Cette nuit-là, Sylvius eut, sous un olivier, un sommeil paisible. A
peine s’imagina-t-il, une fois, voir dans un buisson d’aubépines un
faune qui parlait à sa flûte.--Il fut réveillé en sursaut par le bruit
lourd d’une galopade. Le soleil était déjà haut dans le ciel et jetait
par terre des ombres bleues. Sylvius se leva, ramassa la batte qu’il
avait posée près de lui et se frottait les yeux, quand, soudain, d’un
bosquet d’arbres, déboucha un centaure gigantesque. Sylvius se blottit
derrière une touffe de lauriers. Le centaure ne le vit point.
C’était un bel animal, mais un peu vieux. Ses joues étaient marquées par
des points de sang, sa barbe d’argent coulait jusqu’à son poitrail, la
peau de son torse était rouge, le poil de sa robe, gris, sa queue,
blanche et bien entretenue;--la corne de ses sabots était usée.
Il s’arrêta net et se tint immobile, pensif et la barbe en main.
Autour de la noble bête, le bois murmurait. Il y avait une profusion de
chants dans le feuillage. Des cigales grinçaient, cent papillons
fleurissaient l’air, le soleil tissait des voiles dans le sous-bois, et,
durant la nuit, l’araignée avait composé, par haine des mouches, ses
plus fins réseaux.
Tout près de Sylvius, au sein d’un arbre, des oiseaux pépièrent
bruyamment dans leur nid. Le centaure écoutait. Il s’approcha du tronc,
et Sylvius tremblait de peur, craignant que les lourdes pattes ne
vinssent à se poser sur lui. Il ne bougea pas. Soudain le centaure se
cabra et, appuyant ses sabots de devant sur les premières branches, son
corps d’homme à moitié caché par les feuilles, tâcha d’atteindre de ses
bras tendus le nid gazouillant. Dressé contre l’arbre il était colossal.
Il prit le nid, et, retombant sur ses pattes, le jeta à terre. Il
trépigna sur les petits oiseaux dispersés, en grognant de rage. Puis,
ayant remporté sa piteuse victoire, il sourit et tira sa barbe
d’ancêtre.
C’est alors qu’il aperçut Sylvius.
«Que faites-vous ici?» demanda-t-il avec calme.
Un peu rassuré, Sylvius se releva et expliqua sa présence de son mieux.
Quand il eut fini le récit de ses aventures que le centaure écoutait en
hochant la tête, il ajouta:
«Maître, oserais-je vous demander pourquoi vous dénichez ainsi les
oiseaux?»
Il avait donné ce titre de Maître un peu au hasard, pensant que cela
ferait plaisir au demi-dieu.
Et le centaure répondit:
«Qu’est-il besoin de chansons pour le deuil de notre vieillesse?
Qu’est-il besoin de fleurs pour l’orner? Ce sont babioles bonnes pour
cette gent capripède, impudique et déraisonnable que vous avez raison de
fuir. Plus que les concours de flûte et de lyre, plus que les courses et
les danses, je prise les joutes austères de la philosophie. Les
ornements frivoles seyaient bien à l’Hellade embaumée, quand mon père
Nessus, mort définitivement l’année dernière, apprenait au jeune Achille
à tirer sur les oiseaux du ciel ses flèches bien empennées, mais des
chansons funèbres seraient seules de mise dans cette île qui, à chaque
heure nouvelle, ressemble davantage à un mausolée et que moi, Bianor, je
livrerai aux flammes, quand il ne restera plus rien de ma race
dépérissante.
--C’est, dit Sylvius, me faire regretter plus amèrement d’être né trop
tard. Que ne puis-je rester parmi vous et jouir de ce dernier rayon
hellénique!... je le vois encore tout doré.
--Non! jeune homme! ce n’est point l’image, mais la caricature des prés
et des bois arcadiens que vous admirez ici! Dans cette île d’Ala,
quelques demi-dieux se sont réunis après la mort du grand Pan. Les dieux
de l’Olympe sont morts plus tôt que nous, usés par trop d’aventures et
trop de délaissement. Les seules prières nourrissent bien un dieu; or
qui, de nos jours, supplierait Minerve? au lieu que de simples paysans
tendent encore leurs bras au souvenir des divinités sylvestres. Notre
race, que nous perpétuons tant bien que mal, en est réduite à manger les
figues et les olives de cette île, au lieu de s’engraisser du parfum des
supplications. Nous vivons à peine, et les temps présents ne sont pas
propices à couver un immortel.
--Mais, dit Sylvius, vous savez que les hommes vous considèrent, depuis
longtemps déjà, comme des fictions poétiques.
--Ils ont raison, dans un sens, dit le centaure. Au siècle initial nous
n’existions pas, mais les poètes nous ont tant chantés que nous avons
été forcés de naître. C’est à cause de l’invincible exhortation d’un
poème que la Nuée accoucha de nous. Si vous chantiez les nymphes en
France, il s’en trouverait encore dans vos bois.»
Sylvius sourit, sentant passer sur sa joue la caresse d’une feuille de
saule.
«Etes-vous nombreux ici? demanda-t-il.
--Même diminuée, répondit le centaure, notre race reste double. Il en
survit la plus laide part, celle qui fut toujours brutale et ne se
glorifiait que de la vaine beauté de son corps. Ceux-là qu’excitaient le
vin pourpre et les femmes, ceux-là qu’Hercule poursuivit avec
d’horribles cris, ceux-là qui hurlaient d’amour dans les cavernes
retentissantes, prospèrent encore, mais pour nous qui cultivions, avec
les fleurs de la rhétorique, les fruits de la pensée et ne buvions que
le vin des sciences exactes, le destin fut cruel. Il semble qu’un dieu
dépérisse en s’instruisant! Veut-il amasser un trésor de connaissances,
veut-il être le miroir du monde ou l’antre de la vérité, il retourne à
la matière et, seule, lui survit son image idéale. Comprenez-vous?
Lorsque Pan aux cornes spiralées eut rhythmé son cœur à la pulsation du
monde, le grand Pan commença de mourir. Un dieu stupide est plus
immortel qu’un dieu savant; l’homme nous tue en nous faisant représenter
trop de choses et il était plus profitable à un habitant de l’Olympe
d’avoir de belles fesses que de belles pensées.»
Bianor leva les bras.
«Jours sinistres! poursuivit-il. Tandis que nos vulgaires cousins
bombent encore un torse suant et beau, nos derniers rejetons sont
hideux! Et pourtant! si vous pouviez vous imaginer quel spectacle
c’était que de voir trois ou quatre de nos fils gambader sur les prés
arcadiens! Ils n’étaient point encore bien solides sur leurs jambes; ils
se battaient mollement à coups élastiques, puis se couchaient sous les
arbres, leurs têtes bouclées et blondes posées sur le gazon et leurs
sabots enfouis parmi les fleurs. O chers enfants d’autrefois! charme de
l’Arcadie! plaisir du paysage! Maintenant: voyez plutôt!»
Il siffla et un petit centaure arriva en trottinant.--Sylvius ne put
retenir un cri de gaîté.
C’était un monstre.
Ses jambes cagneuses soutenaient mal son corps; sa tête
branlait,--absolument chauve. Son œil droit était blanc et l’autre
louche. Détail affreux: son poil ne le couvrait que par plaques et
montrait un cuir malsain.
«Pauvre enfant! dit Sylvius qui crut devoir s’apitoyer. Il est une
victime de la science. Mais quelle est cette excroissance qu’il a sur le
côté de la bouche?
--Oh! cela est très affreux, murmura le vieux centaure, ce n’est pas une
excroissance, c’est une pipe. Nos enfants sont pénétrés de ce vice et le
tabac a remplacé pour eux l’hydromel.
«Allons! va-t’en! cria-t-il au nain vieillot qui, durant que son ancêtre
parlait, était allé faire du crottin derrière un arbre, va-t’en! ta vue
me fait horreur!--Quelle décadence! Ah! dans la forêt verte où les dieux
habitaient, quand le galop sonore et lourd de notre troupe faisait
trembler les chênes...»
Le centaure déclamait. A Sylvius ravi il dit les campagnes grecques et
la fuite des oréades effrayées, et les travaux sublimes et les rives
brillantes.--Il décrivit tout, du cèdre à l’hysope, et vanta la qualité
du moindre dieu cantonal. Il parlait d’une voix monotone et scandée de
telle façon que son discours, prolixement poétique, semblait tout
composé d’hexamètres. En vérité il parla trop, ne s’interrompant que
pour cracher, et, à la fin, comme il avait entrepris de décrire la
guerre de Troie et n’était encore qu’à la première année du siège,
Sylvius donna des signes manifestes d’impatience et d’inattention.
Soudain, le centaure lui toucha l’épaule:
«Je vois avec regret que vous ne m’écoutez pas. Vous êtes discourtois!»
Et balayant de sa queue le visage de Sylvius, le centaure disparut dans
la futaie.--Tristement, le jeune homme s’éloigna en sens contraire.
«Hélas! disait-il avec tristesse, en quelle profonde erreur ma mère
était plongée qu’elle m’ait ainsi laissé naître quelques milliers
d’années trop tard! C’est aux temps héroïques que j’aurais trouvé un
emploi et cueilli le laurier, auprès d’Ulysse, ou comme vengeur
d’Astyanax; mais j’eusse dû écouter ce centaure et ne point m’endormir,
car son discours était fort beau!»
C’est alors que Sylvius vit, entre les arbres, briller la mer et qu’il
se souvint, à cause d’un concours de peuple et d’un tumulte de cris
qu’il percevait au loin, de cette fête patronale dont Marsyas lui avait
parlé. C’en était là, sans doute, les prémisses ou l’exorde.
Sylvius sortit du bois.
Tout un spectacle de rayons et de verdures s’étendait devant lui.
«O clarté du jour! fraîche nature! paisibles flots! consolez bien mon
cœur troublé!»