Le lendemain, aussitôt qu’il eut déjeuné, Sylvius alla rendre visite à
sa concierge et s’enquit auprès d’elle d’une adresse de magasin où
trouver un lit. Madame Martin, concierge, lui indiqua le numéro 120 de
la rue Turbigo, (au troisième étage), une maison de confiance: un sien
cousin y était employé.
Sylvius s’y rendit. C’était vraiment un étrange endroit; on n’y voyait
que des meubles à fin de sommeil. La tête lui tourna au spectacle de
tant de lits. Il lui semblait que les lits sculptés se battaient avec
les lits de camp; que les lits-bateau poursuivaient les couchettes; que
les berceaux, les lits de cuivre, les lits de fer faisaient la ronde
autour d’un lit à baldaquin. Il y avait là des lits prodigieux où des
impératrices eussent accouché fort proprement et des lits si minces que
leur seule vue donnait faim, puis encore des lits, des lits, des lits.
Ne pouvait-on trouver, entre tant de lits, un lit de poète? Sylvius se
l’imaginait déjà, en forme de lyre, avec, pour sommier, des cordes d’or.
C’est là qu’il reposerait et, à chacun de ses soupirs, la lyre exultante
frémirait en un chant.
Après avoir un peu rêvé, ce qui indisposa le marchand, Sylvius fit
élection d’un lit de fer assez banal.--Enchanté de son achat, il
descendait l’escalier du magasin, quand il vit, assis sur une marche et
roulé dans un manteau, un jeune homme coiffé d’un feutre triste.
«Pardon!» fit Sylvius.
Le jeune homme s’écarta, mais, à l’instant où Sylvius allait le
dépasser:
«Vous n’auriez pas une allumette, par hasard?» dit-il.
Sylvius sortit une boîte de sa poche et la lui tendit.
«Merci bien. Je vous la rends à l’instant. Je cherche mon tabac.»
Il le chercha vainement, et finit par prendre la cigarette que Sylvius
lui offrit.
C’était une bizarre figure que l’on voyait sous le feutre graisseux: des
prunelles d’une encre incomparable, une bouche dont l’arc était parfait,
la lèvre et le menton ras, un nez à la Roxelane, aux narines trop
ouvertes, des oreilles en conque, et, sur tous ces traits dont
quelques-uns étaient beaux, une expression tour à tour triste, narquoise
et méchante.
Ah! le beau miroir d’émotions! et quelle tête à peindre, à sculpter en
gargouille!
«Que faites-vous donc sur cet escalier?» demanda Sylvius.
La lèvre du jeune homme se plissa, découvrant la canine, et ce fut un
masque de haine mélancolique tout à fait imprévu.
«J’entends bien! Une cigarette se paye par un colloque!...»
La voix était un peu rauque et saccadée.
«... Ce que je fais ici? mais... je me chauffe!...
Oui, dit-il en allongeant son bras armé d’une énorme main, rousse de
poil. J’ai, communément, froid dehors, et, n’étant point assez riche
pour aller souvent au café, ni assez philosophe pour crever chez moi, je
reste près de cet orifice. Voyez!»
Il montra un trou dans la muraille.
«... Cet orifice correspond avec les cuisines d’un restaurant. Là,
florit un marmiton que j’ai subjugué par la puissance de mes poèmes. De
temps en temps, il me passe de quoi ne point mourir, et, quand l’hiver
nous tyrannise et que le froid devient trop strident, des effluves
chauds montent par ce trou pour me réconforter. Le croiriez-vous,
continua-t-il en regardant Sylvius un peu interloqué, mon odorat s’est
affiné à tel point que je distingue d’inappréciables différences entre
les parfums culinaires. Poissons de mer! je ne vous confonds plus avec
vos cousins d’eau douce, et je sais toute une botanique de légumes
cuits. Ces jeux font mes délices! Il me semble que les marmitons
travaillent pour moi seul, car je cueille et je respire la belle fleur
de leur peine.
--Vous êtes poète! dit Sylvius.
--Eh oui! poète en loques comme Homère, Malfilâtre et Verlaine.
D’ailleurs, si vous sentez le moindre désir de me venir en aide,
tendez-moi vingt sous, sans geste d’excuse.
Sylvius rougit.
«Voici un louis, dit-il, et, si vous voulez m’accompagner au café, nous
pourrons causer quelques instants de votre art.»
Et, en lui-même, il songeait, parcouru d’une petite fièvre pénible et
froide:
«Quelle aventure me l’amène un jour où je n’aspire qu’à rêver? Serait-ce
un exemple qui m’est offert?
--Vous suivre au café et parler de mon art?...»
Il parut hésiter.
«Au fait... oui! un louis vaut un interrogatoire. C’est même bien payé.
Vous y gagnerez, d’ailleurs, car, depuis un mois, j’ai du génie.»
Et saisissant la rampe avec sa patte rousse il se dressa.
La stupéfaction de Sylvius fut si parfaite qu’il poussa un cri. Un chien
que le poète cachait sous son manteau se tenait maintenant à côté de
lui, maigre, galeux et bavant, mais, tout laid qu’il fût, il ne
présentait pas encore une si repoussante image que celle de son maître.
En vérité on eût dit que ce dernier ne s’était presque pas levé, tant il
semblait de peu plus grand qu’auparavant.
Sous le torse vigoureux et massif, s’arquaient deux jambes bancales,
pleines de bosses, et qui donnaient à cet homme la taille d’un enfant.
Cela faisait paraître encore plus monstrueux ses bras de singe bien
musclés.
Il enleva son feutre et découvrit une épaisse et hargneuse broussaille
de cheveux roux, puis, désignant le chien dont il était accosté:
«Amadis, dit-il, mon compagnon, mon ami, mon attribut!»
Et, se montrant lui-même:
«Vincent Lautonne, poète lyrique... et à qui ai-je l’honneur?...»
Sylvius ne riait pas, il n’avait guère envie de rire... Il balbutia son
nom... Mais... mais... attendez donc! ces cheveux roux... oui, c’était
bien cela!... et la phrase qu’il venait de dire:
«J’ai du génie depuis un mois!»
Depuis un mois!... comment!... Oh! Oh! c’était donc ce gnome repoussant
que les dieux avaient sacré!
La colère cingla Sylvius comme une cravache, et, dès cet instant, oui,
dès cet instant même, Sylvius Persane, amateur éclairé, se prit à haïr
le poète Vincent Lautonne.
«Venez-vous?»
Sylvius sourit.
«Je suis prêt.»
Et il pensa:
«Comment me promener avec cet individu sans trop ameuter les passants?»
Ce fut un curieux spectacle que de les voir descendre la rue de Rivoli.
Sylvius, jeune prince à la démarche élégante, paraissait accompagné de
son bouffon, car il ne manquait vraiment au monstre singulier qui
marchait à ses côtés qu’un habit plus brillant, une marotte et de
l’esprit, pour qu’on se l’imaginât débitant des turlutaines
philosophiques au pied d’un trône. Amadis les suivait, efflanqué,
boiteux de chaque patte alternativement et bavant toujours. Parfois,
Lautonne se retournait et le flattait de son énorme main velue. Alors le
chien léchait quelque temps les talons de son maître. Les passants
s’arrêtaient et suivaient des yeux ce gnome dont le chapeau était posé
sur une trop vaste floraison de cheveux et dont les bras avaient des
balancements extraordinaires.
«A quel café allons-nous?»
Sylvius n’avait point encore parlé, honteux un peu de marcher près d’un
homme aussi compromettant, et d’ailleurs fort absorbé par sa colère.
«A la Taverne d’or, si vous le voulez bien; il s’y trouve une salle de
fond où l’on voit des jolies femmes.»
Il hésita un instant, puis, avec un étrange sourire où se mariaient la
douceur, l’ironie et certaine grâce, il ajouta:
«Si ma compagnie vous gêne, marchez devant!»
Courtois, Sylvius répondit d’un air étonné:
«Vous n’y pensez pas! Pourquoi donc?
--Voyons! cher monsieur!...»
Et Lautonne se montra lui-même du doigt.
Ils entrèrent à la Taverne d’or que des parois vitrées découpaient comme
une ruche. Lautonne fut salué de quelques sourires féminins. Sylvius
l’entraîna vers la salle du fond et s’y sentit plus à l’aise, parce
qu’on ne pouvait le voir que vaguement à travers les cloisons bleues:
«Il n’est que cinq heures, dit Sylvius, que prenez-vous? une absinthe?
un cocktail?
--Un cocktail, soit! au whisky, si vous le voulez bien. Il y a ici un
barman fort expert.»
Sylvius qui, depuis un mois, avait un peu abusé des alcools, se commanda
une boisson plus tempérée. Puis, se tournant vers Lautonne.
«Quel est donc l’ouvrage que vous préparez?
--Oh! je commence à peine... soixante ballades... titre: _La Pervenche
aux lèvres_... délicat, n’est-ce pas?... soixante ballades, eh! oui! j’y
décrirai soixante amoureuses... vous verrez! J’en eus la première idée
il y a longtemps, mais, un soir, elle s’imposa à moi si fortement que je
résolus de la mettre en œuvre. Au sortir d’une réunion d’amis je fis un
tour au Panthéon. Etait-ce la gloire des morts, ou si la fraîcheur de ce
lieu m’inspira, toujours est il que je vis se déployer comme des
oriflammes rouges, mes quarante ballades... Un autre cocktail, je vous
prie... vous voulez bien? John! _give me a manhattan cocktail!_
--Ne laisse pas traîner tes manuscrits! pensait Sylvius. S’il m’en tombe
un sous la main...
--... Mes quarante ballades! mes quarante ballades!... Attendez! je
crois en avoir une sur moi.»
Il se fouillait à la hâte avec des gestes désordonnés, et, soit par
inadvertance, soit qu’il fût un peu gris, bourrait Amadis de coups de
pied sous la banquette.
«Est-il assez repoussant!... Et c’est lui que... Oh!»
Lautonne vida ses poches, et, comme pour un inventaire, nommait à mesure
les objets qu’il retirait:
Il y eut d’abord des lettres:
«Lettres de femmes. Ah! les chères enfants, comme elles m’aiment!»
Une mèche de cheveux dans l’entaille d’un bouchon:
«Celle-là, (dix-sept ans), mourut d’amour, parce qu’il me plut de la
dédaigner.»
Un jeu de cartes:
«Pour faire des réussites aux heures où tarde l’inspiration...»
Une loque sale:
«Fille blonde! ce morceau fut déchiré dans une chemise qui ne te cachait
guère!...»
Quelques papiers:
«Des reconnaissances du Mont-de-Piété. Précieuses feuilles! elles
remplacent fort bien les objets qu’elles représentent, et m’en donnent
même la jouissance par un plaisir moindre, mais analogue.»
Un pantin:
«Il me servait à consoler le fils de ma concierge, quand sa mère le
battait. Je racontais à cet enfant des histoires magiques. Il est mort
avant-hier. Son jouet est enveloppé dans un article de journal que
j’écrivis le mois dernier...»
Il ne chercha plus le poème. Il parla. Il dit sa vie littéraire,
l’univers où l’on écrit, avec son océan d’encre et son ciel obscurci de
ratures, et la horde barbare des fautes d’impression, et l’épreuve
humide, plus douce qu’un sein de femme...
«Toi! mon bonhomme! je te le ferai payer cher d’avoir pris ma place,
pensait Sylvius, et si tu es marié!...»
Lautonne parlait toujours. Ses grands bras s’agitaient, ses cheveux
étaient le semblant d’un soleil au déclin, et sa bouche absorbait un
ruisseau d’alcool. Battu par les talons de son maître, Amadis gémissait
sous la banquette.
Soudain, une jeune femme délicieusement brune accourut dans ce coin de
la salle où Lautonne s’agitait. Elle lui mit les deux bras autour du cou
et le baisa aux lèvres.
«Vincent! dit-elle, tu t’excites! Tu vas être malade! pardonne-moi! je
renverrai mon amant! rentre coucher avec moi. Je t’aime!»
Elle lui prit encore le visage et le regarda longuement dans les yeux.
«Je t’aime!» murmura-t-elle encore.
Et elle donna au poète tout son regard.
«Non! je ne veux pas!»
Lautonne eut un grand geste tragique.
«Va-t’en! Clorinde! va-t’en! que je ne te revoie plus! Tu as ri en me
regardant!»
Elle partit, désolée, à petits pas, et se retournait parfois pour quêter
un pardon... Lautonne ne daigna point la retenir, mais Sylvius, soulevé
d’avoir vu une si jolie fille embrasser ce Quasimodo, s’écria d’un ton
railleur:
«Ah! plaignez-vous! quoi! vous vivez de parfums, vous faites de beaux
vers et la plus aimable des femmes vous prend pour amant! Quel privilège
demandez-vous encore?»
L’expression de Lautonne changea brusquement. Sur cette figure mobile
une profonde douleur plissait des rides. Et quels accents! quel ton de
détresse quand il gémit:
«Comment pouvez-vous me parler ainsi? Vraiment vous manquez d’à propos!
Oui, je les ai eues, ces drôlesses! Je me suis chauffé à leurs petits
corps perfides, oui, j’ai serré leurs poignets entre mes doigts et elles
ont crié de douleur! Oui, elles m’ont dit qu’elles m’aimaient et m’ont
donné d’interminables baisers qui vivaient sur ma bouche comme des
bêtes... Et j’ai fait tout pour elles! J’ai prié un ami, beau garçon et
hâbleur, de nous accompagner quand nous sortions, afin que les passants
pussent croire que c’était lui, l’amant. Pour elles, je vivais le cœur
percé de trois glaives: un de désir, un de jalousie, un de colère... et
personne n’en a jamais rien su... mais regardez-moi donc! j’ai des
jambes en arceaux! des pieds difformes! des bras longs comme des
branches! Je suis un arlequin de laideurs diverses, un polichinelle dont
on s’amuse, que l’on découd un peu pour voir le sang et la chair du
dedans, que l’on soigne et que l’on jette enfin, quand il a cessé de
plaire.--Les femmes... ah! bergères! vous m’assuriez d’un grand
amour!... pas une de vous qui ait pu seulement me regarder sans
rire!--Et toi, Clorinde! tu ne vaux pas... oh! oh! comme je t’aime!
comme je t’aime!»
Lautonne se mit à sangloter, et Sylvius, malgré qu’il en eût, tâcha
d’être aimable et de se donner une contenance:
«Si nous mangions quelque chose?»
Il regarda la carte d’un air préoccupé.
«Quelques gâteaux, voulez-vous?»
Lautonne leva son visage hargneux, baigné de pleurs:
«Si nous mangions plutôt du pain? Depuis hier, je n’ai eu à me mettre
sous la dent que deux bouchées à la reine mal cuites! Le marmiton montre
moins de goût pour mes poèmes. Il veut des romances dédiées à sa
promise. Que faire? Tricoter des romances et les échanger contre des
victuailles, ou bien crever?
Et il se reprit à pleurer comme un enfant.
Déjà Sylvius avait commandé un bon repas.
«Eh! non! s’écriait Lautonne, dans un éclat de rire. Je ne suis pas
encore foutu! Avec le louis que vous m’avez donné je vais transformer ma
vie! Cette pièce d’or jette sur mon avenir les rayons d’un nouveau
soleil! Et que de choses je mangerai pour vingt francs!... Je
mangerai...
«La basse-cour du Grand-Mogol,
«Un derrière de truite mauve,
«Des tétines de rossignol
«Et des cobras à la guimauve!
«Pour vingt francs que n’aurai-je pas!
«Je mangerai treize sarigues
«Pour vingt francs! et des catalpas
«Accommodés au jus de figues!
«Des fleurs en cocotte, un genou
«D’hippopotame à la poulette,
«Les deux cuisses d’un sapajou
«Et, pour finir, une alouette!
«De plus, ne vous disais-je pas que j’avais du génie?... Laissez-moi
vous payer à boire!»
Il ne se tut que pour manger, ce qu’il fit avec voracité et longuement.
Quand il eut fini, Sylvius régla l’addition.
«Le barman me dit que M. Lautonne doit aussi trois cocktails depuis
quinze jours. Faut-il les prendre sur la pièce?» demanda le garçon.
Lautonne eut de la gaîté au visage et sa paupière gauche frissonna.
«Adolphe! ce que vous faites là est incongru! Enfin! Soit! Monsieur
prendra à sa charge mes ivresses passées!»
Au barman qui traversait la salle il cria d’une voix de guignol:
«_John! you bloody beast! how dare you!_»
Et pour Sylvius il ajouta:
«Moi, je suis un homme dans le genre de Baudelaire:
«Mon gosier de métal parle toutes les langues!»
--Partons!» fit Sylvius impatienté.
Ils se levèrent et gagnèrent la sortie.
«Amadis!»
Lautonne siffla, ne voyant pas son chien qui rongeait le pied de la
banquette sous laquelle il s’était tapi.
«Allons! viens!»
Mais Amadis ne pouvait faire un pas; il ne lui restait plus que le
souffle; il se traînait à peine, laissant couler de sa gueule un double
fil de bave, et le panache de sa queue pendait sinistrement.
Lautonne prit sur la table un petit pain et le jeta vers Amadis.
Aussitôt le chien se précipita, l’engouffra à moitié, le secoua, le
rejeta, le reprit, mit ses pattes dessus, courut un peu tout autour, y
revint, l’engouffra encore, et, ne pouvant dès lors ni s’en défaire, ni
l’avaler, resta immobile et tout tremblant au milieu de la salle.--Des
femmes, à ce spectacle, montrèrent de la joie.--La bête, toute secouée
de frissons et les yeux suppliants, geignait, et, douleur éloquente,
semblait déplorer son destin. Elle était si pitoyable que les rires
furent plus vifs.
Lautonne, la canine découverte, la lèvre ridée, regarda toute la salle.
«Cochons!» murmura-t-il.
Et, par le pain auquel Amadis avait fixé les dents, il le tira jusqu’à
la porte. Mais, au seuil, la misérable bête qui se retenait et glissait
des quatre pattes arc-boutées, cessa sa résistance. Son corps mollit et
s’affaissa. Elle tomba sur le flanc, jappa une plainte discrète, tourna
sa belle tête fine pour contempler son maître et, vaincue par le sort,
laissa, dans ce dernier regard, sa petite âme s’envoler.
Un garçon accourut.
«En voilà des manières! Allons! décampez avec votre charogne! Fous le
camp, cabot refroidi!»
Et, d’un coup de pied, il lança le chien mort dans la rue.