Où donc s’en allait-il? Sylvius eût voulu le savoir. Il partait, oui,
sans doute, mais vers quelle terre? Lautonne et Clorinde ne répondaient
pas à ses questions. Ils cueillaient des roses dans le bosquet et le
petit homme en or, toujours riant, toujours dansant une façon de tango
métallique, les regardait faire, joyeusement.
Sylvius patienta. Il tâchait de se figurer par avance les parages qu’il
visiterait avec ses compagnons. Se reposerait-il dans une grotte, la
nuit prochaine, au flanc d’une ravine, sur les sables d’un désert haut
en couleur? Et dans huit jours, où seraient-ils, tous les quatre?
Il voyait assez bien Lautonne au bord d’un récif de corail, chez les
anthropophages, Chrysolet dans un écrin de soie, Clorinde sur un lit...
mais comment concilier tout cela?
Il tenait à la main son glaive, dont il ne savait que faire et se
perdait en une songerie pénible, obscure et compliquée.
* * * * *
Sylvius en était à se rappeler, avec de grands efforts de mémoire,
quelques souvenirs géographiques utiles au voyageur...
«Les Deux-Sèvres: chef-lieu Niort; sous-préfectures: Bressuire,
Parthenay...»
... Quand il entendit un grand bruit au fond de la cheminée dont
Lautonne venait de relever la trappe, et, soudain, écrasant les fleurs,
écartant les branches, cornant, ronflant, bavant, fumant des naseaux,
tumultueux, horrible, couvert d’écailles, un immense dragon vert sortit
de l’âtre son chef squameux.
Sylvius fit un écart du côté de la porte.
Alors, d’une voix de violoncelle, profonde et douce tout à la fois, le
dragon dit:
«Ne nous quittez pas, jeune homme! Je suis d’humeur accommodante.»
Et il acheva de tirer ses pattes et sa queue du tuyau qu’elles
ramonaient.
«Voilà! je me sens plus à mon aise!... Et qu’y a-t-il pour votre
service, mon cher Lautonne?»
Il ouvrait une gueule merveilleusement armée en roulant de droite et de
gauche ses yeux pervenche.
Lautonne vint à lui, le caressa et dit:
«Blaise! je veux voyager! mes sujets d’inspiration ne sont point sans
reproches; leur vertu décline. Transporte-nous, Clorinde, ma muse,
Sylvius Persane, mon ami, le jeune Chrysolet et moi, vers quelque mer
très parfumée et sous un ciel très bleu. Laisse-moi épousseter de ton
flanc droit ces quelques taches de suie,--prends ces roses dans ta
gueule, et partons.»
Aussitôt, Clorinde s’assit de côté sur l’encolure de la bête, Lautonne,
enfourché derrière elle, lui soutint la taille, et Sylvius, son sabre à
la main, portant Chrysolet dans sa poche, choisit comme selle le milieu
de la vaste échine.
«Blaise! nous sommes prêts!» cria Clorinde.
Il y eut un ébranlement de chair, un sourd reniflement et Blaise,
descendant l’escalier avec sa quadruple charge, fut bientôt dans la rue.
C’était midi.--Omnibus, fiacres, passants, se bousculaient comme à
l’ordinaire et le dragon, inaperçu, se faufila dans cette multitude.
D’abord, son allure fut un galop rassemblé, puis, ayant atteint la
barrière de Montrouge, il passa brusquement à un amble vertigineux.
Sylvius sentait le vent lui cingler la face. Il n’eût jamais pensé que
ce gros corps de lézard pût fournir une course pareille. Sans réactions,
sans secousses, oscillant légèrement et tiquant à l’ours par larges
embardées de son cou, le monstre filait d’un train si rapide que le
paysage se déroulait comme une toile.
Sylvius ne ressentait aucune crainte, aucun malaise. Il était solidement
assis, se sentait sûr de lui-même, et, pour singulière que fût cette
façon de quitter Paris, il ne perdit pas de temps à s’en étonner.
Le dragon était de l’espèce légendaire, sans ailes, mais monstrueux à
souhait. Ses pattes griffues et la queue, qu’il recourbait en l’air pour
assurer son équilibre, paraissaient lourdes. Son cou naissait goîtreux,
puis s’effilait, tendu sous une peau flasque. Il portait basse et
balançait de droite et de gauche sa petite tête qu’il avait triangulaire
et dont les yeux, myopes et bleus, donnaient une impression de bonté
charmante. Sa gueule, fermée sur le bouquet de roses laissait pendre à
la commissure une souple et mince langue qui semblait toujours tordue
pour caresser. Enfin, sur le sommet du front, brillait une légère
couronne d’or, seule parure de cet animal. Seule parure, non pas! car sa
peau en était une, qui étincelait au soleil, toute imbriquée de
merveilleuses écailles dont la couleur allait s’éclaircissant du vert
olive au céladon.
Blaise était ainsi.
* * * * *
Vers le soir, Lautonne, par un sifflet vigoureux commanda la halte.
Sylvius avait grand faim et Chrysolet, par des cris et des
trémoussements, déplorait la longueur de l’étape. Ils mirent enfin pied
à terre, quand le dragon s’arrêta dans l’ombre d’un petit bois, non loin
d’une bourgade dont le clocher se dessinait sur le rouge du crépuscule.
Blaise se coucha sous un arbre et les quatre voyageurs allèrent dîner à
l’auberge. Clorinde, Lautonne et Sylvius mangèrent de bon appétit et
Chrysolet recevait de temps en temps une miette qu’il croquait avec
délices. Lorsqu’ils eurent fini, Sylvius paya la note et ils sortirent
dans la nuit pour aller retrouver leur coursier.
Blaise, couché près d’un saule, tondait l’herbe en agitant son long cou.
Une lune incomplète se levait, jonchant les belles écailles d’un semis
d’émeraudes. Clorinde et Lautonne s’en furent dans un bosquet voisin et
Sylvius, les ayant suivis, revint bientôt sur ses pas, écœuré du
froissement de lèvres qui faisait vivre l’ombre où se cachaient les deux
amants. Il s’étendit entre les pattes du dragon, Chrysolet se blottit
dans l’herbe et, tandis que Blaise, avec sa mince langue, léchait
affectueusement le petit homme en or, Sylvius se disposa à sommeiller.
«Appuyez-vous à mon ventre, dit la grande bête. Mes écailles y sont
douces et ne vous meurtriront pas la joue. D’ailleurs, pour vous
assoupir, je vous chanterai volontiers quelque berceuse.»
Mais cette voix sympathique donnait envie à Sylvius de veiller en
causant.
«Blaise! puisque tel est votre nom, nous n’avons pas encore échangé deux
paroles et je voudrais pourtant vous remercier de nous avoir menés d’un
train si rapide et si doux.
--Il n’y a vraiment pas de quoi! dit Blaise modestement. Ah! Monsieur!
quelle nuit d’élégie! quelle nuit! Causons un peu, si vous le voulez,
mais de sujets qui ne me soient point personnels. Je souffre trop à
parler de moi-même!
--Cependant, dit Sylvius, votre existence dut être toute nourrie de
merveilles! Pourquoi les tenir secrètes?»
Le dragon eut des sanglots dans la voix.
«Ah! Taisez-vous! la vie d’un dragon ne compte que de tristes jours!
Songez à l’étendue de mon infortune! Quelles délices je trouverais à
vivre simplement, auprès de ma mère, dans ce farouche repli des monts
Caucase où elle demeure, la chère vieille! Or, je suis forcé de courir
les routes comme une bête de somme. Parfois on m’oblige à garder un
trésor, une princesse nue et pleine de grâce, un arbre dont les fruits
ont quelque vertu précieuse. Voilà le plus clair de mon plaisir ici-bas:
je regarde les beaux écus, l’aimable vierge, les branches lourdes... et
le temps passe. Douces heures où j’avais avec Andromède sur son rocher,
en Ethiopie, de si délicats entretiens! Dans ce rôle de consignataire,
je vois peu de monde, car mon aspect, que d’aucuns tiennent pour
effrayant, éloigne les promeneurs. Au surplus, n’allez pas croire que
j’inquiéterais jamais un passant curieux de l’or, de la chair ou des
fruits qui me sont confiés! Dieu garde! Je tiens à vivre en paix avec
tout le monde! Mais, un jour, ma quiétude est troublée par l’arrivée
d’un jeune homme, toujours le même, bien qu’il change de costume et de
physionomie. A distance, je le reconnais et sais à quoi m’en tenir.
C’est le héros! Il est brun ou blond, il a le plus souvent une voix de
ténor, il est jeune et joli, d’ailleurs, pas du tout dans votre genre,
M. Persane. Il s’avance vers moi, fait quelques gestes comminatoires et
récite son petit couplet de provocation. Moi qui ne ferais qu’une
bouchée de ce bachelier ridicule, me voilà bien forcé de lui offrir le
flanc. Il croit me transpercer, (une piqûre d’épingle!), dérobe, enlève
ou cueille l’objet de ma surveillance, et s’en va, plein d’avantage.
C’est ce que l’on nomme une action d’éclat... j’entends, de la part du
héros. Que voulez-vous! jamais je n’aurai assez de cœur et d’estomac
pour manger quelqu’un! J’aime mieux passer pour vaincu et donner de la
gloire à des jeunes gens que plus tard un poète célébrera en alexandrins
sonores. Judicieux, en vérité, le lecteur qui tient ces récits-là pour
des légendes!... Oui, monsieur, mon sort est de garder les jeunes
vierges que l’on séduit, les trésors que l’on dérobe, les pommes que
l’on mange, et de cette dure infortune je passe plus d’un trait.
«Une fée, un homme de lettres, un magicien veut-il voir du pays sans
bourse délier?...
«Ici! Blaise!»
«Un prophète veut-il frapper l’imagination de ses ouailles?...
«Blaise! j’ai besoin de toi!»
«Si, du moins, l’on pensait à me savoir gré de mon dévouement! mais,
tout au contraire, on me bafoue. En somme, ayant, moi aussi, ma petite
vanité, je trouve intolérable d’être dépeint sous un aspect grotesque
dans vingt tableaux célèbres et de servir de larmier aux toits des
cathédrales. C’est la monnaie de ma disgrâce! Viendra-t-il jamais le
poète qui rhythmera une histoire authentique et justicière où les faits
seront repris, honnêtement, à mon point de vue?»
Et Blaise, pour laisser choir une larme de façon plus discrète, caressa
de sa langue Chrysolet endormi.
Sylvius rêvait aux paroles du dragon. Si la bête disait vrai, pourquoi
chercher la gloire avec tant de sollicitude? Que sert de boire à une
coupe que l’on sait vide ou ne contenant qu’un breuvage amer. Aux
lamentations de Blaise il répondit du mieux qu’il put.
«Votre histoire est fort triste, et pourtant ne croyez pas être seul à
voir vos heures se perdre inutilement. Moi-même...»
Mais Sylvius se disait que Blaise était peut-être une de ces âmes
infortunées à qui rien ne réussit, et, regardant son sabre, il espérait
encore voir ce glaive pourfendre glorieusement... Sinon, quel était le
rôle de Chrysolet? Une muse ne doit-elle pas inspirer de belles actions?
«J’aime les jeunes gens de votre espèce, poursuivit le dragon. Vous
n’êtes pas assez naïf pour défier un monstre qui, la plupart du temps,
ne vous veut que du bien! Vous regardez passer les rêves en homme de
goût et ne tentez pas de les contraindre. Par exemple, cette arme que
vous tenez à la main ne servira jamais, je pense, qu’à refléter dans son
acier un astre ou de beaux yeux. Lautonne, s’il l’empoignait,
l’assénerait aussitôt sur un mirage pour s’en rendre maître et s’en
nourrir. Monsieur Persane, vous me plaisez!»
Sylvius eut un accès de franchise.
«Non, mon ami! je rêve aussi de gloire à mes heures et, souvent, j’envie
Vincent Lautonne. Ecoutez-le dans ce bosquet où il s’est retiré avec
Clorinde!»
Du bosquet nuptial montait un bruit de baisers et comme un murmure de
beaux vers.
«Prêtez l’oreille à cette harmonie ardente! Oui, sans doute, je vois mon
rêve mieux que Lautonne, mais, seul, Lautonne le possède; or, on se
lasse de contempler les papillons voltigeant sur la prairie, un jour
vient où l’on veut les prendre, au risque de ternir leurs ailes!
--Hélas! dit le dragon c’est priser un camélia cueilli plus qu’une rose
à la branche! Vous aspirez à un baiser de femme? Vous enviez ce chant
d’amour!... Levez les yeux!»