XXVI

Voilà qui dépassait Sylvius. Il ne pouvait goûter l’orgie, il ne pouvait

y participer. Il tremblait seulement, sans dire mot.

Un arrêt se produisit dans cette exaltation des demi-dieux.

Sur l’enclume de la forge qu’on avait installée au bord du bois, un

grand centaure blanc se faisait remettre un fer au sabot gauche

d’arrière. Un faune battait le fer rouge avec un gros marteau. Un silène

retenait le sabot du centaure; un autre tirait la corde du soufflet.

Ce groupe, doublement éclairé par la lune et par la forge, était tout

baigné d’une lumière vive sous le feuillage d’un vert violet et les

rameaux de laque sombre.

Le centaure encensait dans un rayon de la lune, sa chevelure était

azurée ou mauve à chacun de ses mouvements, et sa croupe, sur laquelle

il s’appuyait la main, était toute vêtue d’une teinte orangée. Non loin

de là, Sylvius pouvait voir deux faunes qui tâchaient de désunir leurs

cornes enchevêtrées, tandis que, dans les flots de cendre bleue coupés

d’une route éblouissante, les tritons levaient leurs conques sonores et

que, sur l’herbe, les panisques dansaient toujours.

* * * * *

Un murmure passa sur cette foule. La bacchanale allait reprendre. Le

silène à la hanche chauve s’approcha de Sylvius.

«Nous allons chanter Iacchos et le renouveau. Sans doute vous

demandera-t-on de chanter aussi... Vous abstenir serait de mauvais

goût.»

Des centaures s’étaient jetés dans la mer du haut de la falaise et

remontaient, tout ruisselants, par un sentier en zig-zag.

«Mais je ne sais pas chanter! Je n’ai jamais chanté!

--Allons donc! dit le silène avec une petite moue de mépris. Chantez

n’importe quoi!»

Un satyreau, les bras le long du corps, paumes basses et doigts levés,

se tenait face à la mer, debout sur un sabot, et d’un geste de l’autre

indiquait le scintillement des flots. Derrière lui, trois centaures à

barbe longue et portant des fleurs dans les cheveux contemplaient aussi,

du bord de la falaise, la féerie marine. Celui du milieu avait posé ses

bras sur l’épaule de ses compagnons qui les enlaçaient des leurs et, de

droite et de gauche, s’appuyaient sur deux grands bâtons. Et ces trois

statues unies murmuraient un hymne solennel.

«N’importe quoi, répéta le silène, mais décidez-vous vite!»

D’autres centaures hurlaient en faisant de grands bonds par dessus des

troncs d’arbre placés en obstacle. Des panthères s’accrochaient à leur

dos.

«... Les bacchantes viendront bientôt. Ah! Tenez! déjà les lémures et

les harpies se sont abattues.»

Et Sylvius vit en effet, à l’endroit où le festin avait eu lieu, des

formes tragiques à visage de femme et d’autres presque transparentes,

vautrées sur les reliefs de victuailles et les souillant de leurs

morsures.

«Au moins, donnez-moi un sujet! dit Sylvius au désespoir.

--Chantez la gloire des dieux Olympiens! non! chantez l’arrivée à cette

île du navire Argo!... La nef fendait l’écume, ses belles voiles

gonflées; il était nuit comme à cette heure; Phœbé assymétrique et rose

nous regardait d’un œil malicieux; Leucosie, une sirène, maintenant

vieille et déconsidérée, chantait clair, perchée sur la pomme du mât.

Des nymphes agitaient de belles algues et Marsyas commandait la

manœuvre, tandis que nos centaures traînaient Argo jusqu’à la grève...

Avec ce canevas, vous nous direz quelque chose de très bien... Brodez!

mon cher, brodez!»

Tout près de la forge, un centaure venait de se casser les reins par un

saut maladroit. Une harpie et deux panthères lui déchiquetaient la face

à coups de dents et le centaure agonisait, sans qu’on y prît garde, avec

de grands hoquets lugubres.

«Mais je ne saurai pas! je ne saurai pas!»

Tout à coup, ô l’admirable clameur! un unisson de voix sonores s’éleva

et vingt femmes sortirent de l’ombre des arbres, c’était les bacchantes.

Elles frappaient leurs cymbales, elles agitaient des thyrses, elles

étaient belles et nues, grandes, fortes et leurs seins ressemblaient à

des boucliers.

Elles chantaient et coururent vers Sylvius.

«Chantez tous! chantez tous! le dieu va s’avancer! et toi, chante,

étranger, un chant nouveau!»

Elles levaient leurs mains armées du cuivre des cymbales ou de la pique

des thyrses, et, comme des guerrières, menaçaient Sylvius.

Sur la première mélodie de valse qui lui vint à l’esprit, le jeune

homme, plein d’épouvante, chanta:

«Alors la nef Argo, la nef Argo, la belle nef Argo, la nef...»

Un terrible éclat de rire répondit à cette improvisation... et Sylvius

s’enfuit à toutes jambes. Il courait dans les bois comme une bête

traquée et les bacchantes le poursuivirent. L’air fut plein du bruit

d’un furieux galop. Toutefois, Sylvius courait vite. Il courut

longtemps; déjà les cris des femmes délirantes s’affaiblissaient au

loin. Il était seul. Il se crut sauvé.

* * * * *

Dans une clairière, Sylvius fit halte pour reprendre haleine. Des

souffles tièdes vinrent frôler ses joues. Se sentant mieux, il allait

repartir d’un train plus paisible quand il entendit une voix: on eût dit

une voix de l’air, si peu pouvait-on comprendre d’où cette voix était

issue et quelle bouche l’avait diffusée.

Il prêta l’oreille.

«Passant! disait la voix, arrête-toi, passant! Dans cette forêt tu ne

découvriras point de princesse endormie. La dernière a trouvé son Prince

Charmant depuis plus d’un siècle. Pourquoi donc courais-tu si vite et

que viens-tu chercher en ces lieux?

--O Voix! s’écria Sylvius, je cherche une enfant blonde, un sage

vieillard, un homme enfin, un homme, pourvu qu’il soit mortel. Je suis

poursuivi par des demi-dieux trop vivants et qui m’épouvantent.

Enseigne-moi par pitié où voir un être de ma race dans lequel je puisse

me reconnaître.

--Tu n’en verras point! sinon le semblant de toi-même, au miroir en dôme

des sources.

--Un homme! de grâce! un homme!

--Dans les temps très anciens, dit la Voix, il y avait des hommes dans

cette île. Je suis presque seul à m’en souvenir, ayant presque seul

survécu à ceux qui contemplèrent le dernier des grands dieux: Pan, dont

la ceinture était faite d’étoiles. Ne me prends point pour une ombre,

passant, il n’est d’ombres sur la terre que celles qu’étendent les feux

de la nuit ou du jour; il n’est de fantômes que dans l’imagination des

vieilles femmes, et même la bouche d’une harpie est bonne à baiser.

«Passant, écoute un récit, aujourd’hui que j’en garde encore la mémoire,

tu le diras aux péagers pour les distraire et aux pucelles mélancoliques

pour les consoler.»

Sylvius s’assit sur les brindilles de pin:

«Puisque vous y tenez, racontez-moi votre histoire; elle me plaira sans

doute mieux qu’un hennissement de centaure ou que les cris érotiques de

Marsyas, mais faites vite! J’ai hâte de trouver un bosquet paisible où

je puisse mourir en paix!

--Au temps où les hommes vivaient, dit la Voix, j’étais un faune entre

les faunes, joyeux et fantasque, fort occupé à poursuivre les

sauterelles et à gober les mouches. La nuit venue, je me livrais au

déduit avec de petites faunesses qui m’égratignaient pendant l’amour et

me léchaient ensuite la figure. Pourtant la solitude me plaisait aussi

et je fuyais alors mes compagnons pour grimper sur le sommet d’une roche

d’où l’on peut voir se lever notre ami, le seigneur Apollon. Je lui

jouais un petit air de flûte, mais pas trop bien, afin qu’il ne

m’écorchât pas comme il le fit pour Marsyas; puis, silencieux, je

comptais les pulsations de mon cœur, les sourires de la mer et ces

moments du monde où la vie, étant trop belle, reprit haleine.

«Peu à peu, je me plus à rêver longtemps et avec tant d’insistance qu’il

me sembla que mon bonheur n’était point parfait. Pourquoi les faunesses

prenaient-elles leur plaisir si vite? pourquoi, lorsque je voulais

regarder la couleur de leurs yeux me quittaient-elles ou fermaient-elles

les paupières? pourquoi y avait-il toujours un visage triste dans la

lune?

«Un jour, je rencontrai une petite bergère qui gardait ses moutons. Le

crépuscule descendait sur la prairie et faisait pleurer les fleurs. La

bergère étonnée me regarda.

«Je dansai devant elle, je tirai de ma flûte des notes tout à fait

suaves, je lui lançai un baiser, fis la cabriole, et je lui dis enfin:

«Tu me plais.»

«Elle me répondit d’une voix craintive:

«Vous avez l’air bien gentil, mais il ne faut pas me faire du mal: maman

m’a bien recommandé de vous fuir.»

«Alors, je l’embrassai.--Je la revis le lendemain, et le jour après

celui-là, et encore le jour qui suivit. Elle était tendre, douce, et me

contemplait avec tout son amour. Le quatrième jour, je l’abandonnai pour

rejoindre une faunesse rousse, mes compagnons, la brise libre et le

soleil, puis je revins auprès de ma bergère et lui demandai pardon. Ce

fut quelque temps ainsi, mais bientôt je m’aperçus que j’entendais mal

ce que les arbres se disent l’un à l’autre, ce que roucoule au juste la

colombe et ce que déplorent les flots. Je quittais la nature pour

devenir un homme. C’était là une souffrance vive; pourtant, plus que la

voix des fleurs, j’aimais les chansons de Myrto.

«Un soir, je la trouvai morte sous un quartier de roc éboulé. Son sang

fleurissait l’herbe et, dans l’herbe, je bus son sang, puis, flûtant un

chant funèbre, je retournai vers l’ombre des arbres en tâchant de

pleurer. Soudain, il me sembla que, dans ma flûte, passait un murmure de

ruisseau, une plainte de vagues, une harmonie de feuillage... Ma course

s’entravait... La nature m’avait repris... Mes doigts portaient des

feuilles, mes cornes poussaient comme des branches, mes sabots

s’alourdissaient en pierres... Je me dissipai dans la nature, et,

maintenant, je ne suis plus qu’une Voix.

--Fort bien, dit Sylvius, votre histoire est très touchante et j’en suis

tout ému, mais pourquoi la contez-vous sur un mode si lugubre? Eh! quoi!

ayant vécu une aventure délicieuse, vous vous plaignez!

--Passant! tu déraisonnes, dit la Voix. Comprends donc que j’ai aimé et

que je ne puis le dire!... A qui le dirai-je?... Je _suis_ le rocher, je

_suis_ le vent, je _suis_ l’arbre, je _suis_ les cygnes qui passent au

ciel, le cou droit, je _suis_ le dieu qui vient dormir dans la forêt, je

_suis_ tout, hormis toi-même, et voilà pourquoi tu me comprends. Mon

chant d’amour chanté, c’est moi seul qui lui sers d’écho. Passant, je ne

t’ai fait qu’un simple récit, mais Myrto sera mieux glorifiée par les

strophes que je rêve et que tu vas ouïr. Je vais chanter Myrto!

écoute-moi et chante aussi, afin que je sois touché par une voix

étrangère à la mienne! chante suivant mon chant!... je vais chanter!...

chante! passant!»

* * * * *

Mais Sylvius ne devait point apprendre toutes les perfections de Myrto,

bergère, car à cette minute même où la Voix se recueillait, il entendit

à nouveau battre et sonner les tympanons et les cymbales des bacchantes.

Echevelées, elles débusquèrent, suivies de quelques faunes, porteurs de

torches, (car le soir était venu,) et se jetèrent avec des hurlements

vers Sylvius qui reprit la fuite.

Il s’accrochait aux ronces, déchirait son bel habit d’Arlequin, fou

d’effroi et galopant toujours, tandis que le chœur bachique, pris par un

farouche délire, au son du cuivre battu et froissé entonnait le pæan:

«Chante la nuit et ses prestiges!

«Chante les roses sur leurs tiges,

«Le vin, la chair et le poignard!

«Ne nomme pas le bel Orphée

«Dont nous portâmes en trophée

«Le chef tout parfumé de nard!

«Chante la courbe de nos jambes

«Et la toison qui frise et flambe

«Dans la sueur de notre peau!

«Célèbre avec des cris sonores

«Les gueules rouges de l’aurore

«Et des panthères en troupeau.

«Les sylvains, les pans et les faunes

«Te poursuivront parmi les aunes

«Près des eaux pourpres de l’étang

«Vers cette berge destinée

«A recevoir notre hyménée

«Aux clameurs claires du pæan.

«Pris aux lacs de nos chevelures

«Tu répondras par des morsures

«Aux mouvements de notre amour,

«Puis, enchaîné dans nos étreintes

«Tu célébreras par des plaintes

«Le dieu de l’Eternel Retour.

«Le voici! Nos bouches taries

«Hurlent dans l’ombre des prairies,

«Sur la mer triste et vers le ciel!

«Qu’une large conque océane

«Apporte la voix d’Ariane

«Quand passe Iacchos immortel!

«D’un pas rhythmé comme une danse,

«Puéril et pur, il s’avance,

«Ivre de lui, dans l’air plus doux;

«Il sourit, possédé d’un songe,

«Et la lune sereine allonge

«Son ombre tiède jusqu’à nous.

«Le lys se penche, et du calice

«Une rosée en larmes glisse

«Vers des corolles de jasmin,

«Mais, bondissantes sous les nues,

«La horde des bacchantes nues

«Foule les fleurs sur son chemin!

«Volupté! princesse des fièvres!

«Réunis nos mains et nos lèvres

«Dans le printemps où rien ne dort,

«Touche-nous de tes doigts si pâles,

«Et les dieux entendront nos râles

«Retentir jusqu’aux astres d’or.»

Sylvius avait atteint le bord de la mer. Le chant des bacchantes

s’éloignait; sans doute avaient-elles perdu la piste de leur proie. Il

poussa un soupir de soulagement, ne se doutant guère, en sa trop grande

hâte, que, tout près de lui et le frôlant presque, avait passé le bel

Adolescent, de pampres couronné.

Pour l'Amour du Laurier: Roman · 第 38 / 50 题