XXIII

Cette nuit-là, Sylvius eut, sous un olivier, un sommeil paisible. A

peine s’imagina-t-il, une fois, voir dans un buisson d’aubépines un

faune qui parlait à sa flûte.--Il fut réveillé en sursaut par le bruit

lourd d’une galopade. Le soleil était déjà haut dans le ciel et jetait

par terre des ombres bleues. Sylvius se leva, ramassa la batte qu’il

avait posée près de lui et se frottait les yeux, quand, soudain, d’un

bosquet d’arbres, déboucha un centaure gigantesque. Sylvius se blottit

derrière une touffe de lauriers. Le centaure ne le vit point.

C’était un bel animal, mais un peu vieux. Ses joues étaient marquées par

des points de sang, sa barbe d’argent coulait jusqu’à son poitrail, la

peau de son torse était rouge, le poil de sa robe, gris, sa queue,

blanche et bien entretenue;--la corne de ses sabots était usée.

Il s’arrêta net et se tint immobile, pensif et la barbe en main.

Autour de la noble bête, le bois murmurait. Il y avait une profusion de

chants dans le feuillage. Des cigales grinçaient, cent papillons

fleurissaient l’air, le soleil tissait des voiles dans le sous-bois, et,

durant la nuit, l’araignée avait composé, par haine des mouches, ses

plus fins réseaux.

Tout près de Sylvius, au sein d’un arbre, des oiseaux pépièrent

bruyamment dans leur nid. Le centaure écoutait. Il s’approcha du tronc,

et Sylvius tremblait de peur, craignant que les lourdes pattes ne

vinssent à se poser sur lui. Il ne bougea pas. Soudain le centaure se

cabra et, appuyant ses sabots de devant sur les premières branches, son

corps d’homme à moitié caché par les feuilles, tâcha d’atteindre de ses

bras tendus le nid gazouillant. Dressé contre l’arbre il était colossal.

Il prit le nid, et, retombant sur ses pattes, le jeta à terre. Il

trépigna sur les petits oiseaux dispersés, en grognant de rage. Puis,

ayant remporté sa piteuse victoire, il sourit et tira sa barbe

d’ancêtre.

C’est alors qu’il aperçut Sylvius.

«Que faites-vous ici?» demanda-t-il avec calme.

Un peu rassuré, Sylvius se releva et expliqua sa présence de son mieux.

Quand il eut fini le récit de ses aventures que le centaure écoutait en

hochant la tête, il ajouta:

«Maître, oserais-je vous demander pourquoi vous dénichez ainsi les

oiseaux?»

Il avait donné ce titre de Maître un peu au hasard, pensant que cela

ferait plaisir au demi-dieu.

Et le centaure répondit:

«Qu’est-il besoin de chansons pour le deuil de notre vieillesse?

Qu’est-il besoin de fleurs pour l’orner? Ce sont babioles bonnes pour

cette gent capripède, impudique et déraisonnable que vous avez raison de

fuir. Plus que les concours de flûte et de lyre, plus que les courses et

les danses, je prise les joutes austères de la philosophie. Les

ornements frivoles seyaient bien à l’Hellade embaumée, quand mon père

Nessus, mort définitivement l’année dernière, apprenait au jeune Achille

à tirer sur les oiseaux du ciel ses flèches bien empennées, mais des

chansons funèbres seraient seules de mise dans cette île qui, à chaque

heure nouvelle, ressemble davantage à un mausolée et que moi, Bianor, je

livrerai aux flammes, quand il ne restera plus rien de ma race

dépérissante.

--C’est, dit Sylvius, me faire regretter plus amèrement d’être né trop

tard. Que ne puis-je rester parmi vous et jouir de ce dernier rayon

hellénique!... je le vois encore tout doré.

--Non! jeune homme! ce n’est point l’image, mais la caricature des prés

et des bois arcadiens que vous admirez ici! Dans cette île d’Ala,

quelques demi-dieux se sont réunis après la mort du grand Pan. Les dieux

de l’Olympe sont morts plus tôt que nous, usés par trop d’aventures et

trop de délaissement. Les seules prières nourrissent bien un dieu; or

qui, de nos jours, supplierait Minerve? au lieu que de simples paysans

tendent encore leurs bras au souvenir des divinités sylvestres. Notre

race, que nous perpétuons tant bien que mal, en est réduite à manger les

figues et les olives de cette île, au lieu de s’engraisser du parfum des

supplications. Nous vivons à peine, et les temps présents ne sont pas

propices à couver un immortel.

--Mais, dit Sylvius, vous savez que les hommes vous considèrent, depuis

longtemps déjà, comme des fictions poétiques.

--Ils ont raison, dans un sens, dit le centaure. Au siècle initial nous

n’existions pas, mais les poètes nous ont tant chantés que nous avons

été forcés de naître. C’est à cause de l’invincible exhortation d’un

poème que la Nuée accoucha de nous. Si vous chantiez les nymphes en

France, il s’en trouverait encore dans vos bois.»

Sylvius sourit, sentant passer sur sa joue la caresse d’une feuille de

saule.

«Etes-vous nombreux ici? demanda-t-il.

--Même diminuée, répondit le centaure, notre race reste double. Il en

survit la plus laide part, celle qui fut toujours brutale et ne se

glorifiait que de la vaine beauté de son corps. Ceux-là qu’excitaient le

vin pourpre et les femmes, ceux-là qu’Hercule poursuivit avec

d’horribles cris, ceux-là qui hurlaient d’amour dans les cavernes

retentissantes, prospèrent encore, mais pour nous qui cultivions, avec

les fleurs de la rhétorique, les fruits de la pensée et ne buvions que

le vin des sciences exactes, le destin fut cruel. Il semble qu’un dieu

dépérisse en s’instruisant! Veut-il amasser un trésor de connaissances,

veut-il être le miroir du monde ou l’antre de la vérité, il retourne à

la matière et, seule, lui survit son image idéale. Comprenez-vous?

Lorsque Pan aux cornes spiralées eut rhythmé son cœur à la pulsation du

monde, le grand Pan commença de mourir. Un dieu stupide est plus

immortel qu’un dieu savant; l’homme nous tue en nous faisant représenter

trop de choses et il était plus profitable à un habitant de l’Olympe

d’avoir de belles fesses que de belles pensées.»

Bianor leva les bras.

«Jours sinistres! poursuivit-il. Tandis que nos vulgaires cousins

bombent encore un torse suant et beau, nos derniers rejetons sont

hideux! Et pourtant! si vous pouviez vous imaginer quel spectacle

c’était que de voir trois ou quatre de nos fils gambader sur les prés

arcadiens! Ils n’étaient point encore bien solides sur leurs jambes; ils

se battaient mollement à coups élastiques, puis se couchaient sous les

arbres, leurs têtes bouclées et blondes posées sur le gazon et leurs

sabots enfouis parmi les fleurs. O chers enfants d’autrefois! charme de

l’Arcadie! plaisir du paysage! Maintenant: voyez plutôt!»

Il siffla et un petit centaure arriva en trottinant.--Sylvius ne put

retenir un cri de gaîté.

C’était un monstre.

Ses jambes cagneuses soutenaient mal son corps; sa tête

branlait,--absolument chauve. Son œil droit était blanc et l’autre

louche. Détail affreux: son poil ne le couvrait que par plaques et

montrait un cuir malsain.

«Pauvre enfant! dit Sylvius qui crut devoir s’apitoyer. Il est une

victime de la science. Mais quelle est cette excroissance qu’il a sur le

côté de la bouche?

--Oh! cela est très affreux, murmura le vieux centaure, ce n’est pas une

excroissance, c’est une pipe. Nos enfants sont pénétrés de ce vice et le

tabac a remplacé pour eux l’hydromel.

«Allons! va-t’en! cria-t-il au nain vieillot qui, durant que son ancêtre

parlait, était allé faire du crottin derrière un arbre, va-t’en! ta vue

me fait horreur!--Quelle décadence! Ah! dans la forêt verte où les dieux

habitaient, quand le galop sonore et lourd de notre troupe faisait

trembler les chênes...»

Le centaure déclamait. A Sylvius ravi il dit les campagnes grecques et

la fuite des oréades effrayées, et les travaux sublimes et les rives

brillantes.--Il décrivit tout, du cèdre à l’hysope, et vanta la qualité

du moindre dieu cantonal. Il parlait d’une voix monotone et scandée de

telle façon que son discours, prolixement poétique, semblait tout

composé d’hexamètres. En vérité il parla trop, ne s’interrompant que

pour cracher, et, à la fin, comme il avait entrepris de décrire la

guerre de Troie et n’était encore qu’à la première année du siège,

Sylvius donna des signes manifestes d’impatience et d’inattention.

Soudain, le centaure lui toucha l’épaule:

«Je vois avec regret que vous ne m’écoutez pas. Vous êtes discourtois!»

Et balayant de sa queue le visage de Sylvius, le centaure disparut dans

la futaie.--Tristement, le jeune homme s’éloigna en sens contraire.

«Hélas! disait-il avec tristesse, en quelle profonde erreur ma mère

était plongée qu’elle m’ait ainsi laissé naître quelques milliers

d’années trop tard! C’est aux temps héroïques que j’aurais trouvé un

emploi et cueilli le laurier, auprès d’Ulysse, ou comme vengeur

d’Astyanax; mais j’eusse dû écouter ce centaure et ne point m’endormir,

car son discours était fort beau!»

C’est alors que Sylvius vit, entre les arbres, briller la mer et qu’il

se souvint, à cause d’un concours de peuple et d’un tumulte de cris

qu’il percevait au loin, de cette fête patronale dont Marsyas lui avait

parlé. C’en était là, sans doute, les prémisses ou l’exorde.

Sylvius sortit du bois.

Tout un spectacle de rayons et de verdures s’étendait devant lui.

«O clarté du jour! fraîche nature! paisibles flots! consolez bien mon

cœur troublé!»

Pour l'Amour du Laurier: Roman · 第 35 / 50 题