XVIII

«Il y avait tellement de soleil, dit Clorinde, que je ne vous voyais ni

l’un ni l’autre.»

Elle rit.

«Je vous croyais perdus! Quelle idée, Vincent, de garder tes habits! Oh!

oh! oh! tes cheveux! où sont tes cheveux!

--Mes cheveux, dit Lautonne, très chère, tu rêves! Ils furent toujours

ainsi: inégaux, je l’avoue, mais courts. Et d’ailleurs que t’importe!

S’ils furent coupés, ils repousseront. Tais-toi!»

Clorinde se tut et Sylvius s’en fut embrasser Chrysolet qui chantait une

romance en comptant ses petits doigts de pied.

«Nous sommes humides, dit Lautonne, séchons-nous au soleil.»

Ils s’allongèrent sur le pont et Lautonne, la fleur marine aux doigts,

murmurait des vers. Il parlait en rêve ou rêvait en paroles, et, de

temps en temps, regardait la fleur.

«Cette fleur, dit Sylvius, qu’en ferez-vous?

--Cette fleur? je la garde comme une note, un souvenir cueilli dans

l’abîme. Mon poème sera beau, grâce à cette fleur.»

Chrysolet s’était approché.

«Oh! qu’elle est belle! Prêtez-la-moi, Lautonne, que je joue avec elle,

que je la montre, que je la vante, que je la prise! Oh! prêtez-la-moi!

--Tiens, dit Lautonne, mais prends-en le plus grand soin. Sa tige est le

frêle pivot de mes pensées.»

Chrysolet s’enfuit avec la fleur et Lautonne rappela son rêve. Sylvius

regardait Chrysolet. Il bondissait de ci de là, tenant la fleur au coin

de sa bouche, puis il la regarda, la retourna, la caressa, la respira,

puis, lentement, il se mit à l’effeuiller. Pétale à pétale, la belle

fleur de l’onde rejoignit l’onde et Chrysolet chantait de sa petite voix

de verre:

«Celui-ci, je le donne au vent!--Celui-ci, à l’instant qui

meurt!--J’offre cet autre aux girouettes!--Celui-ci aux remous du

fleuve!--Celui-ci à l’ange qui passe!--Cet autre à l’aile du

moulin!--Celui-ci à l’enfant qui pleure!--L’avant-dernier aux filles

folles,--et le dernier aux souvenirs!»

Il courut vers Lautonne.

«Vous pouvez la reprendre: elle ne m’amuse plus.»

Le front de Lautonne se rembrunit. Il saisit Chrysolet par la taille et

le tint tout entier dans son énorme main.

«Chrysolet, si tu n’étais si petit, je te châtierais! Je rêvais d’une

ballade ondulante et douce comme un rhythme de flot: _Ballade des

plaisirs sous-marins_. Mauvais enfant! tu l’as soufflée de mon esprit en

effeuillant une fleur... Pourtant... voyons... ne pourrais-je me la

rappeler?... Ne commençait-elle pas ainsi:

«Je sais qu’une nymphe, autrefois,

«Divinisait cette fontaine

«Et que les faunes, dans ce bois,

«Chantant leur amour et sa peine,

«Y respiraient à douce haleine...

«Mais qu’importe qu’un vent amer,

«Les ait chassés de leur domaine...

«Mon âme est au fond de la mer!

«Non! non! cela est mauvais! Tant pis! Si jamais je fais une ballade _au

sujet d’une fleur de l’onde_, je pourrai tourner ainsi mon envoi:

«Prince de l’aube et du couchant!

«Je crois que mon astre décline...

«J’ai perdu l’âme de mon chant:

«Une corolle sous-marine.

«Je te pardonne, Chrysolet, va courir! N’y pensons plus et cherchons

autre chose.»

De nouveau, il saisit un songe et l’enlaça.

A la poupe, Sylvius séché par le soleil, tenait à Clorinde des propos

fort bourgeois, car elle ne l’écoutait plus dès qu’il haussait le ton.

Il regarda Lautonne.--On voyait peu à peu la joie revenir à son visage.

Ses doigts remuaient, guidés, eût-on dit, par une musique. Une heure

s’enfuit à petits pas. Lautonne rêvait toujours et Sylvius s’attristait

d’autant.--Soudain, Lautonne poussa un cri:

«Clorinde! Clorinde! viens me donner un baiser! Je suis heureux! Je

voudrais être en paix avec tout le monde! Je vois un autre, un nouveau

poème, ainsi que l’on voit une personne vivante. En vérité, il respire,

il agit... Ce n’est plus une figure de mon imagination, c’est une figure

dans l’univers. Bientôt elle se détachera de moi, mais pas avant que je

n’aie fini de l’orner, de lui donner du sang aux joues, de la flamme aux

prunelles, de la brise aux cheveux!... Clorinde! merci du baiser!»

Chrysolet s’approcha par deux brusques bondissements.

«Oh! que dites-vous? Racontez-moi! Je serai bien sage! Racontez-moi

vite! Est-elle jolie, votre petite poésie?»

Lautonne le regarda d’un air ironique.

«Non! elle est belle! Comprends donc, bout d’homme, et vous aussi,

Persane! C’est la nature qui renaît au printemps. Tous les poètes ont

fait cela. Je ferai mieux. C’est la nature qui frémit aux premières

tentatives du soleil; les neiges coulent le long de ses flancs; elle

marche sur la terre encore dure, mais où germe déjà une moisson secrète;

elle passe, donnant au vent sa toison blonde...

--Blonde! interrompit Chrysolet. Blonde! vous n’y pensez pas! Brune ou

châtaine à votre gré, rousse à la rigueur, mais blonde! oh! jamais!»

Un pli de dédain rida la lèvre de Lautonne.

«Mêle-toi de tes affaires, Chrysolet! Elle est blonde.

--Et qu’il serait plus drôle, ajouta Chrysolet de lui donner une

monture! Dépeignez-la donc assise à califourchon sur une licorne de

neige. Le front de la bête est chargé d’une tige grimpante qui suit la

spirale de l’ivoire, et, de temps en temps, la licorne lève la tête pour

hennir faiblement quand monte vers elle le parfum des fleurs qui

s’ouvrent... Oui... oui... et l’enfant brune, (brune, sans aucun doute),

l’enfant brune rit en cadence.»

Lautonne montra un visage courroucé.

«Laisse! Tais-toi! Où en étais-je? Ah! oui! la terre frémit... une

harmonie s’en exhale...

--Une harmonie! O Lautonne! Lautonne! C’est une insidieuse senteur qui

pare le printemps. La musique appartient à juillet dont les trompettes

sonnent, les couleurs à septembre et les formes aux jours froids, mais

le parfum seul sied bien au renouveau.»

Lautonne demeura silencieux et sombre, paraissant réfléchir avec

affectation. Attiré par ce changement d’humeur, Sylvius se

rapprocha.--Tout à coup, Lautonne dit, (sa voix était contrainte,

altérée, muée pour ainsi dire):

«Mon cher Sylvius, nous passerons la nuit en mer. J’ai besoin de calme

et de silence, même je ne sais ce qui me retient de jeter à l’eau ce

petit foutriquet. Deux fois, il m’a troublé l’esprit par des remarques

extravagantes et je sens mon poème aux mille facettes se fondre comme en

une liqueur dissolutive un cristal trop délicat...

--Mais je ne passerai certes pas la nuit en mer! cria Sylvius. Nous

rentrerons sans plus tarder! déjà le soir tombe. Allons! virez de

bord!... et puis j’ai froid!»

Lautonne poursuivit:

«L’ombre et le clair de lune reformeront mon rêve. Paix! silence!

--Non pas! non pas! virez de bord à l’instant! Je vous l’ordonne.»

Et Chrysolet à qui la dispute faisait plaisir sans doute, jetait de

temps en temps quelques mots:

«La licorne est blanche, bien entendu!... Des fleurs écloses sur le

chemin seraient d’un bon effet!... Je vous engage à parfumer aussi la

crinière de la bête!...»

Il y eut soudain un hurlement. Lautonne, après avoir repoussé du pied

Chrysolet, s’était jeté sur Sylvius. Il l’étreignait de ses longs bras

et le corps svelte du jeune homme pliait sous ce geste puissant.--Ce

n’était même pas le combat inégal de la force et de la grâce, c’était la

violence aux prises avec l’agrément. Déjà Sylvius demandait quartier. Un

instant plus tard, il était lié au mât. Sur sa poitrine découverte une

corde cruelle marquait des traits de sang.--Clorinde restait impassible,

regardant Lautonne comme on regarderait Dieu.

«Pourquoi? Pourquoi... cette... agression? balbutia Sylvius.

--Cette... agression, comme vous dites, répliqua Lautonne, croyez bien

qu’elle n’est pas dirigée contre vous; simplement, j’avais des comptes à

régler avec cet objet-là...»

Il montra Chrysolet.

«Et je tiens à ce que vous restiez tranquille.»

Chrysolet qui, durant la défaite de son maître, avait ri comme au

spectacle, ne riait plus et parcourait le demi pont d’un pas de course

agité.--Lautonne le cueillit avec deux doigts.

«J’ai cru voir dans un coin de la cabine, dit-il à Clorinde, une poêle

et un réchaud; apporte-les... Bien... Pose-les sur l’avant... Bien...

Allume le réchaud...»

Quoiqu’il éprouvât certain soulagement à n’être pas compromis dans la

vengeance du poète, Sylvius, tout comme l’orphelin sympathique d’un très

noir roman feuilleton, se demandait quel complot Vincent Lautonne,

traître et bourreau, pouvait ourdir.

Pour l'Amour du Laurier: Roman · 第 30 / 50 题