XIV

Où donc s’en allait-il? Sylvius eût voulu le savoir. Il partait, oui,

sans doute, mais vers quelle terre? Lautonne et Clorinde ne répondaient

pas à ses questions. Ils cueillaient des roses dans le bosquet et le

petit homme en or, toujours riant, toujours dansant une façon de tango

métallique, les regardait faire, joyeusement.

Sylvius patienta. Il tâchait de se figurer par avance les parages qu’il

visiterait avec ses compagnons. Se reposerait-il dans une grotte, la

nuit prochaine, au flanc d’une ravine, sur les sables d’un désert haut

en couleur? Et dans huit jours, où seraient-ils, tous les quatre?

Il voyait assez bien Lautonne au bord d’un récif de corail, chez les

anthropophages, Chrysolet dans un écrin de soie, Clorinde sur un lit...

mais comment concilier tout cela?

Il tenait à la main son glaive, dont il ne savait que faire et se

perdait en une songerie pénible, obscure et compliquée.

* * * * *

Sylvius en était à se rappeler, avec de grands efforts de mémoire,

quelques souvenirs géographiques utiles au voyageur...

«Les Deux-Sèvres: chef-lieu Niort; sous-préfectures: Bressuire,

Parthenay...»

... Quand il entendit un grand bruit au fond de la cheminée dont

Lautonne venait de relever la trappe, et, soudain, écrasant les fleurs,

écartant les branches, cornant, ronflant, bavant, fumant des naseaux,

tumultueux, horrible, couvert d’écailles, un immense dragon vert sortit

de l’âtre son chef squameux.

Sylvius fit un écart du côté de la porte.

Alors, d’une voix de violoncelle, profonde et douce tout à la fois, le

dragon dit:

«Ne nous quittez pas, jeune homme! Je suis d’humeur accommodante.»

Et il acheva de tirer ses pattes et sa queue du tuyau qu’elles

ramonaient.

«Voilà! je me sens plus à mon aise!... Et qu’y a-t-il pour votre

service, mon cher Lautonne?»

Il ouvrait une gueule merveilleusement armée en roulant de droite et de

gauche ses yeux pervenche.

Lautonne vint à lui, le caressa et dit:

«Blaise! je veux voyager! mes sujets d’inspiration ne sont point sans

reproches; leur vertu décline. Transporte-nous, Clorinde, ma muse,

Sylvius Persane, mon ami, le jeune Chrysolet et moi, vers quelque mer

très parfumée et sous un ciel très bleu. Laisse-moi épousseter de ton

flanc droit ces quelques taches de suie,--prends ces roses dans ta

gueule, et partons.»

Aussitôt, Clorinde s’assit de côté sur l’encolure de la bête, Lautonne,

enfourché derrière elle, lui soutint la taille, et Sylvius, son sabre à

la main, portant Chrysolet dans sa poche, choisit comme selle le milieu

de la vaste échine.

«Blaise! nous sommes prêts!» cria Clorinde.

Il y eut un ébranlement de chair, un sourd reniflement et Blaise,

descendant l’escalier avec sa quadruple charge, fut bientôt dans la rue.

C’était midi.--Omnibus, fiacres, passants, se bousculaient comme à

l’ordinaire et le dragon, inaperçu, se faufila dans cette multitude.

D’abord, son allure fut un galop rassemblé, puis, ayant atteint la

barrière de Montrouge, il passa brusquement à un amble vertigineux.

Sylvius sentait le vent lui cingler la face. Il n’eût jamais pensé que

ce gros corps de lézard pût fournir une course pareille. Sans réactions,

sans secousses, oscillant légèrement et tiquant à l’ours par larges

embardées de son cou, le monstre filait d’un train si rapide que le

paysage se déroulait comme une toile.

Sylvius ne ressentait aucune crainte, aucun malaise. Il était solidement

assis, se sentait sûr de lui-même, et, pour singulière que fût cette

façon de quitter Paris, il ne perdit pas de temps à s’en étonner.

Le dragon était de l’espèce légendaire, sans ailes, mais monstrueux à

souhait. Ses pattes griffues et la queue, qu’il recourbait en l’air pour

assurer son équilibre, paraissaient lourdes. Son cou naissait goîtreux,

puis s’effilait, tendu sous une peau flasque. Il portait basse et

balançait de droite et de gauche sa petite tête qu’il avait triangulaire

et dont les yeux, myopes et bleus, donnaient une impression de bonté

charmante. Sa gueule, fermée sur le bouquet de roses laissait pendre à

la commissure une souple et mince langue qui semblait toujours tordue

pour caresser. Enfin, sur le sommet du front, brillait une légère

couronne d’or, seule parure de cet animal. Seule parure, non pas! car sa

peau en était une, qui étincelait au soleil, toute imbriquée de

merveilleuses écailles dont la couleur allait s’éclaircissant du vert

olive au céladon.

Blaise était ainsi.

* * * * *

Vers le soir, Lautonne, par un sifflet vigoureux commanda la halte.

Sylvius avait grand faim et Chrysolet, par des cris et des

trémoussements, déplorait la longueur de l’étape. Ils mirent enfin pied

à terre, quand le dragon s’arrêta dans l’ombre d’un petit bois, non loin

d’une bourgade dont le clocher se dessinait sur le rouge du crépuscule.

Blaise se coucha sous un arbre et les quatre voyageurs allèrent dîner à

l’auberge. Clorinde, Lautonne et Sylvius mangèrent de bon appétit et

Chrysolet recevait de temps en temps une miette qu’il croquait avec

délices. Lorsqu’ils eurent fini, Sylvius paya la note et ils sortirent

dans la nuit pour aller retrouver leur coursier.

Blaise, couché près d’un saule, tondait l’herbe en agitant son long cou.

Une lune incomplète se levait, jonchant les belles écailles d’un semis

d’émeraudes. Clorinde et Lautonne s’en furent dans un bosquet voisin et

Sylvius, les ayant suivis, revint bientôt sur ses pas, écœuré du

froissement de lèvres qui faisait vivre l’ombre où se cachaient les deux

amants. Il s’étendit entre les pattes du dragon, Chrysolet se blottit

dans l’herbe et, tandis que Blaise, avec sa mince langue, léchait

affectueusement le petit homme en or, Sylvius se disposa à sommeiller.

«Appuyez-vous à mon ventre, dit la grande bête. Mes écailles y sont

douces et ne vous meurtriront pas la joue. D’ailleurs, pour vous

assoupir, je vous chanterai volontiers quelque berceuse.»

Mais cette voix sympathique donnait envie à Sylvius de veiller en

causant.

«Blaise! puisque tel est votre nom, nous n’avons pas encore échangé deux

paroles et je voudrais pourtant vous remercier de nous avoir menés d’un

train si rapide et si doux.

--Il n’y a vraiment pas de quoi! dit Blaise modestement. Ah! Monsieur!

quelle nuit d’élégie! quelle nuit! Causons un peu, si vous le voulez,

mais de sujets qui ne me soient point personnels. Je souffre trop à

parler de moi-même!

--Cependant, dit Sylvius, votre existence dut être toute nourrie de

merveilles! Pourquoi les tenir secrètes?»

Le dragon eut des sanglots dans la voix.

«Ah! Taisez-vous! la vie d’un dragon ne compte que de tristes jours!

Songez à l’étendue de mon infortune! Quelles délices je trouverais à

vivre simplement, auprès de ma mère, dans ce farouche repli des monts

Caucase où elle demeure, la chère vieille! Or, je suis forcé de courir

les routes comme une bête de somme. Parfois on m’oblige à garder un

trésor, une princesse nue et pleine de grâce, un arbre dont les fruits

ont quelque vertu précieuse. Voilà le plus clair de mon plaisir ici-bas:

je regarde les beaux écus, l’aimable vierge, les branches lourdes... et

le temps passe. Douces heures où j’avais avec Andromède sur son rocher,

en Ethiopie, de si délicats entretiens! Dans ce rôle de consignataire,

je vois peu de monde, car mon aspect, que d’aucuns tiennent pour

effrayant, éloigne les promeneurs. Au surplus, n’allez pas croire que

j’inquiéterais jamais un passant curieux de l’or, de la chair ou des

fruits qui me sont confiés! Dieu garde! Je tiens à vivre en paix avec

tout le monde! Mais, un jour, ma quiétude est troublée par l’arrivée

d’un jeune homme, toujours le même, bien qu’il change de costume et de

physionomie. A distance, je le reconnais et sais à quoi m’en tenir.

C’est le héros! Il est brun ou blond, il a le plus souvent une voix de

ténor, il est jeune et joli, d’ailleurs, pas du tout dans votre genre,

M. Persane. Il s’avance vers moi, fait quelques gestes comminatoires et

récite son petit couplet de provocation. Moi qui ne ferais qu’une

bouchée de ce bachelier ridicule, me voilà bien forcé de lui offrir le

flanc. Il croit me transpercer, (une piqûre d’épingle!), dérobe, enlève

ou cueille l’objet de ma surveillance, et s’en va, plein d’avantage.

C’est ce que l’on nomme une action d’éclat... j’entends, de la part du

héros. Que voulez-vous! jamais je n’aurai assez de cœur et d’estomac

pour manger quelqu’un! J’aime mieux passer pour vaincu et donner de la

gloire à des jeunes gens que plus tard un poète célébrera en alexandrins

sonores. Judicieux, en vérité, le lecteur qui tient ces récits-là pour

des légendes!... Oui, monsieur, mon sort est de garder les jeunes

vierges que l’on séduit, les trésors que l’on dérobe, les pommes que

l’on mange, et de cette dure infortune je passe plus d’un trait.

«Une fée, un homme de lettres, un magicien veut-il voir du pays sans

bourse délier?...

«Ici! Blaise!»

«Un prophète veut-il frapper l’imagination de ses ouailles?...

«Blaise! j’ai besoin de toi!»

«Si, du moins, l’on pensait à me savoir gré de mon dévouement! mais,

tout au contraire, on me bafoue. En somme, ayant, moi aussi, ma petite

vanité, je trouve intolérable d’être dépeint sous un aspect grotesque

dans vingt tableaux célèbres et de servir de larmier aux toits des

cathédrales. C’est la monnaie de ma disgrâce! Viendra-t-il jamais le

poète qui rhythmera une histoire authentique et justicière où les faits

seront repris, honnêtement, à mon point de vue?»

Et Blaise, pour laisser choir une larme de façon plus discrète, caressa

de sa langue Chrysolet endormi.

Sylvius rêvait aux paroles du dragon. Si la bête disait vrai, pourquoi

chercher la gloire avec tant de sollicitude? Que sert de boire à une

coupe que l’on sait vide ou ne contenant qu’un breuvage amer. Aux

lamentations de Blaise il répondit du mieux qu’il put.

«Votre histoire est fort triste, et pourtant ne croyez pas être seul à

voir vos heures se perdre inutilement. Moi-même...»

Mais Sylvius se disait que Blaise était peut-être une de ces âmes

infortunées à qui rien ne réussit, et, regardant son sabre, il espérait

encore voir ce glaive pourfendre glorieusement... Sinon, quel était le

rôle de Chrysolet? Une muse ne doit-elle pas inspirer de belles actions?

«J’aime les jeunes gens de votre espèce, poursuivit le dragon. Vous

n’êtes pas assez naïf pour défier un monstre qui, la plupart du temps,

ne vous veut que du bien! Vous regardez passer les rêves en homme de

goût et ne tentez pas de les contraindre. Par exemple, cette arme que

vous tenez à la main ne servira jamais, je pense, qu’à refléter dans son

acier un astre ou de beaux yeux. Lautonne, s’il l’empoignait,

l’assénerait aussitôt sur un mirage pour s’en rendre maître et s’en

nourrir. Monsieur Persane, vous me plaisez!»

Sylvius eut un accès de franchise.

«Non, mon ami! je rêve aussi de gloire à mes heures et, souvent, j’envie

Vincent Lautonne. Ecoutez-le dans ce bosquet où il s’est retiré avec

Clorinde!»

Du bosquet nuptial montait un bruit de baisers et comme un murmure de

beaux vers.

«Prêtez l’oreille à cette harmonie ardente! Oui, sans doute, je vois mon

rêve mieux que Lautonne, mais, seul, Lautonne le possède; or, on se

lasse de contempler les papillons voltigeant sur la prairie, un jour

vient où l’on veut les prendre, au risque de ternir leurs ailes!

--Hélas! dit le dragon c’est priser un camélia cueilli plus qu’une rose

à la branche! Vous aspirez à un baiser de femme? Vous enviez ce chant

d’amour!... Levez les yeux!»

Pour l'Amour du Laurier: Roman · 第 26 / 50 题