Joies dont un homme se grise quand il a vingt ans et que le monde lui
paraît peu redoutable! délices parfaites! abondantes! pures! délices
blanches! Sylvius vous connut, ce matin où février, pour lui plaire,
s’était paré de rayons et semblait promettre quelques fleurs.
Dès le réveil, tandis que son valet de chambre lui tendait une tasse de
chocolat, dès le réveil, après un court moment d’angoisse, Sylvius avait
compris.
Non! ce n’était point le jeu d’un songe! Il ne dormait point quand la
vieille avait, d’un bond, franchi l’embrasure de la fenêtre avec la
roucoulante troupe des amours. Qu’un diable jovial, qu’un archange en
goguette l’eût ému par ce mirage sans précédent, était-ce possible? Non
pas! La main de cette immortelle pauvresse, il l’avait tenue entre ses
doigts. Elle était sèche comme une branche morte et frémissante comme
une araignée. On ne tient pas ainsi un rêve!
Il congédia son valet de chambre et courut vers le fumoir. Sur la
cheminée il vit la jarretière. Sous le divan, l’amour fugitif s’en était
fait un collier... sous ce même divan!... sous celui-là! L’amour
s’appelait Julien... mystère de plus que ce nom de roman psychologique
dans une aventure d’un tour si précieux.
«Je suis attaqué par un conte de fée, s’écria Sylvius. Dois-je me
défendre?»
Il cueillit la jarretière et la fit tourner à son doigt:
«Voici l’anneau qui me permet les plus folles conjectures! Dans un autre
âge, il eût été d’or et magique. Il convient de ne point m’en défaire!»
Et il le mit à son genou.
Il tâchait de penser vite et diversement, ne voulant pas s’attarder à
des souvenirs qui, tout de même, le faisaient frissonner un peu;--il
tâchait aussi d’excuser en quelque sorte sa vision de la veille.
«Je gage que tout homme a eu son heure de rêve vivant... oui, chacun
doit avoir connu quelque déesse!--Incroyable secret! âme de la
conscience! C’est l’écho des paroles divines une fois entendues qui fait
que l’on achève de souffrir sa vie. Voilà qui expliquerait élégamment la
vertu contagieuse des métaphysiques.»
Il sourit à sa pensée, mais l’amenda tout aussitôt.
«Eh! non! la volupté diffère suivant l’esprit qui la goûte. L’heure
féerique dut être pour bien des gens, une heure de plaisir hors du lit
conjugal, un médianoche bruyant, que sais-je encore!... mais moi!...»
Quelque temps, il occupa son esprit d’un parfum de gloire. Agréables
fumées!... à travers leurs voiles tremblants, il se vit, pasteur de
peuples qu’un trône d’or élève ou qu’un lit à colonnes retient près
d’une impératrice, et puis encore poète porte-lyre, acclamé par une
foule immense, et puis enfin, dans l’immobilité bleue de l’air, pilote
hardi d’un aérostat. Cependant il achevait de se vêtir.--Il regarda sa
montre.--Elle marquait midi.
Sylvius eut faim. (Un repas frugal donne de l’assurance, tonifie le
courage, allège l’âme...)
Au dessert il s’écria:
«Et quand bien même chacun de mes songes se réaliserait! Quand bien même
je récolterais une moisson de gloire au cours de mille aventures!... Peu
importe que les émotions d’hier me soient strictement personnelles.
Elles ont été. Voilà le point capital. Le rêve s’offre à moi, je le
prends et veux le boire et le manger, le savourer et m’en repaître,
dussé-je le tarir! La renommée ne doit-elle pas achever le festin?...
Non! j’exagère!... Puisse mon histoire être simplement celle d’un brave
garçon qui cherche sa couronne.»
Mais comme, au demeurant, il espérait beaucoup de son avenir, comme il
ne laissait pas d’être content de lui-même, (orgueil de sorcier qui
s’émerveille de sa propre magie,) il voulut affirmer son ambition, lui
trouver un emploi, et, sans compter, dépenser ses heures à vanter,
analyser, peser et surtout bien concevoir la qualité de sa prochaine
vie.
Sa fièvre ne cessant point, il la mit à l’air et se dirigea vers les
Champs-Elysées. Sous leurs arbres-balais, il rêva tout son saoul et l’on
eût dit que c’était en songeries bourgeoises, n’était qu’il se
retournait parfois avec brusquerie pour voir si quelque divinité ne
marchait pas sur ses talons.
Il fit un kilomètre, puis il s’assit pour composer une conclusion à sa
chimérique aventure.--Ayant admis qu’en principe l’architecte de
l’univers ne dérangeait pas ses ouvriers pour de minces besognes, il sut
bientôt, à n’en pas douter, que lui, Sylvius Persane, adolescent
désœuvré, pouvait espérer le plus haut destin. Il résolut tout aussitôt,
après avoir balancé les agréments de la royauté, du maréchalat et de
divers autres honneurs, d’élire la gloire qui paraissait seule pure et
suprême, celle d’un grand artiste.--Alors il regarda autour de lui avec
une parfaite naïveté. Il n’eût pas été autrement surpris si quelqu’un
était venu lui baiser les doigts en manière de félicitation déférente,
et même il eût trouvé naturel, voire décent, que les passantes se
fussent anéanties pour lui complaire et l’honorer en des flexions de
révérence.
Mais non! aucun évènement qui ne soit point d’usage... l’avenue est
tranquille... des pauvres dorment ou grelottent sur les bancs... C’est
le Paris coutumier. On ne voit que d’humbles fiacres et des promeneurs
pacifiques. Un mendiant que la fonte d’une wallace soutient tend la main
sans arrogance, bien qu’il soit aveugle, imbécile et sourd. Les arbres
eux-mêmes sont pleins d’une indifférente urbanité et agitent leur bois
discrètement.
Alors Sylvius se lève et marche:
«Je serai grand! Mon nom restera gravé dans la mémoire des hommes. Au
printemps les filles pubères me mêleront à leurs rêves!»
Il se hâte, c’est tout juste s’il ne court. Un gamin le voit et,
gouailleur:
«Oh! la, la! c’te vitesse! Veux-tu que je t’entraîne?»
Sylvius s’arrête. Il lui semble soudain qu’incitée par ce petit garçon
la nature entière le raille. Et, de fait, un marronnier pointe vers lui
une branche froide avec un air de le montrer au doigt,--une nuée s’évade
en plein ciel, souple et cambrée... c’est bien là le geste moqueur d’une
danse!--deux merles sautillent sur un gazon de plate-bande, s’arrêtent,
se retournent vers Sylvius, sifflent... (le sifflent assurément) et s’en
vont, prestes comme des rats sur échasses.--Persane hèle un fiacre:
«Allez au Bois! Allez n’importe où!»
Et rencogné, il mâche rageusement sa cigarette.--Les choses ne sont
point en harmonie avec le trouble de son âme, et, déjà, il doute de sa
vocation. Un grand artiste impose à la nature ses manières de voir, de
sentir et même de supposer. Ses belles mains la façonnent à son image et
il ne permet, parfois, au printemps d’être encore le printemps, lorsque
lui se désole, que par condescendance. En vérité, voit-on Orphée
exaltant l’amour dans un cirque de rochers secs, l’allégresse dans une
nuit sans étoiles, alors que le moindre de ses chants faisait frémir un
paysage et balayait le ciel le plus couvert?--De même, quand, jadis, au
pied d’un olivier, Platon essayait une conjecture, ne doutons point que
le bel arbre l’aidât de toutes ses branches retordues, comme, aussi
bien, serait-il folie d’imaginer qu’aux jours où Prométhée hurlait sous
le vautour, les cèdres du Caucase ne se lamentaient pas.
Sylvius se trouvait en toute autre situation. Il subissait l’arbre, le
vent, la corolle et l’oiseau dont l’humeur étrangère le narguait et
repoussait son rêve. De cela, il se plaignait amèrement, et, rencogné
dans le fiacre, chiquant sa cigarette, chiquait de même sa rancune.
Ce fut quelque temps ainsi: la voiture roulait, et Sylvius regardait au
dehors d’un air hostile. Il vit bientôt la grille du jardin
d’Acclimatation. L’attrait de son palmarium, des rires d’enfants, de la
paix enfin qui règne dans ce lieu, (tranquillité d’un incessant
Dimanche), le décida à y pénétrer. Il pensait s’alléger l’âme au
spectacle des bêtes... Manteaux bleus et roses, jambes nues, cerceaux et
trompettes, bourgeois effarés, collégiens blêmes, belles nourrices dont
les rubans de coiffure sont toujours en fête, le paysage que vous orniez
plut à Sylvius, et, d’autre part, les animaux étaient vraiment
attendrissants,--si captifs derrière tant de barreaux! Son chagrin de
n’être point encore très grand, très célèbre, très honoré, de ne sentir
en lui rien qui fût spécialement héroïque, se fondit en une façon de
malaise obscur. A cet instant il eut volontiers pleuré.
«Vivre! vivre furieusement!... le pourrai-je?»
L’hippopotame énorme, surgi de l’eau, s’avançait vers lui, paupières
baissées. Il parut à Sylvius que, seule de toutes les bêtes, cette
bête-là était nue. Tant de chair humide et rose offrait un spectacle
indécent. Ce groin hideux, ce dos de colline, la surabondance de ce
ventre offusquaient... Cependant, l’hippopotame ouvrit un œil, puis
l’autre, quelque temps après. Son expression était tendre et d’une
mélancolie assez fine. Sylvius en fut touché. Il poursuivit sa
promenade. Des lapins mettaient un chou en dentelle au fond d’une cage
proche. Ils considérèrent Sylvius avec amabilité. Quelques pas plus
loin, les singes lui tendirent leurs mains roses et brunes, l’un d’eux
tenait dans son poing le bouquet qu’il avait pris au chapeau d’une
passante. Sylvius sourit; alors les animaux s’enhardirent. Ces fleurs
ailées que l’on nomme oiseaux des îles l’appelèrent vers leur cage,--un
renard se dandina pour lui complaire,--un chat du Siam lui fit une
grimace d’idole, et tous les canards d’un bassin concertèrent le tumulte
d’une friture. Sylvius fut ému par ces marques de bonne volonté.
«Oui, je le sais bien, murmura-t-il en regardant la girafe, vous tâchez
tous à me consoler de votre mieux. N’étaient ces cruels barreaux, toi,
chère girafe, tu me lécherais affectueusement le sommet de la tête et je
t’entends déjà me dire, d’une voix que j’imagine mal, mais qui doit...»
Sylvius n’eut point à se figurer le timbre de cette voix, car la girafe,
tandis que son col sans mesure était parcouru d’un frisson, dit avec
simplicité les paroles suivantes qui tombèrent maigrement des hautes
lèvres comme d’un rocher le fil d’une cascade.
«Mon pauvre ami! de quoi vous plaignez-vous? Quelles sont donc ces
vagues aspirations qui vous navrent et que dirai-je, moi dont les
chagrins sont excédants, moi que les hommes raillent, moi qui n’ai plus
connu les mouvements de l’amour depuis bientôt dix ans, à l’époque où je
courtisais ma femelle tout en broutant les cimes des mimosées?»
Elle reprit haleine et voulut poursuivre, mais les souvenirs qu’elle
venait d’évoquer la troublaient à tel point que seul un balbutiement se
répandit et bientôt, des larmes sourdirent dans ses beaux yeux italiens,
cependant qu’elle agitait ses lèvres afin de parler encore.
«Regarde la girafe qui rumine!» dit une bourgeoise à son enfant.
Sylvius, qui avait été élevé dans de traditionnelles habitudes de
courtoisie, ne crut point devoir s’étonner outre mesure du couplet de la
bête. Même, il fut heureux d’avoir entendu des paroles à l’égard
desquelles les autres spectateurs de la girafe demeuraient sourds.
Il dit à la grande bête le tourment dont il était assailli, il lui dit
ses rêves et la vanité qu’il croyait distinguer en eux, mais il dit
aussi qu’il avait bon espoir et vanta sans vergogne cette certaine
qualité de son esprit qui lui permettait de converser avec un être que
le vulgaire tient pour muet.
«J’ai la consolation d’être seul au monde à détenir ce privilège.»
A cet instant, il eut un petit frémissement de peur, car il lui sembla
vraiment que la girafe souriait. Il ne sut si c’était par moquerie de
son orgueil ou par dédain de l’humanité. Il leva sa tête vers la tête
aux petites cornes:
«Que pensez-vous de moi, chère girafe à qui je ne puis même donner du
pain, puisqu’une pancarte me l’interdit!
--Regarde le Monsieur qui parle tout seul!» dit la bourgeoise à son
enfant.
Elle s’éloigna, en défiance de cet énergumène qui, peut-être, était fou.
La girafe ne disait mot. Elle était perdue dans une songerie
inaccessible. Tout soudain, elle se mit à parler rapidement et avec
amertume. Elle scandait ses phrases par un petit bruit de langue, et, à
leur chute, s’arrêtait pour, semblait-il, lécher une brise.
«Je vous plains d’être touché par des revers futiles! Vous tirez vanité
de ce seul don que vous avez d’être perspicace. Est-ce là un orgueil
suffisant? Ne voyez-vous le monde à vos pieds que sous la figure d’un
spectacle? N’aspirez-vous pas à y prendre votre place d’acteur?
Elevez-vous jusqu’à ce désir! Vous cherchez la gloire par les yeux;
c’est mal la chercher et vainement. Ah! je la vois si bien! Elle est
dans les grandes savanes dont l’horizon n’ondule pas,--elle est dans
cette plaine où je courais jadis à la chasse de mon rêve...
Rappelez-vous!... Déjà le soleil décline; les touffes d’arbres déploient
leurs longues ombres sur le sable. Toute l’étendue m’est livrée, je m’y
jette. Il n’y a pas de grilles, pas de clôtures, pas d’hommes qui me
bayent à la face... et dans le vent, je secoue ma tête légère!... Heures
suaves!... Près du lac nuageux où paissait ma femelle, au-dessus des
bosquets toujours ornés de fleurs, revoir l’aurore vive et la nuit
aérée!... Chère! tu me poussais avec tes cornes moussues, et, tandis que
se faisait l’ascendance de la lune, nous bêlions faiblement et nous
caressions, car c’était l’époque des amours... Ah! Dieu! aimer! agir!
être ailleurs!»
Touchante, elle pleurait et, discret, Sylvius s’éloigna. Il s’en fut
rejoindre l’hippopotame. La bête prenait son bain. Elle gardait une
expression indulgente. Dans ce grand tumulte d’eau et de reniflements,
Sylvius l’entendit qui disait:
«Vautre-toi, si tu veux la gloire! Vautre-toi dans un large fleuve au
corps continuel et pur; puis, repose-toi sous un soleil plus chaud que
le pâle soleil d’aujourd’hui!»
Sylvius commençait à craindre pour sa raison. Il se hâta vers la sortie.
L’autruche, dans son enclos, courait près de lui:
«Tu veux la gloire? Hâte-toi vers ce mirage liquide qui flotte à
l’horizon! mets ta tête sous ton bras! couve ton œuvre; mais laisse-moi
auparavant trifouiller du bec dans ta poche pour y querir des
friandises.»
Sylvius avait presque atteint la porte. Il s’entendit appeler et se
retourna.
Une sarigue le regardait, assise sur son derrière.
«Oh! je te vois triste! s’écria-t-elle en accents de fifre.
Approche-toi! je vais te réciter une fable où je tiens mon personnage à
côté d’un petit lapin!»
Sylvius bondit hors du jardin. Un puissant murmure le suivait, où se
distinguaient mille injonctions, mille conseils divers:
«Dresse-toi sur un rocher!
--Chante dans un bel arbre!
--Franchis les abîmes!
--Abats une futaie!
--Terre-toi librement!
--Rejoins l’azur des banquises!
--Prends l’essor!
--Parcours la mer!
--Plonge au fond des lacs!
--Remonte les cascades!
--Bois du sang!»