III

Joies dont un homme se grise quand il a vingt ans et que le monde lui

paraît peu redoutable! délices parfaites! abondantes! pures! délices

blanches! Sylvius vous connut, ce matin où février, pour lui plaire,

s’était paré de rayons et semblait promettre quelques fleurs.

Dès le réveil, tandis que son valet de chambre lui tendait une tasse de

chocolat, dès le réveil, après un court moment d’angoisse, Sylvius avait

compris.

Non! ce n’était point le jeu d’un songe! Il ne dormait point quand la

vieille avait, d’un bond, franchi l’embrasure de la fenêtre avec la

roucoulante troupe des amours. Qu’un diable jovial, qu’un archange en

goguette l’eût ému par ce mirage sans précédent, était-ce possible? Non

pas! La main de cette immortelle pauvresse, il l’avait tenue entre ses

doigts. Elle était sèche comme une branche morte et frémissante comme

une araignée. On ne tient pas ainsi un rêve!

Il congédia son valet de chambre et courut vers le fumoir. Sur la

cheminée il vit la jarretière. Sous le divan, l’amour fugitif s’en était

fait un collier... sous ce même divan!... sous celui-là! L’amour

s’appelait Julien... mystère de plus que ce nom de roman psychologique

dans une aventure d’un tour si précieux.

«Je suis attaqué par un conte de fée, s’écria Sylvius. Dois-je me

défendre?»

Il cueillit la jarretière et la fit tourner à son doigt:

«Voici l’anneau qui me permet les plus folles conjectures! Dans un autre

âge, il eût été d’or et magique. Il convient de ne point m’en défaire!»

Et il le mit à son genou.

Il tâchait de penser vite et diversement, ne voulant pas s’attarder à

des souvenirs qui, tout de même, le faisaient frissonner un peu;--il

tâchait aussi d’excuser en quelque sorte sa vision de la veille.

«Je gage que tout homme a eu son heure de rêve vivant... oui, chacun

doit avoir connu quelque déesse!--Incroyable secret! âme de la

conscience! C’est l’écho des paroles divines une fois entendues qui fait

que l’on achève de souffrir sa vie. Voilà qui expliquerait élégamment la

vertu contagieuse des métaphysiques.»

Il sourit à sa pensée, mais l’amenda tout aussitôt.

«Eh! non! la volupté diffère suivant l’esprit qui la goûte. L’heure

féerique dut être pour bien des gens, une heure de plaisir hors du lit

conjugal, un médianoche bruyant, que sais-je encore!... mais moi!...»

Quelque temps, il occupa son esprit d’un parfum de gloire. Agréables

fumées!... à travers leurs voiles tremblants, il se vit, pasteur de

peuples qu’un trône d’or élève ou qu’un lit à colonnes retient près

d’une impératrice, et puis encore poète porte-lyre, acclamé par une

foule immense, et puis enfin, dans l’immobilité bleue de l’air, pilote

hardi d’un aérostat. Cependant il achevait de se vêtir.--Il regarda sa

montre.--Elle marquait midi.

Sylvius eut faim. (Un repas frugal donne de l’assurance, tonifie le

courage, allège l’âme...)

Au dessert il s’écria:

«Et quand bien même chacun de mes songes se réaliserait! Quand bien même

je récolterais une moisson de gloire au cours de mille aventures!... Peu

importe que les émotions d’hier me soient strictement personnelles.

Elles ont été. Voilà le point capital. Le rêve s’offre à moi, je le

prends et veux le boire et le manger, le savourer et m’en repaître,

dussé-je le tarir! La renommée ne doit-elle pas achever le festin?...

Non! j’exagère!... Puisse mon histoire être simplement celle d’un brave

garçon qui cherche sa couronne.»

Mais comme, au demeurant, il espérait beaucoup de son avenir, comme il

ne laissait pas d’être content de lui-même, (orgueil de sorcier qui

s’émerveille de sa propre magie,) il voulut affirmer son ambition, lui

trouver un emploi, et, sans compter, dépenser ses heures à vanter,

analyser, peser et surtout bien concevoir la qualité de sa prochaine

vie.

Sa fièvre ne cessant point, il la mit à l’air et se dirigea vers les

Champs-Elysées. Sous leurs arbres-balais, il rêva tout son saoul et l’on

eût dit que c’était en songeries bourgeoises, n’était qu’il se

retournait parfois avec brusquerie pour voir si quelque divinité ne

marchait pas sur ses talons.

Il fit un kilomètre, puis il s’assit pour composer une conclusion à sa

chimérique aventure.--Ayant admis qu’en principe l’architecte de

l’univers ne dérangeait pas ses ouvriers pour de minces besognes, il sut

bientôt, à n’en pas douter, que lui, Sylvius Persane, adolescent

désœuvré, pouvait espérer le plus haut destin. Il résolut tout aussitôt,

après avoir balancé les agréments de la royauté, du maréchalat et de

divers autres honneurs, d’élire la gloire qui paraissait seule pure et

suprême, celle d’un grand artiste.--Alors il regarda autour de lui avec

une parfaite naïveté. Il n’eût pas été autrement surpris si quelqu’un

était venu lui baiser les doigts en manière de félicitation déférente,

et même il eût trouvé naturel, voire décent, que les passantes se

fussent anéanties pour lui complaire et l’honorer en des flexions de

révérence.

Mais non! aucun évènement qui ne soit point d’usage... l’avenue est

tranquille... des pauvres dorment ou grelottent sur les bancs... C’est

le Paris coutumier. On ne voit que d’humbles fiacres et des promeneurs

pacifiques. Un mendiant que la fonte d’une wallace soutient tend la main

sans arrogance, bien qu’il soit aveugle, imbécile et sourd. Les arbres

eux-mêmes sont pleins d’une indifférente urbanité et agitent leur bois

discrètement.

Alors Sylvius se lève et marche:

«Je serai grand! Mon nom restera gravé dans la mémoire des hommes. Au

printemps les filles pubères me mêleront à leurs rêves!»

Il se hâte, c’est tout juste s’il ne court. Un gamin le voit et,

gouailleur:

«Oh! la, la! c’te vitesse! Veux-tu que je t’entraîne?»

Sylvius s’arrête. Il lui semble soudain qu’incitée par ce petit garçon

la nature entière le raille. Et, de fait, un marronnier pointe vers lui

une branche froide avec un air de le montrer au doigt,--une nuée s’évade

en plein ciel, souple et cambrée... c’est bien là le geste moqueur d’une

danse!--deux merles sautillent sur un gazon de plate-bande, s’arrêtent,

se retournent vers Sylvius, sifflent... (le sifflent assurément) et s’en

vont, prestes comme des rats sur échasses.--Persane hèle un fiacre:

«Allez au Bois! Allez n’importe où!»

Et rencogné, il mâche rageusement sa cigarette.--Les choses ne sont

point en harmonie avec le trouble de son âme, et, déjà, il doute de sa

vocation. Un grand artiste impose à la nature ses manières de voir, de

sentir et même de supposer. Ses belles mains la façonnent à son image et

il ne permet, parfois, au printemps d’être encore le printemps, lorsque

lui se désole, que par condescendance. En vérité, voit-on Orphée

exaltant l’amour dans un cirque de rochers secs, l’allégresse dans une

nuit sans étoiles, alors que le moindre de ses chants faisait frémir un

paysage et balayait le ciel le plus couvert?--De même, quand, jadis, au

pied d’un olivier, Platon essayait une conjecture, ne doutons point que

le bel arbre l’aidât de toutes ses branches retordues, comme, aussi

bien, serait-il folie d’imaginer qu’aux jours où Prométhée hurlait sous

le vautour, les cèdres du Caucase ne se lamentaient pas.

Sylvius se trouvait en toute autre situation. Il subissait l’arbre, le

vent, la corolle et l’oiseau dont l’humeur étrangère le narguait et

repoussait son rêve. De cela, il se plaignait amèrement, et, rencogné

dans le fiacre, chiquant sa cigarette, chiquait de même sa rancune.

Ce fut quelque temps ainsi: la voiture roulait, et Sylvius regardait au

dehors d’un air hostile. Il vit bientôt la grille du jardin

d’Acclimatation. L’attrait de son palmarium, des rires d’enfants, de la

paix enfin qui règne dans ce lieu, (tranquillité d’un incessant

Dimanche), le décida à y pénétrer. Il pensait s’alléger l’âme au

spectacle des bêtes... Manteaux bleus et roses, jambes nues, cerceaux et

trompettes, bourgeois effarés, collégiens blêmes, belles nourrices dont

les rubans de coiffure sont toujours en fête, le paysage que vous orniez

plut à Sylvius, et, d’autre part, les animaux étaient vraiment

attendrissants,--si captifs derrière tant de barreaux! Son chagrin de

n’être point encore très grand, très célèbre, très honoré, de ne sentir

en lui rien qui fût spécialement héroïque, se fondit en une façon de

malaise obscur. A cet instant il eut volontiers pleuré.

«Vivre! vivre furieusement!... le pourrai-je?»

L’hippopotame énorme, surgi de l’eau, s’avançait vers lui, paupières

baissées. Il parut à Sylvius que, seule de toutes les bêtes, cette

bête-là était nue. Tant de chair humide et rose offrait un spectacle

indécent. Ce groin hideux, ce dos de colline, la surabondance de ce

ventre offusquaient... Cependant, l’hippopotame ouvrit un œil, puis

l’autre, quelque temps après. Son expression était tendre et d’une

mélancolie assez fine. Sylvius en fut touché. Il poursuivit sa

promenade. Des lapins mettaient un chou en dentelle au fond d’une cage

proche. Ils considérèrent Sylvius avec amabilité. Quelques pas plus

loin, les singes lui tendirent leurs mains roses et brunes, l’un d’eux

tenait dans son poing le bouquet qu’il avait pris au chapeau d’une

passante. Sylvius sourit; alors les animaux s’enhardirent. Ces fleurs

ailées que l’on nomme oiseaux des îles l’appelèrent vers leur cage,--un

renard se dandina pour lui complaire,--un chat du Siam lui fit une

grimace d’idole, et tous les canards d’un bassin concertèrent le tumulte

d’une friture. Sylvius fut ému par ces marques de bonne volonté.

«Oui, je le sais bien, murmura-t-il en regardant la girafe, vous tâchez

tous à me consoler de votre mieux. N’étaient ces cruels barreaux, toi,

chère girafe, tu me lécherais affectueusement le sommet de la tête et je

t’entends déjà me dire, d’une voix que j’imagine mal, mais qui doit...»

Sylvius n’eut point à se figurer le timbre de cette voix, car la girafe,

tandis que son col sans mesure était parcouru d’un frisson, dit avec

simplicité les paroles suivantes qui tombèrent maigrement des hautes

lèvres comme d’un rocher le fil d’une cascade.

«Mon pauvre ami! de quoi vous plaignez-vous? Quelles sont donc ces

vagues aspirations qui vous navrent et que dirai-je, moi dont les

chagrins sont excédants, moi que les hommes raillent, moi qui n’ai plus

connu les mouvements de l’amour depuis bientôt dix ans, à l’époque où je

courtisais ma femelle tout en broutant les cimes des mimosées?»

Elle reprit haleine et voulut poursuivre, mais les souvenirs qu’elle

venait d’évoquer la troublaient à tel point que seul un balbutiement se

répandit et bientôt, des larmes sourdirent dans ses beaux yeux italiens,

cependant qu’elle agitait ses lèvres afin de parler encore.

«Regarde la girafe qui rumine!» dit une bourgeoise à son enfant.

Sylvius, qui avait été élevé dans de traditionnelles habitudes de

courtoisie, ne crut point devoir s’étonner outre mesure du couplet de la

bête. Même, il fut heureux d’avoir entendu des paroles à l’égard

desquelles les autres spectateurs de la girafe demeuraient sourds.

Il dit à la grande bête le tourment dont il était assailli, il lui dit

ses rêves et la vanité qu’il croyait distinguer en eux, mais il dit

aussi qu’il avait bon espoir et vanta sans vergogne cette certaine

qualité de son esprit qui lui permettait de converser avec un être que

le vulgaire tient pour muet.

«J’ai la consolation d’être seul au monde à détenir ce privilège.»

A cet instant, il eut un petit frémissement de peur, car il lui sembla

vraiment que la girafe souriait. Il ne sut si c’était par moquerie de

son orgueil ou par dédain de l’humanité. Il leva sa tête vers la tête

aux petites cornes:

«Que pensez-vous de moi, chère girafe à qui je ne puis même donner du

pain, puisqu’une pancarte me l’interdit!

--Regarde le Monsieur qui parle tout seul!» dit la bourgeoise à son

enfant.

Elle s’éloigna, en défiance de cet énergumène qui, peut-être, était fou.

La girafe ne disait mot. Elle était perdue dans une songerie

inaccessible. Tout soudain, elle se mit à parler rapidement et avec

amertume. Elle scandait ses phrases par un petit bruit de langue, et, à

leur chute, s’arrêtait pour, semblait-il, lécher une brise.

«Je vous plains d’être touché par des revers futiles! Vous tirez vanité

de ce seul don que vous avez d’être perspicace. Est-ce là un orgueil

suffisant? Ne voyez-vous le monde à vos pieds que sous la figure d’un

spectacle? N’aspirez-vous pas à y prendre votre place d’acteur?

Elevez-vous jusqu’à ce désir! Vous cherchez la gloire par les yeux;

c’est mal la chercher et vainement. Ah! je la vois si bien! Elle est

dans les grandes savanes dont l’horizon n’ondule pas,--elle est dans

cette plaine où je courais jadis à la chasse de mon rêve...

Rappelez-vous!... Déjà le soleil décline; les touffes d’arbres déploient

leurs longues ombres sur le sable. Toute l’étendue m’est livrée, je m’y

jette. Il n’y a pas de grilles, pas de clôtures, pas d’hommes qui me

bayent à la face... et dans le vent, je secoue ma tête légère!... Heures

suaves!... Près du lac nuageux où paissait ma femelle, au-dessus des

bosquets toujours ornés de fleurs, revoir l’aurore vive et la nuit

aérée!... Chère! tu me poussais avec tes cornes moussues, et, tandis que

se faisait l’ascendance de la lune, nous bêlions faiblement et nous

caressions, car c’était l’époque des amours... Ah! Dieu! aimer! agir!

être ailleurs!»

Touchante, elle pleurait et, discret, Sylvius s’éloigna. Il s’en fut

rejoindre l’hippopotame. La bête prenait son bain. Elle gardait une

expression indulgente. Dans ce grand tumulte d’eau et de reniflements,

Sylvius l’entendit qui disait:

«Vautre-toi, si tu veux la gloire! Vautre-toi dans un large fleuve au

corps continuel et pur; puis, repose-toi sous un soleil plus chaud que

le pâle soleil d’aujourd’hui!»

Sylvius commençait à craindre pour sa raison. Il se hâta vers la sortie.

L’autruche, dans son enclos, courait près de lui:

«Tu veux la gloire? Hâte-toi vers ce mirage liquide qui flotte à

l’horizon! mets ta tête sous ton bras! couve ton œuvre; mais laisse-moi

auparavant trifouiller du bec dans ta poche pour y querir des

friandises.»

Sylvius avait presque atteint la porte. Il s’entendit appeler et se

retourna.

Une sarigue le regardait, assise sur son derrière.

«Oh! je te vois triste! s’écria-t-elle en accents de fifre.

Approche-toi! je vais te réciter une fable où je tiens mon personnage à

côté d’un petit lapin!»

Sylvius bondit hors du jardin. Un puissant murmure le suivait, où se

distinguaient mille injonctions, mille conseils divers:

«Dresse-toi sur un rocher!

--Chante dans un bel arbre!

--Franchis les abîmes!

--Abats une futaie!

--Terre-toi librement!

--Rejoins l’azur des banquises!

--Prends l’essor!

--Parcours la mer!

--Plonge au fond des lacs!

--Remonte les cascades!

--Bois du sang!»

Pour l'Amour du Laurier: Roman · 第 17 / 50 题