Cette dernière émotion fut trop forte pour Sylvius. De huit jours il
n’osa sortir. Toutefois, ne nous abusons pas jusqu’à croire qu’il sût
tirer profit de ses aventures. Il n’en retenait que les détails et, peu
à peu, la nef de Notre-Dame, trop vaste à cause de Celui qui la hantait,
s’oblitéra dans sa mémoire, au lieu que le visage de la Sibylle y
restait encore vivant.
Enfin, il se décida, un soir, à prendre l’air. Les rues étaient
sensuelles et colorées. Sylvius songeait au petit ventre brun de madame
d’Ancyre. Des femmes passaient dont la démarche lui plut.--En l’une
d’elles il voulut reconnaître quelque mince divinité.
Elle avait des gros traits et du fard... Mais toutes les autres!...
Sous chaque voilette il devinait des lèvres tendues... tendues vers lui.
Il fit un grand projet:
«Je serai grand par l’amour!»
Don Juan dessinait-il ainsi, avant d’avoir aimé, le plan de son
existence? N’importe!--Ce soir-là, Sylvius reconduisit chez elle une
danseuse de café-concert.--Le lendemain il confia son corps à une
acrobate.--Le surlendemain il demanda de la fièvre à deux prostituées du
commun.--Le jour suivant il coucha près d’une belle créole.--Peines
perdues! et février étendait toujours sur Paris un froid royaume de
branches nues.
Un mois durant, Sylvius, ne s’étant livré qu’au jeu d’amour, était
parvenu à ne plus penser du tout. Il prit grand plaisir à ces
agitations, mais ne sentait en lui aucun effet extraordinaire, sinon de
la faiblesse.
Certain soir qu’il s’enivrait dans une taverne de nuit, il put à peine
lever son verre. Il pleura de rage. Les soupeurs le regardaient en
riant. Alors, colérique, rouge, indigné, Sylvius rassembla ce qui lui
restait de force, bondit sur la table et interpella les rieurs. Il leur
dit en abondantes paroles qu’il serait un héros, que, l’amour et le vin
aidant, il dépasserait les mufles de la foule... Il parlait toujours et
avec assez d’éloquence, de bonnes humanités lui ayant donné quelque
habileté oratoire. Le gérant de la taverne finit par le prier de se
rasseoir et de modifier sa tenue.--Il allait partir, un peu fier de son
incartade et d’un si beau discours, quand la porte de la salle tourna,
livrant passage à un être tout à fait inattendu.
C’était un petit vieillard, haut comme une chaise et dont la barbe était
plus longue qu’un long conte de fée. Il portait sur le dos une hotte et,
dans la main, un crochet de fer. Il s’avança au milieu des soupeurs qui
ne suspendirent ni leurs mots, ni leurs gestes, ne semblant point voir
le petit chiffonnier.
Sylvius écarquillait ses yeux lourds. Il vit le vieillard piquer quelque
chose à terre sous le nez même de son voisin, jeter la chose dans sa
hotte, sauter sur une table avec un bond de balle, et regarder autour de
lui. Bientôt il courut de nouveau vers un des soupeurs et, se
retournant, parut lui mettre sa hotte sous le menton. De temps en temps
il gambadait, ici, là, à droite, à gauche, actif et silencieux, à brèves
enjambées, et prenait, avec son crochet, des choses obscures, sur les
genoux mêmes des assistants. Puis il se moucha sans bruit dans un grand
mouchoir à carreaux et inspecta, encore une fois, tous les coins de la
salle...
Tout le monde causait. Deux femmes chantèrent. Un vieillard ivre, sa
cigarette au coin de la bouche faisait à des amis une interminable
démonstration.
Le chiffonnier, haut comme une chaise, tâchait d’examiner les coussins
d’une banquette. Il était huché sur ses pointes. Persane s’aperçut qu’il
portait des souliers à longue poulaine, terminés en cloche par une fleur
de muguet. Soudain, le pied lui manqua et il fit une culbute, culbute
rapide, allègre et joviale, mais qui ne l’étendit pas moins à terre. La
hotte se vida et Sylvius vit se répandre dans toute la chambre une
multitude de petites bulles rondes, roses, grises, bleues, couleur de
perle, couleur de nuage, couleur d’eau morte, et ces bulles... ces
bulles étaient des paroles! mieux! de petites âmes de paroles, dévêtues
de leur son.
Elles se poursuivaient l’une l’autre, tortueusement, suivant la courbe
de leurs anciennes phrases, et leurs nuances étaient tendres ou vives
selon le timbre que, prononcées, elles avaient eu. Elles se
poursuivaient comme l’on bavarde.
Cela procurait à Sylvius un vrai ravissement, mais son plaisir fut
soudain gâté, quand il vit que toutes ces phrases colorées et jolies
étaient vides de sens,--vides, absolument, et que, dans un coin de la
salle qu’il tachait de petites irisations, tout son discours était réuni
et rebondissait avec une légèreté creuse.
Le vieillard maugréait, repiquait en hâte les paroles répandues et les
mettait dans sa hotte. Quand il y jetait le premier mot d’une période,
la période entière suivait, comme un chapelet. Sylvius revit tout son
discours. Il n’y manquait rien.
Son travail fait, sa hotte pleine, le petit chiffonnier à la barbe
longue épousseta les muguets de ses chaussures et s’en alla, vif,
ambigu, alerte et singulier.
Le cœur de Sylvius tremblait comme une colombe! La marchande d’amours
avait donc des frères? Il existait, sans compter les dieux des légendes,
certains êtres surhumains qui recueillaient les paroles inutiles,
jaillies des lèvres de chaque mortel? Sylvius pensa qu’il n’oserait plus
parler, ni agir, ni même rêver car il se pouvait qu’il y eût un
diablotin ou une déesse vouée à la récolte des songeries superflues!
Sa stupeur fut si grande qu’elle le dégrisa du peu d’ivresse qu’il
avait. Il regarda sa montre et compta les battements de son pouls.
Une heure plus tard il était au lit, plus triste que jamais.
«Comment me créer un rêve lourd? une passion forte? une sensation
fertile?»
La migraine martelait ses tempes. Son âme trébuchait. Il ne s’endormait
pas, déshabitué de son lit. D’ailleurs ce lit lui parut dur. Le bois
craquait.
«Un lit en bois est malsain, songea Sylvius. Mon matelas est mal cardé.
Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que je n’aie pas de beaux rêves, si mon lit
n’est point moelleux. Il faudra que je change ce lit!»
Et peu à peu, durant que le sommeil le prenait, il en vint à se
persuader que son impuissance à être célèbre, tout de suite, venait de
ce matelas bosselé.
Il y pensa tellement avant de s’endormir qu’il y pensait encore le
lendemain.