Sylvius obéit. Près de lui, le saule balançait toujours ses branches
pleurantes. Pourtant il n’y avait plus la moindre brise, et, de même
qu’à travers les eaux profondes du sommeil s’élèvent de vagues visions,
il lui sembla que, peu à peu, une forme humaine transparaissait dans
l’écorce de l’arbre.
C’était un corps de femme. Bientôt il se précisa: un torse, légèrement
penché à gauche, des bras minces, un cou marqué de veines bleues, une
face encore confuse... et, comme pour dire à Sylvius qu’elle était bien
vivante, l’hamadryade cueillit, de ses doigts verdâtres, trois feuilles
sur son épaule, les fit tournoyer en l’air, (une brise les eût apportées
de même), et les posa dans la main du jeune homme.
Il recula de quelques pas.
Un froissement de branches... La nymphe avait paru tout entière, sombre,
belle et lui tendant ses verdures.
Sylvius regarda de droite et de gauche comme s’il avait peur d’être
surpris. Le dragon semblait dormir; sans doute, Lautonne et Clorinde en
faisaient autant, car rien ne troublait plus la paix de la nuit. Sylvius
revint à pas silencieux vers le saule vivant. Un rameau lui prit la tête
et l’attira; un autre rameau lui caressait la joue de son extrême
bouquet de feuilles.
Emu par ce trouble qui surprend dans les temples et les forêts, il
s’assit au pied de l’arbre.
L’idylle dura jusqu’au matin.
D’abord l’hamadryade frémit sous son écorce, puis, entr’ouvrant ses
vertes lèvres, elle se mit à chanter, tandis qu’avec un peigne d’or elle
peignait sa chevelure. Sylvius n’entendait point de paroles, mais les
pathétiques accents qui se répandaient dans la nuit avaient l’éloquence
et le ton séducteur des meilleurs discours qu’il pût concevoir. Une
forêt ne parle pas avec des mots, quand l’ouragan la déchire, et
pourtant on comprend sa plainte.
L’hamadryade parle ainsi.
Elle raconte sa vie de nymphe solitaire parmi des arbres sourds, les
longues heures de son enfance où toute brise était meurtrière, l’espoir
souvent déçu que donnent les bourgeons et le poids allégé des branches
qui se sèchent. Elle est la dernière hamadryade du pays et ne se connaît
point de sœur, aussi loin que le vent peut porter sa voix. Jadis, au
temps ancien, chaque saule enserrait une nymphe, comme les ormes et les
chênes aussi, mais l’une après l’autre est morte, celle-ci foudroyée,
celle-là surprise par l’hiver, tandis que plus d’une a saigné sous la
hache du bûcheron. Elle dit la fiévreuse activité des sous-bois, les
mille murmures que personne n’écoute et les chansons dédaignées. L’homme
est plus indifférent que les ruisseaux, les fleurs et les pierres, car
les ruisseaux chantent, les fleurs sourient à l’aurore et l’on ne sait à
quoi songent les pierres sous leurs voiles de mousse, mais la froide
frivolité de l’homme se lit dans ses yeux.
L’hamadryade vit solitaire et n’a d’autre divertissement que de peigner
sa chevelure avec un peigne d’or.
Elle a vu tant de printemps s’enfuir en battant l’air de leurs ailes
parfumées, tant d’étés se gonfler de soleil, tant d’automnes se parer
d’or, tant d’hivers pleurer leurs neiges!...
Elle dit le vol des saisons, le cours de la lune, barque peinte glissant
dans une écume d’étoiles, et celui de Phébus glorieux... Elle dit les
oiseaux du jour, et les oiseaux de nuit, craintifs et veloutés... Elle
dit les baisers de l’aube, les jeux de la pénombre, les arbres ridés qui
craquent de vieillesse, les mousses, le gui, les insectes rôdeurs et les
feuilles tournoyantes.
Eaux qui tombez du ciel! qui montez de la terre! qui serpentez dans
l’herbe! elle dit vos prestiges: ceux des lourds orages qui la
fouettaient de leurs rafales et les pluies au frais ruissellement...
Elle dit...
Sa voix persuasive se répand comme un parfum ou comme une buée.
Sylvius ne soufflait mot, Sylvius écoutait, Sylvius tremblait
d’émotion... Alors l’hamadryade baissa vers lui ses longues branches,
et, l’étreignant de verdure, l’absorba dans son ombre.
Sylvius vibrait d’un délicieux effroi:
«Je vais atteindre à l’extase!»
* * * * *
Ils s’unirent bouche à bouche. Un nid gazouillait quelque part près de
leurs têtes. Sylvius, appuyé contre l’épaule de la nymphe, étendait son
corps sur un des longs bras dont l’écorce amollie avait des souplesses
merveilleuses. Il sentait l’hamadryade vivre et le cœur végétal, par de
sourds battements, refouler vers la pointe de ses branches son sang
décoloré.
«Je vais atteindre à l’extase! se disait-il, vibrant d’une crainte
délicieuse. Je vais atteindre à l’extase!»
Il n’était attentif qu’à lui-même, et, parcouru par les premiers
frissons d’un plaisir qui déjà lui rendait la peau rugueuse, il se
sentait près de cueillir un laurier inattendu. Mais, à l’instant même
où, si parfaitement, le jeune homme et l’arbre se mêlaient, à l’instant
où Sylvius, entouré de bras et de branches, ravi de chants et de
baisers, frôlé de feuilles et de caresses, heurtait sa poitrine à la
poitrine de la nymphe, il se détacha un peu de cette étreinte, puis
resta immobile et attentif.
Un couple de promeneurs venait de s’asseoir au pied du saule. Sylvius
les voyait déjà enlacés et se murmurant des paroles sur les lèvres.
Flasque, informe, répandue, la femme était une prostituée de garnison,
l’amant, un jeune soldat.--Sylvius l’entendit parler. La voix montait
entre les bras du saule, non comme une voix humaine, mais telle que
s’exhalait la voix de l’hamadryade, indistincte, sans vocables, vraie
voix de l’esprit, et le jeune soldat, secoué par le rut de la mégère
qu’il tenait sous lui, semblait dire... disait assurément:
«La nuit n’était pas plus belle quand Ferida m’embrassait les yeux de
ses petites lèvres dures... la lune n’était pas plus blanche! Les arbres
n’étaient pas plus verts quand elle venait à moi, un bracelet de cuivre
cerclant son pied et joyeuse à cause de ses douze ans et de son amour...
Les mousses n’étaient pas plus molles!
«J’allais la rejoindre, quand les camarades dormaient, au bas de la côte
de Tlemcen. Elle m’attendait sur le bord de la route... Ensemble nous
entrions dans le bois... Elle était si nue sous le chiffon bleu qui ne
pouvait à la fois cacher ses hanches et sa poitrine... Elle n’avait pas
encore de seins et riait toujours! On entendait dans le bois des bruits
mystérieux comme ceux des histoires que l’on raconte à la veillée...
Ferida s’éloignait un peu, me regardait, la tête sur l’épaule, puis elle
courait à moi, soulevait sa jupe, en voilait son visage et collait le
long de mon corps son petit corps excité... Ses cheveux étaient chargés
de narcisses, elle avait le goût d’une grenade mûre...
Et maintenant il faut aimer cette outre de chair parce que j’ai quitté
Ferida, et les minarets, et les fruits qui fondaient dans la bouche...
Pourtant la nuit était pareille, alors, et comme aujourd’hui, les
étoiles jonchaient le ciel, plus nombreuses que les grains sur
l’aire!... Comme aujourd’hui!... comme aujourd’hui!...»
La fille prononçait des mots gras et tendres. Le soldat se délivra d’un
soupir.
«Voilà ce qui m’attend! pensait Sylvius. Demain, dans un an, toujours,
je regretterai le baiser de la nymphe. Pour moi, tout plaisir est perdu
à cause de ma joie présente.»
Mais cette joie, il la regrettait si vivement par avance qu’il oubliait
de la boire.
Le couple parti, Sylvius songeait encore à sa déception future.
L’hamadryade relâchait son étreinte et restait muette. Alors seulement,
le jeune homme comprit sa faute. En songeant qu’une rose se flétrirait,
plus tard, il avait laissé se flétrir une rose.
«Persane! Ohé! Persane! que faites-vous là-haut? Quelle idée d’aller
dormir dans un arbre! On est si bien sur l’herbe! Cette nuit, Clorinde
m’a récréé de façon inoubliable!»
Hélas! l’hamadryade pâlissait sous l’écorce et déjà l’aubier de chair
avait disparu.
«Maître! venez vite! on vous attend!
--Oui! Je viens!» dit Sylvius.
Il sauta à terre. Le dragon paissait l’herbe à grands coups de langue.
Clorinde se lavait les joues dans un ruisseau. Lautonne, pour se
réchauffer, agitait son corps ridicule et Chrysolet sifflait comme un
pinson.
«Allez manger, dit le dragon, vous trouverez du pain et du lait dans une
ferme au bord de la route. Je vous attendrai là.
«Eh bien! jeune homme, murmura-t-il, en se tournant vers Sylvius,
êtes-vous satisfait?»
Blaise avait un sourire d’entremetteur matrimonial. Sylvius haussa les
épaules.
«Non! et puis, à quoi bon avoir été heureux, puisqu’il faut s’en aller?
--Aussi, vous en demandez trop, cher ami! Retenez bien le beau souvenir
et adoucissez votre départ en songeant à Bérénice laissée!»
Sylvius se tourna vers le saule. Il lui sembla y voir deux grands yeux
tristes qui le regardaient.
Il s’éloigna, l’âme lourde.