Christine trouvait dans l'amitié de Gabrielle et de Bernard et

dans l'affection compatissante de M. et Mme de Cémiane, un grand

adoucissement à son chagrin; elle voyait sans peine comme sans plaisir

quelques voisins de campagne que recevait souvent Mme de Cémiane. Les

Guilbert y venaient très souvent. Adolphe prétendait être fort lié avec

Bernard, Gabrielle et Christine, il faisait le beau, l'aimable,

se moquait de tout le voisinage, et avait souvent des prises avec

Christine, qui, toujours bonne, défendait vivement les absents et

ripostait à Adolphe de manière à lui fermer la bouche. Elle ne

supportait pas surtout qu'il se permît la moindre plaisanterie sur

Maurice, dont elle prit une fois la défense avec tant de tendresse, de

pitié, d'animation, qu'Adolphe fut atterré; chacun blâma sa cruelle

attaque contre un frère mort, et approuva la courageuse défense de

Christine.

Ces querelles fréquentes, bien loin d'éloigner Adolphe de Christine, la

lui rendirent au contraire plus agréable; il vint de plus en plus chez

Mme de Cémiane, s'occupa de plus en plus de Christine, qui restait

froide et indifférente. Enfin un jour il pria Mme de Cémiane de lui

accorder un entretien particulier, et, après quelques phrases polies, il

lui demanda la main de Christine.

MADAME DE CÉMIANE

--Ce n'est pas moi qui dispose de la main de ma nièce, mon cher Adolphe,

c'est elle-même avant tout; ensuite, ce sont ses parents, et enfin, et

dominant tout, c'est M. de Nancé, qu'elle a adopté pour père, et qu'elle

aime avec une tendresse extraordinaire.

ADOLPHE

--Pour commencer par Christine elle-même, chère Madame, ayez la bonté

de lui parler aujourd'hui et de me faire savoir de suite où je dois

adresser ma lettre de demande à M. et Mme des Ormes.

MADAME DE CÉMIANE

--Je ferai ce que vous désirez, Adolphe, mais je ne suis pas aussi

certaine que vous du succès de votre demande.

ADOLPHE

--Oh! Madame, vous plaisantez! Une pauvre fille abandonnée par ses

parents, élevée par un étranger, avec un vilain bossu pour tout

divertissement, enfermée ensuite dans un couvent, est trop heureuse

qu'on veuille lui donner une position agréable et indépendante en

l'épousant; elle a de l'esprit, elle sera fort riche, elle est

charmante, elle me plaît enfin, et je vous demande instamment de m'aider

à ce mariage qui me donnera le droit de vous appeler ma tante.

Adolphe baisa la main de Mme de Cémiane en l'appelant «ma tante» et s'en

alla.

Mme de Cémiane hocha la tête et fit appeler Christine, à laquelle elle

communiqua la demande d'Adolphe.

--Que dois-je lui répondre, ma chère enfant?

CHRISTINE

--Ayez la bonté de lui dire, ma tante, que je le remercie beaucoup de sa

demande, mais que je la refuse, absolument.

MADAME DE CÉMIANE

--Pourquoi, Christine?

CHRISTINE

--Je ne l'aime pas, ma tante, et je n'ai aucune estime pour lui.

MADAME DE CÉMIANE

--Mais il est très aimable; il est riche, il est joli garçon.

CHRISTINE

--Que voulez-vous, ma tante, il me déplaît.

MADAME DE CÉMIANE

--Avant de refuser si positivement, écris à M. de Nancé. Songe donc à ta

position, ma pauvre enfant. Je ne dois pas te dissimuler que ta mère

a beaucoup dérangé sa fortune par ses dépenses excessives. Que

deviendrais-tu si je venais à te manquer?

CHRISTINE

--J'écrirai à M. de Nancé, ma tante, mais pour lui dire que j'aimerais

mieux mourir que d'épouser Adolphe ou tout autre.

MADAME DE CÉMIANE

--Comment, tu ne veux pas te marier?

CHRISTINE

--Non, ma tante; quoi qu'il arrive, je serai plus heureuse qu'avec un

mari que je ne pourrais souffrir, je le sais, j'en suis sûre.

MADAME DE CÉMIANE

--Comme tu voudras, Christine; cette aversion du mariage adoucira le

coup que je vais porter à Adolphe, qui était si sûr de ton consentement.

J'écrirai de mon côté à M. de Nancé pour lui raconter notre

conversation. Au revoir, ma petite Christine; va faire ta lettre pendant

que j'écrirai la mienne.

C'était cette lettre de Christine avec celle de sa tante que M. de Nancé

lisait et à laquelle il répondait à la prière de François.

Peu de jours après cette demande d'Adolphe, Christine reçut la réponse

qu'elle attendait avec impatience; c'était bien M. de Nancé qui

répondait. Elle baisa la lettre avant de la commencer, et lut ce qui

suit:

--Ma fille, ma bien-aimée Christine, mon François, ton frère, ton ami,

ne se sent plus le courage de vivre loin de toi; il traîne ses tristes

journées sans but et sans plaisir; moi-même, malgré mes efforts pour

dissimuler mon chagrin, je souffre comme lui de ton absence. Et toi,

ma Christine, tu es malheureuse, je le sens, j'en suis sûr; toutes tes

lettres en font foi, malgré tes efforts pour paraître calme et gaie,

François me sollicite aujourd'hui de te demander si tu veux mettre un

terme à notre séparation? Car de toi, de ta volonté, ma Christine,

dépend tout notre bonheur à venir. Tu t'étonnes que j'aie l'air de

douter de cette volonté: mais laisse-moi te dire à quel prix, par quel

sacrifice peut s'opérer notre réunion. J'ose à peine te l'écrire, ma

chère enfant, si dévouée, si aimante!... Veux-tu devenir ma vraie

fille en devenant la femme de mon François? Veux-tu consacrer ta belle

jeunesse, ta vie, au bonheur d'un pauvre infirme, vivre avec lui loin

du monde et de ses plaisirs, t'exposer aux cruelles plaisanteries que

provoque son infirmité? La vie sera pour toi sérieuse et monotone, elle

se continuera entre moi et ton frère: notre tendresse en sera le

seul embellissement, la seule distraction. J'attends ta réponse, ma

Christine, avec une anxiété que tu comprendras facilement, puisque notre

bonheur en dépend. Ce qui me donne du courage et l'espoir, c'est ce que

tu nous dis aujourd'hui de la demande d'Adolphe, de ton refus et de ses

motifs, qui nous ont remplis d'espérance, etc., etc. Christine eut de la

peine à lire cette lettre jusqu'au bout, tant ses yeux obscurcis par les

larmes déchiffraient péniblement l'écriture si connue et si chère de son

père. Quand elle l'eut finie, son premier mouvement fut de se jeter au

pied de son crucifix et de remercier Dieu du bonheur qu'il lui envoyait.

Ensuite elle courut chez Isabelle, et, se jetant à son cou, elle lui

remit la lettre de M. de Nancé en lui disant:

--Lisez, lisez, Isabelle; voyez ce que me demande mon père. Cher père!

cher François! ils vont revenir! Je les reverrai, et nous ne nous

quitterons plus jamais. Oh! Isabelle, quelle vie heureuse nous allons

mener!

Isabelle embrassa tendrement sa chère enfant et témoigna une grande joie

de cet heureux événement, qu'elle n'osait espérer, dit-elle, malgré

qu'elle y eût pensé bien des fois.

CHRISTINE

--Comment ne me l'avez-vous pas dit plus tôt? Si j'en avais eu l'idée,

j'en aurais parlé à mon père et à François, et nous n'aurions pas eu

deux années horribles à passer.

ISABELLE

--J'en ai dit quelques mots un jour à M. de Nancé; il me défendit d'en

jamais parler à François ni à vous surtout. «Je ne veux pas, me dit-il,

que ma pauvre Christine, toujours dévouée, se sacrifie au bonheur

de François et au mien; elle est trop jeune encore pour comprendre

l'étendue de son sacrifice; il faut que François passe deux ans dans

le Midi avec moi et Paolo, et que ma pauvre chère Christine arrive à

dix-huit ans au moins avant que nous lui demandions de se donner à nous

sans réserve».

CHRISTINE

--Mon père a pu croire que je ferais un sacrifice en devenant sa fille?

C'est mal cela; et je vais le gronder aujourd'hui même.

En sortant de chez Isabelle, Christine alla chez sa tante.

--Chère tante, dit-elle en l'embrassant, voyez le bonheur que Dieu

m'envoie; lisez cette lettre de M. de Nancé.

Mme de Cémiane lut et sourit.

MADAME DE CÉMIANE

--Tu vas donc accepter la demande de François?

CHRISTINE

--Avec bonheur, avec reconnaissance, chère tante; c'est la fin de toutes

mes peines, le commencement d'une vie si heureuse, que je n'ose croire à

sa réalité.

MADAME DE CÉMIANE

--Mais, chère enfant, as-tu réfléchi à ce que te dit M. de Nancé

lui-même, des inconvénients d'unir ton existence à celle d'un pauvre

infirme, objet des moqueries du monde, et...

CHRISTINE

--J'ai pensé au bonheur d'être la femme de François, la fille de M. de

Nancé, au droit que me donnaient ces titres de vivre avec eux, chez eux

toujours et toujours. Tout sera à nous tous; notre vie sera en commun;

nous ne quitterons jamais Nancé et nous n'entendrons pas les sottes

plaisanteries et les méchancetés du monde.

MADAME DE CÉMIANE

--Tu disais l'autre jour que tu ne voulais pas te marier.

CHRISTINE

--Avec Adolphe et tous les autres, non, ma tante; mais avec François,

c'est autre chose.

MADAME DE CÉMIANE

--Tu oublies qu'il faut le consentement de tes parents, ma chère petite.

Veux-tu que je leur écrive, si cela t'embarrasse?

CHRISTINE

--Oh oui! ma tante. Je vous remercie; vous êtes bien bonne. C'est

dommage que Gabrielle et Bernard soient sortis; j'aurais voulu leur

faire voir de suite la lettre de mon père.

MADAME DE CÉMIANE

--Ils ne tarderont pas à rentrer.

CHRISTINE

--Et je vais vite répondre à mon cher père, et vite envoyer ma lettre à

la poste.

Christine rentra et répondit ce qui suit à M. de Nancé:

«Mon cher, cher père, que je vous remercie, que vous êtes bon! que je

suis heureuse! Vous voulez donc bien que je sois la femme de notre cher

François; vous voulez bien que je sois votre fille, votre vraie fille?

Et pourquoi, mon père, mon cher père, m'avez-vous laissée toute seule à

pleurer et à me désoler pendant deux ans? Et pourquoi, vous et François,

ne m'avez vous pas demandé plus tôt ce que vous me demandez aujourd'hui?

Si je n'étais si heureuse, je vous gronderais, mon bon, cher, bien-aimé

père de ce que je viens d'apprendre par Isabelle, et de ce que je vous

raconterai plus tard: mais je n'ai que de la joie, du bonheur dans le

coeur, et je n'ai pas le courage de gronder... Je n'ai pas même relu ce

que vous me dites du prétendu sacrifice que je vous fais. Ce que vous

appelez plaisirs du monde est pour moi d'un ennui mortel; la vie que

vous me décrivez est précisément celle que j'aime, que je désire; votre

tendresse à tous deux est mon seul, mon vrai bonheur, et je n'ai besoin

d'aucune distraction à ce bonheur. Ce que vous dites de l'infirmité

de François n'a pas de sens pour moi; je l'aime comme il est; je l'ai

toujours aimé ainsi et je l'aimerai toujours. Avec vous et lui, je ne

désirerai rien, je ne regretterai rien. Ne me quittez jamais, c'est tout

ce que je vous demande en retour de ma vive tendresse. Je vous prie

instamment, mon père chéri, de vous mettre en route de suite après la

lecture de ma lettre. Si vous attendez ma réponse avec impatience, vous

jugez avec quels sentiments je vous attends. Si je m'écoutais, j'irai

moi-même vous porter cette réponse; mais je comprends que ce serait

ridicule aux yeux du sot monde que vous me soupçonnez de pouvoir

regretter.

«Au revoir donc sous peu de jours, mon père chéri; je n'appelle plus

François que mon mari dans mon coeur, et je suis aujourd'hui sa femme

dévouée et affectionnée. Bientôt je signerai CHRISTINE DE NANCÉ. Que

je serai heureuse! Je vous embrasse, mon père, mille et mille fois, et

François aussi.

«J'oublie que je n'ai pas encore le consentement de mes parents; mais ça

ne fait rien. Ma tante s'est chargée d'écrire et de l'avoir».

Lorsque M. de Nancé reçut cette réponse de Christine, lui aussi eut les

yeux pleins de larmes de joie et de reconnaissance; la tendresse si

dévouée, si absolue de Christine le toucha profondément. Il appela

François.

--La réponse de Christine, mon fils.

FRANÇOIS

--Que dit-elle, mon père? Consent-elle?

M. DE NANCÉ

--Mon enfant, je suis heureux! Quel trésor nom recevons de Dieu! Lis,

mon enfant, lis, tu verras quel coeur et quelle âme.

François lut, et plus d'une fois il essuya une larme qui obscurcissait

sa vue.

--Charmante et admirable nature, dit-il en rendant la lettre à son père

M. DE NANCÉ

--Oui, mon ami, tu seras heureux autant que peut l'être un homme en ce

monde. Et moi! avec quel bonheur j'achèverai entre vous deux une vie qui

n'a été heureuse que par vous!... Je vais écrire à ta femme, ajouta-t-il

en souriant, pour lui annoncer notre départ. Va voir avec Paolo, en lui

faisant part de ton mariage, quel jour nous pourrons partir.

François ne tarda pas à revenir, suivi de Paolo, dont le visage

resplendissait de joie.

--Après demain, Signor, après-demain matin à houit heures nous serons

en route. Ze vais dire au valet de sambre de faire tous les paquets. Ze

vais tout préparer de mon côté, avec mon ser François qui ne fera pas le

paresseux, ze vous en réponds.

M. DE NANCÉ

--Mais croyez-vous François en état de partir?

PAOLO

--Eh! Signor mio, il peut aller en Cine sans se reposer. Que diable!

voyez ce garçon; il est rézouissant à regarder. Ze vous dis que z'en

réponds sur ma tête.

M. DE NANCÉ

--Tant mieux, mon cher, tant mieux! Partons après-demain; envoyez-moi le

valet de chambre; je vais lui faire payer tous mes fournisseurs et faire

prévenir le cuisinier qu'il se tienne prêt à partir avant nous. Allons,

mon François, emballons, rangeons, et n'oublie pas les marbres et les

curiosités destinés à Christine.

François ne se le fit pas dire deux fois, et après avoir écrit quelques

pages de tendresse et de reconnaissance à Christine, lui, M. de Nancé et

Paolo commencèrent leurs préparatifs de départ.

XXVII

CHRISTINE A RÉPONSE A TOUT

Pendant qu'à Pau ils font leurs paquets, nous allons retourner près de

Christine, que sa tante venait de demander.

--Christine, j'ai une lettre de ta mère.

CHRISTINE

--Vous envoie-t-elle son consentement et celui de mon père pour mon

mariage avec François?

MADAME DE CÉMIANE

--Oui, mais...

CHRISTINE

--Quoi donc, ma tante? Vous avez l'air tout émue.

MADAME DE CÉMIANE

--Ma pauvre petite, c'est que j'ai une nouvelle fâcheuse à t'annoncer.

CHRISTINE

--Ah! mon Dieu! est-ce que M. de Nancé ou François...

MADAME DE CÉMIANE

--Non, non, il ne s'agit pas d'eux. Il s'agit de ta dot.

CHRISTINE

--Dieu! que vous m'avez fait peur, ma tante! Je craignais un malheur.

MADAME DE CÉMIANE

--Mais c'est un malheur que j'ai à t'apprendre! D'abord, tes parents ne

te donnent pas de dot.

CHRISTINE

--Eh bien! qu'est-ce que cela fait, ma tante?

MADAME DE CÉMIANE, étonnée.

--Comment, ce que cela fait? Mais M. de Nancé et François comptaient

certainement sur une dot.

CHRISTINE

--Je suis sûre qu'ils n'y ont pas plus pensé que moi. M. de Nancé est

assez riche pour nous trois.

MADAME DE CÉMIANE

--Quelle drôle de fille tu fais!... L'autre chose que j'ai il te dire,

c'est que tes parents sont ruinés.

CHRISTINE

--J'en suis bien peinée pour eux.

MADAME DE CÉMIANE

--Ils sont obligés de vendre les Ormes.

CHRISTINE

--En sont-ils fâchés?

MADAME DE CÉMIANE

--Non, ils vont s'établir à Florence.

CHRISTINE

--Moi, cela m'est égal, si cela ne leur fait rien.

MADAME DE CÉMIANE

--Mais les Ormes eussent été à toi après tes parents!

CHRISTINE

--Je n'ai pas besoin des Ormes, puisque j'ai Nancé.

MADAME DE CÉMIANE

--Nancé n'est pas à toi; c'est à M. de Nancé.

CHRISTINE

--N'est-ce pas la même chose, puisque je resterai chez lui?

MADAME DE CÉMIANE

--Tu es incroyable; ainsi tu n'es pas affligée de n'avoir ni dot ni

fortune à venir?

CHRISTINE

--Moi affligée! Pas plus que si j'avais des millions.

MADAME DE CÉMIANE

--Mais M. de Nancé et François en seront fort contrariés.

CHRISTINE

--Pas plus que moi, ma tante. De même que j'aime François et M. de Nancé

et pas leur fortune, de même c'est moi qu'ils veulent avoir et pas ma

fortune.

MADAME DE CÉMIANE

--Nous verrons ce qui arrivera.

CHRISTINE

--Oh! je suis bien tranquille; je leur devrai tout dans l'avenir comme

dans le passé. Voilà la différence; elle n'est pas grande, comme vous

voyez, ma tante. Je vais écrire à François le consentement de mes

parents.

MADAME DE CÉMIANE

--Et leur ruine aussi.

CHRISTINE

--Oui, oui, je leur en parlerai; au revoir, ma bonne tante.

MADAME DE CÉMIANE

--Tiens, voici la lettre de ta mère.

CHRISTINE

--Merci, ma tante, je l'enverrai à François.

Christine se retira chez elle et ouvrit avec répugnance la lettre de sa

mère, dont elle n'avait jamais reçu que des paroles désagréables.

«Ma chère soeur, disait-elle, Christine n'a pas le sens commun de vouloir

épouser un bossu, elle ferait cent fois mieux de se faire religieuse. Ni

mon mari ni moi, nous ne lui refusons pourtant pas notre consentement;

avec un mari bossu, il est clair qu'elle devra vivre à Nancé sans en

sortir, ce qui convient parfaitement à son peu de beauté, à son petit

esprit et à ses goûts bizarres. Un autre motif nous fait donner notre

consentement. J'ai eu le malheur d'être trompée par un homme d'affaires

malhonnête, et nous nous trouvons ruinés, ou à peu près; notre fortune

actuelle payera nos dettes; il nous restera la terre des Ormes, que nous

vendrons à un marchand de bois, moyennant une rente de cinquante mille

francs; mais Christine n'aura rien, ni dot, ni fortune à venir. Nous

sommes donc assez contents que M. de Nancé veuille bien prendre

Christine à sa charge et qu'il l'empêche de revenir, en la mariant à

son pauvre petit bossu. Je vous enverrai demain notre consentement par

devant notaire, afin de ne plus entendre parler de cette affaire. Dès

que la vente des Ormes, qui est en train, sera terminée, nous partirons

pour la Suisse et puis pour Florence, où j'ai l'intention de me fixer.

Dites bien à M. de Nancé que Christine n'a et n'aura pas le sou. Adieu,

ma soeur; mille compliments à votre mari... Je n'ai pas même de quoi

faire un trousseau à Christine. Dites-le.»

«CAROLINE DES ORMES.»

Christine laissa tomber tristement la lettre de sa mère.

«Quelle indifférence! se dit-elle. Pas un mot; pas une pensée de

tendresse pour moi, leur fille, leur seule enfant! Et ce bon, ce cher

M. de Nancé! quels soins, quelle bonté, quelle tendresse, quelle

préoccupation constante de mon bien-être, de mon bonheur! Oh! que je

l'aime, ce père bien-aimé que le bon Dieu m'a envoyé dans mon triste

abandon! Et François! ce frère chéri qui depuis des années ne vit que

pour moi, comme je ne vis que pour lui et pour notre père! Quelle joie

remplit mon coeur depuis que je suis certaine d'être à eux pour toujours!

Quand donc m'annonceront-ils leur retour? Je devrais recevoir la lettre

aujourd'hui!»

Après avoir écrit à François, Christine se mit à écrire à M. de Nancé en

lui envoyant la lettre de sa mère.

«Je ne sais pourquoi, disait-elle, ma tante a peur que la lettre de ma

mère ne vous chagrine. Je suis bien sûre, moi, que vous n'en éprouverez

aucune peine par rapport a moi. Je vous dois tout depuis huit ans, je

continuerai à tout vous devoir, cher bien-aimé père; bien loin de m'en

trouver humiliée, j'en ressens plutôt du bonheur et de l'orgueil; ma

reconnaissance est plus solide et ma tendresse plus vive. Je suis votre

création et votre bien, et je vous reste telle que vous, m'avez reçue

de mes parents. Quand donc reviendrez-vous, cher père? Quand donc

pourrai-je vous embrasser avec mon cher François? Je viens de lui écrire

la reconnaissance dont mon coeur est rempli pour vous comme pour lui. Il

faut qu'il vous lise ma lettre, afin de prendre votre bonne part de

ma tendresse. Adieu, père chéri; je vous attends chaque jour, presque

chaque heure! Que je voudrais savoir l'heure de votre retour! Je vous

embrasse, cher père, encore et toujours, avec mon bien cher François.

J'embrasse, aussi notre bon Paolo.»

«Votre fille, CHRISTINE».

Le lendemain du départ de cette lettre, elle reçut celle de François

annonçant leur arrivée pour le jour suivant; elle fit part à Isabelle

de cette bonne nouvelle, et obtint de sa tante la permission d'aller à

Nancé, avec Isabelle et Gabrielle, pour tout préparer au château; elles

devaient y passer la journée, y dîner, si c'était possible, et ne

revenir chez sa tante que le soir. Elle et Gabrielle furent enchantées

de cette permission; Bernard voulut aussi les accompagner, mais elles

lui dirent qu'il les gênerait dans leurs occupations de ménage.

--Alors, dit-il, je vais m'enfermer pour achever mon cadeau à François.

CHRISTINE

--Quel cadeau? Que lui destines-tu?

BERNARD

--C'est un secret.

CHRISTINE

--Pas pour moi, qui suis la femme de François!

BERNARD

--Pour toi comme pour Gabrielle, comme pour tout le monde. Adieu,

curieuse; au revoir.

Christine, qui avait retrouvé toute sa gaieté, rit avec Gabrielle du

prétendu mystère de Bernard. En arrivant dans la cour, Christine poussa

un cri de joie; elle avait aperçu le cuisinier.

--Mallar! s'écria-t-elle, mon cher Mallar, vous voilà revenu? Ils

reviennent demain; à quelle heure?

MALLAR

--A deux heures, Mademoiselle, ils seront ici.

CHRISTINE

--Quelle joie, quel bonheur! Je viendrai les attendre. Pouvez-vous nous

donner à dîner aujourd'hui Mallar, à ma cousine, à Isabelle et à moi?

MALLAR

--Certainement, Mademoiselle; seulement je prierai ces dames de

m'excuser si le dîner est un peu mesquin, n'ayant pas beaucoup de temps

pour le préparer.

CHRISTINE

--Cela ne fait rien, mon bon Mallar: donnez-nous ce que vous pourrez.

Allons, vite à l'ouvrage, Gabrielle; nous avons beaucoup à faire et pas

beaucoup de temps.

Elles travaillèrent toute la journée à ranger les meubles, à mettre en

ordre les affaires de M. de Nancé et de François, à orner le salon de

fleurs, à découvrir et épousseter les bronzes et les tableaux de prix,

à ranger et essuyer les livres, à faire marcher les pendules, etc. Les

heures s'écoulèrent rapidement; l'heure du dîner approchait. Christine

emmena Gabrielle dans la bibliothèque, qui était le cabinet de travail

de M. de Nancé.

--Pauvre bon père! dit Christine en s'asseyant dans le fauteuil de M. de

Nancé, que de fois nous sommes venus ici, François et moi, le déranger

de son travail! Quand je passais mon bras autour de son cou, il

m'embrassait et me regardait si tendrement, que je me sentais heureuse

de rester là, la tête sur son épaule. Gabrielle, je prie le bon Dieu de

t'envoyer le bonheur qu'il me donne: un François pour mari, un M. de

Nancé pour père.

GABRIELLE

--Pour rien dans le monde, je n'épouserais un infirme, ma pauvre

Christine.

CHRISTINE

--Qu'importe, chère Gabrielle? Si tu connaissais François comme je le

connais, tu ne songerais pas plus à son infirmité que je n'y songe, et

tu l'aimerais comme je l'aime!

GABRIELLE

--Oh non! par exemple! Pense donc que tu ne pourras jamais aller avec

lui au bal, au spectacle!

CHRISTINE

--Je déteste bals et spectacles.

GABRIELLE

--Tu ne pourras pas du tout aller dans le monde.

CHRISTINE

--Je déteste le monde; il m'attriste et m'ennuie.

GABRIELLE

--Tu ne pourras pas aller aux promenades ni dans les environs.

CHRISTINE

--Je n'aime que les promenades que peut faire François, et je déteste

les environs.

GABRIELLE

--Mais tu ne pourras même pas avoir du monde chez toi.

CHRISTINE

--Je n'ai besoin de personne que de François et de mon père; toi,

Bernard et tes parents, vous ne comptez pas comme monde, et je vous

verrai sans craindre les moqueries pour mon pauvre François.

GABRIELLE

--Enfin, je ne sais, mais un mari infirme est toujours ridicule; tu ne

pourras seulement pas lui donner le bras; il a un pied de moins que toi.

CHRISTINE

--S'il est ridicule aux yeux du monde, c'est pour moi une raison de

l'aimer davantage, de me dévouer à lui et à mon père pour leur témoigner

ma vive reconnaisance de tout ce qu'ils ont fait pour moi; et, quant au

bras, je sais marcher seule; je déteste de donner le bras.

GABRIELLE

--Alors tout est pour le mieux; mais je n'envie pas ton bonheur.

Le dîner vint interrompre la conversation des deux cousines; les

domestiques restés au château avaient fait la grosse besogne, les

chambres, les lits, etc. Le cocher reçut l'ordre de se trouver le

lendemain à l'heure voulue au chemin de fer, et Christine retourna

chez sa tante, heureuse et joyeuse de l'attente du lendemain; elle

s'attendait peu à la surprise qu'elle devait éprouver.

XXVIII

MÉTAMORPHOSE DE FRANÇOIS

Ce lendemain si désiré arriva; Christine, un peu pâle, les yeux un peu

battus, parut au déjeuner après lequel elle devait aller attendre M. de

Nancé et François au château.

MADAME DE CÉMIANE

--Tu es pâle, Christine; souffres-tu?

CHRISTINE

--Non, ma tante; j'ai mal dormi: la joie m'a agitée; c'est pourquoi je

me sens un peu fatiguée.

François le Bossu · 第 11 / 12 段