffes ne brillaient
plus, et, par la porte de l’étable, nous pouvions voir une grande gloire
d’or envelopper la femme et son enfant, une gloire plus lumineuse que
celle même d’Apollon.--Nous continuâmes notre marche, silencieux comme
des mendiants, mais nous n’avions plus soif.
«C’est depuis ce jour que nous nous prîmes à mourir.
«Car ils sont morts, jeune homme, les dieux qui brillaient sur les
collines et dans le ciel! Ils sont morts ceux qui fleurissaient de leur
grâce, animaient de leur forte sève, illustraient de leur renommée le
printemps du monde! Mort! celui qui vainquit Marsyas! Mort celui qui
parcourut l’Inde monté sur un léopard! Morte! Aphrodite embaumante, Héra
épanouie, Hébé à peine éclose! et le versatile Hermès s’est pris le pied
dans sa course! Ils sont tous morts! nous veillons sur leurs restes et,
bientôt, la poussière nous reprendra nous-mêmes, le jour où le Styx sera
tari.»
De son doigt tendu, elle montra à Sylvius cent cadavres, rangés autour
de la salle et qui suintaient et dégouttaient à travers leurs
bandelettes, ou bien, déjà secs plus qu’à demi, tombaient en cendres
légères. Un seul, énorme, gonflait dans un coin la coupole de son ventre
marbré de bleu et Sylvius comprit que c’était Bacchus, car de sa bouche
montait puissamment un ceps de vigne, lourd de grappes violettes.
Un soupir rauque que Hadès exhala fit osciller les nuées vertes. Hadès
tourna sa face verte couronnée de verdure, leva ses mains de pourpre et
dit à Perséphone d’un ton suppliant.
«J’ai faim! j’ai grand faim!
--Et moi aussi j’ai faim, dit Perséphone, mais il n’y a presque rien à
manger aujourd’hui! Ah! si le ciel chrétien existe vraiment, quelle
ripaille les saints et les démons doivent faire, tandis que nous
agonisons, faute de viandes païennes! Je songe parfois...»
Elle s’interrompit et regarda son époux d’un air affamé, puis elle
reprit d’une voix trouble:
«Une faunesse de l’île d’Ala vient d’accoucher et son enfant est mort.
Le voici. C’est peut-être notre dernier repas.
--Tu m’en donneras?» dit Hadès en accrochant ses mains rouges au bord du
trône.
* * * * *
Ce fut horrible.--Avec un rire clair qui roula dans la salle comme une
perle, Perséphone leva entre ses mains un satyreau dont la bouche bavait
encore le lait maternel. Il était blond, velu, et la mort l’avait
surpris les doigts écarquillés comme par la peur. La déesse prit le
petit cadavre par les pattes, un sabot dans chaque main, et, tout à
coup, le déchira en deux ainsi que l’on déchire un lambeau d’étoffe.
Puis elle s’accroupit sur le trône et dévora sa proie. De temps en temps
elle jetait un os et des morceaux de chair tiède à Hadès qui haletait de
faim à ses pieds.
Dans la grande salle on n’entendait que le bruit du ruisseau rouge qui
bouillonnait à chaque soupir d’Hadès, et la sèche cassure des os broyés.
* * * * *
Sylvius poussa la porte noire d’un heurt violent de son épaule et
s’enfuit en hurlant. Il parcourut le couloir où Cerbère dormait
toujours, et se trouva de nouveau près du rivage, à la gueule de
l’antre.
Autour de lui, flottaient un parfum de romarin, un parfum d’algues, un
parfum de liberté.
La mer s’étendait jusqu’à des lointains de brume et berçait des reflets
d’étoiles scintillantes...
C’était la paix.