XXV

Et la fête commença... Que dis-je! elle éclata et se déroula à la façon

dont éclate et se déroule un orage en été.

* * * * *

Tout fleurit, tout embaume, tout chante, tout respire;--c’est le règne

de la paix et de l’harmonie. Dans l’ombre bleue une femme dort, un

enfant joue dans la prairie, au fond du ciel turlutent des alouettes

qu’on ne voit pas...

Un voile gris s’étend, un nuage gronde, un autre, puis un autre encore.

L’herbe immobile, l’animal craintif, l’homme inquiet attendent l’effet

de ces marques de courroux, et, dans la prairie, l’enfant, s’arrêtant de

jouer, va réveiller sa mère, quand, presque imprévue, portant des

gouttes de chaude pluie, passe une haleine annonciatrice, puis le vent

accourt, chassant la bête, pliant la branche, effarant l’homme. La bise

a des coups précipités et forts. Garde-toi bien, nature! C’est le règne

du désordre avec son effrayant appareil de trombes, d’éclairs bleus et

de gémissements. Des femmes prient, et les peupliers de la route

craignent d’être bientôt découronnés. Il se trouve dans l’air une fureur

évidente à laquelle on ne pense point à résister d’abord. Elle ne

s’apaise, un fragment de seconde, que pour montrer, sous le flamboiement

froid de la foudre, les désastres qu’elle vient de composer, et, tout

aussitôt, on voit, on sent, on entend les hordes de l’espace reprendre,

sous le céleste incendie, leur galop de conquérants ivres. Mais, s’il

est vrai que l’homme, au spectacle de cet assaut, a touché la peur et

senti le tremblement, le voici qui se relève... Le vent ne le renverse

plus, il le pénètre, la dure averse lui paraît une rosée et le hurlement

que répercutent les nuages trouve en lui un second écho...

Humble, prosterné, te voilà glorieux! Tu te dresses dans le tourbillon,

ta gorge mêle ses cris aux sifflements de l’air, ta clameur s’élance,

poursuivant l’avalanche. La tempête t’a conquis, mais elle t’élève vers

l’extase, elle te possède tout entier, et si ta condition humaine est

d’être un poète, tu la prends à ton tour, elle, avec la nature qu’elle

fouettait de ses bises, tu l’étreins, elle est à toi, tu la façonnes à

la figure de tes rêves qui, l’orage calmé, ne cessent de tourbillonner

et de rugir.

Toutefois, il est des hommes qui ne voient dans cette colère que les

arbres abattus, que les blés renversés, et qui, debout au bord de leur

champ, comptent, l’âme désolée, les épis encore droits qu’en son festin

dédaigna la tempête. Mais toi, poète, tu souris, triomphant.

La tempête!...

_Glorificaberis ab ea, cum eam fueris amplexatus._--Elle te remplira de

gloire quand tu l’auras embrassée, ainsi qu’il est dit au livre des

Proverbes.

* * * * *

Il en fut pareillement des bonds et des danses de l’orgie, mais, hélas!

Sylvius n’était pas un poète.

La gent tout entière des demi-dieux se livrait, sans grand bruit, à des

amusements puérils. L’un faisait claquer sur sa joue un lys gonflé, tel

autre chevauchait un bâton. Sur la piste, des faunes couraient, faisant,

de leurs petits sabots, voler la poussière. Puis, le poil en sueur, ils

s’essuyaient le front avec du feuillage en riant d’avoir eu si chaud. Un

silène leur servait d’arbitre. Ce silène!... c’était sans doute un vieux

beau, _rosarum feminarumque amator_. Deux narcisses fleurissaient

derrière ses oreilles. Son cou plissé et ses hanches un peu chauves

étaient ornées d’un pampre luxuriant:--on le respectait comme un sage,

parce qu’au temps où sa hanche était encore chevelue, il avait baisé les

mains de Bacchus Héméride. Non loin, le tourneur de broche qui, la

veille, chantait des ritournelles, tâchait à se tenir debout sur l’outre

bien graissée. Sylvius regardait deux faunes amis consulter le saut des

osselets, tandis qu’autour d’eux, une nymphe aux doigts de pieds fleuris

de violettes faisait tantôt la roue et tantôt l’arbre droit. Sur le bord

de la petite falaise, le paposilène lançait en ricochets des pierres

plates aux tritons et, près de lui, un panisque s’essayait à marcher sur

de rustiques échasses.

Les courses étaient finies. Les tambourins, les flûtes, les conques, les

cymbales remplissaient l’air d’agréables rumeurs. Le vieil arbitre, la

tête couverte d’un turban de feuilles tressées, galopait à quatre

pattes, portant sur son dos une bacchante. Dans la piste on mangeait, on

se jetait des fruits. Les ânes, les panthères ne servaient plus qu’aux

jeux des enfants, et ceux-ci, d’ailleurs, paraissaient se divertir fort

bien en leur tirant les oreilles et la queue. Un satyreau tenait une de

ces grandes chattes entre ses bras, roulait avec elle sur l’herbe, et ne

s’arrêtait de lui baiser le museau que pour lui agacer la moustache.

Il y avait dans ces amusements qu’on eût dit d’une fête de village tant

de belle humeur, tant de bonne et simple gaîté que Sylvius en était tout

heureux. Marsyas, qui l’avait rejoint, lui prit le bras et tous deux,

ils traversèrent en souriant la mêlée de bonds et de cris. Ils passèrent

près de deux sylvains qui s’étaient tant battus pour un rayon de miel

qu’ils étaient eux-mêmes tout emmiellés et se léchaient les doigts d’un

air triste. Mais l’endroit le plus agité de ce lieu de fête était celui

où l’on avait fixé une longue gaule par dessus la falaise de façon à ce

qu’elle surplombât les flots. Là se trouvait la compagne de Marsyas, la

faunesse aux cheveux d’or. Elle considérait les jeux des satyres.

O difficile tâche pour un chèvre-pied que de marcher sur un tronc

d’arbre glissant pour atteindre un bouquet champêtre piqué à son

extrémité. Et quand un concurrent maladroit avait failli et qu’il

tombait à l’eau, quels rires et quelle bousculade! Les tritons assemblés

sous le mât, tenaient ces malheureux, leur faisaient boire l’eau amère,

les chassaient avec des sifflets et des injures, mais ils ramenèrent

jusqu’à la grève, aux cris rauques des conques, le faune vainqueur qui,

glorieusement huché sur ces épaules marines, brandissait le bouquet. Et

l’on vit la toison mouillée jeter une ombre rousse contre les

poissonneuses écailles, dans la joie des rayons d’or et des écumes

blanches.

Sylvius s’était retourné vers Marsyas qui pressait la taille de la

faunesse aux cornes fleuries.

«Fête charmante! dit le jeune homme. Délicieux après-midi.»

Marsyas ne répondit pas. Il regardait fréquemment, et d’un air inquiet,

vers le coin de plage où un chemin large et montant se perdait sous

bois. La faunesse, elle aussi, semblait agitée par quelque attente et

levait les yeux vers Marsyas à tout instant... mais les bruits de la

fête ne s’apaisaient point, plaisants, familiers et joyeux.

Soudain, on entendit gronder une lourde voix. Tout le monde, jusqu’aux

panthères, tourna la tête.

Sur le chemin montant douze centaures apparurent, et qui chantaient.

Aux sons de leur lente musique, lentement, ils descendirent la côte,

tenant à la main de grands bâtons qu’enguirlandait du lierre. Certes,

ils n’étaient pas de la race du vieux Bianor qui, sur un mode épique,

radotait, car, splendides et leur corps d’homme nu, ils ressemblaient à

des lutteurs dont la force eût été au repos. Trois centauresses

amplifiaient le chant de leurs voix profondes et si grave était ce

chant, si religieux, que la fête s’arrêta comme sous l’injonction d’une

divinité.

Dès cet instant, Sylvius ne comprit plus rien à rien.

Et ce fut en effet la présence d’un dieu qui se manifesta.--L’île tout

entière, avec ses rocs, sa forêt, ses sables et ses pâturages se souleva

comme une croupe de femme chaude. On eût dit qu’au même instant des

milliers de fleurs s’étaient ouvertes et lançaient au ciel un pollen

d’or, que le jargon des oiseaux s’amincissait en trilles amoureux, que

la mer caressait plus suavement la plage, que le sol crevait de

volupté... Et les arbres se penchèrent les uns vers les autres,

joignirent leurs branches, balancèrent leurs têtes, et l’air fut occupé

par le bruit d’un seul baiser.

Le soleil brûlait comme au jour qui vit choir Phaëton.--Flots! rameaux

enlacés! sillons fins de la grève! mousses et bourgeons! nuages! (ô

barques légères!) et toi, race des demi-dieux! vous sentiez bien le

printemps monter en vous,--et c’est pourquoi vous vous unissiez en si

proches embrassements,--et c’est pourquoi faunes et faunesses

s’étreignaient, grattant le sol et battant l’air de leurs pattes,--et

c’est pourquoi les centaures saillaient les centauresses et qu’en

miaulant s’appariaient les panthères,--et c’est pourquoi l’heure était

aux cris, aux coups de griffe, aux ruades, aux morsures, pourquoi, ayant

délaissé son enfant, une faunesse se pressait le ventre et pirouettait

sur un sabot comme si le vent la fouettait et qu’elle suivît le

tourbillon de rire qui fuyait de sa bouche; pourquoi les nymphes

échappées du bois râlaient à lèvres unies; pourquoi, sur un rameau

fourchu et souple, une satyresse, assise, s’élevait de la terre et

s’abaissait vers elle, suivant l’indication d’un rhythme intime et

parfois activait ce rhythme par un cambrement de reins et toujours se

mordait les doigts pour ne point hurler ou ne point gémir,--et c’est

enfin pourquoi Marsyas, grimpé sur le plus haut rocher de l’île, debout

et sanglant dans la forte lumière, couronné d’or et de pommes de pin,

ceinturé de soie noire et le glaive à la main, lançait aux quatre

horizons une clameur de volupté surhumaine, tandis que son voile vert

flottait derrière lui.

Pour l'Amour du Laurier: Roman · 第 37 / 50 题