Avec un hurlement de bête, Lautonne courut vers la guenille lamentable
qui ne palpitait même plus. Il s’agenouilla dans la boue, serra entre
ses mains la gueule sympathique aux prunelles éteintes, baisa le museau,
caressa la tête, flatta tendrement les pauvres pattes qui se
raidissaient, et, presque à plat ventre, il pleurait avec de grands
hoquets.
Ses jambes arquées faisaient sur le pavé gluant deux parenthèses
ridicules.
Sylvius, qui l’avait rejoint, le tira par la manche.--De nouveau,
l’émotion primait en lui la colère.
«Allons! venez Lautonne! ce désespoir est vraiment excessif!...
Venez!... Venez donc!»
Lautonne se releva, mais il ne prêtait aucune attention à Sylvius:
«Mon pauvre ami! mon pauvre Amadis! que vais-je faire sans toi?
s’écria-t-il. Toi! tu m’aimais bien, tu me léchais les mains et n’avais
sur l’esthétique humaine que des notions vagues. Tu ne remarquais pas
mes difformités, mon pauvre ami! J’ai été, en somme, un maître très
acceptable! Je t’ai rarement donné des coups, et, quand tu avais besoin
d’une femelle, je te laissais prendre ton plaisir en paix. Tu t’en
souviendras bien, mon vieux?»
Ses sanglots redoublèrent.
«Pourquoi es-tu mort? C’est comme si la moitié de moi-même m’avait
quitté?... Il était si bon! ajouta-t-il en serrant la main de Sylvius.
Il allait parfois voler un poulet dans les rôtisseries et me le
rapportait, bien qu’il eût faim lui-même. Il était l’ami des pauvres!
Amadis! Amadis! pourquoi mourir aujourd’hui? Si le printemps avait été
moins jeune, je t’eusse enterré dans ce bois de Boulogne que tu charmais
de tes gambades, près du lac où tu aboyais les canards dont c’était ta
passion d’éveiller la terreur; mais, va! je te chanterai en beaux vers,
plus dorés que les gigots des restaurants! plus doux que la bonne
panade! plus fins que les os de poulet. Je dirai tes vertus dans les
mètres les plus rares et je ferai de ta mort une si pathétique
paraphrase que les dieux te placeront en plein azur au nombre des
constellations... Mon bon chien!... Et ce n’est pas un harmonieux
développement oratoire que je te fais! Non! bien que je sois ivre en ce
moment, mes larmes coulent, chaudes et lourdes... Monsieur Persane en
est témoin.»
Il se recueillit quelques instants, essuya ses yeux, et, voyant qu’un
rassemblement s’était formé:
«Allons-nous en! dit-il. Et vous, cher Monsieur, soyez bon! Je crains
d’avoir trop bu et que ma démarche ne soit hésitante; accompagnez moi,
je vous en supplie. Il serait vraiment regrettable qu’un agent me
ramassât. J’habite rue du Temple nº 115 bis. Retenez avec soin le
numéro, je l’aurai bientôt oublié.»
Et il s’accrocha au bras de Sylvius comme un lierre. Au même instant,
une femme passa sur le trottoir d’en face et, dès qu’il l’aperçut,
Sylvius sua de peur. Il ne pouvait voir son visage. Elle était en
guenilles, relevait sur ses mollets une jupe trouée et portait, doublé
sur sa cheville un ruban sale de couleur saumon. A la main elle tenait
un lapin maigre par les oreilles. Déjà elle avait disparu dans une
ruelle. Sylvius voulut la suivre, mais le bras de Lautonne nouait son
bras de façon gordienne.
«Non! non! ne me quittez pas!...
--Qui est cette femme? pensait Sylvius. Je flétris donc les divinités en
m’approchant d’elles!»
Il subissait le roulis du poète qui l’entraînait en murmurant de vagues
paroles.
«Berceuse... berceuse pour la dépouille du plus beau des chiens... Quel
rhythme choisir? je le voudrais sautillant et funèbre tout à la fois...
--Qui est cette femme? Mon Dieu ne pourrai-je garder même un souvenir?
--En ferai-je ma soixante unième ballade:
«Princesse! il n’est plus doux regard
«Que dans l’œil d’un chien de poète!»
--Et cet homme! je ne sais si je le hais ou le prends en pitié!»
Une amère détresse courbait Sylvius. Il se laisserait mener n’importe
où, cela lui était égal. Même il finit par prendre une façon de plaisir
aigre à cette marche que Lautonne balançait toujours d’une houle
d’ivresse,--et le gnome était plus étrange encore, maintenant que, les
doigts aux dents, la bouche gonflée, il cherchait dans sa mémoire une
chaîne de rimes. Pesant sur l’une, puis sur l’autre de ses jambes,
hoquetant parfois, poussant sa grosse tête en avant comme un bélier, il
semblait, silène trapu, poursuivre avec une savante et vaine volonté la
forme vivante d’un poème.
Ils arrivèrent enfin à ce numéro 115 bis que portait une maison
d’apparence assez malpropre.--Avec d’énormes gestes qui manquaient
chaque fois leur effet, Lautonne chercha la sonnette. Sylvius la tira
pour lui. L’escalier sombre à rampe poisseuse terminait sa courbe sous
une boule de verre qui brillait vaguement.--Suivi de Sylvius, Lautonne
se mit à monter.--Les paroles qu’il murmurait ne faisaient plus qu’un
bruit indistinct et fluide comme les confidences d’une source. Ils
gravirent tous deux l’escalier noir. Ils dépassèrent six paliers que
Lautonne annonçait chaque fois par un faux pas et une imprécation et
s’arrêtèrent au septième. Sylvius dut encore prêter son aide pour ouvrir
une petite porte que le poète lui indiqua. Ils s’enfoncèrent enfin dans
des ténèbres encore plus épaisses. Sylvius les dissipa par l’éclair et
la flamme d’une allumette. Bientôt une lampe brilla. A son indigente
lueur, le jeune homme vit une mansarde affreuse et presque vide. Il posa
la main sur une table qui clocha devant sa chaise. Des paperasses
tombèrent.
«Mes poèmes!» cria Lautonne.
Et, comme si la vue de son œuvre entreprise eût doublé sa folie, il se
mit à tourner autour de la chambre du même pas précipité qu’il avait
dans la rue. Il tournait librement. La pièce était vide. Ni lit, ni
bibliothèque. Quelques livres et une couverture traînaient à terre. A
chaque tour, Lautonne les repoussait du pied.
Sur ses lèvres bouillonnait toujours une rumeur vague. Elle se condensa
soudain en mots dix fois remâchés, soupirés d’abord sur un ton de
prière, puis, criés comme des ordres.
«Viens! murmurait Lautonne. Viens! je t’attends! hurlait-il. Viens!
emporte-moi!»
Et il tendait ses bras et menaçait du poing.
Dans l’escalier il y eut un dur vacarme. Toute la maison en résonna. Le
plancher vibra et les vitres chantèrent. Rapidement le tumulte se
rapprochait, montait à l’assaut de la chambre. On eût dit que des géants
démolissaient l’escalier à coups de hache.
«Qu’est ce donc?» cria Sylvius, la voix prise.
Mais Lautonne ne pouvait répondre. Il continuait sa course autour de la
pièce et gesticulait comme un démoniaque: folle apparence de cauchemar,
monstre hirsute, convulsé, retordu et qui, par de sourds grognements
terminés par des cris, semblait se préparer à quelque sabbat.
Tout à coup, le tonnerre creva sur le palier de l’étage! Sylvius courut
à la porte, mais elle s’ouvrit au même instant, poussée par une tempête,
et, fantastique vision qui jetait sur les murs des scintillations
d’étoiles bleues, un grand cheval de neige bondit dans la chambre,
hennissant, superbe, victorieux et battant l’air de ses deux ailes d’or.
Sylvius se laissa couler à terre. Son cœur battait la charge. Il se
sentait enveloppé d’un linge froid. Les yeux grands, il regarda.
Lautonne avait arrêté sa course. Il posa son front sur l’éblouissant
poitrail du cheval et s’écria:
«Viens, que je t’enfourche! Nous galoperons tous deux suivant le sillon
de la lune, mais sans nous laisser prendre aux filets des étoiles! Nous
irons nous perdre entre deux nuages, dans un frais vallon, et je
chanterai suivant le rhythme de tes ailes sur une colline de fraîcheur!
Viens, que je t’enfourche! Nous forcerons la muse dans sa dernière
retraite et je lutterai avec elle afin de plier ses genoux, puis, je la
poserai sur ta croupe, et nous rejoindrons follement l’ineffable azur
nocturne, emportant notre prisonnière échevelée, nue, riante, dont la
toison d’ombre humide se marie à la comète blanche de ta queue.»
Celui dont le pied est sonore agitait sa crinière effarée comme une
livide flamme et Sylvius, devant ce spectacle, était brûlé d’une joie
féerique. Les divines phalanges de quelque dieu passager faisaient
courir en lui des arpèges de béatitude et plaquaient de longs accords
voluptueux.--L’air brillait vaguement; non du regard jaune de la lampe
que le souffle des grandes ailes avait éteinte, mais du fait mystérieux
d’une lueur, d’une phosphorescence, d’un parfum rayonnant. Dans la pâle
nébuleuse émanée du demi-dieu, dans cette brume de clarté, passaient
parfois des fulgurations, et, à chaque hochement de la tête olympienne,
naissaient, puis mouraient confusément des astres céruléens.
Soudain, la lune, apparue entre deux girouettes, décocha dans la chambre
un rayon de saphir.
Alors Lautonne hurla un rire strident, une clameur épanouie, joyeuse,
enthousiaste, arracha tous ses vêtements, les dispersa autour de lui,
ouvrit la fenêtre, saisit à pleines mains le beau rayon de lune, le
froissa, et, tout à coup, le déchira comme une gaze. Un large pan lui en
restait aux doigts et qui brillait, telle qu’une merveilleuse étoffe
dont la chaîne serait un ruisseau et la trame une nuit bleue. Avec ce
voile il drapa sa hideuse nudité, ses jambes tordues, son long torse
difforme, puis, d’un brusque effort qui tourmenta ses muscles sous le
vêtement de lumière, il enfourcha son neigeux coursier.
«Envole-toi!» murmura-t-il d’une voix lente et chaude.
Mais il le retint un instant par la crinière et l’on eût dit qu’il
réfléchissait. Tout à coup, il cria sur un ton rauque:
«La lune est là qui nous regarde
«De son œil pur;
«Que ton sabot d’or se hasarde
«Au sombre azur!
«Les planètes et les étoiles
«M’ont reconnu!
«Le plus bel astre perd ses voiles
«Et reste nu!
«Viens! la Lyre nous a fait signe...
«Prenons l’essor,
«O vertigineux cheval-cygne
«A plumes d’or!
«Et croyez bien, ajouta-t-il en se penchant un peu vers Sylvius, que ce
n’est là qu’une improvisation sans poids, valeur ni conséquence!»
Mais la Bête blanche hennissait de plaisir et, sur l’appui de la
fenêtre, posait deux sabots éblouissants... Sylvius, que l’enthousiasme
enivrait, se jeta vers lui, sauta sur sa large croupe, s’accrocha à
Lautonne, et, soudain, d’un élan magnifique, Pégase fit un bond dans la
nuit.