XXIV

Contre l’orée du bois et jusqu’à la mer qu’elle atteignait par un

escarpement, c’était une grande pelouse lumineuse et verte comme une

émeraude. Phébus, brillant au ciel de ses feux les plus purs, illustrait

l’univers et jetait sur les flots d’éblouissants éclats. Une brise

errait, si nourrie de parfums qu’on eût dit que s’effeuillait en elle un

immortel rosier.--Les satyres se préparaient à leur fête. Cent petits

sabots couraient sur l’herbe. Certains faunes, grimpés sur des échelles

rustiques, tendaient sur la futaie, de branche en branche, des cordes

qu’ils chargeaient de rameaux fleuris, d’autres préparaient devant la

mer un banc de mousse, d’autres essayaient, avec des grimaces et des

rires, le timbre d’une flûte ou la résonnance d’un tambourin; deux

enfin, la mine grave, un pli d’attention au front, dessinaient une

grande piste en ellipse. Ils saluèrent Sylvius par des cris d’accueil et

des paroles plaisantes, lui demandèrent pourquoi il n’avait point dormi

en leur société, dans quel lieu du bois il était allé et quelles amours

avaient pu l’attarder ainsi;--tout cela sur un ton de bonne camaraderie

et de jovialité un peu graveleuse.

Comme Sylvius prétextait une insomnie sans en donner la cause et

racontait sa conversation avec le centaure:

«Ah! vous avez rencontré ce vieux radoteur! s’écria un ægipan. Vous en

verrez d’autres aujourd’hui, plus vaillants mais plus bornés. Nous les

invitons toujours à notre fête; ils seront ici avant peu.

--Je vois avec plaisir, dit un autre qui tâchait de sauter à la corde en

se tenant sur une patte, que cet habit d’arlequin vous sied fort

congrûment. Les losanges qui servent d’épaulettes sont de mon invention.

Tenez! continua-t-il, rendez-moi donc un service! prenez cette lime et

limez ma corne gauche, je la crois ébréchée.»

Il tendit le front et Sylvius lima, ému de sentir, au bas de cette corne

courte, mince et droite, vivre une tête humaine. Ensuite, Sylvius polit

la corne avec de la cire et le faune que ces opérations gênaient fort,

le regardait en dessous avec une grimace de douleur. Délivré, il essuya

du doigt une larme et poussa un soupir où il y avait peut-être un peu de

bêlement.

«Merci, vous êtes gentil.»

Il prit la main de Sylvius et la baisa.

«Je vais aller vous chercher un lys frais éclos dans mon jardin.»

Il s’enfuit en frottant sa corne, le dos rond et la tête penchée.--Trois

faunesses venaient en sens contraire. Elles étaient très âgées, et

marchaient lentement. Leur chevelure blanche tombait en deux longues

tresses. Elles portaient sur la tête des corbeilles lourdes de fleurs.

Les ayant posées à terre, elles se retirèrent pour revenir quelques

instants plus tard avec une nouvelle charge. Seins plats, lèvres minces,

bras décharnés, soutenant leurs fardeaux embaumés, elles passaient et

causaient vite, à voix basse, se confiant de menus ragots, comme le font

les vieilles femmes, mais quelque chose de divin luisait toujours en

leurs yeux et Sylvius les regardait avec gêne et perplexité.

Sur la pelouse il y avait déjà foule. La brise parfumant tout, rien

n’incommodait l’odorat de Sylvius. Maintenant, il courait de ci de là,

satisfaisant aux demandes qu’on lui faisait, dressant une échelle,

tendant une corde,--toujours un peu transi d’étonnement, mais se donnant

du cœur, de temps à autre, en embrassant dans le duvet et sur la pointe

de l’oreille, la faunesse dont il s’était diverti la nuit d’avant et qui

venait de lui sauter au cou, en lui grattant la figure de ses petites

mains de singe.

* * * * *

Soudain, avec un bruit de foulées, vif et léger comme un bruit d’averse,

une dizaine d’ânes arrivèrent au grand galop. Le dernier était monté par

un satyreau tout blanc, tout rose, tout bouclé et dont le ventre était

une plaisante hémisphère. Il dirigeait ses bêtes en criant à hue et à

dia, les joues gonflées ainsi qu’un angelot d’église, et tenait dans sa

main une fine tige de roseau avec ses feuilles et la quenouille de son

fruit.--Sur la pelouse les ânes s’ébranlèrent, pétaradant, se roulant et

brayant. Quand ils furent calmes, une faunesse leur passa au cou des

roses en collier.

Les braiements, les cris des faunes, les rires, les chansons, les

tonnerres des tambourins composaient, avec le gazouillis des flûtes, une

rumeur d’incessante allégresse.

«Où donc est Marsyas, demanda Sylvius qui maintenait avec peine un âne

plein de fantaisie dont on lui avait confié la garde.

--Il s’habille, je crois, dit un vieux faune à barbe blanche. Pour notre

fête il a coutume de mettre son vêtement de cérémonie. Je pense qu’il ne

tardera plus guère... Voyons, tout est-il prêt?... Ah! dieux! non! Il

n’y a plus de fleurs!»

Il appelait un tityre pour lui enjoindre d’en aller chercher, quand,

tout justement, un silène, celui-là qui, la veille, tournait la broche

dans le bois en fredonnant de petits vers, arriva, précédé de quatre

satyreaux qui tendaient par ses coins une toile bleue chargée de

corolles. Ils parcoururent la pelouse et le silène y semait les fleurs à

pleines mains.

Durant ce temps on achevait les derniers préparatifs. La piste

elliptique était tracée; le banc de mousse offrait l’aspect le plus

riant; la lisière du bois était ornée de guirlandes. Une faunesse aux

cheveux en boule et dont les cornes étaient longues et fort pointues

nouait aux branches des écharpes de gaze. Sur une estrade on avait posé

des flûtes de Pan, des tambourins, des pipeaux, des lyres,--sur une

autre des disques d’acier poli, des osselets, des balles, des cerceaux.

Un satyreau gonflait une outre aux larges flancs;--quand elle fut ronde,

il la graissa avec un soin minutieux. Le semeur de corolles, ayant fini

sa jonchée, se tenait maintenant à la limite de l’escarpement qui

dominait la mer et donnait des ordres à trois faunes vigoureux afin

qu’ils projetassent du bord sur l’eau une longue gaule. Avant qu’elle

fût solidement fixée, il y eut plus d’un jurement où les dieux de

l’Hellade (incestueux, parjures, grossiers et contrefaits, à en croire

ces imprécations), étaient vivement pris à partie.

Soudain, le silène interrompit ses accents sacrilèges et courut en

clopinant vers Sylvius:

«Ah! j’oubliais! s’écria-t-il tout essoufflé, faites attention! Marsyas

m’avait bien recommandé de vous avertir! Garez-vous, mais n’ayez pas

peur! Elles sont inoffensives!»

Et, de fait, Sylvius eût pris la fuite au plus tôt, car, à cette même

seconde, trois silènes trapus, à la barbe courte, la fourche en main et

portant aux chevilles des anneaux d’or, sortirent du bois, retenant avec

des chaînes précieuses trois panthères.

«Ce sont les dernières du troupeau que possédait Bacchus,» expliqua le

silène.

Suantes, elles bondissaient en miaulant. Elles étaient

merveilleuses!--plus souples que des chattes, douces mais point

apprivoisées et gardant au fond des prunelles une lueur si féroce!

Maintenant elles rampaient, le ventre sur l’herbe, puis, tout soudain,

faisaient le gros dos, le poil dressé, puis se roulaient à terre et

s’étiraient comme des femmes.--Par quelques flatteries, Sylvius sut s’en

approcher et leur complaire. On noua l’extrémité de leur chaîne à un

piquet et les tityres formèrent le cercle autour d’elles, se faisant

donner la patte, les taquinant du sabot ou leur agaçant la moustache.

D’autres spectateurs regardaient de loin. Un seul eut peur et cria d’une

voix perçante, plaintive et fine. Il était encore dans les bras de sa

mère. En guise de consolation, la satyresse lui offrit le sein. Il le

prit à pleines mains, le téta goulûment et ne cria plus.

Sur la pelouse, c’était des clameurs, des rires, toute une bousculade,

toute une cohue de petites cornes et de petits sabots. On remarquait

surtout l’agitation désordonnée du dernier rejeton d’une race presque

éteinte, ainsi qu’on l’apprit à Sylvius, d’un paposilène, grand faune

aux pattes lourdes, tout noir, poilu comme un ours et jusqu’aux yeux,

pansu, lippu, cornu en spirale et couillard extrêmement. Les satyreaux

se moquaient de sa haute taille, de ses façons trop rustiques et de son

émouvante lubricité; mais bientôt on ne s’occupa plus de lui. Des cris

de joie annonçaient l’arrivée du maître. Cent bras agitaient des fleurs.

La foule s’ouvrit.

Ce fut Marsyas.

Il s’avançait d’un pas ondoyant. Son front pourpre était ceint d’une

couronne faite d’un cercle d’or où des pommes de pin étaient liées. Un

grand voile vert-nil, attaché à ses épaules, tantôt flottait, tantôt

prenait le vent. Sous ce voile, son corps sanglant et grêle était nu,

mais une ceinture de soie noire entourait sa taille et retenait contre

sa cuisse le sabre de Sylvius au clair. Dans sa main droite il tenait le

sceptre d’un glaïeul. Sur son poing un singe assis, coiffé de plumes

noires, pelait une banane.

* * * * *

Le demi-dieu sanglant marchait d’un pas majestueux; ses cornes de bélier

brillaient au soleil, toutes dorées, comme aussi ses sabots.--Des

acclamations jaillirent, quand il atteignit le milieu de la pelouse.

Evidemment, on l’aimait bien.--Il était suivi d’une faunesse qui n’avait

pour tout vêtement que sa chevelure (un ruisseau d’or!) et dont les

cornes retordues soutenaient deux grappes de fleurs sombres.

Marsyas s’assit sur un trône rustique et Sylvius près de lui avec la

faunesse aux cheveux d’or. Les faunes se vautrèrent à leurs pieds, les

silènes firent un groupe vers la droite, les ânes aux colliers de roses

menèrent à nouveau grand train de braiements et de pétarades; les

panthères miaulèrent en tirant sur leurs chaînes, les tityres se

couchèrent parmi les fleurs, le paposilène s’accroupit dans un coin,

derrière une pyramide d’oranges, les vieilles satyresses se réunirent

sur le banc de mousse et se reprirent à caqueter, le singe coiffé de

plumes s’évada vers un arbre où il se divertit aussitôt à sa façon...

Tout à coup, trois appels sonores retentirent, suivis de trois longs

frémissements et Sylvius vit, dans les flots soleilleux douze tritons

qui, le coude haut, pressaient à leur bouche des conques marines et

douze autres tritons qui laissaient courir leurs doigts sur des

séquelles de coquillages.

Sylvius emplit sa poitrine d’air. Il sentait des larmes sourdre dans ses

yeux...

Encore trois appels de conque, trois frémissements de nacre et la fête

commença.

Pour l'Amour du Laurier: Roman · 第 36 / 50 题