--Non, chère petite; il t'ennuie; mais tu ne le détesteras pas, car tu
penseras qu'il est l'ami de François...
CHRISTINE
--Oh!... l'ami!... François y va par charité.
M. DE NANCÉ
--Et toi, tu le recevras par charité. Et tu prieras le bon Dieu de te
rendre bonne et charitable; et tu n'oublieras pas que tu vas faire ta
première communion l'année prochaine.
CHRISTINE, l'embrassant
--Et puis je penserai à vous et à François pour vous imiter; la première
fois que Maurice viendra, vous verrez, cher père, comme je serai bonne!
Les bonnes résolutions de Christine portèrent leur fruit; Maurice crut
voir que Christine l'aimait enfin comme il désirait en être aimé, et il
devint plus gai et plus aimable pendant ses visites.
Le jour où François revint de chez Maurice, comme nous l'avons dit, il
avait trouvé son pauvre protégé fort triste; ses parents lui avaient
annoncé que, n'ayant pas été à Paris depuis près d'un an, leurs affaires
s'étaient dérangées et les obligeaient à y aller passer un ou deux mois;
que, de plus, leur père était assez gravement malade et les demandait;
qu'il fallait s'apprêter à partir sous peu de jours, et qu'Adolphe
entrerait au collège dès leur arrivée à Paris.
--Alors, dit Maurice, j'ai supplié maman de me laisser ici et de ne pas
m'exposer à la honte, aux humiliations pénibles que je subirais à Paris.
Maman, inquiète de ma santé, ne veut pas me quitter, et pourtant elle
est obligée d'aller à Paris pour ses affaires et pour mon grand-père. Il
faut donc que je me laisse emmener, que je subisse toutes les peines que
je prévois. Si papa pouvait y aller seul, je m'y résignerais encore; et
quant à Adolphe, je comprends bien qu'ici il ne travaille pas, il perd
son temps et il a besoin d'aller au collège; mais, maman partant, il
faut que je parte aussi? Quel chagrin pour moi de quitter la campagne et
ma vie calme et retirée! Maman, me voyant si malheureux de ce voyage,
m'a dit qu'elle ferait le sacrifice que je lui demandais qu'elle me
laisserait ici, et qu'elle se séparerait d'avec moi si nous avions dans
le voisinage un parent ou un ami intime qui voulût bien me recevoir chez
lui pendant un mois ou deux, et encore, à la condition que moi ou le
médecin nous lui écririons tous les jours pour la rassurer sur ma santé.
C'est vrai que je suis malade, plus malade même qu'elle ne le croit,
car je lui cache la plus grande partie, de mes souffrances pour ne pas
l'inquiéter davantage. Ce fatal voyage me tuera! Et, par malheur,
nous n'avons dans le voisinage aucun parent aucun ami qui puisse me
recueillir! Oh! François, que je suis malheureux!
François, ne trouvant aucune parole pour consoler le pauvre Maurice,
pleura avec lui et l'engagea à recourir à Dieu et à la sainte Vierge. Il
lui promit de lui écrire souvent; il chercha à le rassurer sur sa santé,
sur les terreurs que lui causait son séjour à Paris, et le laissa un peu
moins abattu, mais bien malheureux encore.
François vint raconter à son père et à Christine le nouveau et vif
chagrin du pauvre Maurice.
--Pauvre garçon! pauvre Maurice! dit Christine; que pouvons-nous faire
pour le consoler dans sa douleur?
M. DE NANCÉ
--Ses chagrins sont malheureusement de nature à ne pouvoir être effacés;
mais nous pouvons les adoucir en redoublant de soins et d'affection
jusqu'à son départ. Demain, François pourra y retourner, et nous
l'accompagnerons.
CHRISTINE
--Mon père, je crois que j'ai trouvé un moyen excellent de le rendre non
seulement moins triste, mais heureux.
M. DE NANCÉ
--Toi, tu as trouvé cela, Christine? Dis-le nous bien vite.
CHRISTINE
--C'est que vous allez être... pas content.
M. DE NANCÉ
--Pas content? Pourquoi? Ton invention est donc mauvaise, méchante?
CHRISTINE.
--Au contraire, mon père; excellente et très bonne. Devinez! Ce n'est
pas difficile.
M. DE NANCÉ
--Comment veux-tu que je devine, si tu ne me dis pas quelque chose pour
m'aider?
CHRISTINE
--Et toi, François, devines-tu?
François la regarda attentivement.
--Je crois que j'ai trouvé, s'écria-t-il.
Et il dit quelques mots à l'oreille de Christine.
--C'est ça, tu as deviné, répondit-elle en riant. A votre tour, mon père;
vous ne devinez pas.
M. DE NANCÉ
--Hem! je crois que je devine aussi. Tu veux que je lui propose...
CHRISTINE
--C'est cela! c'est cela! Eh bien! papa, voulez-vous?
M. DE NANCÉ, souriant
--Mais tu ne m'as pas laissé achever! tu ne sais pas ce que j'allais
dire!
CHRISTINE
--Si fait, si fait! Et je vous demande encore: Le voulez-vous?
M. DE NANCÉ, avec malice
--Il faut bien, puisque tu le désires si vivement. Mais je te demande
instamment que ce ne soit pas pour longtemps. Huit jours au plus.
CHRISTINE
--Ce sera assez mon père, pour le consoler; pourtant, j'aimerais mieux
un mois que huit jours.
M. DE NANCÉ, de même
--Nous verrons si nous pouvons nous y habituer, François et moi.
CHRISTINE
--Oh! vous vous y habituerez très bien. François ira le lui demander
demain.
M. DE NANCÉ, souriant.
--Il vaut mieux que tu y ailles toi-même avec Isabelle: tu verras en
même temps la chambre que te donnera Mme de Sibran pour toi et pour
Isabelle.
CHRISTINE, effrayée
--Quelle chambre? Pourquoi une chambre?
M. DE NANCÉ
--Mais pour demeurer chez Mme de Sibran pendant huit jours, jusqu'à son
départ, comme tu le désires.
CHRISTINE
--Moi, demeurer là-bas? Moi, vous quitter? aller chez ce Maurice que je
ne peux pas souffrir? Oh! mon père! vous ne m'aimez donc pas, puisque
vous me renvoyez avec tant de facilité! Vous ne croyez pas à ma
tendresse, puisque vous me supposez le désir, la possibilité de vouloir
vous quitter! François, tu avais deviné, toi; tu m'aimes!
Christine, désespérée et tout en larmes, se jeta au cou de François, qui
regardait son père avec tristesse.
M. DE NANCÉ, la saisissant dans ses bras et l'embrassant.
--Christine! ma fille! mon enfant! Ne pleure pas! Ne t'afflige pas!
C'est une plaisanterie; je devinais très bien que tu me demandais de
faire venir Maurice ici avec nous. Tu ne m'as pas laissé achever, et
j'ai profité de l'occasion pour te guérir de ta précipitation à vouloir
comprendre les pensées inachevées. Je suis désolé, chère enfant, du
chagrin que tu témoignes! Et crois bien que je ne t'aurais jamais permis
l'inconvenance que je te proposais en plaisantant; et que je tiens trop
a toi, que j'aime trop, pour me séparer de toi volontairement.
Christine, consolée, embrassa tendrement ce père et ce frère tant aimés,
et renouvela la proposition d'avoir Maurice à Nancé.
M. DE NANCÉ
--Tout ce que vous voudrez, mes enfants; je m'associe à votre acte de
charité, quoiqu'il ne me soit pas plus agréable qu'à Christine; mais,
comme elle, je supporterai les ennuis d'un malade étranger et je
vaincrai mes répugnances.
Quand François retourna le lendemain chez Maurice, et lui fit part de
l'invitation de M. de Nancé, le visage de Maurice exprima une telle
joie, une telle reconnaissance, que François en fut touché. Il remercia
François dans les termes les plus affectueux, et annonça le départ de
sa mère pour le lendemain matin, parce qu'on avait reçu de mauvaises
nouvelles de son grand-père.
FRANÇOIS
--Alors tu viendras à Nancé dans l'après-midi?
MAURICE
--J'en parlerai à maman; elle le voudra bien, j'en suis sûr, et alors je
viendrai le plus tôt que je pourrai. Mais, dis-moi, François, Christine
ne sera-t-elle pas ennuyée de mon long séjour près de vous?
FRANÇOIS
--Pas du tout, puisque c'est elle qui en a eu l'idée et qui l'a demandé
à papa.
MAURICE
--En vérité? Christine! Oh! qu'elle est bonne! Quelle bonne petite amie
j'ai là!
François réprima un petit mouvement de mécontentement du vol que voulait
lui faire Maurice de l'amitié de Christine. Mais il réfléchit que
Christine n'avait pour Maurice que de la compassion, et que ce n'était
qu'un acte de charité qu'elle exerçait envers lui.
--A demain! lui dit François.
--Oui, à demain, cher ami! dit gaiement Maurice. Eh bien! tu pars sans
me donner la main?
FRANÇOIS
--C'est vrai! Je n'y pensais pas! Viens de bonne heure.
MAURICE
--Le plus tôt que je pourrai; merci, mon ami.
François s'en retourna à Nancé un peu pensif; il rencontra à moitié
chemin Christine et son père qui venaient a sa rencontre.
M. de Nancé demanda des nouvelles de Maurice, pendant que Christine
disait à François:
--Qu'as-tu, tu es triste!
--Oui, je suis fâché contre moi-même.
Et il raconta à son père et à Christine ce que lui avait dit Maurice.
--Et alors..., dit-il.
CHRISTINE, vivement.
--Et alors, tu es fâché contre lui, et tu as eu envie de lui dire que je
n'étais pas son amie et que tu étais et serais mon seul ami, et que je
ne l'aimerais jamais comme je t'aime? Et puis, tu ne l'aimes pas; tout
comme moi, dit Christine en riant et en l'embrassant.
FRANÇOIS. Surpris.
--Tiens! comment as-tu deviné?
CHRISTINE
--C'est que cela m'a fait la même chose quand il m'a demandé de l'aimer
comme je t'aime: je le trouvais bête, je me sentais fâchée contre lui,
et depuis ce temps je ne peux pas l'aimer pour de bon; mais papa dit que
ça ne fait rien, qu'on peut tout de même être bon et aimable pour lui,
sans l'aimer.
FRANÇOIS
--Je crains que ce ne soit mal de ma part, papa; c'est vrai que je ne
l'aime pas. Et pourtant il me fait pitié, je le plains; mais je n'aime
pas à le voir.
M. DE NANCÉ
--Et pourtant tu y vas de plus en plus, mon ami.
FRANÇOIS
--Parce que je l'aime de moins en moins; et c'est pour me punir de ce
mauvais sentiment, que je fais plus pour lui que si je l'aimais.
M. DE NANCÉ
-Tu ne peux faire ni plus ni mieux, mon ami, car tu agis par charité;
tu fais donc plus et mieux que si tu agissais par amitié... Sois bien
tranquille, et, quand il sera ici, continue à lui laisser croire que tu
es son ami. Le bon Dieu te récompensera de ce grand acte de charité.
CHRISTINE
--Mon père, vous avez raison de dire grand acte de charité, parce que
c'est bien difficile d'être avec les gens qu'on n'aime pas, comme si on
les aimait.
L'arrivée de Paolo interrompit leur conversation, que François reprit
avec son père avant de se coucher. Ils dirent beaucoup de choses que
nous n'avons pas besoin de savoir, et dont le résultat fut pour François
une tranquillité de coeur complète, un redoublement de tendresse pour
Christine et de compassion pour Maurice, qu'il résolut de traiter plus
amicalement encore que par le passé.
XXIII
FIN DE MAURICE
Le lendemain, Maurice arriva pâle et défait, les yeux rouges et gonflés,
la poitrine oppressée. Le départ de ses parents lui avait causé une
douleur profonde, malgré la promesse de sa mère de revenir dès qu'il y
aurait une amélioration dans la santé de son grand-père. Quand il vit
François et Christine qui accouraient au-devant de lui, il sourit, un
éclair de joie illumina son visage; il hâta le pas pour les joindre plus
vite; dans son empressement, une de ses jambes accrocha l'autre, et il
tomba tout de son long par terre; aussitôt un flot de sang s'échappa
de sa bouche: une veine s'était rompue dans sa poitrine. François et
Christine coururent à lui pour le relever, et, malgré leur frayeur, ils
n'en témoignèrent aucune, de peur d'effrayer Maurice.
--Va chercher papa, dit François à l'oreille de Christine, qui partit
comme une flèche.
CHRISTINE
--Mon père, venez vite; Maurice vomit du sang: François le
soutient.
M. DE NANCÉ, se levant.
--Où sont-ils?
CHRISTINE
--Dans le vestibule.
M. DE NANCÉ
--Va vite appeler ta bonne, ma chère enfant; qu'elle apporte ce qu'il
faut.
Isabelle, en entendant le récit de Christine, prit une fiole d'eau
de Pagliari, en versa une cuillerée dans un verre d'eau, et se hâta
d'arriver près de Maurice, auquel elle fit boire la moitié de cette eau.
Quelques instants après il but l'autre moitié, et le vomissement de
sang, qui avait déjà diminué, s'arrêta tout à fait. Isabelle obligea
Maurice à se mettre au lit, malgré sa résistance. Il témoignait un tel
chagrin d'être séparé de ses amis François et Christine, que M. de Nancé
lui promit de les lui amener, pourvu qu'il parlât le moins possible, ce
que Maurice promit avec joie.
M. de Nancé ne tarda pas à ramener les enfants.
MAURICE
--François, Christine, mes chers, mes bons amis; je suis bien malade, je
le sens... Je suis trop malheureux; j'ai demandé au bon Dieu de me faire
mourir.
FRANÇOIS
--Oh! Maurice, que dis-tu? Tu veux donc nous quitter; tu ne nous aimes
donc plus?
MAURICE
--C'est parce que je vous aime trop que je suis malheureux. Je voudrais
être toujours avec vous, et je vous vois si peu. Je voudrais être avec
maman et papa, et les voilà partis! Je voudrais que mon frère m'aimât,
et il ne me témoigne que de l'indifférence. Toi, François, et toi, chère
et bonne Christine, si vous pouviez être mon frère et ma soeur. Mais vous
ne l'êtes pas! Je voudrais que vous m'aimiez de telle sorte que vous
n'aimiez que moi, et cela aussi est impossible.
M. DE NANCÉ
--Maurice, vous parlez trop; je vais renvoyer vos amis si vous
continuez.
MAURICE
--Pardon. Monsieur; je ne dirai plus rien.
François et Christine s'assirent près du lit de Maurice et cherchèrent à
le distraire en causant, avec M. de Nancé, de leurs projets d'hiver
et de l'été prochain. Ils mêlaient toujours Maurice à leurs projets,
pensant lui faire plaisir. Il souriait tristement; à la longue, une
larme qu'il retenait, coula le long de sa joue.
FRANÇOIS
--Maurice, tu pleures? Souffres-tu? Qu'as-tu?
MAURICE
--Je ne souffre que d'une grande faiblesse. Je pleure parce que je vous
aurai quittés depuis longtemps quand le printemps arrivera.
M. DE NANCÉ
--Pourquoi? Si votre bonheur et votre santé dépendent de votre séjour
chez moi, je ne serai pas assez cruel pour vous renvoyer, mon pauvre
garçon.
MAURICE
--Ce n'est pas ce que je veux dire, Monsieur... Je crois que je n'ai
plus longtemps à vivre.
FRANÇOIS
--Maurice, ne pense donc pas à des choses si tristes!
MAURICE
--Mes bons amis, le peu d'affection que m'a témoigné mon frère, le
départ de maman et de papa, que je croyais ne jamais quitter dans l'état
où je suis, la crainte de mourir loin d'eux, sans les revoir, sans
recevoir leur bénédiction, sans les embrasser, tout cela me tue! Depuis
longtemps je me sens mourir, et je le cache à mes parents; je les
regrette amèrement, et pourtant je suis heureux d'être ici, parce que
je veux mourir bien pieusement, et vous m'y aiderez. Vous êtes tous si
bons, si pieux! Chez moi, personne ne prie; personne ne parle du bon
Dieu; personne n'a l'air d'y penser, Monsieur de Nancé, ajouta-t-il en
joignant les mains, ayez pitié de moi! Je voudrais faire ma première
communion comme l'a faite François, et je ne sais comment la faire; je
ne sais rien; je ne sais même pas prier. Ayez pitié de moi! Dites, que
dois-je faire?
--Mon pauvre garçon, répondit M. de Nancé attendri, il faut vous
soumettre à la volonté de Dieu; vivre s'il le veut, et ne pas vous
préoccuper de la crainte de mourir. Il faut vous soigner comme on vous
l'ordonne, offrir à Dieu les chagrins qu'il vous envoie, et lui demander
du courage et de la patience. Quant à la première communion, nous en
reparlerons demain. A présent, restez bien tranquille jusqu'à l'arrivée
du médecin, que j'ai envoyé chercher. Isabelle ou Bathilde restera près
de vous. Soyez calme, mon ami, et remettez-vous entre les mains du bon
Dieu, notre père et notre ami à tous.
M. de Nancé lui serra la main.
--Merci, Monsieur, merci: vous m'avez déjà consolé.
--M. de Nancé sortit, emmenant François et Christine qui pleuraient et
qui envoyèrent à Maurice un baiser d'adieu, auquel il répondit par un
sourire.
--Le croyez-vous bien malade, papa? dit François avec anxiété.
M. DE NANCÉ
--Je ne sais, mon ami; il est possible qu'il voie juste en se croyant
près de sa fin; il est extrêmement changé et affaibli depuis quelque
temps déjà. Aujourd'hui son visage est très altéré. Le départ de ses
parents l'a beaucoup affligé.
FRANÇOIS
--Pauvre Maurice! et moi qui ne l'aimais pas!
CHRISTINE
--Et moi donc? Mais nous allons le soigner comme si nous l'aimions
tendrement; n'est-ce pas, François?
FRANÇOIS
--Oh oui! Et je l'aime réellement à présent; il me fait trop pitié.
CHRISTINE
--Je suis comme toi, et je crois que je l'aime.
Quand le médecin arriva, il traita légèrement le vomissement de sang de
Maurice; il l'attribua à sa chute, et pensa que ce serait un bien pour
le fond de la santé; il engagea Maurice à se lever, à manger, à sortir,
à faire, enfin, ce que lui permettraient ses forces. M. de Nancé lui
demanda pourtant d'écrire à M. et à Mme de Sibran pour les avertir de
l'accident arrivé à leur fils. Lui-même leur en raconta tous les détails
en ajoutant l'opinion du médecin, et promit de les avertir de la moindre
aggravation dans l'état de Maurice. Cette consultation rassura tout
le monde, excepté Maurice lui-même, qui persista à vouloir hâter sa
première communion.
M. de Nancé, n'y voyant que de l'avantage, et ayant reçu de M. et Mme de
Sibran l'autorisation de céder à ce qu'ils croyaient être une fantaisie
de malade, fit venir tous les jours un prêtre pieux et distingué, pour
donner à Maurice l'instruction religieuse qui lui manquait. M. de Nancé
lui-même, développa, par son exemple et par ses paroles, la foi et la
piété de Maurice; François lui racontait les pieuses impressions de
sa première communion, et, un mois après son entrée chez M. de Nancé,
Maurice faisait aussi sa première communion avec les sentiments les plus
chrétiens et les plus résignés.
La faiblesse avait insensiblement augmenté, au point qu'il se soutenait
difficilement sur ses jambes. Mais le médecin n'en concevait aucune
inquiétude et attendait une guérison complète au retour du printemps.
Peu de jours après sa première communion, il fut pris d'un nouveau
vomissement de sang. M. de Nancé s'empressa d'écrire à M. et Mme de
Sibran, en ne dissimulant pas sa vive inquiétude.
Le vomissement de sang ne put être complètement arrêté, et plusieurs
fois dans la matinée il reprit avec violence. La faiblesse de Maurice
augmentait d'heure en heure. Dans l'après-midi, il demanda François et
Christine.
--François, bon et généreux François, dit-il, je ne veux pas mourir sans
te demander une dernière fois pardon de ma méchanceté passée. Ne pleure
pas, François; écoute-moi, car je me sens bien faible. Quand je ne serai
plus prie pour moi, demande au bon Dieu de me pardonner; aime-moi mort
comme tu m'as aimé vivant; ton amitié a été ma consolation dans mes
peines, elle a sauvé mon âme en me ramenant à Dieu. Que Dieu te bénisse,
mon François, et qu'il te rende le bien que tu m'as fait!
--Et toi, Christine, ma bonne et chère Christine, qui m'as aimé comme
un frère, comme un ami; ta tendresse, tes soins ont fait le bonheur des
derniers mois de ma triste et pénible existence. Que Dieu te récompense
de ta bonté, de ta charité, de ta tendresse! Que Dieu te bénisse avec
François! Puisses-tu ne jamais le quitter pour votre excellent père!...
Oh! Monsieur de Nancé, mon père en Dieu, mon sauveur, je vous aime,
je vous remercie, ma reconnaissance est si grande, que je ne puis
l'exprimer comme je le voudrais. Que Dieu!...
Un nouveau vomissement de sang interrompit Maurice. François et
Christine, à genoux près de son lit, pleuraient amèrement; M. de Nancé
était vivement ému. Maurice revint à lui; il demanda M. le curé, que M.
de Nancé avait déjà envoyé prévenir et qui entrait. Maurice reçut une
dernière fois l'absolution et la sainte communion; il demanda instamment
l'extrême-onction, qui lui fut administrée.
Depuis ce moment, un grand calme succéda à l'agitation et à la fièvre;
il pria M. de Nancé, dans le cas où ses parents arriveraient trop tard,
de leur faire ses tendres adieux et de leur exprimer ses vifs regrets de
n'avoir pu les embrasser avant de mourir.
--Dites-leur aussi que j'ai été bien heureux chez vous, que je les
bénis et les remercie de m'avoir permis de venir mourir près de vous.
Dites-leur qu'ils aiment François et Christine pour l'amour de moi.
Dites-leur que je meurs en les aimant, en les bénissant; que je meurs
sans regrets et en bon chrétien. Adieu... adieu... à maman...
Il baisa le crucifix qu'il tenait sur sa poitrine, et il ne dit plus
rien. Ses yeux se fermèrent, sa respiration se ralentit, et il rendit
son âme à Dieu avec le sourire du chrétien mourant.
M. de Nancé avait fait éloigner ses enfants avec Isabelle, pour éviter
l'impression de ces derniers moments; lui-même ferma les yeux du pauvre
Maurice, et resta près de lui à prier pour le repos de son âme.
Le lendemain, de grand matin, M. et Mme de Sibran, inquiets et
tremblants, entraient précipitamment chez M. de Nancé. Il leur apprit
avec tous les ménagements possibles la triste et douce fin de leur fils.
Le désespoir des parents fut effrayant. Ils se reprochaient de n'avoir
pas deviné le danger, de l'avoir abandonné le dernier mois de son
existence, de l'avoir laissé mourir dans une famille étrangère. Ils
demandèrent à voir le corps inanimé de leur fils, et là, à genoux près
de ce lit de mort, ils demandèrent pardon à Maurice de leur aveuglement.
--Mon fils, mon cher fils! s'écria la mère, si j'avais eu le moindre
soupçon de la gravité de ton état, je ne t'aurais jamais quitté. Plutôt
perdre toute ma fortune et la dernière bénédiction de mon père; que le
dernier soupir de mon fils.
Ils restèrent longtemps près de Maurice sans qu'on pût les en arracher.
M. de Nancé se rendit près d'eux et parvint à leur rendre un peu de
calme en leur parlant de la douceur, de la résignation de Maurice, de sa
tendresse pour eux, des efforts qu'il avait faits pour dissimuler ses
souffrances, dans la crainte de les inquiéter et de les chagriner. Il
leur parla de sa piété, des sentiments profondément religieux qui lui
avaient tant fait désirer sa première communion. Isabelle les rassura
sur les soins qu'il avait reçus, sur la tendresse que lui avaient
témoignée M. de Nancé, François et Christine; elle leur redit toutes ses
paroles, toutes ses recommandations, et enfin elle leur représenta si
vivement la triste vie qu'il était destiné à mener, et ses propres
terreurs devant les misères et les humiliations qu'il pressentait,
qu'ils finirent par comprendre que sa fin prématurée était un bienfait
de Dieu qui l'avait pris en pitié.
Ils voulurent voir, remercier et embrasser François et Christine et ils
pleurèrent avec eux près du corps de Maurice.
Les jours suivants, M. de Nancé éloigna le plus possible les enfants de
ces scènes de deuil. Paolo contribua beaucoup à distraire François et
Christine de l'impression douloureuse qu'ils avaient ressentie.
--Que voulez-vous, mes sers enfants? Le pauvre Signor Maurice est mort
comme ze mourrai, comme vous mourrez, comme le Signor de Nancé mourra,
un zour. Voulez-vous qu'il vive avec les zambes crossues? Ce n'est pas
zouste, ça, puisqu'il était horrible. Pourquoi voulez-vous qu'il vive
horrible? Ce n'est pas zentil, ça. Puisqu'il est heureux avec le bon
Zézu et les petits anzes, pourquoi voulez-vous qu'il reste à Nancé ou à
Sibran, à zémir, à crier: «Mon Dieu, faites que ze meure!»
CHRISTINE
--C'est égal, Paolo, ça me fait de la peine qu'il ne soit plus là...
PAOLO
--Ça n'est pas zouste. Pourquoi voulez-vous oune si grande fatigue pour
la Signora Isabella, et pour votre ser papa qui se relevait la nuit pour
voir ce pauvre garçon? Et moi donc, qui vous voyais tous misérables, et
qui avais les leçons toutes déranzées? «Pas de mousique auzourd'hui,
Paolo, Maurice me demande de rester. Pas de zéographie, Paolo, Maurice
veut zouer aux cartes; il s'ennouie.» Vous croyez que c'est zouste,
ça; que c'est agréable de voir mes pauvres élèves ainsi déranzés? Et
pouis..., et pouis... tant d'autres sozes que ze ne veux pas dire.
CHRISTINE
--Quoi donc, Paolo? Dites, qu'est-ce que c'est! Mon cher Paolo, dites-le
nous.
PAOLO
--Eh bien! ze vous dirai que ce pauvre Signor Maurice vous empêçait de
vous promener, de zouer, de courir, de causer, et que vous étiez si
bons, si zentils pour lui... Ecoutez bien ce que dit Paolo!... non pas
parce que vous aviez de l'amour pour ce garçon, mais parce que... vous
aviez de l'amour pour le bon Dieu, et que vous êtes tous les deux bons,
sarmants et saritables. Est-ce vrai ce que ze dis?
FRANÇOIS
--Chut! Paolo. Pour l'amour de Dieu, ne dites pas ça; ne le dites à
personne.
PAOLO, content
--Eh! eh! on pourrait bien le dire à Signor de Nancé.
FRANÇOIS