Lautonne se pencha vers le flot.
Il semblait parler à la mer et la mer semblait lui parler.
«Oui! murmura Lautonne, oui! je te comprends! oui! je sais! Veux-tu de
moi? L’ombre éternelle, dis-tu?... Comment! mais c’est la splendeur du
Christ en croix que tu me proposes! du Christ éclairant le monde!...
oui! oui! j’obéirai!»
Il se dressa soudain et, tendant les bras vers la mer, il dit, d’une
voix chaude, lente et qui s’amplifiait:
«Prime limpidité! Vagues d’azur! Flots verts!
«Mille scintillements! Sourires entr’ouverts!
«Espace dont les eaux sont fraîches et fleuries
«Comme sont au printemps les ondes des prairies!
«Le poète lauré veut vous chanter encor!
«--Secourable déesse! apprends-moi quel trésor,
«Quel songe sans clarté, quel regret ou quel rêve
«Est caché dans ton sein que le soupir soulève!
«--Prunelle d’Aphrodite, inspire-moi! Le vent
«De l’Esprit pur m’atteint d’un souffle si fervent
«Qu’il va faire éclater mon orageuse lyre!
«--Suavité! sois douce à ce pieux délire!
«--Faut-il chanter la fleur étrusque du corail?
«Les sables? la méduse? et l’algue en éventail?...
«Dans le silence bleu que nul écho ne ride,
«Où luit cette onde de l’onde: la néréide?
«--Je la vois triste, seule, amoureuse... Demain
«Sans doute, elle mourra... Je vois trembler sa main.
«Elle pleure des pleurs d’argent, son front s’incline...
«A quoi songe la nymphe aux yeux d’aigue-marine?
«--La nymphe doit songer, en un demi-sommeil,
«A l’éclat solennel et pourpre du soleil!
«Or, moi, j’entraînerai la flamme sous les ondes,
«Plus bas que n’ont touché les rêves ni les sondes.
«Poète aventureux, prophète d’une foi
«Nouvelle, je suis Prométhée!--Ah! laisse-moi,
«Mer! oubliant ces jeux où se plaisent les nues,
«Plonger vers l’orient des perles inconnues!»
Et Lautonne tendit ses mains jointes vers le soleil. Un rayon plus doré,
plus pur, un rayon plus ensoleillé, vint s’y blottir. Il sembla qu’elles
cueillissent du jour... du jour... comment dirais-je?... de l’air
lumineux! L’or de midi se posait sur elles. Il les referma.
«Adieu! Clorinde!»
Prompt, Lautonne avait plongé, les pieds d’abord.
Sylvius restait bouche bée; il voyait une tache noire disparaître dans
la mer.
«Je joue mon va-tout!» cria-t-il.
Lui aussi cueillit du soleil dans ses adolescentes mains, dit adieu, (de
quel regard!) à Clorinde et plongea, sans plus de commentaires.
Sylvius eut bientôt rejoint Lautonne. Ils descendirent, les bras serrés
le long du corps, la tête haute... On eût dit que l’eau les appelait,
les accueillait, comme, à lèvres décloses, une bouche appelle, accueille
une bouche aimée. Ils descendirent et le voile humide obscurcissait
leurs yeux. Bientôt, ce fut l’ombre entière. (Regrets d’arbres, de
fleurs et de belles colombes aux bois terrestres roucoulant.)
Ils descendirent.
Maintenant leur âme devient vraiment marine, elle oublie les bocages où
les brises causent, elle ne trouble plus Lautonne ni Sylvius d’aucun
souvenir. D’ailleurs, Lautonne n’a qu’une pensée: garder le soleil dans
le coffret de ses doigts.--Ils vivent bien. Ils n’ont plus besoin de
respirer; leur cœur bat lentement, mais d’un rhythme sûr. Ils ne songent
pas qu’ils pourront mourir. Ils ne sentent rien, sauf sur leur visage,
la vive, continuelle, douce caresse de la mer qui glisse devant eux, et,
dans eux, et, dans la chevelure ondulante et dressée, le passage furtif
d’un poisson. Ils descendent.
«J’emporte aussi la lumière!» se dit Sylvius.
Dans ses oreilles bourdonnantes éclatent déjà de glorieuses cymbales et
des trompettes de cortège.--Soudain, une bulle illuminée passe devant
ses yeux, et qui monte en tremblant, peu à peu disparue; une autre, une
autre, une autre encore, bulles d’or échappées qui vont sans doute
s’ouvrir dans l’air supérieur, là-bas, très haut, sous l’azur plein de
joie, de mouvements d’air et de mouvements d’ailes.
Mais d’où viennent donc ces bulles?
Sylvius le sut bientôt, car il sentit que ses mains étaient
vides.--Imprudent! que ne les tenais-tu mieux fermées!--Il avait perdu
sa lumière; elle était semée sur la route et Sylvius comprit tout le
poids de sa faute. A chaque bulle regagnant l’air, il pouvait voir, un
instant, Lautonne extasié de joie, les yeux demi-clos sur un rêve et
merveilleusement vêtu d’algues prises au passage de son corps, qui
l’habillaient de vert sombre et de corail et desquelles il semblait
éclore comme une rousse fleur.
«Ah! se dit Sylvius, que ne peut-elle me noyer, cette eau profonde!»
Tout à coup, leurs pieds touchèrent le sable.--L’ombre était opaque,
mais aussitôt elle se dispersa devant une apparition merveilleuse:
Lautonne les mains jointes sous la nuque, violait la nuit en
entr’ouvrant ses doigts. Le soleil s’était échappé dans sa vaste
chevelure et la chevelure, rayonnante de tous côtés, comme les traits
d’un astre d’or, brillait puissamment, lançait de la lumière dans le
sombre pays où les deux voyageurs venaient enfin d’atterrir.
Ils voyaient devant eux une colonnade carrée qui formait un grand
cloître où des algues poussaient, où nageaient des poissons. Sur les
colonnes était bâti un mur pourpre fenestré d’ouvertures nombreuses, et,
par les fenêtres, par les arches, par le sommet sans toit, se
poursuivaient au sein de l’eau verte, des néréides à double queue, aux
cheveux d’azur, aux lèvres mauves, mais belles infiniment. Elles
dansaient aussi sur des miroirs de nacre, coiffées d’un coquillage, des
fleurs dans les mains, et il en était trois dont la chair était presque
noire, qui tournaient autour d’un buisson épineux, reliées l’une à
l’autre par des guirlandes violettes. Au-dessus du buisson, nageait sans
grande hâte une murène ravie, semblait-il, par ces femmes à la pure
double queue. Tout au loin, des forêts de corail restaient figées en
gestes roses, d’innombrables poissons dont certains n’étaient qu’une
gueule large ouverte et certains un globe arc-en-ciel, passaient avec
lenteur en vêtements de cour, et d’invraisemblables végétations, lisses
ou tourmentées, couvertes de pustules, pleines de nœuds ou dentelées, ou
encore droites et minces comme des cris, peuplaient ce paysage qui
fourmillait de bêtes, où d’énormes crustacés tendaient, comme pour une
scène d’inquisition, leurs pinces de torture, et que Lautonne éclairait
de tous ses cheveux.
Du monticule de sable où ils s’étaient posés les deux voyageurs
pouvaient voir cela. Mais, si le corail et les poissons aveugles ne
prirent garde à leur apparition, il n’en fut pas de même des néréides.
Toutes portèrent les mains à leurs yeux, toutes nagèrent avec rapidité
vers Lautonne et l’entourèrent, mille queues dansèrent autour de lui et,
maintenant, mille mains se tendaient. Des bouches s’approchèrent, des
paupières s’ouvrirent et se fermèrent aussitôt, frappées par
l’éblouissement.
Puis, les néréides parlèrent.
Le sens de leurs discours n’était point noté en paroles, mais par une
façon de danse, d’agitation, où chaque geste des nageoires, des lèvres
et des doigts rectifiait, exprimait mieux l’idée transmise par
l’ondulation des hanches et du torse.
Ainsi parlaient les néréides, ainsi parla Lautonne, et, toutes ces
paroles dites par des mouvements, Sylvius les entendit bien.
Les néréides disaient leur joie à cause du soleil enfin descendu, elles
disaient le nouveau culte instauré, les grandes fêtes qui célébreraient
le nouveau Dieu.
«Comme, sur terre, disait Lautonne, Dieu plaça l’être humain...
--Telles, dirent les néréides, nous fûmes jetées au fond des mers.
--Comme, sur terre, disait Lautonne, l’être humain garde le souvenir de
l’espace azuré...
--Telles, dirent les néréides, nous languissons et nous mourrons de ne
plus voir la lumière du jour.
--Comme un poète, disait Lautonne, monte parfois très haut vers Dieu...
--Telle, dirent les néréides, une de nous monte parfois jusqu’aux flots
supérieurs et redescend tout éblouie.
--Comme, disait Lautonne, le poète tâche de montrer à l’aveugle foule
l’aspect des splendeurs divines et, bien qu’il ne soit point compris,
l’élève un peu vers elles...
--Telles, dirent les néréides, nos sœurs bienheureuses viennent nous
dire le vent et les ailes sur la mer.
--Comme, disait Lautonne, nous respectons, quand il est mort, le poète
qui nous attira quelque peu vers son rêve...
--Telles, dirent les néréides, quand un noyé descend dans les plis de
nos algues, bouche à bouche et toute unie à lui par ses bras enlacés,
une de nos sœurs va scruter ses prunelles qui, vivantes, surent
contempler le jour.
--Comme, sur terre, disait Lautonne, les sources chantent un chant qui
fait rêver de Paradis...
--Telle, dirent les néréides, au sein de notre palais pourpre, une
fontaine d’air jaillit, qui nous parle d’azur et que nos aïeules
nommèrent la fontaine de l’inutile espoir.
--Comme, disait Lautonne, celui que l’on révère annonça la Nouvelle et,
d’une parole inconnue, vint réjouir et sauver le monde...
--Tel, dirent les néréides, tu viens, ô demi-dieu chanteur! apporter le
soleil parmi ta chevelure vénérée.
--Et quel est mon rôle dans tout cela?» dit Sylvius.
Nul pli de la mer, nul geste, ne lui répondit.
«Maintenant, dit Lautonne à Sylvius, ménageons ma légende. Bientôt on
remarquerait mes jambes torses que les algues couvrent avec soin pour
l’instant. Dût-on même faire ici-bas de cette difformité une vertu
divine, je préfère à un Messie tordu en forme d’olivier par son
sacrifice, un Sauveur plus droit et qu’on ne fit qu’entrevoir.
Ménageons, vous dis-je, ménageons nos effets!»
Mais celle qui devait être la reine des néréides, (à en juger par le
respect qu’elle inspirait sur son passage, la profusion de bijoux qui
paraient son corps, et le diadème de perles posé contre les cheveux de
sombre azur et qui grandissait son front blême,) s’approcha de Lautonne
par une courbe de salutation.
Elle portait un sceptre à la main droite, une fleur marine à la gauche,
sur la gorge une coquille d’un vert de crépuscule finissant et, à la
taille, des ciseaux d’or.
Lautonne répondit à l’hommage royal par une noble inclinaison de tête,
prit les ciseaux et, les glissant dans son éblouissante toison, coupa
toute la chevelure. Comme on porterait une flamme sur un trépied, il la
posa entre les mains d’une petite néréide qui le contemplait dévotement.
«Voici la Vérité! dit-il par une flexion lente de son bras.
«Garde bien ce gage. Je te le donne, parce qu’il y avait de la foi dans
tes prunelles. Peuple! sois heureux! Je te laisse la Lumière et je
rentre dans l’Ombre!»
Il cueillit la fleur entre les doigts de la reine, puis, à Sylvius:
«Vivement! dit-il, cher apôtre, frappons du pied, montons, quittons ces
lieux!»
Ils montèrent. Les algues se détachaient des jambes de Lautonne, et
Sylvius ne l’en avertit point, car, en baissant la tête, il pouvait voir
dans ce pays de lumière qu’il quittait, des bras tendus, des gestes de
piété implorante, d’amour et de foi.
«Ah! que parmi ces néréides, il s’en trouve une au moins qui voie les
jambes torses, qui s’étonne, qui doute, et propage enfin l’impiété.»
Ils entrèrent dans la nuit, dans la pénombre, dans une aube bleuâtre.
Soudain, ce fut l’air libre qui remplit leur poitrine.
L’aventure était close. «L’Opale» se balançait près d’eux. Clorinde leur
jeta une corde. Ils montèrent à bord.