IV

Il court! il court! il court!... si vite que le rouge lui monte aux

joues et que ses yeux le brûlent. Son cœur tremble comme un oiseau que

des mains captivent. La Mort le chasse donc, qu’il doive courir d’une

telle allure? ou si c’est la Fortune qu’il poursuit?

Il court, et les passants s’arrêtent pour le regarder courir, ainsi que

le font les bonnes vaches au passage d’une voiture automobile.

Il s’arrête enfin, tout ébranlé;--il lui semble que ses jointures

cèdent, que ses membres se disperseront avant peu.

Il se laisse tomber sur un banc... Devant lui, un chien, perché sur

trois pattes, compisse un platane, puis il part... _sans rien dire_!

Sylvius voudrait l’étreindre à cause de ce mutisme...

«Et que m’ont-ils raconté, en somme? Que m’ont-ils conseillé? Girafe,

hippopotame, sarigue, tous, tant que vous êtes! grognant, mugissant,

hurlant, jappant, gloussant, barissant... et me parlant, hélas! que

m’avez-vous appris? Quand je demandais le bout de ce fin fil d’or qui

mène à la gloire, que m’avez-vous proposé? A quoi bon voir mieux qu’un

autre, si c’est pour ne rien tirer de cette vertu? J’interroge le rêve

et l’entretiens de moi... il me parle de lui! Bêtes, vous me vantiez les

seuls biens qui vous manquaient. De ceux-là, je n’ai que faire. C’est

offrir une rose à la lune!--Aujourd’hui, si je parlais de mes bras à un

cul-de-jatte, il entreprendrait un sujet de jambes... ou bien un récit

de balivernes, comme le fit ma docte fée d’hier soir dont le discours

fut d’une ambiguïté superflue.»

Au vrai, il semblait à Sylvius que la marchande d’amours avait dessillé

ses yeux pour lui apprendre que des peintres composaient de magiques

peintures, et les lui avait fermés aussitôt, afin qu’il ne pût

s’inspirer de cette vision.

«A quoi sert de comprendre? et Dieu dans son ciel, n’éprouve-t-il pas un

plaisir moindre à estimer le ton d’une plainte humaine qu’à façonner de

ses doigts une nouvelle cigale? C’est à lui ou à moi-même qu’il me faut

demander un conseil... Mais où me trouver moi-même, et où découvrir

Dieu?»

Il se souvint qu’étant enfant il l’avait vu, parfois, dans la fumée des

encensoirs.

«Le reverrai-je?» se disait-il en reprenant sa promenade.

Il marchait, recrutant de vieilles émotions, songeant aux angelots qui

volent d’un air extasié. Il portait alors des culottes courtes et, quand

il allait à la messe, les saints le regardaient avec leurs grands yeux

de pierre. Gentiment, il secouait sa tête bouclée, et les saints aux

yeux de pierre semblaient sourire.

«Mais, où suis-je donc!»

Il avait atteint sans le savoir les jardins du Luxembourg. Là, tout

près, se dressait le Panthéon. Sylvius eut un sourire amer.

«_Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante..._ Ah! que je

voudrais...»

Il n’osait achever.--Il brava sa pensée:

«Ah! que je voudrais dormir mon dernier sommeil en ce lieu!»

Sylvius résolut de s’y rendre.

Le Panthéon était vide, ou quasi... Trois visiteurs considéraient

vaguement les peintures, une jeune femme murmurait à un jeune homme des

paroles subites, un vieillard semblait attendre quelque chose... c’était

tout. Et Sylvius marchait de long en large, assailli par des espérances

de gloire et des souvenirs de religion.--Soudain, il se retourna, touché

à l’épaule...

Il ne fut pas étonné. C’était tout naturel... Il y avait derrière lui,

une petite femme, mince comme un fuseau, dont les cheveux jaunes, nattés

et pressés contre la tête, semblaient la coiffer d’une corbeille

précise. Sauf cette vannerie elle était toute nue, et sa chair mate

semblait la chair d’un fruit. A ses côtés, un lièvre se blottissait qui

portait entre les dents un long brin d’avoine.

* * * * *

Que l’on puisse croiser dans le Panthéon l’ombre errante d’un homme

illustre, je l’accorde sans peine, mais il est, avouez-le, tout à fait

surprenant d’y faire la rencontre d’une adolescente nue.

Au printemps, et sous un abricotier, Sylvius se fût tout aussitôt livré

sur elle à des tentatives déshonnêtes, mais, entre deux colonnes de

monument public et avec le sourire naïf qu’elle portait aux lèvres, il

n’y pouvait songer.

«Pardon! dit-elle avec un léger accent oriental, suis-je la première?»

Sylvius esquissa un salut:

«Qui attendez-vous donc, mademoiselle?

--Quoi? vous n’êtes point des nôtres! Excusez-moi. Sachez au moins que

je suis: Madame... oh! depuis si longtemps! Et qui êtes-vous, monsieur,

vous qui parlez à la Sibylle d’Ancyre?

--Je suis simplement Sylvius Persane.»

Elle rougit, non des joues mais des hanches, et, toute confuse:

«Pardonnez à mon ignorance, je ne vous connaissais pas. Il y a vraiment

trop de gens sur terre. Podas Okus et moi, (Podas Okus est mon lièvre),

nous sortons peu.»

Elle s’assit sur une chaise, et, tournant vers Sylvius sa bouche et son

sourire:

«Puis-je attendre ici? L’air de la rue est froid.»

Le lièvre s’en fut gambader, et la tige d’avoine verte et fine qu’il

portait aux dents se pliait contre l’air. Sylvius s’assit tout près de

la Sibylle, et, lui posant la main sur le genou, dit d’une voix

gourmande et qui tremblait un peu:

«Vous êtes donc la Sibylle d’Ancyre!... Oh! que je vous aime mieux ainsi

que telle que j’imaginais votre sœur de Cumes, à travers les traductions

juxtalinéaires, vieille, hargneuse, toujours à prophétiser derrière un

trépied.

--Mais je suis très vieille!» dit-elle en laissant se gonfler la bulle

de son rire.

Elle se leva, pirouetta sur une pointe; le lièvre accouru suivit la

pirouette... puis elle tendit en l’air une jambe... une jambe

inoubliable!... quelle jambe!

«... Et j’ai tant vu de choses!...»

Elle suça son doigt, et, soudain, devenue grave, dit lentement:

«Il me semble que j’ai chaud...»

Puis, très vite:

«Oh! oui! oui! oui! oui! oui! j’ai chaud! très chaud!

--C’est que vous vous tenez sur la bouche du calorifère... dit Sylvius

poliment.

--Tiens! c’est vrai! oh! j’ai chaud comme sous un olivier d’Ancyre!...

Et point de puits où boire, et point de pluie, et point de prés

humides... Ah! que je suis mal partagée... Rien! rien! J’ai si chaud!»

Elle réfléchit:

«Ah! je sais!»

Elle fit un petit geste biscornu et, au même instant, un bourgeon vert

parut entre deux de ses orteils. Il grandit; il s’éleva; une tige, des

feuilles poussèrent; un bouton s’ouvrit... et ce fut un grand arum

lumineux plein de rosée.--Elle cueillit la fleur, en versa l’eau pure

sur son épaule, laissa couler le long de sa chair les petites gouttes en

riant sous leur caresse, et, comme les petites gouttes roulaient sur les

dalles poussiéreuses, elle se jeta à leur poursuite avec des bonds de

chatte et des cris de souris.

Le lièvre bondissait après elle, tenant toujours son brin d’avoine.

L’épi, plus lourd, penchait à gauche.

La Sibylle, les mains et les genoux salis, secouait le fuseau de son

corps.

«J’ai moins chaud, dit-elle. C’est drôle, l’eau qui court!»

Elle mit le pied sur une chaise, examina l’ongle de son orteil qu’elle

croyait froissé et vint s’asseoir, presque majestueuse en ses

mouvements, sur les genoux de Sylvius.

«Je suis folâtre! oh! oui! mais ne vous en offensez pas! Quand on a vu

tant de choses, on s’en moque!»

Prenant le menton de Sylvius, d’un doigt elle montra les traits.

«Joli front! jolis yeux! belle bouche... Embrasse-moi!... Non! non!

voilà Merlin...»

Dans la nef s’avançait un vieillard inattendu, léger et dansant. Sur sa

figure rose, beaucoup d’années avaient inscrit des rides. Une admirable

chevelure blanche tombait en boucles sur ses épaules et il était coiffé

d’un bonnet pointu, cornet d’azur où brillaient des étoiles. Sa robe

était ample, à manches larges et toute composée d’églantines fraîches

que des liserons reliaient. Chacun de ses pas faisait un son grêle de

fêlure, car il était chaussé d’escarpins de cristal blanc. Il tenait à

la main une branche de pommier fleuri, marchait obliquement et

fredonnait:

«La rose vient d’éclore!

«La fauvette a chanté,

«Tout chante avec l’aurore,

«En attendant l’été,

«La brise est sur la branche,

«Le muguet s’est ouvert

«Et la chemise blanche

«Sèche dans le pré vert.»

Puis il lança en l’air un de ses escarpins qui rebondit comme une

sauterelle.

«Bonjour, jeune homme, dit-il en serrant la main de Sylvius... Monsieur

Sylvius Persane, je crois? oui, la marchande d’amours m’a parlé de

vous.»

Il caressa la Sibylle.

«Bonsoir, petite! Tiens! voici nos amis!»

Ils se retournèrent. Deux personnes venaient d’entrer. L’une d’elles

était une jeune femme vêtue d’une robe en soie verte au tissu de

laquelle douze cigognes blanches étaient comprises. Des yeux bridés et

petits, une peau de citron clair dénonçaient sa race. Japonaise, cette

femme l’était jusqu’en son moindre geste, jusqu’en sa coiffure faite à

l’image d’un labyrinthe. Elle portait sur l’épaule un parasol en papier,

où un artiste savant, sincère et biscornu avait peint de vives

gymnastiques d’amour.

L’homme blond et pâle qui donnait le bras à cette mousmé était en plus

simple appareil. Seul un duvet bleu l’habillait et l’on eût dit qu’on

l’avait vêtu de plein ciel, qu’il s’était roulé sur des flots

méditerranéens, que toutes les choses bleues qui passent dans l’esprit

des jeunes filles s’étaient posées contre sa chair. Je ne le décrirai

pas davantage. Imaginez-le seulement de teint livide, couvert d’une

neige azurée, et de figure fort indécente.

«Déesse de la Longévité, dit Merlin à la japonaise, je crois que le

moment est venu.»

Tous quatre marchèrent vers le fond en causant et sans plus prêter

d’attention à Sylvius. Merlin agitait sa robe d’églantines et claquait à

chaque pas une note avec ses escarpins. La Sibylle était suivie de son

lièvre, l’homme bleu que l’on appelait le dieu du Vent glissait comme

une brise, et la petite japonaise tournait le manche de son parasol.

Elle s’arrêta un instant devant un pilier, sortit un crayon de sa poche,

et, vite, dessina sur la pierre un petit étang rond, un volcan, un brin

de bambou, un nuage en spirale, puis elle reprit sa place auprès des

autres.

Sylvius les suivait, quelque peu surpris, mais point épouvanté. Le

commerce des dieux, tel qu’un vin fort, lui faisait une âme légère et

cordiale.

L’homme bleu alla chercher des sièges et, aussitôt, sans préambule,

Merlin l’Enchanteur parla:

«De divers côtés on se plaint d’une grande misère poétique. On ne chante

plus, paraît-il. Paris est affamé de rhythmes...»

Sa voix fine semblait être une voix de cascade.

«... Il nous faut donc créer un poète. Je vous ai réunis pour le doter

de vertus...»

Les trois dieux exprimèrent leur mécontentement par des grimaces et des

moues.

Merlin poursuivit son discours:

«... Ne prenons pas, si vous m’en croyez, un nouveau né, mais quelque

rimeur déjà connu. Il suffira de lui donner un peu de génie. Nous

évitons ainsi les dangers de l’enfance: maladies, parents inhumains,

accidents divers. J’ai réuni, sous un prétexte de cénacle, tous les

poètes qui ont publié un livre, cette année. Si l’un de vous veut se

charger de le choisir?... L’assemblée a lieu dans la Taverne, tout à

côté. Allez-y, dieu du Vent, je vous sais rapide et perspicace. Vous

aurez bientôt fini, n’est-ce pas!»

Le dieu du Vent pinça les lèvres, salua et sortit.

Un poète allait donc paraître! Un poète sur le front duquel le laurier

double serait posé!

Sylvius gémit en songeant à cela. Il devait donc assister au

couronnement d’un inconnu le jour même où lui, Sylvius, briguait la

couronne!

«Oh! ne te lamente pas!»

Une flûte amoureuse avait passé dans l’air.

«Ne te lamente pas! Ecoute!»

C’était la Sibylle d’Ancyre qui se dressait sur la pointe de ses pieds

et penchait son buste vers Sylvius.

Elle s’assit à califourchon sur une chaise...

«Voyez vous, madame d’Ancyre, murmura le jeune homme sans se douter du

ridicule de ce début, je suis bien malheureux de n’avoir pas été choisi.

J’aimerais tant être un grand homme! Qui choisira-t-on? Je le déteste

déjà!

--Je ne sais trop, dit-elle, en arrangeant le lacis blond de sa

chevelure, mais tu peux faire de grandes choses par toi même... Prends

mon exemple. Je ne suis qu’une petite Sibylle et n’ai d’autre vertu que

d’aimer les jolis hommes... pourtant, je suis célèbre, oh! tout à

fait!... Tu veux mon secret? Donne-moi ta bouche!»

Sylvius joignit ses lèvres aux lèvres fines.

«Tu embrasses bien!» dit la Sibylle d’un air entendu.

Elle remua un peu ses hanches pour s’asseoir plus commodément, gratta

son petit ventre brun, cueillit avec deux doigts de pied une corolle

naïve dans un des tableaux de Puvis de Chavannes, et murmura:

«Voici: il faut savoir observer... Au seuil de mon jardin magique, je

vois, tout le long du jour, et jusque très avant dans la nuit, venir à

moi des suppliants. Il y a des marchands, appuyés sur leurs hautes

cannes et suivis d’esclaves qui posent à mes pieds de belles étoffes où

mille tisserands usèrent leur regard.--Je les observe, comprends-tu?...

«Gagnerai-je encore beaucoup d’argent?» demandent-ils:

«Et, pour leur agréer, je regarde les feux dansants qui tourbillonnent

dès le crépuscule autour de certain buisson d’épines que je plantai au

temps de Salomon. Je compose mon oracle d’après leur agitation... et les

marchands partent, joyeux ou tristes, et je les vois décroître et

disparaître sur la route.

«A mon seuil je trouve aussi des petites filles qui pleurent et qui

portent à leurs cuisses les traces sanglantes d’un premier amour. Elles

se tiennent devant moi et tremblent, craignant de se voir dédaignées,

car elles ne m’apportent guère que des fleurs ou des colombes...

«Garderai-je mon amant?»

«Alors je considère la révolution des âges dans un bassin dont j’ai

rendu l’eau prophétique, et j’y vois leurs larmes... Mais, avant de les

renvoyer, je joue avec elles, dans ma prairie, à des jeux enfantins qui

les consolent mieux que des paroles de magie.

«Je vois aussi des faunes qui craignent de perdre leur divinité, des

vieillards qui me consultent pour l’incubation d’un songe heureux, des

enfants blonds qui me demandent une étoile, et j’entends venir du fond

des campagnes la plainte enthousiaste des Hermès triviaux qui se lassent

d’être immobiles dans leurs gaines.--Pour eux, je regarde les points de

feu qui tombent du ciel, j’étudie le vol des alouettes, j’écoute la

résonnance de l’écho, et, couchée dans l’herbe, le bourdonnement des

eaux souterraines.

«Enfin, parfois, quand la foule vient assiéger ma demeure, se plaignant

du vent ou de l’ardeur apollinienne, je choisis un bûcheron, le plus

robuste de la troupe, et, lui mettant aux mains une hache divinatoire,

je l’enjoins de la lancer contre le chêne qui couvre ma maison...

L’homme est là, suant au grand soleil, le torse nu, il lève la hache et

la jette. Elle s’enfonce jusqu’au cœur... Son bois vibre... Ah! qu’il

est doux de guetter l’avenir dans ces vibrations... La foule s’en va,

lentement, mais je garde le bûcheron, et, jusqu’au matin, je ris près de

ses lèvres.

«Vois-tu, Sylvius, j’ai tant regardé les hommes naître, aimer et mourir

que je comprends sans peine les songes des divinités.»

Sylvius écoutait, la tête basse. Quand la Sibylle eut achevé, il leva

son regard.

Merlin l’Enchanteur était tout près de lui donnant la main à la petite

japonaise qui faisait toujours virer son parasol.

Au moment où elle allait parler, Merlin dit:

«Non! laissez-moi le consoler d’abord! Je comprends votre chagrin!

écoutez-moi, Sylvius, je suis très vieux, je connais la vie. Vous voulez

arriver à de hautes destinées? Ayez le sens du mystère!

--Il se trompe, interrompit la petite japonaise! C’est de patience que

vous avez besoin!»

Et, ce disant, elle secoua l’édifice de sa chevelure d’où s’échappa un

papillon.

«Quand le monde eut cessé de flotter dans l’éther comme une tache

d’huile, je me suis assise au fond d’un temple en porcelaine...

--... Tout cela c’est de la cosmogonie, dit Merlin brusquement.

Appréciez bien le mystère qu’éveille l’image d’une colombe perdue,

battant des ailes dans une forêt, au crépuscule...»

Sans se troubler la petite japonaise reprit:

«... Je me suis assise dans un temple orné de losanges en papier vert,

et, depuis lors, j’attends, immobile...

--Regarde, s’écria Merlin, au fond des puits, tu y verras l’anneau de

tes fiançailles, mais prends soin de...

--Et depuis lors, j’attends, immobile, que jaillisse hors des eaux le

beau dragon Izanakami qui doit me féconder du dernier Dieu...

--Regarde les étoiles! disait Merlin, apprécie leur scintillement!

--Sois patient! dit la déesse. Je fus si patiente que je fascinai, pour

le donner à la Sibylle d’Ancyre, ce lièvre qui poursuivait sans trêve,

une avoine aux dents, le petit démon de la fantaisie, nain rapide, dont

la chair est d’or. La patience...

--Le mystère seul...

--Voilà qui est fort bien, dit Sylvius en les interrompant, mais, quand

bien même je serais observateur, patient et saurais apprécier le

mystère, cela me rendra-t-il poète, héros, génie?»

Il interrogea du regard les deux déesses et Merlin qui ne répondirent

pas à cette question. Disons plus, ils eurent l’air gêné et se

retournèrent hâtivement quand le dieu du Vent rentra.

Il paraissait de très méchante humeur. Son duvet bleu était taché de

poussière, et, par endroits, de boue. Il portait dans ses bras un corps

que Sylvius vit mal, ou plutôt dont il ne vit que la chevelure, rousse

et mêlée.

Le dieu du Vent s’approcha.

Sylvius prévoyait qu’il allait se passer quelque chose, et pourtant il

était distrait, intéressé surtout par un chien galeux et maigre qui

venait d’entrer dans le Panthéon à la suite du dieu et semblait vouloir

chercher noise au lièvre de la Sibylle.

Les quatre dieux s’étaient assis. L’homme bleu avait déposé son fardeau.

La lumière avait diminué comme par enchantement. On ne voyait plus que

la tête rousse prosternée devant Merlin et les visages des divinités qui

brillaient par eux-mêmes.

Puis on entendit la voix de Merlin:

«Couronnons ce poète! que les balbutiements d’Orphée trouvent sur sa

bouche un léger écho! Déesses et dieux, faites-lui vos présents, et toi,

dieu du Vent, inspire-le d’un souffle poétique, modéré mais sensible!»

Il ajouta sur un ton bourru:

«Poète! sois touché par le mystère!

--Sois patient!» dit la japonaise avec une grimace de dépit.

Et la voix de la Sibylle s’éleva comme le chant d’une flûte alexandrine:

«Observe bien!»

Elle accompagna ces deux paroles d’un geste de mauvaise humeur.

Le dieu du Vent se pencha, souffla vaguement sur les cheveux roux et

tourna le dos.

Ce fut tout.

Sylvius écoutait à peine, cela le laissait indifférent... Le chien

galeux poursuivait toujours le lièvre. Merlin l’Enchanteur vérifiait le

timbre de ses escarpins en les choquant l’un contre l’autre. La déesse

de la Longévité s’amusait à s’asseoir dans sa jupe et la Sibylle courut

sauver du trépas Podas Okus poursuivi.

Puis, ils s’apprêtèrent à partir. Chacun d’eux saluait Sylvius, en

passant, d’un petit geste amical.

«Comme vous êtes gentils!» murmura le jeune homme humblement...

Il arrêta le dieu du Vent:

«Soufflez un peu sur moi s’il vous plaît! J’ai si envie d’être...

--D’être poète! pensez-vous! dit le dieu, narquois. Il y en a bien assez

d’un pour aujourd’hui! J’espère qu’on ne nous dérangera plus! Le monde

ne saurait marcher sans les poètes, paraît-il! Ah! misère! Regardez-le

sortir, «le nouvel Orphée» avec son chien galeux! Quelle tournure!»

Sylvius regarda vers la porte, mais il ne vit que la queue du chien.

«Non! voyez-vous, reprit le dieu du Vent en lissant son duvet, cela me

dégoûte d’être dérangé avec Merlin et ces dames pour fortifier un

ennemi! C’est nous qui dotons l’homme de génie, il s’en sert pour

démolir nos temples! Vous verrez! nous finirons par coucher sous les

ponts! Ah! bonsoir!»

Le dieu du Vent partit. Un peu de poussière tourbillonna dans son

sillage.

«Il dit vrai! murmura la Sibylle. Nous vous aimons bien, vous qui ne

pensez pas à créer! Vous ne nous faites point de mal, au lieu que les

grands hommes! Vous... Toi... tu as les yeux clairs, l’oreille fine, le

nez délicat, tu entends, tu goûtes, tu vois... Serais-tu capable de

meurtrir une déesse? Non! n’est-ce pas!»

Elle sourit avec des lèvres molles, rêva un peu, puis, prenant Sylvius

par le cou:

«Partirai-je sans emporter rien de toi? Une mèche de cheveux!... pour ma

collection!

--Je ferai mieux, dit Sylvius en tâchant de poser ses lèvres sur la

coiffure en corbeille de la Sibylle. Je te donnerai une jarretière.»

Et il prit à son genou le ruban dont le petit amour s’était fait un

collier.

La Sibylle doubla la jarretière à sa cheville, leva la jambe pour voir

l’effet de la soie saumon contre une chair brune, saisit la main de

Sylvius, la pressa entre ses petits seins et, brusquement, s’enfuit en

criant:

«Adieu! Tu es joli! tu es joli! Je t’aime bien!»

Une jambe... la jarretière... un pied nu... puis plus rien! Sylvius se

trouva seul. L’Enchanteur et la japonaise avaient disparu... Il ne

restait plus personne.

Sylvius s’en alla.

«La gloire! un inconnu s’en est emparé! Ah! pourquoi n’irais-je pas la

demander aux saints figurés en pierre qui me souriaient jadis?... aux

angelots?... à Dieu lui-même!»

Il partit hâtivement, mais, s’étant retourné, il lut encore sur le

Panthéon ces mots:

_Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante._

V

Sylvius se fit conduire à Notre-Dame.

Sitôt qu’il fut dans la Maison des Prières, il se sentit touché par

cette force mystérieuse qui élève l’âme humaine au-dessus de son calice

de chair comme une hostie.

* * * * *

L’homme quitte la rue et pénètre en ce lieu de la même façon furtive

dont il quitterait une prison pour rentrer dans la vie. Il n’est plus

habitué à se mouvoir librement. Il regarde autour de lui. On dirait

qu’il a peur d’être accosté par un compagnon de bagne. Certes, il est

heureux d’avoir laissé la chaîne et les contraintes qui furent

quotidiennes, mais, de ce bonheur, il veut jouir sans être vu. Un geste

le fait pâlir, il s’épouvante d’un mur qui le dévisage,--et il n’est

muraille dont les yeux soient plus ouverts qu’une muraille de

cathédrale.--Craindrait-il, sous cette nef, d’être reconnu par Dieu?

Lentement il traverse la pénombre parfumée.

Y a-t-il vraiment autour de lui une ville vivante pleine de

bourdonnements et de cris? Rien ne la révèle, et si, par aventure,

quelque clameur du dehors, plus puissante que les autres, arrivait

jusqu’à cette demeure, la voix têtue des orgues la noierait.

Il se perd dans le labyrinthe dessiné par les colonnes. Bientôt, il ne

saura plus par où il est entré. Des portes obscures se sont fermées

derrière lui, secrètement. Un murmure d’invocations, l’encens, la

splendeur des lignes, le troublent d’un léger vertige.

Il ne voit plus le jour; on l’a caché, comme si le ciel lui-même était

profane et pouvait distraire un suppliant par des figures de nuages.

L’air est coloré par le cœur des anges qui saigne sur les verrières.

Sylvius sentit toutes ces choses. Ses pas résonnaient contre les dalles.

Il n’osait regarder à terre, ni à droite, ni à gauche, et son âme en

était réduite à s’élever suivant les piliers probes et purs. Sylvius

était investi par un seul désir: Sylvius voulait voir Dieu.

* * * * *

Or, il advint ceci d’étrange qu’il le vit.

* * * * *

Les flammes des cierges montaient comme de petites prières et Sylvius

penchait la tête, comme si quelque main se fût posée sur ses cheveux.

C’est alors que, devant lui, et descendant les marches de l’autel, il

aperçut le Christ.

Son aspect était celui d’un jeune ouvrier, vêtu comme dans les tableaux

italiens. Son torse mince le faisait paraître de haute taille. Il avait

une expression douce et reposée.

Il marchait dans l’église d’un pas égal, les bras croisés sur sa robe,

et chantait à voix très basse. On eût dit d’une barcarolle d’Orient. Et

cette voix disposait aux rêves plus que celle d’un rossignol dans les

ramures mouillées. Il y était question de rouges roses, de palmiers près

d’une source et d’un sommeil orné de songes.

Mais Sylvius écoutait à peine les paroles que prononçait le Christ.

L’intérêt était ailleurs, au fond, dans le tréfonds, dans l’essence même

de sa voix. Il y avait là quelque chose de prodigieux et qui, tant le

prodige était noble, rendait cet homme tranquille et simple aussi divin

qu’au jour où il ouvrait au monde ses bras crucifiés.

... Sylvius avait compris... oui... c’était bien cela... dans un recoin

de cette voix douce, de ce timbre pur... à chaque parole, à chaque

voyelle... une cloche tintait!... une cloche!... entendez-vous!... très

lointaine, et qui sonnait assurément dans le désert... et ce son,

presque insensible mais constamment répété, c’était toute la Galilée,

c’était la Sainte Famille en fuite vers les pharaons, c’étaient les

discussions dans le temple, Lazare ressuscité, la piscine probatique,

tout enfin, jusqu’à la sinistre colline, jusqu’à la croix accostée de

larrons, et le breuvage amer, et le troisième jour resplendissant!

Et la cloche sonnait toujours au fond de cette voix, tantôt comme un

chant de gloire, tantôt comme un pleur d’enfant, et le rire de Marthe

s’y mêlait aux soupirs de Marie... Sylvius devina un instant où il

pourrait cueillir le vert laurier... Très loin... le désert... l’étoile

au ciel... trois rois couverts de pierreries... et la cloche tintait,

aérienne...

Dans l’esprit de Sylvius montait une prière.

Le Christ la devança et, regardant le jeune homme dans les yeux, il dit:

«_L’Esprit souffle où il veut et tu entends bien sa voix, mais tu ne

sais d’où il vient, ni où il va._»

Sylvius eut un cri d’angoisse, il se jeta aux pieds du Christ et,

vraiment, il mit toute sa petite âme dans cette supplication:

«Moi! Oh! prends-moi! Je suis de bonne volonté!... Si tu veux que je

vive, couronne-moi! Je sais! Je sais! J’entends au fond de ta voix la

cloche qui tinte! Je comprendrai tout! Couronne-moi! Je veux être grand!

Couronne-moi! J’embrasse tes genoux!»

Alors le Christ qui écoutait, très attentif, un bon sourire aux lèvres,

malgré le tumulte de cette prière, décroisa ses bras, et il arriva ceci:

Le Christ grandit et sa stature se développa, comme se développe une

fumée. Sa tête haute creva la voûte de l’église, son buste drapé domina

Paris. Sur ses cheveux, il y avait une auréole de rayons, et, dans son

immense main marquée du clou, Sylvius était couché. Au-dessous, Paris

s’enveloppait d’un crépuscule de soie grise et bruissait faiblement...

au-dessus, éclatait un murmure stentoréen qui jaillissait des lèvres du

Christ et remplissait le ciel entier, et, dans ce murmure, sonnaient, en

suprêmes volées toutes les cloches de toutes les églises de toute la

terre.

Sylvius sentait le main du Christ monter puis descendre comme si elle

estimait un poids, et il comprit les paroles du grand murmure:

«_Tu es léger! tu es léger! tu es léger!_»

* * * * *

Soudain, ce fut, comme avant, la cathédrale, les prières bourdonnantes

et le Christ, les bras croisés sur sa robe.

Il s’approcha d’une vieille femme que le sommeil avait surprise

agenouillée sur un prie-dieu, se pencha sur elle, lui baisa le front et

murmura:

«_Bienheureux les pauvres d’esprit..._»

Puis il remonta d’un pas tranquille vers l’autel où il parut se fondre.

Seule, une petite flamme devant le tabernacle témoignait de sa présence.

* * * * *

Un bedeau s’approcha de Sylvius:

«On ferme!»

Pour l'Amour du Laurier: Roman · 第 18 / 50 题