Couché sur une couche molle, rien n’est plus doux que d’être lié par des
bras jeunes et frais, mais, étendu dans les plis d’une plage brûlante et
la chair offensée par l’étreinte d’un réseau, même soyeux, un homme,
fût-il aventureux comme Gulliver, tient volontiers le destin pour cruel.
Ainsi en était-il de Sylvius qui ne pouvait, de ses quatre membres
esclaves, que secouer et non libérer son corps. La furtive Clorinde
s’était éloignée depuis longtemps: plus un murmure autre que celui de la
mer. Sylvius restait seul devant le soleil qui dardait ses pires
flèches. Sa bouche était vide de cris et ses plus saines idées
philosophiques étaient bousculées.--Déplaisante ironie à coup sûr que
celle de Clorinde!--Manger et boire!... ne fallait-il pas avant tout
bouger?
«Ah! perfide, perfide Clorinde!» disait Sylvius à demi cuit.
Il ne lui restait plus qu’à mourir, à mourir (surcroît de peine!) d’une
mort obscure, la cervelle becquetée par les oiseaux de la mer et la peau
rissolée par Midi.
Alors, comme les émotions violentes rendent l’homme religieux, Sylvius,
suivant l’exemple des _Jeunes gens dans la fournaise_, éleva son âme à
Dieu, et Dieu, bienveillant, lui vint en aide.
* * * * *
Ce fut sous la forme du sabre japonais que la Providence se révéla.
Contre son tranchant, Sylvius, avec des mouvements de couleuvre
maladroite frotta le cruel réseau. Après maints efforts, il parvint à le
déchirer et, par quelques gymnastiques complémentaires, à être sans
entraves, libre et debout, mais la troupe indécente des araignées
avaient déchiré ses vêtements en si fines particules, avant d’ourdir
leur toile, que Sylvius vit tout aussitôt qu’il était nu comme un œuf et
que la brise emportait les fils dont il se couvrait jadis, ainsi qu’elle
emporte un duvet ou un rire.
Il était nu et peut-être l’eussiez-vous, lectrice, trouvé fort à votre
goût.
Bien, mais où était-il? Du côté de la mer on ne voyait rien, ni fumée,
ni récif, rien que la voile de Clorinde, déjà minuscule, toujours
fuyante et si blanche parmi tant d’azur! La plage s’étendait, mince et
torride. Un petit bois de pins frissonnait plus haut. Vers lui, Sylvius
dirigea ses pas. L’aspect de cet asile le récréa un peu. Hospitalier,
frais, éventé, le petit bois abritait une source. Elle se répandait par
un ruisseau qui, baignant mille mousses et reflétant des fleurs,
gazouillait et se taisait tour à tour, comme un vrai ruisseau de poème.
Sylvius y fut boire et se mouiller le front, puis, de la branche penchée
d’un figuier, il détacha une figue érotiquement fendue et en suça la
pulpe humide. Enfin, après un somme bref, il s’assit pour réfléchir.
Que ferait-il, la nuit venue, sans vêtements, sans domestique, sans muse
et sans abri? Le mieux serait d’abord de bien inspecter le lieu de son
exil. Il gagna donc la plage, moins chaude sous le soleil déclinant, et,
à l’orée du bois, en suivit la blanche ligne. Par pudeur, il tenait
entre ses doigts un rameau de pin, épanoui en éventail.
La plage semblait infinie; l’heure la rendait étincelante, et, par
endroits, dorée. Sylvius franchit le ruisseau et continua sa marche.
Bientôt il atteignit une prairie où le sable s’arrêtait et qui
s’étendait jusqu’à un escarpement levé dans la mer; puis le sable
recommença, et Sylvius marchait encore quand il s’aperçut qu’il était
très las et que l’horizon mordait le soleil.
Il n’avait pas rencontré une seule maison; il n’avait pas vu un seul
vestige humain. Non loin de lui, un autre ruisseau sortait du bois; il
s’y rendit, voulant se reposer sur ses bords et boire de nouveau, car il
avait grand soif, mais, à un certain détail plaisant de cailloux et de
fleurs, à l’aspect d’une branche cassée, à la trace de ses propres pas
enfin, il reconnut que c’était le ruisseau quitté au départ, et, par une
élémentaire opération de l’esprit, il conclut qu’il se trouvait dans une
île, dans une île déserte assurément. Son âme fut toute pénétrée
d’horreur.
Une plage en ceinture, une prairie, une falaise froncée, un bois où
poussaient des pins, des oliviers, des figuiers, d’autres arbres encore,
où s’ouvraient des terriers à lapins et que hantaient seuls des parfums
de fleurs; un ruisseau, des flots et du ciel, au milieu de l’île
quelques rochers blancs, quelques hauts rochers rouges, voilà quel était
donc le décor de sa nouvelle patrie!--Riant!--oui, si l’on veut, mais
néanmoins, comme Ovide aux plus mauvais jours des Tristes, Sylvius
pleura des larmes nombreuses et hoqueta ridiculement pour témoigner de
son désespoir. Alors, puisque tout était fini, puisqu’il lâchait prise,
puisque rien ne lui importait plus de la vie et de ses usages, Sylvius
jeta dans le ruisseau son seul vêtement: la branche qui l’avait précédé
dans sa marche, et l’accompagna, (flottante et entraînée), jusqu’à
l’endroit où le ruisseau mêlait sa douceur au sel marin. Puis il revint
sur ses pas, les yeux baissés, ruminant ses ennuis. Mais, sur le tapis
de sable humide et strié par les lames, des empreintes singulières le
firent s’arrêter: des traces de sabots, nombreuses, dirigées vers la mer
et vers le bois de pins. Il les examina de plus près, se mit à plat
ventre pour les distinguer mieux. Ces sabots étaient ferrés; on voyait
la marque des clous... Des chevaux _ferrés_!... Il y avait donc des
hommes dans l’île? Sylvius se releva et suivit les empreintes, l’âme
tremblante et les jambes secouées d’émotion. Il s’assit à la lisière des
pins. Le crépuscule s’envolait. Tout l’occident était d’une teinte grise
et chaude. Sur la mer, les cendres du jour achevaient de s’éteindre.
Avant d’entrer dans l’ombre des arbres, Sylvius hésita. Pouvait-il se
présenter ainsi à des hommes, même sauvages?...
A cet instant, une voix inattendue, de timbre clair, lui fit monter le
cœur aux lèvres, tandis qu’une vive lueur éblouit ses yeux:
«Vous semblez nu, monsieur; désireriez-vous un vêtement?»
C’était un jeune homme mince et d’horrible apparence qui tenait un
flambeau. A la grande flamme qu’il levait, Sylvius le vit tout sanglant.
De lourdes boucles noires tombaient sur son front pourpre et sa bouche
semblait une blessure. Tout son corps nu était d’une couleur de carnage,
et ses bras où les muscles saillaient, et ses mains maigres, et ses
doigts décharnés étaient rouges, rouges atrocement, d’un rouge triste et
tragique.--Un jeune homme? non, car ses jambes se terminaient en pieds
de bouc, et, à demi-penché, agitant au-dessus de sa tête le grand
flambeau écarlate, il ne posait sur le sable que les fourches grêles de
deux sabots.
«Ne vous ébahissez pas, dit-il, ma première apparence inspire, je le
sais, un certain effroi. Que voulez-vous! depuis qu’Apollon m’écorcha
vif, je ressemble bien plus, hélas! à une préparation anatomique qu’à un
honnête faune des vieux jours. Mais vous allez geler, mon garçon!
ajouta-t-il d’un ton tout à fait cordial. Prenez pour l’instant ma
dépouille. Tenez! je l’avais accrochée à cette branche.»
Et, fichant dans le sable son flambeau, il jeta sur les épaules de
Sylvius une façon de manteau souple et de coupe irrégulière.
«C’est mon ancienne peau: je m’y glisse, les jours d’hiver, pour être
garanti des blessures de la bise.»
Sylvius tremblait de peur.
«Seriez-vous donc Marsyas, le satyre? dit-il d’une voix mal assurée.
--Lui-même!... et comment vous nomme-t-on?
--Oh! dit Sylvius tristement, les hommes avaient coutume de m’appeler
Sylvius Persane, mais, depuis quelque temps, mon existence est si
embarrassée de mythologie que, somme toute, je serais aussi peu surpris
de m’appeler autrement que de causer demain avec Hadès ou Perséphone.
--Ils ne hantent pas ces parages, ils sont plus bas,» dit Marsyas en
souriant.
On eût dit que ce sourire saignait.
«Venez, maintenant, que je vous présente à notre troupe. Nous avons
coutume, au crépuscule, de danser un peu avant le repas. Joignez-vous à
nos bonds, car je crois vraiment que vous grelottez.»
Et, reprenant son flambeau, il entraîna Sylvius sur la plage.
«Oserai-je vous demander en quel lieu je me trouve? dit Sylvius. A
l’instant où je vous vis, je m’étonnais de marques de sabots plus grands
que les vôtres et ferrés, mais...
--Vous vous trouvez dans l’île d’Ala, interrompit Marsyas, et ces
empreintes doivent être celles de quelques centaures encombrants qui
habitent la futaie. C’est une gent déplaisante et médiocre.--Ah! voici
mes frères.»
Le sous-bois s’éclairait. On y voyait courir des pénombres mauves et de
vives flammes. Tout à coup, d’entre les pins, déboucha une vingtaine de
chèvre-pieds qui, tous, portaient de grandes torches éclatantes ou
fumeuses. Ils se hâtaient, criaient, gesticulaient, riaient, se
bousculant dans leur course et faisant parfois de grands bonds, tandis
que la brise du soir tordait au-dessus de leur tête les flammes qu’ils
portaient.
Ils accoururent vers Marsyas et s’arrêtèrent soudain en voyant Sylvius.
Alors ils turent leurs cris et, parmi eux, il courut des murmures
étonnés et des rires.
«Voici un naufragé, dit Marsyas, du moins je lui suppose cette qualité.
Nous devons l’accueillir de notre mieux et demain nous l’inviterons à
notre fête patronale. Il désire un vêtement et je n’ai pu, pour
l’instant, lui prêter que ma peau. Ne changeons rien à nos habitudes et
prions-le de se joindre à notre danse. Nous l’habillerons ensuite.»
Les satyres faisaient cercle autour de Sylvius. Il y avait là des faunes
très vieux et des tityres qui trébuchaient encore de jeunesse. Certains
étaient ventripotents et lourds, d’autres, maigres et gracieux. Le poil
des uns était presque blanc et celui des autres, fauve ou brun. Des
satyresses aux petits seins agaçaient les côtes d’un vieux silène.
Brusquement, la troupe entière se dispersa sur la plage. Un même cri
partait de toutes les bouches. Une chauve-souris traversait l’air,
incertaine et soyeuse. Alors les faunes lui barrèrent le passage par
l’éclat de leurs torches haussées. Bientôt, ils firent une grande ronde
et tournèrent en bondissant.--Et ce furent des tityres gambadeurs qui
fredonnaient un air étrange (hymne? chanson?) où se mêlaient,
semblait-il, la plainte légère du vent et les vocalises du
rossignol;--des satyresses, ruant parfois d’un sabot fourchu;--un
capripède éclopé, sautant avec sa béquille en branche de pin;--et des
silènes qui s’agitaient sans grâce ni mesure. L’un d’eux sortait du bois
au même instant, la bouche fendue par un rire monacal.--Il était énorme,
velu, lascif, et monté sur un âne couronné de roses.
Ivre d’enthousiasme, Sylvius prit le flambeau d’une faunesse qui s’était
arrêtée pour se gratter la jambe, et se mêla au jeu. La chasse tournoya,
lumineuse et sombre, ardente, joyeuse, sur le sable sans poussière où un
flot mince, effaçant le piétinement des pas, glissait parfois sa
mouillure.--Enfin la chauve-souris épouvantée tomba, et, miséricordieux,
Marsyas la rendit à la nuit.
«Il convient maintenant, dit-il, d’habiller notre invité. Après un
exercice un peu violent, les brises nocturnes sont funestes à qui ne se
promène pas communément tout nu.--Quel costume vous offrirai-je? Nous
vous vêtirons fort bien en Pierrot, en Troyen, voire en demi-dieu...»
Et Sylvius songeait avec mélancolie qu’il donnerait tous les
déguisements pour un complet veston de coupe juste.
«Habillons-le en Arlequin!» proposa un satyre qui cherchait dans sa
fourche un caillou gênant.
La proposition séduisit. Les faunes se dispersèrent de nouveau. Ils
revinrent, peu d’instants après, et chacun portait une pièce d’étoffe.
Alors les faunesses qui étaient restées auprès de Sylvius et enfilaient
dans les aiguilles de pins qu’elles détachaient des branches de beaux
fils de la Vierge, ténus et gris, se jetèrent sur lui et cousirent
contre sa peau les pans d’étoffe les uns aux autres. Leurs doigts
industrieux couraient tout le long de son corps lui donnant des
satisfactions multiples. Une vieille faunesse renversa de deux taloches
sa fille qui s’attardait trop à fermer la braguette du jeune homme,--et
ce fut fait.
Sylvius se trouva vêtu d’un costume d’Arlequin fort seyant. Chaque pièce
de cet accoutrement était différente et l’on eût dit, à voir leurs
teintes fines, que certaines avaient été pincées dans le firmament ou la
mer violette, et d’autres mordues sur la fesse d’une fille
blonde.--Marsyas considéra Sylvius d’un air satisfait, lui mit une batte
entre les mains, et, le frappant affectueusement sur l’épaule:
«Allons manger! fit-il.
--Souffrez, répondit le jeune homme qui rendit à Marsyas son manteau
d’épiderme, que je vous offre, en remerciement de votre complaisance, ce
glaive, rougi par peu d’exploits, mais qui n’en est pas moins vaillant
et loyal.
--Vous êtes bien honnête, dit Marsyas avec un sourire, j’accepte le don
et l’apprécie.»
Puis, ils s’en furent dîner. Lassés, ils traînaient la jambe dans les
méandres du sous-bois.--Ils s’assirent tous au milieu d’une clairière
où, à une longue broche, des oiseaux étaient embrochés.--Un très
vénérable satyre tournait la broche en chantant:
«Ivre de raisins et de roses,
«De miel et de pois de senteur,
«Je règle les métamorphoses
«Du petit oiseau migrateur.
«C’est à cause que c’est l’époque des bécassines, bien que ce soit un
merle, en l’espèce, dit-il à un satyreau qui l’écoutait avec
ravissement. J’eusse pu dire aussi:
«Ivre du parfum d’une rose
«Et des pois de mon potager,
«Vieillard mélodieux, j’arrose
«Un volatile bocager.
«Mais je préfère ma version primitive.»
Dans la clairière, les faunes mangeaient déjà. Des figues, des bananes,
des olives étaient disposées par terre, en pyramides. On avait éteint la
plupart des flambeaux. On soupait au clair d’une lune énorme qui se
détachait de la mer et dont les rayons filtraient à travers les pins.
Certains chèvre-pieds, ayant fini leur repas, flûtaient nonchalamment,
sur un roseau, des chants de fontaines. Près de Sylvius que l’on gavait
de fruits, un silène, couché sur le dos, mâchait des narcisses. Au
sommet de son ventre en dôme, un moineau picorait je ne sais quoi et
sautillait d’aise. Plus loin, une satyresse surannée attirait de ses
lèvres le calice humide d’une fleur et, la gorge tendue, pressant de ses
deux mains sa sèche poitrine, elle aspirait l’eau légère. A côté d’elle,
un satyre à quatre pattes cherchait des puces au corps velu d’une petite
amie. Elle riait sous les doigts de son compagnon. Griffé pour trop
d’insistance, il s’en alla et Sylvius se glissa à sa place. Il caressa
la jeune faunesse consentante, et prit, et reprit d’elle ce qu’elle
offrait complaisamment et avait, d’ailleurs, très savoureux. Comme
l’ascendance de la lune les avait jetés dans l’ombre, on ne les vit
plus, pendant quelque temps.
A cette heure, tout le monde cornu et frisé semblait projeter de dormir.
Seul, devant le dernier flambeau que soutenait un capripède minuscule,
impudique et de bronze, Marsyas restait debout, appuyé contre un figuier
et regardait tristement devant lui. Ainsi posé, il paraissait encore
plus horrible et on l’admirait, en vérité, dans tout son écorchement.
Il prit sa flûte qui pendait à une branche et en tira nonchalamment
quelques notes... quelques notes à peine... pourtant il semblait déjà à
Sylvius que la terre elle-même frissonnait, et assurément, sur ce
buisson que la lune argentait, là-bas, dans le bois, quelques fleurs
venaient d’éclore.--Mais Marsyas haussa les épaules et laissa tomber sa
flûte, puis, brusquement, il pencha la tête et s’endormit, debout.
La lune, réapparue, faisait naître sur tout son corps une pourpre neuve.
Tout le bois sommeillait. On entendait le souffle court des satyreaux
que scandaient les ronflements cuivrés des silènes. Une faunesse parla
dans son rêve et ses paroles confuses se brouillèrent en un baiser. Un
coup de vent éteignit le dernier flambeau. L’ombre fut plus dense.
Sylvius veillait seul.
Quelle vie merveilleuse, inattendue, contrastée, menaient tous ces
chèvre-pieds aimables! et pourquoi ne point vivre toujours parmi eux? Ne
serait-ce point une gloire unique de retourner ainsi boire aux sources
divines et se fondre un peu dans une demi-divinité?--Mais tandis que
Sylvius méditait, une insidieuse inquiétude, un malaise qui se muait en
angoisse, lui prenait la gorge. A ses narines montait une insupportable
odeur de bouc, et, bientôt, cette puanteur fauve, ce relent bestial
devint si fort qu’il ne put le supporter. Il s’éloigna à pas lents,
chassé par ce vent d’étable, gagna la plage, y marcha quelque temps et
rentra enfin dans un autre quartier du bois pour y trouver un gîte où
dormir.
«Ægipans! faunes! silènes! gamins puants! disait-il, comme vous me
plairiez, n’était cette notable imperfection!»