Ce fut de nouveau une course effrénée. Collines et bois, rivières et
carrefours, villages, canaux, bourgades, tout cela passait sans qu’on le
vît beaucoup. De temps en temps, on faisait halte à une auberge pour
manger ou boire. Parfois, Blaise s’arrêtait, lapait un peu d’eau dans
une source, broutait quelques feuilles à un arbrisseau...
«Je suis repu!» disait-il, ourlant ses lèvres avec sa langue...
Et l’on repartait à une allure d’orage. Nul ne prenait garde au dragon,
et, tant qu’ils ne le quittaient pas, ses cavaliers restaient sous une
éclipse. Parfois un chien, reniflant la grande bête et son fardeau,
grognait à dents découvertes, mais l’homme ne partageait point cet
effroi et, sans doute, quand, au passage de Blaise, il sentait du vent
sur sa joue, croyait-il à quelque brise égarée.
Si Clorinde et Lautonne paraissaient prendre plaisir à cette course
invisible, Sylvius, pour sa part, était d’assez méchante humeur. Il
songeait à l’hamadryade et ne concevait pas qu’il l’eût quittée, alors
qu’elle avait mis tant de bonne volonté, voire d’empressement, à lui
tendre ses lèvres, et, pour achever son affliction, il ne pouvait que se
plaindre de Chrysolet.
Ce petit être, délicieux, au demeurant, par ses façons vives et
saugrenues, devenait insupportable. Il plaisait fort à Sylvius et ne
laissait point de lui être à charge. Entreprenant dix sujets de causerie
et n’en achevant aucun, regardant ceci quand son maître considérait
cela, parlant comme tourne un moulin, se trémoussant, sautant,
esquissant des gigues sans répit, Chrysolet se montrait compagnon
difficile.
En route, Sylvius, ébloui par les éclats du soleil sur la peau de
Blaise, par la splendeur du décor, et, quoi qu’il en eût, par ces
émotions nouvelles, n’y pensait guère, mais, durant les heures de repos,
l’incessante chanson, les questions tracassières qui n’attendaient pas
de réponse et les mille et un propos du petit être le bourrelaient.
Aussi finit-il par reléguer sa muse au fond d’une poche avec son
mouchoir dessus. Alors le petit homme se tint tranquille, un temps.
Cette nuit-là, ils dormirent encore sous les étoiles. Sylvius était
blotti contre le dragon qui, se disant recru, ne voulait point causer.
Rien n’arriva qui fût remarquable, rien, non plus, le jour suivant ni le
surlendemain, et ce voyage, commencé d’une façon que l’on peut dire
surprenante, finissait en manière fort triviale d’excursion à prix
réduit. Sylvius avait bâillé plus d’une fois, Blaise devenait triste,
Chrysolet lui-même tempérait sa fièvre et gesticulait moins. Seuls,
Clorinde et Lautonne, d’ailleurs muets comme deux mimes, semblaient
heureux.
* * * * *
Or, un matin, on découvrit la mer. Brusquement elle se révéla aux yeux
de Sylvius, derrière un bouquet de pins.
«Oh! regardez! la mer! la Méditerranée!»
Chrysolet sortit sa tête pour voir ce spectacle nouveau.
La mer!--elle étincelait immensément, calme, joyeuse, souriante... la
mer, enfin!
Ils sautèrent tous quatre sur le sable.
«Nous y voilà!» murmura Blaise.
Et Lautonne ne disait mot, mais contemplait ce saphir démesuré comme il
eût contemplé une femme.
On était près d’un port artificiel qui dépendait sans doute d’une
propriété des environs, car il s’y balançait un petit yacht désarmé,
dressant son mât nu près d’une cabane en planches. Cela faisait tout un
joli sujet de paysage, avec des rochers verts, des rochers bleus, des
rochers noirs et quelques pins.
Déjà Lautonne et Clorinde se caressaient quand Blaise les appela.
«Venez par ici, je vous prie, j’aurais un mot à vous dire en
particulier.»
Il murmura des phrases sourdes, puis, comme Vincent et la muse se
récriaient, il éleva la voix:
«Oui, je vous quitte! Rien, ni supplications ni prières, ne me fera
changer d’avis. J’en ai assez de ces promenades où, pour tout salaire,
je gagne chaque soir une lourde lassitude. Je ne fais pas aux dieux
l’injure de les croire assez neurasthéniques pour avoir créé un dragon
de ma taille dans le seul but de le voir souffrir. Eh bien! je vais
chercher ma part de bonheur! Je m’en vais! Vous me demandiez de vous
conduire vers une mer très bleue: la voici à vos pieds. J’ai donc tenu
mes engagements. Si vous désirez continuer votre voyage, cherchez
quelqu’un d’autre. Ne dirait-on pas que je suis le seul monstre ici-bas?
Il n’y a donc plus de licornes? plus de sphinx? plus de léviathans? Se
pourrait-il que l’oiseau Rok eût perdu ses ailes, que Béhémoth fût mort!
la Tarasque sans force et Pégase fourbu? Allons! j’en ai déjà trop dit!
Je vous salue, Lautonne, et vous, madame, aussi. Adieu, M. Persane,
croyez que je suis tout aise de vous avoir connu.»
Il s’éloigna d’une allure de plus en plus rapide, sans tourner la tête.
Un moment on le vit encore au sommet d’une colline et contre le soleil,
beau dragon de sinople, lampassé de gueules, sur champ d’or, puis il
disparut.
Sylvius regrettait Blaise, Lautonne avait l’air vexé, Clorinde haussa
les épaules.
«Quel sot! Bah! nous voyagerons par mer.»
Et, de fait, le petit yacht propret engageait aux plaisirs nautiques.
Bien que Lautonne jugeât la précaution superflue, Sylvius s’en fut au
village voisin demander si le bateau pouvait être loué. Il revint,
chargé de provisions et accompagné d’un matelot. On sortit de la cabane
les voiles et leurs agrès, puis, comme le matelot offrait ses services:
«Inutile, dit Lautonne, je connais la manœuvre.
--Etes-vous bien sûr?... murmura Sylvius.
--En doutez-vous?»
Sylvius se tut.--Une heure plus tard, ils filaient au plus près de la
brise.
Lautonne n’avait point vanté à tort ses vertus nautiques. Ce yacht,
l’«Opale», à demi ponté, rapide et de formes fines lui obéissait comme
Pégase. Il s’était assis auprès de Clorinde qui tenait la barre, et
Sylvius dont on avait refusé l’aide avec mépris, se tenait à l’avant,
morose et silencieux. Quant à Chrysolet, couché à plat ventre, l’oreille
contre les planches, il écoutait le murmure incessant que faisait l’eau
sur la quille et battait le pont de ses petits pieds d’or.
Sylvius songeait, son sabre entre les jambes. Ah! que lui importaient
l’harmonie de la voile blanche contre le ciel et les nuances délicates
de la mer! L’ennui prodigieux qu’il ressentait fortifiait en lui la
volonté d’arrêter là ses aventures. Il s’y était engagé pour se
rapprocher de Clorinde, et, depuis leur départ, à peine lui avait-elle
adressé vingt paroles,--celles-là narquoises ou glacées!--Mais dans une
heure, quand ils seraient rentrés au port, il irait à Marseille, ville
proche, et de là gagnerait Paris en chemin de fer, dans un compartiment
bien capitonné où il dormirait à l’aise. Lautonne pouvait se rendre sur
les rives de Thulé, et Clorinde le suivre. Il n’y ferait point
opposition.
De parti pris, les deux amants semblaient vouloir humilier Sylvius par
le paysage de leur bonheur. C’était une allégresse qui tournait en
nature, un poème ininterrompu de joie, un «donne-moi tes lèvres» sans
fin. Odieux spectacle pour un homme ennuyé, qu’une couple de bouches
souriantes ou qui se baisent. Persane se sentait dépassé par ce bonheur,
de même qu’il s’était senti dominé par tous les événements où il avait
joué un rôle... dominé à tel point qu’il se perdait dans leur ombre.
Désireux d’avoir rang de héros dans son propre roman, il n’y tenait
emploi que de comparse. Il était celui qui ferme les portes, qui paye
les notes, qui introduit les nouveaux acteurs et les salue bien
humblement quand, après avoir fait leurs trois petits tours, ils s’en
vont.
Lautonne souriait, Clorinde souriait. Sans doute parce qu’ils manquaient
tous deux de monde et d’usage, un si grand bonheur paraissait trop
franc, immodeste, pour tout dire.--Ah! que le contentement dispose
d’offensantes grimaces!--Il y avait en Lautonne un pétulant, un
glorieux, et puis un puéril et un rêveur qu’on n’aurait pu considérer
sans envie. Banal, à coup sûr, mais point médiocre, le supplice
qu’endure un homme altéré devant l’eau courante et fraîche qu’il ne peut
atteindre!
«Voici la paix, disait Lautonne, la paix que je n’ai pu trouver jusqu’à
ce jour. Loin des fiacres, des concierges et des huissiers, je puis
enfin reprendre ma lyre... Mais quelle corde toucherai-je? quels échos
s’éveilleront à ma voix? où me plaira-t-il de chercher un sujet de
poème?»
Sylvius sentait croître sa mauvaise humeur.
«Au fond de la mer» dit-il, comme il eût dit: «Au fond de votre poche.»
Parmi des paroles passagères un poète trouve parfois celle qui
l’inspirera.--Lautonne réfléchit, puis, tout à coup:
«Au fond de la mer? dit-il. Au fond de la mer! Soit!»