IX

De l’air sifflant, un fouillis de toits, de cheminées, de girouettes,

des plumes, de l’ombre, et, tout soudain, mille étoiles qui

scintillèrent en chaque lieu du ciel, des nuées monstrueuses dans

lesquelles Pégase donna des naseaux et de la crinière, auxquelles il se

mêla, dont il jaillit, cheval irisé,--un galop libre, enfin, sur une

plaine de vapeurs tourmentées où des éclairs et des lumières anguleuses

décelaient une vallée, un précipice, un sentier, une fleur limpide et

embaumant, un fil de cascade, un palais à tuiles d’or, et creusaient de

grands puits d’espace, gouffres extraordinaires et vagues au fond

desquels Paris luisait obscurément par certaine émanation de jour,--tel

fut leur voyage, aussi rapide que si quelque vocable de magie l’eût

suscité.

Maintenant, le coursier divin flotte sur un massif de nuages. Il flotte

en faisant de grands cercles et ralentit de plus en plus son essor. Une

chanson plaintive irradie de ses ailes et toutes les teintes diurnes,

exhalées de la terre vers cette région sublime, étincellent sur lui.

Région sublime, en vérité, région pénétrée de la douceur d’une aube,

région verdâtre, mais où des étoiles sont suspendues!... A l’horizon se

courbent des montagnes légères, et, dans des bosquets d’arbres, de

grands lacs flous dorment, chargés de cygnes. Des arches, des

colonnades, des portiques, de larges hémicycles se dressent en tous

lieux, et ces architectures, faites d’une matière si lucide et si simple

qu’on les dirait bâties de seule clarté, se fondent soudain en eaux

écumantes, fleurissent, ou vacillent comme des flammes, ou bien parlent

entre elles...

Et c’est ainsi:--Persane en face de l’émerveillement.

Pégase plane toujours. De temps en temps il baisse la tête, broute au

passage une corolle de cristal brillamment éclose, et son sabot

s’embarrasse alors de quelques flocons. Penché sur l’encolure du cheval,

Lautonne interroge les gouffres d’un œil passionné. Son regard qui

dédaigne les apparences de ce pays est attiré vers en bas, mais Sylvius

crie de bonheur.

Sur cette plaine dont le sol mouvant se gonfle de vagues grises, dans

cette atmosphère peuplée des couleurs du prisme et dont la teinte

fondamentale est celle d’un abîme aquatique, il ne sait plus quelle

Ombre contempler.--Les planètes laissent pendre leurs fils de flamme

qu’une incertaine brise agite mollement, du sein de la lune se dévide la

fumée d’un arome, et toutes les étoiles grésillent.

Sylvius, la folie au front, regarde.

Voici un cèdre majestueux qui chante gravement, voici une rose livide

qui soupire. Des fruits d’opale, d’émeraude et de rubis pendent à des

branches que nul arbre ne porte et qui, apparues soudain, tendent leurs

oranges, leurs groseilles acides, leurs mirabelles, leurs cerises, comme

des désirs. Voici que surgit un vol de papillons, fleurs frêles du

jour... une spirale d’air accourt en chantant et les enlève... Une

grande corolle, un lis renversé, danse sur le tapis d’une feuille, mais

trois accords qui se succèdent en mineur l’enlacent et s’évanouissent...

Un parfum d’éther palpite sur ce pétale flottant. Sur cette pierre, rêve

un parfum d’œillet... Un souvenir passe, liquide et doux... Un regret

danse solitairement sur le sable d’une allée. Couchée dans un pur rayon,

une joie d’enfant se lamente... Soudain, tandis qu’un sistre jouaille au

loin, une étoile descend du ciel... chante... s’en va... Une autre

étoile sort d’un bosquet, poursuivie par un songe, mais le songe blêmit,

se fige, devient statue, et l’étoile se retire à pas lents... Un frêne

qui murmure de beaux vers évente une troupe d’oiseaux voltigeants, puis,

les rappelle pour les prendre dans son feuillage, cependant que sur les

branches un serpent d’opium laisse glisser son très long corps et,

pendu, se balance.

Sylvius tend les bras, voulant saisir quelque chose de ces beautés. Une

pivoine se moque de lui, luxuriante, pompeuse et belle. Sylvius hurle sa

joie, mais il effraie un sanglot qui souriait au bruit de mer d’un

coquillage... Sylvius agrippe dans l’air une merveilleuse passante:

c’est une brise... elle élude l’étreinte et s’enfuit, à reculons, une

pervenche aux lèvres...

Regarde! regarde! ah! pour Dieu! regarde bien! Regarde! touche! écoute!

respire! repais-toi de ces choses! Entends ces trois roseaux prolonger

une plainte fluviatile et ces trois nuages chanter un chant d’amour!

Mêle toutes les séductions qui s’offrent à toi et ne cherche pas plus

outre. Un astre laisse tomber une larme, l’air s’obscurcit, trois

ballerines se joignent, le vent tourne avec elles... à leurs pieds une

gerbe d’argent s’effeuille, épi par épi; elles prennent les minces tiges

et s’en couronnent, (on dirait que la lune s’est posée sur leur front),

puis elles disparaissent, pleurantes.--Un essaim de rires accourt, des

fleurs s’ouvrent, une impitoyable gaieté tombe du ciel et l’on voudrait,

oui, l’on voudrait vraiment que, sur cette pelouse d’un vert audacieux,

un herboriste à chapeau pointu cherchât des simples.

La bouche grande ouverte, Sylvius se renverse sur la céleste croupe.

Tout à coup, Lautonne qui serre dans sa main un flot de crinière se

retourne vers lui:

«Taisez-vous donc! comment voulez-vous que je trouve la jeune personne,

si vous criez ainsi?»

Il plonge encore son regard dans un gouffre qui vient de s’ouvrir, et,

grinçant d’un petit rire acide, il murmure:

«Ah! la mâtine! je la tiens! Pégase! pique droit!»

Le cheval flaira l’abîme, renifla, refusa d’abord, puis, repliant ses

ailes et prenant son appui sur un coin de nuage, il tomba dans ce vide

obscur comme une gigantesque alouette.

* * * * *

Le temps de pousser un cri, et l’air les portait de nouveau, soutenant

les grandes ailes frémissantes, mais la terre était proche. Sylvius

essuya ses yeux noyés et reconnut l’endroit.--C’était les lacs du Bois

de Boulogne. La lune lui révélait des lieux familiers.

«A droite! criait Lautonne. Tout droit maintenant! Non! plus à gauche!

Elle doit être près de ce bosquet, là-bas, où il y a un globe

électrique. Le vent m’apporte son odeur.»

Frôlant de ses sabots la cime des arbres, Pégase voltigeait, et son

passage rapide faisait chanter les feuilles.--Il dépassa le lac d’un

long coup d’aile, hésita un instant, puis, suivant l’ordre de son

maître, vola vers la Muette.

«Halte!» cria Lautonne.

Le cheval chercha un passage, et, plongeant tout à coup dans les

ramures, léger, il atterrit. Aussitôt les deux cavaliers glissèrent le

long des flancs humides, et Sylvius fut quelque temps avant de retrouver

son équilibre naturel.

Déjà Lautonne bouchonnait Pégase.

«Va paître près d’ici! dit-il, je te sifflerai dans une heure; il y a de

l’eau fraîche au bout du sentier.»

Puis il entraîna Sylvius en se hâtant d’un pas inégal, les cheveux en

désordre, le nez au vent.

«Par ici! je la flaire! marchez doucement.»

Le sous-bois était baigné dans une ombre frêle où la tunique du poète

rayonnait. Elle traînait à terre, et, parfois, au passage d’une herbe

rude, il s’en détachait des lucioles.

Sylvius eût voulu ralentir sa marche, la douceur de l’air le charmait et

il se fût volontiers attardé à jouir de ce mystère humide et pénétrant

qui hante un bois nocturne, lorsqu’une eau sommeille ou jase alentour.

Et voici qu’un jour blafard brille à cet endroit tout proche où le

chemin qu’ils suivent fait un coude. On eût dit d’une petite aube

artificielle et blanche. Lautonne étouffa un rire:

«Elle va être bien étonnée.»

Ils se trouvèrent devant un bouleau assez majestueux et que l’éclat

d’une lampe à arc, suspendue non loin, ornait de sa lumière dure. Cela

sentait, dans un lieu vaguement concerté en vue d’effets mélancoliques,

l’éclairage d’une gare provinciale. Sur les branches basses, festonnées

d’un lierre indigent, des loques de velours noir pendillaient. Elles

remuaient parfois, révélant une compagnie de chauves-souris.

Lautonne se retourna vers Sylvius.

«Enfin nous y voici. Pardon de vous avoir fait courir, mais je craignais

qu’elle ne vous échappât.

--Qui poursuivez-vous donc?

--Etes-vous bête! Je poursuis Clorinde, ma muse! Vous ne la voyez pas?

Sa cachette n’aurait pas trompé un enfant!»

Et il montra le feuillage supérieur du bouleau où Sylvius aperçut, en

effet, lorsqu’il se fut approché, la forme accroupie d’une femme vêtue

d’un maillot vert.

Lautonne la menaça du doigt.

«Clorinde! je te vois! tu es prise, coquine!»

Un rire limpide répondit avec ces mots:

«Oh! pas encore! Viens donc me toucher! Ce soir tu mordras la

poussière!»

Alors Lautonne injuria la muse; elle répliqua, et ce fut une cascade

d’imprécations.--Monstrueux, burlesque et grave cependant le poète

recula de quelques pas.--Lentement il défit le rayon de lune qui

l’enveloppait. Les arbres murmurèrent de surprise, à l’aspect de cette

hideur nue, et un oiseau s’enfuit en criant. Lautonne fixa un bout du

rayon sous son pied, et, soudain, d’un brusque mouvement, jeta le reste

vers la branche où Clorinde était assise.

Le rayon se dévida, trembla dans l’air puis, ayant atteint les feuilles

hautes, il les écarta et se tendit, comme lorsqu’il quittait la lune.

Le bois entier se tut. On n’entendait que la course musicienne du

ruisseau et le frôlement que faisaient les chauves-souris avec leurs

ailes...

La muse se dressa, verte dans la verdure, et, posant sur la route de

lumière bleue un pied délicat, elle s’apprêtait à le suivre ainsi,

prudemment, jusqu’à terre, mais elle trébucha et tomba assise. Ce fut

dans cette attitude et les jambes hautes qu’avec une claire clameur elle

glissa le long du rayon de lune jusque dans les bras de Lautonne.

Reculant de quelques pas, celui-ci se campa fièrement, montra sans

pudeur son abominable corps et s’écria:

«Je ne veux point profiter d’une maladresse! Prenons nos distances, ma

chère!»

Un peu confuse, Clorinde se retira en un coin obscur, enleva son maillot

vert et reparut, délicieusement dépouillée de tout voile, brune et les

seins hauts. Elle frappa sa peau nue de deux divines paumes comme si

elle s’apprêtait à quelque lutte. Lautonne fit les mêmes gestes avec une

exubérance désordonnée, et, tout à coup, les deux corps coururent l’un à

l’autre et se joignirent dans un enlacement.--Ils roulèrent sur le sol

et s’y tordirent.--Le gnome se mêlait à la superbe enfant dont les

jambes parfaites alternèrent avec des mollets en ceps de vigne; la

chevelure noire coula sur les crins roux, comme une nuit sur une ardente

aurore, et des cris aussi se mêlèrent, cris de bête et cris de déesse,

si bien qu’on ne savait plus si c’était de colère ou d’amour qu’ils se

démenaient ainsi.

Le bois entier haletait d’émotion, des rameaux se penchèrent pour mieux

voir, à petits bonds un lapin s’approcha et les pierres écartèrent leurs

aveuglantes mousses.

Parfois, les deux lutteurs se séparaient d’une secousse, sales de

poussière et de sueur, s’épiaient, penchés sur les genoux et couraient

encore l’un à l’autre. Ils roulaient de nouveau, et, toujours, la muse

résistait à Lautonne, vaillante et soutenant le choc de cette

difformité, quand, soudain, il y eut un double cri. La muse, renversée,

touchait la terre des deux épaules, tandis que Lautonne trépignait sur

le beau corps et le battait avec ses pieds tordus dont les orteils se

dressaient de joie.

«Evohé! cria-t-il. _Clorinde vaincue_, poème en vers libres!»

Sylvius bondit, le sang aux joues, repoussa une branche qui tâchait de

l’arrêter, trébucha contre une autre et se jeta vers Lautonne, mais le

poète avait déjà saisi la muse par les cheveux et la traînait dans le

bois, sifflant follement. Pégase qui, après boire, était allé galoper un

peu au-dessus des arbres, fondit au même instant devant son maître. Il

piaffait sur la mousse, prêt à repartir... Un frémissement, un large

coup d’ailes et la Bête avait pris l’essor, chevauchée de Lautonne, qui,

lui-même, portait sur son dos, renversée et les jambes ouvertes, la

merveilleuse femme riant aux éclats!--Sous le souffle des plumes

divines, les chauves-souris s’étaient détachées de leur bouleau et

suivaient le vol de l’étalon.

Hurlant de colère, Sylvius au galop suivait dans le bois le sillage de

Pégase qui volait au ras des arbres, tout près de lui.

Elle! c’était elle qu’il voulait! Elle dont la chair saignait sur la

blanche croupe du fait d’une blessure. Trois gouttes rouges apportées

par le vent tombèrent sur sa main. Il se cognait aux arbres, se hâtait,

insoucieux des chutes, les yeux toujours fixés vers la vision qui

s’éloignait peu à peu, majestueusement, la splendide vision du

demi-dieu, du monstre et de la muse que suivait comme une ombre le vol

velouté des noctules.

Ils montèrent, ils pâlirent, ils se mêlèrent à la nuit supérieure, puis,

tout à coup, dans un ample rougeoiement qui brasillait là-haut, Sylvius

vit, tendue entre Hercule et le Cygne, une gigantesque lyre d’or dont

les cordes donnaient un chant et, dans le réseau desquelles, ainsi qu’en

une toile d’araignée, Lautonne, roux, Clorinde, brune, et le neigeux

Pégase étaient pris et se débattaient.

Ce fut le mirage d’une seconde; bientôt on ne vit plus rien sous les

étoiles que deux grands nuages qui comblaient peu à peu le ciel entier.

* * * * *

Des traits de pluie cinglèrent Sylvius. Il marchait toujours droit

devant lui.

Il regardait les trois gouttes de sang qui tachaient son poignet. Il en

porta la marque à ses lèvres.

Il croisa une route où brillaient des fleurs jaunes de réverbères.

Il la suivit.

«Malheur! malheur à moi! Elle est partie, celle que j’aimais! Malheur!

Quand reviendra-t-elle me toucher de ses inoubliables mains?»

La pluie tombait dru. Sylvius marchait vite et pleurait en marchant. Il

marchait sans but. Il vit enfin devant lui, la Seine, huileuse et

sombre.

Où était-il? Comment le savoir?

Sous un pont, deux falots rouges trouaient le fleuve de deux blessures.

Il longea la berge. Des péniches lourdes brillaient par un point de feu

et les reflets de la lune réapparue.--Sur l’arrière d’un chaland, une

lanterne éclairait deux seaux et une cage où dormait un merle. Sur la

route, des charrettes craquèrent joyeusement. Sylvius arrêta ceux qui

les conduisaient.

«Où suis-je, ici?

--A Billancourt, mon brave monsieur. Nous allons à Paris. Si vous voulez

vous asseoir sur la charrette, c’est assez propre... rien qu’un peu de

fumier.»

Et, de cette façon, Sylvius Persane atteignit une rue voisine de la

sienne.

Il sanglotait toujours, il grelottait aussi. Rentré dans sa chambre, il

se jeta tout habillé sur ses draps, et, pleura au creux de son oreiller,

comme un gosse. Possédé par une bruyante tristesse il criait:

«J’aime! j’aime! j’aime à en mourir une muse évanouie dans le ciel! Je

veux qu’elle soit à moi! Je veux le rêve et la gloire qu’il donne, et

toucher les cordes de la grande lyre, et cultiver en moi d’impérissables

fleurs!»

Et, cependant, il descendait tout lentement dans le sommeil.

X

«Monsieur Lautonne?

--C’est bien ici... Dernier étage... Essuyez vos pieds...»

Se pencher sur un cristal de source donne l’envie d’y boire, et, dès

l’instant où, vers midi, Sylvius se fut éveillé, il ne désira rien tant

que se retrouver en présence de cette muse qu’il chérissait déjà,

croyait-il, d’un si puissant amour. S’étant fatigué l’esprit à composer

des stratagèmes qui le rapprocheraient de la belle enfant, et n’en ayant

point trouvé d’efficaces, il résolut d’aller chercher l’idole dans son

temple, le parfum dans son calice... Clorinde chez Lautonne.

Il avait gravi les sept étages; s’arrêta pour souffler, puis, frappa à

la petite porte.

«Entrez!... Ah! c’est vous!»

Lautonne était seul, assis à sa table de travail. Dans la chambre

régnait toujours un désordre puissant. Au bouton de la fenêtre une jupe

de femme pendait.

«Je vous dérange!... Vous travaillez?...

--Vous ne me dérangez pas, et je travaillais à peine. Souffrez

d’ailleurs que, sans plus tarder, je vous fasse mon baise-main pour les

attentions providentielles que vous eûtes, hier soir, à mon endroit.»

Déjà Sylvius affirmait que ce n’était point un service qui méritât

d’être reconnu, mais Lautonne insistait:

«Si! si! tout autre que vous m’eût laissé choir au ruisseau...»

Il considérait ses énormes mains de lutteur, et, de temps en temps, se

les passait dans les cheveux.

«Je n’oublie pas un bienfait!...»

Sylvius regardait de droite et de gauche dans la chambre:

«Que fait donc, ce soir, votre délicieuse, votre parfaite amie?

--Comment la connaissez-vous? Ah! vous la vîtes à la Taverne d’or,

tandis que vous m’offriez à souper! La réconciliation eut lieu le soir

même, tard dans la nuit, je ne sais au juste à quelle heure. Si vous

étiez resté quelque temps de plus à mes côtés, quand vous me ramenâtes,

vous l’eussiez mieux qu’entrevue. Que fait-elle, demandez-vous? A cette

heure? Elle court et peut-être se prostitue. Il faut bien vivre!

J’entends, il faut bien que je vive... Et puis! à quoi servirait de la

brider? Elle deviendrait laide! elle se flétrirait! Que gagnerai-je à ce

qu’un jour, pour une contrainte imposée la veille, elle se réveillât

avec le nez difforme?

Sylvius ne savait que penser. Depuis qu’il était entré, il sentait en

lui des mouvements de haine sourde à chaque regard jeté au poète... De

haine!... non, il se flattait!... de rancune, tout au plus, et il ne

cessait, en outre, de s’étonner que Lautonne n’eût point encore fait

d’allusion à leur céleste équipée de la veille, singulière, à coup sûr,

et d’un charme assez neuf.

Lautonne poursuivit:

«Enlaidir Clorinde! Ah! Dieu garde! il ne me resterait plus rien à

contempler! Lorsque j’interroge un miroir, Clorinde met sa tête sur mon

épaule et cela fait une plaisante image. L’enlaidir en la contraignant!

Pensez-vous! je suis, à moi tout seul, d’une laideur copieuse,

apaisante, définitive... Ne protestez pas avant d’avoir vu mes mollets!

Ils sont extraordinaires! mais Clorinde est belle. Je l’aime ainsi:

libre, folle, avec ses beaux cheveux noirs souvent dépeignés, avec sa

belle chair que je compare à celle d’une olive et que je prête aux

passants pourvu qu’ils me la rendent aux heures où j’ai besoin de

parfums et de tressaillements. Ah! cher monsieur! quand un âge mûr

m’aura touché, j’entreprendrai peut-être de raisonner sa fièvre et de

mettre en sa débauche quelque méthode, mais je suis jeune! Laissons donc

la brise souffler où bon lui semble et goûtons sans récriminer les

teintes et les accords de l’heure!»

Ici, Persane eût désiré interposer quelque remarque désobligeante et,

pour le moins, traiter Lautonne, proprement, de petit saligaud, mais le

monstre était en trop belle verve:

«J’aurais tort, disait-il, en accentuant ses paroles de gestes aisés,

j’aurais tort de forcer ma nature. Depuis le jour où, sortant d’une

brasserie, aux banquettes de laquelle vingt camarades en cénacle

faisaient commerce d’admiration par compliments, je humai en moi

certaine fleur de génie et ressentis, la nuit d’après, de fort

prodigieuses émotions, je ne saurais trop laisser croître ce talent dont

j’affirmais jadis l’excellence, sans beaucoup y croire, et dont je

connais aujourd’hui la réalité.»

Voilà qui rappelait Sylvius à de pénibles pensées. De nouveau il brûlait

de parler à Lautonne des aventures qu’ils avaient eues ensemble, mais

pouvait-on avouer une fantasmagorie? Ceux qui ont vu le visage des dieux

doivent-ils rompre le secret de leur extase? Pourtant, il avait de

telles démangeaisons d’être indiscret qu’il ne put se tenir coi.

«Vous souvenez-vous bien de votre soirée d’hier?»

Il attendait un sourire de complicité,--quelque signe qui reconnût son

allusion. Sur la figure de Lautonne il n’y eut qu’une grimace perplexe.

Il se tut, semblant rêver...

«Ah! oui! s’écria-t-il, la mémoire me revient! Rentré chez moi, réveillé

quelque peu de mon ivresse et ne vous trouvant plus là, j’eus une idée

de poème que j’ébauchai tout aussitôt, en vers libres, à l’honneur et

l’usage de mon amie. Achevé, il vous sera soumis afin que vous m’en

donniez votre sentiment. Le titre: _Clorinde vaincue_, sans plus!»

A cet instant, la porte s’ouvrit et ce fut Clorinde.

Quoi qu’il en eût, Sylvius ne pouvait reconnaître en cette petite femme,

à peine jolie dans la lumière du jour, toute simple et qu’on aurait dite

vouée à des travaux d’aiguille, la merveilleuse muse de la veille, si

nue sous ses cheveux noirs. Pour reprendre l’apparence qu’elle avait à

la Taverne d’or quand elle embrassait Lautonne, au grand dégoût de

Sylvius, il ne lui manquait en vérité qu’un chapeau à plumes en place de

la modeste coiffure dont elle accentuait l’ombre de ses cheveux, et

quelques touches de fard.

Elle s’arrêta au seuil de la chambre.

«Je suis de trop! Vous devez causer de choses que je ne comprendrai pas!

--Viens donc, dit Lautonne et ne fais pas la bête!»

Clorinde s’avança de quelques pas. L’expression craintive qu’elle avait

aux lèvres fit brusquement place à un air de fureur. Elle regarda

Sylvius:

«C’est vous qui soûliez Vincent, l’autre soir, à la Taverne d’or? Ah!

que je vous y reprenne!»

Persane se défendit. Lautonne haussa les épaules.

«N’ennuie donc pas mon ami! Assieds-toi par terre puisque les deux

chaises sont occupées et laisse-nous tranquilles.

--Tu le prends ainsi? Eh bien! j’avais quelque chose à te dire... tu vas

l’entendre! Je m’en moque un peu que ton ami soit là!»

Et Clorinde se mit à vomir des imprécations. Dans cette algarade où la

voix montait vers l’aigu, il y eut toutes les injures, les lourdes, les

vives, les basses, les intimes, toutes, et d’autres encore que Sylvius

ne comprit pas. Elle reprocha à son amant de la prostituer sans qu’il

lui en sût gré et la remerciât par autre chose que du mépris. Elle

ridiculisa l’art de Lautonne, sa peine, ses rêves, et, peu à peu,

élevant le ton de l’apostrophe, s’en prit aux formes où se plaisait son

talent.

«Péridots! saphirs! smaragdites! béryls! escarboucles! Quoi encore? ah!

oui! Topazes! chrysolithes et lapis-lazuli!... Voilà tes vers!... avec

des parfums en plus où tu n’as jamais mis le nez et des fleurs que tu

n’as jamais vues. Pourquoi tout cela quand il est si simple de me

regarder!... Pauvre garçon!»

Lautonne était un peu pâle.

«Vraiment, je ne saurais endurer plus longtemps...»

Il marcha vers elle d’un pas lourd.--Clorinde recula jusqu’à la cloison.

Elle s’y tint collée, les bras ouverts, les mains plates, le coin gauche

de sa bouche un peu tordu, Lautonne, hanché sur une jambe la regardait

en silence. Soudain, avec un ahan de bûcheron, il la renversa par une

dure gifle. Le cœur de Sylvius battait à grande fièvre, mais il ne sut

avoir ni paroles ni gestes de secours, car l’étonnement le tenait

interdit. A ses pieds, Clorinde, allongée comme une couleuvre,

contemplait Lautonne avec des yeux suppliants, mais dont l’expression

était douce... mieux que douce: ravie. C’est ainsi qu’un bon chien

contemple son maître, même sous la cravache. Puis la colère secoua le

jeune homme. Ah! tenir Clorinde contrite et prosternée, comme une idole

tient son suppliant!... Il se jeta sur Lautonne et, lui saisissant le

poignet:

«Vous osez!...

--Ah! mêlez-vous de vos affaires, n’est-ce pas?...»

Mais déjà Sylvius lâchait prise en poussant un cri. Vive comme le

serpent qu’elle paraissait être, Clorinde avait rampé vers le jeune

homme et, cruellement, venait de le mordre à la jambe.--Alors, il perdit

tout orgueil. Lautonne, herculéen et monstrueux, le considérait d’un œil

gai, Clorinde souriait à son amant... Percé par cette double injure,

Sylvius s’assit dans un coin de la chambre, se prit la tête dans les

mains et ne bougea plus.--Il y avait dans cette immobilité, le dépit de

l’enfant qui boude et le saisissement glacé de l’homme qu’une aventure a

par trop surpris. De temps, en temps, il risquait un regard vers le

couple singulier.

Lautonne roulait une cigarette et sifflait une queue de chanson.

Clorinde, toujours à terre, défaisait son corsage. La voici qui se lève

et, lentement, se dévêt. Ses cheveux dénoués couvrent ses épaules

bientôt nues; sa jupe tombe; toute sa belle chair paraît. Elle tend sa

bouche à Lautonne.

«Viens! je serai ton Printemps! Dis-moi, que te faut-il? Je te donnerai

des fleurs, et des oiseaux chanteront, blottis dans la cage de mes

doigts.

--Oui, dit-il en s’agenouillant devant elle, oui, donne-moi tout le

printemps!»

Et ce mendiant contrefait, ce gnome de cauchemar presse entre ses mains

démesurées la fine taille pliante qui vibre d’un soupir. Sylvius,

écœuré, se détourne mais n’ose encore s’en aller: Clorinde est trop

belle. Par la fenêtre, il regarde le paysage. De ce septième, on voit la

ville comme la voit un sonneur de cloches: mille toits sombres coupés de

petits fossés. Tout en bas, la cour minuscule semble perdue au milieu de

cet essaim de constructions. Dans cette cour un arbre pousse, mince et

miséreux. Voilà le point que Sylvius considère. Il pense détacher ainsi

son attention d’un autre spectacle. A travers la vitre mal lavée où

Clorinde, sans doute, inscrivit à la pointe: _J’aime Vincent pour la

vie!_ Sylvius ne veut voir que le médiocre végétal, sous lui, très

loin...

Pour l'Amour du Laurier: Roman · 第 22 / 50 题