bon Paolo.
PAOLO, hésitant
--Moi,... ze veux bien,... mais...
CHRISTINE
--Le jurez-vous? Jurez, mon cher Paolo.
--Ze le zoure! dit Paolo en étendant les bras.
A force de raisonnements pareils, Paolo finit par les distraire. M. de
Nancé était obligé à de fréquentes absences pour les obsèques du pauvre
Maurice et pour venir en aide aux malheureux parents. Aussitôt après
l'enterrement, M. et Mme de Sibran retournèrent à Paris, où ils avaient
leur fils Adolphe et toute leur famille.
A Nancé on reprit la vie habituelle, tranquille, occupée, uniforme et
heureuse. Pourtant la mort du pauvre Maurice attrista pendant longtemps
leurs soirées d'hiver.
XXIV
SÉPARATION, DÉSESPOIR
L'été suivant ramena M. et Mme des Ormes et la bande joyeuse et dissipée
que M. de Nancé continua à éviter. Leurs relations avec Christine
ne furent ni plus tendres ni plus fréquentes. Ils semblaient avoir
entièrement abandonné leur fille à M. de Nancé. Cette position bizarre
dura quelques années encore; Christine arriva à l'âge de seize ans et
François à vingt. Christine était devenue une charmante jeune personne,
sans être pourtant jolie; grande, élancée, gracieuse et élégante, ses
grands yeux bleus, son teint frais, ses beaux cheveux blonds, de belles
dents, une physionomie ouverte, gaie, intelligente et aimable, faisaient
toute sa beauté; son nez un peu gros, sa bouche un peu grande, les
lèvres un peu fortes, ne permettaient pas de la qualifier de belle ni de
jolie, mais tout le monde la trouvait charmante; elle paraissait telle,
surtout aux yeux de ses trois amis dévoués, M. de Nancé, François
et Paolo. Son caractère et son esprit avaient tout le charme de sa
personne; l'infirmité de François, qui leur faisait éviter les nouvelles
relations et fuir les réunions élégantes du voisinage, avait donné à
Christine les mêmes goûts sérieux et le même éloignement pour ce qu'on
appelle plaisirs dans le monde. M. de Nancé les menait quelquefois chez
Mme de Guilbert et chez Mme de Sibran, mais jamais quand il y avait du
monde. Une fois, il les avait forcés à aller à une petite soirée de feu
d'artifice et d'illuminations chez Mme de Guilbert; mais Christine avait
tant souffert de l'abandon dans lequel on laissait François, des regards
moqueurs qu'on lui jetait, des ricanements dont il avait été l'objet,
qu'elle demanda instamment à M. de Nancé de ne plus l'obliger à subir
ces corvées.
--Comme tu voudras, ma fille. Je croyais t'amuser; c'est François qui
m'a demandé de te procurer quelques distractions.
--François est bien bon et je l'en remercie, mon père. Mais je n'ai pas
besoin de distractions; je vis si heureuse près de vous et près de
lui, que tout ce qui change cette vie douce et tranquille m'ennuie et
m'attriste.
M. DE NANCÉ
--J'ai en effet remarqué hier que tu étais triste, mon enfant, et que
tu ne prenais plaisir à rien; toi, toujours si gaie, si animée, tu ne
parlais pas, tu souriais à peine.
CHRISTINE
--Comment pouvais-je être gaie et m'amuser, mon père, pendant que
François souffrait et que vous partagiez son malaise? Je n'entendais
autour de moi que des propos méchants, je ne voyais que des visages
moqueurs ou indifférents. Ici c'est tout le contraire; les paroles sont
amicales, les visages expriment la bonté et l'amitié. Non, cher père, je
voudrais ne jamais sortir d'ici.
M. de Nancé avait compris le tendre dévouement de sa fille; il n'insista
pas et l'embrassa en lui rappelant que sa mère revenait le lendemain.
--Il faut que j'aille la voir, dit-il.
CHRISTINE
--Faut-il que j'y aille avec vous, mon père?
M. DE NANCÉ
--Non, mon enfant; tu sais qu'elle détend tes visites au château.
--Je n'en suis pas fâchée, dit Christine en souriant, quand elle me
voit, c'est toujours pour me gronder; je resterai avec François toujours
bon, toujours aimable.
M. de Nancé alla voir M. et Mme des Ormes; il leur représenta qu'il
était obligé de mener son fils dans le Midi pour sa santé et pour
d'autres motifs; qu'il était impossible qu'il emmenât Christine avec
lui, et que, malgré le vif chagrin que leur causerait à tous cette
séparation, il la jugeait absolument nécessaire.
MADAME DES ORMES
--Je ne peux pas la reprendre, Monsieur de Nancé; que ferais-je d'une
grande fille comme Christine? Je ne saurais pas m'en occuper, la
diriger; elle courrait risque d'être fort mal élevée.
M. DE NANCÉ
--Ce ne serait pas impossible, Madame, si vous ne vous en occupez pas;
mais il faut que vous preniez un parti quelconque, car enfin Christine a
seize ans et elle est votre fille.
MADAME DES ORMES
--Elle est bien plus à vous qu'à nous. Christine n'a jamais eu de coeur,
et c'est ce qui m'en a détachée. D'abord et avant tout, je ne veux pas
d'elle chez moi: ma maison n'est pas montée pour cela, et mon genre de
vie ne lui conviendra pas.
M. DE NANCÉ
--Alors, Madame, me permettrez-vous un conseil dans votre intérêt à
tous?
MADAME DES ORMES
--Oui, oui, donnez vite.
M. DE NANCÉ
--Mettez-la au couvent pour deux ou trois ans.
MADAME DES ORMES
--Parfait! admirable! Mais pas à Paris! Je ne veux absolument pas
l'avoir à Paris.
M. DE NANCÉ
--Le couvent des dames Sainte-Clotilde, qui est à Argentan, est
excellent, Madame.
MADAME DES ORMES
--Très bien. C'est arrangé; n'est-ce pas, Monsieur des Ormes? Vous
donnez, comme moi, pleins pouvoirs à M. de Nancé?
M. des Ormes, plus que jamais sous le joug de sa femme, consentit à
tout ce qu'elle voulut, et M. de Nancé rentra chez lui le coeur plein
de tristesse, pour annoncer à ses enfants la fatale nouvelle de leur
séparation.
Au retour de sa visite, M. de Nancé fit venir François et Christine.
--Qu'avez-vous, mon père? dit Christine en entrant; vous êtes pâle et
vous semblez triste et agité.
--Je le suis en effet, mes enfants, car j'ai une fâcheuse nouvelle à
vous annoncer.
M. de Nancé se tut, passa sa main sur son front, et, voyant la frayeur
qu'exprimait la physionomie de François et de Christine, il les prit
dans ses bras, les embrassa, et, les regardant avec tristesse:
--Mes enfants, mes pauvres enfants, notre bonne et heureuse vie est
finie; il faut nous séparer... Ma Christine, tu vas nous quitter.
CHRISTINE, avec effroi
--Vous quitter?... Vous quitter? Vous, mon père? toi, mon frère? Oh
non!... non... jamais!
M. DE NANCÉ
--Il le faut pourtant, ma fille chérie; ta mère te met au couvent, parce
que moi je suis obligé de mener François finir ses études dans le Midi,
et que je ne puis t'y mener avec moi.
--Ma mère me met au couvent! Ma mère m'enlève mon père, mon frère, mon
bonheur! s'écria Christine en tombant à genoux devant M. de Nancé. O mon
père, vous qui m'avez sauvée tant de fois, sauvez-moi encore; gardez-moi
avec vous!
François releva précipitamment Christine, la serra contre son coeur, et
mêla ses larmes aux siennes. M. de Nancé tomba dans un fauteuil et cacha
son visage dans ses mains. Tous trois pleuraient.
--Mon père, dit Christine en se mettant à genoux près de lui et en
passant un bras autour de son cou, pendant que de l'autre main elle
tenait celle de François, mon père, votre chagrin, vos larmes, les
premières que je vous aie jamais vu répandre, me disent assez qu'une
volonté plus forte que la vôtre dispose de mon existence et me voue
au malheur, j'obéirai, mon père; je ne serai plus heureuse que par le
souvenir; je penserai à vous, à votre tendresse, à votre bonté, à mon
cher, mon bon François; je vous aimerai tant que je vivrai, de toute mon
âme, de toutes les forces de mon coeur, j'ai été, grâce à vous, à vous
deux, heureuse pendant huit ans. Si je ne dois plus vous revoir,
j'espère que le bon Dieu aura pitié de moi, qu'il ne me laissera pas
longtemps dans ce monde. François, mon frère, mon ami, n'oublie pas ta
Christine, qui eût été si heureuse de consacrer sa vie à ton bonheur.
François ne répondit que par ses larmes aux tendres paroles de
Christine.
--Comment pourrai-je vivre sans toi, ma Christine? lui dit-il enfin en
la regardant avec une tristesse profonde.
CHRISTINE
--La vie n'a qu'un temps, cher François... Et, se penchant à son
oreille, elle lui dit bien bas:
--Ayons du courage pour notre pauvre père, qui souffre pour nous plus
que pour lui-même.
François lui serra la main et fit un signe de tête qui disait oui.
--Mon père, dit Christine en baisant les mains et les joues inondées de
larmes de M. de Nancé, mon père, le bon Dieu viendra à notre secours;
il nous réunira peut-être. Qui sait si cette séparation n'est pas notre
bonheur à venir? M. de Nancé releva vivement la tête.
--Que Dieu t'entende, ma chère fille bien-aimée! Qu'il nous réunisse un
jour pour ne jamais nous quitter!
Le courage de Christine excita celui de François; quand M. de Nancé vit
ses enfants plus calmes, son propre chagrin devint moins amer. Il entra
dans quelques détails sur leur existence future, encore animée par
l'espoir de la réunion.
CHRISTINE
--Quand j'aurai vingt et un ans, mon père, je pourrai disposer de
moi-même; je viendrai alors chercher un refuge près de vous, et nous
jouirons d'autant mieux de notre bonheur que nous en aurons été privés
pendant... cinq ans.
--Cinq ans! s'écria François. Oh! Christine serons-nous réellement cinq
ans séparés?
M. DE NANCÉ
--Qui sait ce qui peut arriver mon ami? Peut-être nous retrouverons-nous
bien plus tôt.
CHRISTINE
--Vous m'écrirez bien souvent, n'est-ce pas, mon père? n'est-ce pas
François?
FRANÇOIS
--Tous les jours! Un jour mon père, et moi l'autre.
CHRISTINE
--Et moi de même, si on me le permet à ce couvent; on y est peut-être
très sévère.
M. DE NANCÉ
--Non, ma fille; la supérieure est une ancienne amie de ma femme; elle
est excellente et te donnera toute la liberté possible; c'est pour cette
raison que j'ai indiqué ce couvent à ta mère, de peur qu'elle ne te
plaçât dans quelque maison inconnue et éloignée. Ici, du moins, tu auras
ta tante de Cémiane, qui revient à la fin de l'année, après une absence
de six ans.
CHRISTINE
--Oui, mon père, Gabrielle m'a écrit que ma tante était tout à fait
remise depuis les deux ans qu'elle a passés a Madère. Et vous, mon père,
vous serez bien loin avec François?
M. DE NANCÉ
--Dans le Midi, chère enfant, près de Pau, où François finira ses
études, Nous reviendrons dans deux ans avec le bon Paolo, que j'emmène.
CHRISTINE
--Bon Paolo! lui aussi! Plus personne!
M. DE NANCÉ
--Isabelle, seule, te restera, ma fille; et nos coeurs seront toujours
près de toi.
Les journées passèrent vite et tristement; Paolo partageait les chagrins
de Christine; il cherchait à relever son courage.
PAOLO
--Cère Signorina, prenez couraze! Vous serez heureuse; c'est moi, Paolo,
qui le dis.
CHRISTINE
--Heureuse! Sans eux, c'est impossible!
PAOLO
--Avec eux! Qué diable! deux ans sont bien vite passés!... Deux ans, ze
vous dis.
Christine secoua la tête.
PAOLO
--Vous remuez la tête comme une cloce; et moi ze vous dis que ze sais
ce que ze dis, et que dans deux ans vous ferez des cris de zoie: «Vive
Paolo!»
Christine ne put s'empêcher de sourire.
CHRISTINE
--Je crierai: Vive Paolo! quand vous aurez obtenu de ma mère la
permission pour moi de revenir près de mon père et de François.
PAOLO
--Eh! eh! ze ne dis pas non! ze ne dis pas non!
Cet espoir et l'air d'assurance de Paolo tranquillisèrent un peu
Christine, mais ce ne fut pas pour longtemps; les préparatifs de départ
qui se faisaient autour d'elle, et auxquels elle eut le courage de
prendre part, la replongeaient sans cesse dans des accès de désespoir. A
mesure qu'approchait l'heure de la séparation, ce père et ses enfants,
si tendrement unis, semblaient redoubler encore d'affection et de
dévouement.
Le jour du départ de Christine, les adieux furent déchirants. M. de
Nancé voulut la mener lui-même au couvent, mais François restait au
château avec Paolo. M. de Nancé fut obligé d'arracher la malheureuse
Christine d'auprès de François pour la porter dans la voiture. M. de
Nancé soutint sa fille presque inanimée. La tête appuyée sur l'épaule de
son père, Christine sanglota longtemps. La désolation de M. de Nancé lui
fit retrouver le courage qu'elle avait momentanément perdu, et quand ils
arrivèrent au couvent, Christine parlait avec assez de calme de leur
correspondance et de l'avenir auquel elle ne voulait pas renoncer,
quelque éloigné qu'il lui apparût.
La supérieure était une femme distinguée et excellente. Mise au courant
de la position de Christine par M. de Nancé, qui lui avait raconté ce
que nous savons et même ce que nous ne savons pas, elle reçut Christine
avec une tendresse toute maternelle, et quand il fallut dire un dernier
adieu à son père chéri, Christine tomba défaillante dans les bras de la
supérieure.
Quand M. de Nancé fut de retour, il trouva François et Paolo pâles et
silencieux; François se jeta dans les bras de son père, qui le tint
longtemps embrassé.
M. DE NANCÉ
--Partons, partons vite, mon cher enfant. Ce château sans Christine
m'est odieux.
FRANÇOIS
--Oh oui! mon père! Il me fait l'effet d'un tombeau! le tombeau de notre
bonheur à tous.
Les chevaux étaient mis, les malles étaient chargées. Les domestiques
étaient d'une tristesse mortelle; personne ne put prononcer une parole.
M. de Nancé, François et Paolo leur serrèrent la main à tous. Paolo, en
montant en voiture, s'écria:
--Dans deux ans, mes amis! Dans deux ans ze vous ramènerai vos bons
maîtres, et vous serez tous bien zoyeux! Vous allez voir! En route,
cocer! et marcez vite!
La voiture roula, s'éloigna et disparut. La tristesse et la désolation
régnèrent à Nancé comme au coeur des maîtres. Le voyage se fit et
s'acheva rapidement; mais, ni l'aspect d'un pays nouveau, ni les
agréments d'une habitation charmante, ni les distractions d'un nouvel
établissement ne purent dissiper la morne tristesse de François et de M.
de Nancé. Paolo réussit pourtant quelquefois à les faire sourire en leur
parlant de Christine, en racontant des traits de son enfance. Tous les
jours arrivait une lettre de Christine, et tous les jours il en partait
une pour elle. Peu de temps après leur arrivée dans les environs de Pau,
un espoir fondé vint ranimer le coeur et l'esprit de François et de
son père; chaque jour augmentait leur sécurité; quelle était cette
espérance? Nous ne la connaissons pas encore, mais nous pensons qu'une
indiscrétion de Paolo ou la suite des événements nous la révélera un
jour. L'attitude de Paolo est triomphante; son langage est mystérieux
comme ses allures. M. de Nancé paraît heureux; il ne s'attriste plus en
nommant Christine, pour laquelle il éprouve une tendresse de plus en
plus vive. Mais il ne lui échappe aucune parole qui puisse expliquer le
changement qui se fait en lui. François aussi cause plus gaiement; il
ne parle que de Christine et d'un heureux avenir. Leur correspondance
continue active et affectueuse. Paolo même écrit et reçoit des lettres.
Les mois se passent, les années de même; enfin, après deux années de
séjour à Pau, un jour, après avoir reçu une lettre de Christine et de
Mme de Cémiane et en avoir longuement causé avec son père, François lui
dit:
--Mon père, pouvons-nous parler à Christine aujourd'hui? Je suis si
malheureux loin d'elle!
--Oui, mon ami, nous le pouvons. Paolo vient tout juste de me dire qu'il
m'y autorisait et qu'il répondait de toi sur sa tête.
François serra vivement la main de son père et le quitta en disant:
--Mon père, écrivez et faites des voeux pour moi; j'ai peur.
--Je suis fort tranquille, moi, mon ami; comment pouvons-nous douter de
ce coeur si rempli de tendresse?»
M. de Nancé n'était pourtant pas aussi calme qu'il le disait; quand
François fut parti, il se promena longtemps avec agitation dans sa
chambre et relut plusieurs fois la lettre de Christine. Puis il se mit à
écrire lui-même. Pendant qu'il était ainsi occupé, nous allons savoir ce
qu'avait fait et pensé Christine pendant ces deux longues années.
XXV
DEUX ANNÉES DE TRISTESSE
Lorsque Christine se trouva seule avec la supérieure, qu'elle fut
assurée de ne plus revoir M. de Nancé ni François, son courage faiblit
et elle se laissa aller à un désespoir qui effraya la supérieure: elle
parla à Christine, mais Christine ne l'entendait pas; elle la raisonna,
l'encouragea, mais ses paroles n'arrivaient pas jusqu'au coeur désolé de
Christine. Ne sachant quel moyen employer, la supérieure la mena à la
chapelle du couvent.
--Priez, mon enfant, lui dit-elle; la prière adoucit toutes les peines.
Rappelez-vous les sentiments si religieux de votre père et de votre
frère. Imitez leur courage, et n'augmentez pas leur douleur en vous
laissant toujours aller à la vôtre.
Christine tomba à genoux et pria, non pour elle, mais pour eux; elle
ne demanda pas à souffrir moins, mais que les souffrances leur fussent
épargnées. Elle se résigna enfin, se soumit à son isolement, et se
promit de revenir chercher du courage aux pieds du Seigneur, toutes les
fois qu'elle se sentirait envahie par le désespoir. Quand la supérieure
revint la prendre, Christine pleurait doucement; elle était calme et
elle suivit docilement la supérieure dans la chambre qui lui était
destinée; elle y trouva Isabelle, arrivée depuis quelques instants, qui
lui donna des nouvelles du départ de M. de Nancé, de François et de
Paolo; elle lui redit les paroles de Paolo, lui peignit la douleur et
l'abattement de François et de son père; Christine trouva une grande
consolation à se retrouver avec Isabelle, qui partageait ses sentiments
douloureux et ses affections.
Les premiers jours se traînèrent péniblement. Christine n'avait pas
encore de lettres; elle écrivait tous les jours, et reçut enfin une
première lettre de François: lui aussi était triste, se sentait isolé et
malheureux; le lendemain M. de Nancé lui donna quelques détails sur
leur établissement, et la correspondance continua ainsi, animée et
intéressante.
Six mois après, Mme de Cémiane revint chez elle après une absence de
six années; son premier soin fut d'aller voir sa nièce et de lui mener
Bernard et Gabrielle; les deux cousines ne se reconnurent pas, tant
elles étaient métamorphosées; Gabrielle était aussi grande que
Christine, mais brune, avec des couleurs très prononcées, des yeux noirs
et vifs, les traits délicats; c'était une fort jolie personne. Bernard
était devenu un grand garçon de dix-neuf ans, bon, intelligent,
raisonnable, mais un peu paresseux pour le travail de collège; il était
très bon musicien, il peignait remarquablement bien, et avec ces deux
talents il prétendait pouvoir se passer de grec et de latin. Leur joie
de revoir Christine réjouit un peu le coeur de la pauvre délaissée: ils
causèrent ou plutôt parlèrent sans arrêter pendant une heure et demie
que se prolongea la visite de Mme de Cémiane. Christine écouta beaucoup
et parla peu. Sa tante l'observait attentivement et avec intérêt.
--Ma pauvre Christine, lui dit-elle en se levant pour partir, qu'est
devenu ton rire joyeux, ta gaieté d'autrefois? Tu as le regard
malheureux, le sourire triste, presque douloureux. Es-tu malheureuse au
couvent, mon enfant? Je t'emmènerai de suite chez moi si c'est ainsi.
Christine embrassa sa tante et pleura doucement, mais amèrement, dans
ses bras.
MADAME DE CÉMIANE
--Viens, ma pauvre enfant; viens! C'est affreux de t'avoir enfermée dans
cette prison; tu vas venir chez moi.
CHRISTINE
--Je vous remercie, ma bonne tante; ce n'est pas le couvent qui fait
couler mes larmes; j'y suis aussi heureuse que je puis l'être, séparée
de ceux que j'aime tendrement, passionnément, de ceux qui m'ont
recueillie, élevée, aimée, rendue si heureuse pendant huit ans! C'est M.
de Nancé qui m'a placée ici, et j'y resterai tant qu'il désirera que j'y
reste. Je pleure leur absence; loin de mon père et de mon frère, il n'y
a pour moi que tristesse et isolement.
MADAME DE CÉMIANE
--Tu ne nous aimes donc plus, Christine?
CHRISTINE
--Je vous aime et vous aimerai toujours, mais pas de même; je ne puis
exprimer ce que je sens; mais ce n'est pas la même chose; je puis vivre
sans vous, je ne me sens pas la force de vivre loin d'eux.
MADAME DE CÉMIANE
--Oui, je comprends; tes lettres à Gabrielle étaient pleines de
tendresse pour M. de Nancé et pour François. Comment est-il, ce bon
petit François?
CHRISTINE, vivement.
--Toujours aussi bon, aussi dévoué, aussi aimable.
MADAME DE CÉMIANE
--Oui, mais sa taille, son infirmité.
CHRISTINE
--Il est grandi, mais son infirmité reste toujours la même.
MADAME DE CÉMIANE
--Quel âge a-t-il donc maintenant?
CHRISTINE
--Il a vingt et un ans depuis trois mois.
MADAME DE CÉMIANE
--Ecoute, ma petite Christine, je comprends ton chagrin, mais il ne faut
pas l'augmenter par la vie d'ermite que tu mènes au couvent; tu aimes
Gabrielle et Bernard, ils t'aiment beaucoup; ils se font une fête de
t'avoir, et tu vas venir passer quelque temps avec nous. Je l'avais déjà
demandé à ta mère, qui m'a dit de faire tout ce que je voudrais.
CHRISTINE
--Permettez-vous, ma tante, que j'écrive à M. de Nancé pour demander son
consentement, et que j'attende sa réponse?
--Certainement, ma chère petite, répondit en souriant Mme de Cémiane. Il
est ton père d'adoption, et tu fais bien de le consulter.
Quatre jours, après, Mme de Cémiane, qui avait aussi écrit à M. de
Nancé, vint enlever Christine et Isabelle du couvent. Christine avait
reçu de son côté un consentement plein de tendresse de son père adoptif;
il lui reprochait d'avoir attendu ce consentement; il lui faisait les
promesses les plus consolantes pour l'avenir, la suppliait de ne pas
perdre courage, que l'heure de la réunion n'était pas si éloignée
qu'elle le croyait, etc.
Gabrielle et Bernard furent enchantés d'avoir leur cousine. Christine
elle-même fut distraite forcément de son chagrin par la gaieté de ses
cousins, par les soins affectueux de son oncle et de sa tante; elle
retrouvait sans cesse des souvenirs de François et des jours heureux
qu'elle avait passés avec lui dans son enfance. Gabrielle, voyant le
charme que trouvait Christine à tout ce qui la ramenait à François et à
M. de Nancé, et trouvant elle-même un vif plaisir à rappeler cet heureux
temps, en parlait sans cesse; elle questionna beaucoup Christine sur
la vie qu'elle menait à Nancé, s'étonnait qu'elle y eût trouvé de
l'agrément, parlait de Paolo, de Maurice, demandait des détails sur sa
maladie et sa mort.
--Ce qui est surprenant, dit Christine, c'est qu'on n'ait jamais su
comment lui et Adolphe se sont trouvés tout en haut, dans une mansarde,
pendant l'incendie du château des Guilbert.
GABRIELLE
--On le sait très bien. Adolphe l'a raconté à Bernard. Tu sais qu'ils
avaient si bien dîné, qu'ils se sont trouvés malades après et puis
qu'ils étaient de mauvaise humeur; ils sont restés au salon; Maurice
avait découvert un paquet de cigarettes oubliées sur la cheminée; il
engagea Adolphe à les fumer; ils allumèrent leurs cigarettes et jetèrent
les allumettes, sans penser à les éteindre, derrière un rideau de
mousseline, qui prit feu immédiatement. Ne pouvant l'éteindre, et voyant
s'enflammer la tenture de mousseline qui recouvrait les murs, ils furent
saisis de frayeur; ils n'osèrent pas s'échapper par les salons et le
vestibule, craignant d'être rencontrés par les domestiques et d'être
accusés d'avoir mis le feu. Ils aperçurent une porte au fond du salon;
ils s'y précipitèrent; elle donnait sur un petit escalier intérieur,
qu'ils montèrent; ils arrivèrent à une mansarde, où ils se crurent en
sûreté, pensant que l'incendie serait éteint avant d'avoir gagné les
étages supérieurs. Ce ne fut que lorsque les flammes pénétrèrent dans
leur mansarde qu'ils cherchèrent à redescendre; mais les escaliers
étaient tout en feu, et ils se précipitèrent à la fenêtre en criant au
secours. Avant qu'on eût exécuté les ordres de M. de Nancé, ils furent
très brûlés, surtout le pauvre Maurice, qui cherchait de temps en temps
a s'échapper à travers les flammes. Je m'étonne que Maurice ne vous
l'ait pas raconté pendant qu'il était chez vous.
CHRISTINE
--François s'était aperçu que Maurice n'aimait pas à parler et à entendre
parler de ce terrible événement, et il ne lui en a jamais rien dit.
GABRIELLE
--Mais toi, tu aurais pu le questionner.
CHRISTINE
--Non; François m'avait dit de ne pas lui en parler.
XXVI
DEMANDES EN MARIAGE. RÉPONSES DIFFÉRENTES