XI

Il arrive parfois qu’un objet, trop fixement examiné, semble, par une

façon de vertige inverse, se rapprocher et grossir. Il en va de même

pour le petit arbre de Sylvius.

Ce petit arbre hausse-t-il vraiment ses branches? Oui, elles

s’allongent, grandissent, se déploient, s’enflent en dôme, se ramifient

et se couvrent de feuilles. Quelques toits d’alentour ne se voient déjà

plus. L’arbre a trois mètres, six mètres, dix mètres... bientôt il sera

immense! Sylvius tourne le dos à cet inquiétant phénomène, mais, dès

qu’il regarde la chambre, il est glacé d’effroi.

Les murs, couverts tant bien que mal de papier peint où se répète un

bouquet champêtre, se sont mis à fleurir. Chaque calice prend du relief,

chaque tige s’incurve. On ne voit plus que de la verdure et des fleurs.

Les parois sont rouges et jaunes de coquelicots et de boutons d’or. Sur

le sol vient de naître la peluche d’une mousse continue et piquée de

pâquerettes. Le long de la porte un lierre monte et rejoint une vigne

vierge, qui, tordant ses vrilles, descend du plafond avec une chute de

lilas. Trois rosiers s’élèvent devant la cheminée pour éclater en roses

sanglantes et en parfums. Un lis des Bermudes suit la ligne des jambes

de Clorinde et, contre les cuisses, recourbe sa corolle. Des renoncules

se regardent au-dessus d’une tulipe, et des jacinthes répandent leurs

huileuses senteurs. Quelques liserons étreignent les pieds de la table

et l’un d’eux vient de faire le tour de l’encrier. Il y a, dans un coin,

toute une constellation de reines-marguerites, et des pensées, un peu

sottes, s’alignent trop régulièrement au pied du mur.--Sylvius regarde

sa main: une fleur légère y tombe et c’est tout juste s’il ne brise, en

avançant le pied, la hampe d’un iris. Mais, déjà, sur les genoux de

Lautonne une amaranthe penche son éventail de velours échancré. Des

anémones s’élèvent de leur pampre, écartent les fanes velues qui les

tenaient encloses et paraissent, mauves et bleues.

Vous voilà épanouies, insolentes pivoines! catholiques passiflores!

dahlias prétentieux! fuchsias d’émail! jasmins et renoncules! Les quatre

murs contiennent à peine cette incroyable floraison et Sylvius se croit

à la limite des merveilles quand, soudain, les vitres de la fenêtre

volent en éclats et une branche bourgeonnante le cingle comme une

houssine. Le petit arbre de la cour a poussé jusqu’à lui. La branche

grossit, lance des rameaux, fourche, s’étend, donne des rejets diffus et

fait à la pièce un ciel de feuillage. Avec elle une brise est entrée qui

tourne dans la chambre, et, suivant le souffle survenu, toutes les

verdures se mettent à bruire. Puis, ce sont des oiseaux qui chantent,

des papillons d’azur, un impondérable duvet, des chenilles, des fourmis,

une abeille chargée, un lézard d’émeraude, une mouche bleue qui

bourdonne, suspendue dans l’air, et, bondissante, une brusque

sauterelle.

Sylvius tombe à genoux, ivre de couleurs, de parfums et d’harmonie.

Clorinde s’est jetée à terre et respire des violettes tandis

qu’au-dessus de sa tête un rossignol s’égosille royalement. Lautonne

considère un scarabée à cornes qui parcourt son doigt et l’on dirait

que, sous la feuillée, quelque part, on ne sait où, se perpétue un

souple murmure de fontaine.

«Que c’est beau! que c’est beau!» dit Sylvius, à court d’éloquence.

Lautonne lève les yeux, secoue sa chevelure mêlée de feuilles et dit

d’une voix douce:

«Comme il est facile d’appeler à soi la nature! et combien je t’aime

ainsi, Clorinde, au milieu des fleurs! Oui, maintenant, je me sens fort.

Ecoutez-moi, mon cher Persane, j’ai des excuses à vous faire...»

Et, après avoir assuré sa tête sur un oreiller de mousse, il dit, avec

un petit sourire et sans affectation:

«Je déplore l’humeur qui me conduisit à vous parler si durement, mais,

croyez qu’il n’y a dans ce manque de tenue que bien peu de ma faute. Je

suis dévoré de certaine fièvre ardente: elle me pousse à créer avec

superbe et, d’autre part, je suis usé par le commerce indigne que je fis

jusqu’à ce jour de mon talent. La nuit d’hier vit naître mes premiers

vers immortels. Pour en créer d’autres il faudra que je connaisse le

monde avec mes nouveaux yeux. Tragique aventure que la mienne! Je ne

sais quelle apparence décrire! Je poursuis le mirage des secondes et ne

vois plus l’enchaînement qui forme l’heure!... Tenez! l’autre jour...»

Il sourit encore... Persane se glissait lentement vers Clorinde.

Clorinde l’écarta d’un geste négligent.

«Non! je vous assure, ce n’est pas la peine, murmura-t-elle.

--L’autre jour... Ah! le plaisant paysage et que je ne sus

comprendre!... J’avais emmené Clorinde à la campagne. La prairie où nous

nous reposâmes était d’un joli vert virgilien. Il y paissait quelques

vaches: treize, au juste, noires, un peu mélancoliques par excès de

placidité, mais aimables et qui peuplaient fort bien le décor. Des

arbres posaient sur l’herbe, toute brillante de soleil, leurs îlots

d’ombre,--de temps en temps, un oiseau chantait; à l’heure, aux vingt et

quarante minutes, le train de Paris faisait un grand bruit ronflant, et

tout cela était tranquille, tranquille comme un vitrail d’église.--Ai-je

bien encadré la chose! Imaginez-vous un lieu qui s’adapte plus justement

aux besoins d’une ballade?...»

Lautonne dénoua une liane qui venait d’étreindre son bras, puis il

cueillit une rose et la lança vers Clorinde.

«Cette ballade, je l’avais à peine entreprise qu’un papillon vint à

passer. Je le suivis aussitôt et déjà sa louange naissait en moi, quand

il se mit à voler si vite et changea sa route avec tant de brusquerie

que mes phrases, rhythmées avec soin, se cassèrent comme de petites

branches... Il fait délicieux dans ce bois printanier! ne pensez-vous

pas?...

--Tout à fait! dit Sylvius qui regardait Clorinde.

--J’aperçus les petites ailes jaunes qui se secouaient au-dessus du

miroir naturel d’un ruisseau, comme disaient jadis certains poètes

mineurs, mais le ruisseau coulait de façon trop persuasive, et je le

suivis, bien que le papillon jaune se trémoussât avec fébrilité pour me

retenir. Enfin je vis une libellule qui courtisait Clorinde. Clorinde

était couchée au pied d’un pommier; la libellule tournait assidûment

autour de son sein nu. Comme je voulus poser ma bouche à ce même

endroit, la libellule se divertit, en manière de consolation, à

poursuivre son jeu tourbillonnant autour d’une pomme suspendue, et j’en

vins à faire de ma _ballade des treize vaches pensives_ une assez pauvre

scène d’oarystis.

--Vous me la lirez!

--Non point! car ce ne fut qu’un geste.»

Clorinde s’était endormie et soupirait vaguement.

«Vous le voyez, je ne pouvais appliquer ma pensée. Je me fiais, en

amateur, à ma seule fantaisie et vivais inutilement. _Concevoir_ est un

verbe important dont les deux sens s’opposent. Je ne savais pas les

distinguer. Or _comprendre_ est à la portée du commun, car l’application

peut tenir lieu de génie; _créer_ reste une vertu d’élite. Quand

Clorinde attaque mes écarts littéraires, son reproche est judicieux.

J’ai fait des poèmes avec complication, désordre et facilité, mais ce

n’était point là le grand essor. Il faut que je voyage, qu’avec mes

nouveaux yeux je voie de nouvelles choses, des arbres que je n’aurai

point déformés, des fruits d’une saveur franche.»

Il prit et mangea une fraise sauvage qui poussait près de lui.

«Voyager!... Quelle invention de trésor, quelle dot, quelle manne

précieuse me le permettra? Voyager avec Clorinde! L’entendre rire à

l’ombre d’un latanier!»

Sylvius contempla encore une fois la dormeuse brune. Oui, il haïssait en

Lautonne le voleur de sa gloire, mais, du moins, Lautonne servirait à le

rapprocher de celle qui... Ah! le beau stratagème!... Son parti était

pris.

«Et que diriez-vous, s’écria-t-il, si je vous emmenais en voyage, moi!»

Lautonne, sans paraître étonné, réfléchit un court instant, puis levant

la tête:

«Je refuse, dit-il. Vous l’avouerai-je, Clorinde est le premier motif de

mon inspiration, son pivot, ma muse, si j’ose dire! Nous serions gênés à

côté de vous qui êtes seul. Autour de quoi grouperiez-vous vos

sensations? Comprenez-moi! Vous n’espérez pas que le rôle de Mécène

suffise à excuser l’embarras où nous mettrait votre présence? Eh! je

vous vois déjà, pataugeant dans vos impressions de voyage, ne sachant où

les mettre, m’en faisant part, hélas! et m’en chargeant les bras. Quel

onéreux compagnon! Oui, je refuse! Vous nous gêneriez!... Ou bien soyons

quatre. Amenez-moi quelqu’un, homme, femme ou fée, qui soit l’expression

de vous-même et porte votre bagage idéal comme Clorinde porte le mien.

Amenez-le moi. En ce cas, j’accepte. Mais amenez-le vite... Je veux

partir demain... Je rêve d’un récif de corail où la mer soupire, et

d’orages prodigieux...»

Sa voix devint dure.

«... Et, tenez! vous m’encombrez déjà! Partez! allez chercher votre

muse! Il ne suffit pas de regarder, et de comprendre, et de bavarder.

Partez vite! je sens vos opinions, vos élans, vos pensées s’amonceler

autour de moi. Hors d’ici!»

A travers le nombreux buisson de la chambre, Lautonne poussa Sylvius

vers la porte. Le jeune homme tremblait de fureur. Il se retourna, la

main haute... Clorinde se réveillait en bâillant; le bocage embaumait et

gazouillait comme une seule fleur et un seul oiseau.

L’instant d’après, Sylvius se trouva sur le misérable palier de la

chambre. La porte se referma bruyamment... Une mince tige de lierre

paraissait dans la fente du seuil.

Sylvius, stupéfait et pâle, descendit l’escalier qui se tordait sous lui

en pente raide... Oh! ces corolles rouges! ces gorges de rossignols! ce

léger encens des roses et des jasmins! Toutes ces verdures! et Clorinde

nue, inaccessible, olympienne!

Il comprit la douleur d’Adam quittant le Jardin.

Pour l'Amour du Laurier: Roman · 第 23 / 50 题