moi-même, je le trouvais sot et ridicule. Lui! Maurice! que je connais à
peine, l'aimer comme j'aime François, comme je vous aime, vous qui êtes
si bon pour moi depuis quatre ans! François qui est mon frère, vous qui
êtes mon père! Que j'aime un étranger comme vous! C'est bête et sot! Et
pour cela, je ne peux plus le souffrir.
--Ma chère enfant, répondit M. de Nancé en l'embrassant à plusieurs
reprises, tu as raison de nous aimer plus que les autres, car nous
t'aimons de tout notre coeur; mais il ne faut pas que tu te moques de
ceux qui te demandent de les aimer, et surtout d'un malheureux infirme,
sans aucune affection au monde, car on m'a dit que depuis qu'il était
difforme, son frère même rougissait de lui. Tu vois, ma chère petite,
que c'est une vraie charité d'être bonne pour lui.
CHRISTINE
--Bonne, je veux bien, mon père, mais je ne peux pas et je ne veux pas
l'aimer comme j'aime François et vous.
M. DE NANCÉ
--Tu n'y es pas obligée, mon enfant, mais tu ne dois pas le détester. Je
serais bien triste de te voir détester quelqu'un.
CHRISTINE
--Vous! triste? Par ma faute? Oh! mon père! jamais je ne détesterai
personne, pas même Maurice.
M. DE NANCÉ
--C'est bien, mon enfant; je te remercie de ta promesse et de ta
confiance.
CHRISTINE
--Je serais bien fâchée de vous cacher quelque chose, mon cher père,
surtout quand c'est du mal.
François entra au moment où un dernier baiser de Christine terminait la
conversation.
FRANÇOIS
--Ce pauvre Maurice me fait pitié! il est parti si triste, plus triste
que je ne l'ai vu depuis longtemps.
CHRISTINE
--Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qu'il veut?
FRANÇOIS
--Comment, ce qu'il a? Tu as bien vu comme il est tortu, bossu,
défiguré?
CHRISTINE
--Oui, j'ai vu; il est horrible, affreux.
FRANÇOIS
--Et bien! c'est ça qui l'attriste; il a bien vu que tu t'approchais
avec répugnance, presque avec dégoût, dit-il.
CHRISTINE
--C'est vrai, mais c'est sa faute.
FRANÇOIS
--Comment, sa faute? C'est sa chute pendant l'incendie qui l'a si
terriblement défiguré.
CHRISTINE
--Oui, mais écoute, François; avant je ne l'aimais pas, parce qu'il
était méchant pour toi. Le bon Dieu l'a puni; je l'ai plaint beaucoup
et je lui ai pardonné quand il est devenu bon et qu'il t'a aimé.
Aujourd'hui, quand il est entré, il m'a fait pitié et j'étais disposée
à lui porter un peu d'amitié; mais il m'a demandé de l'aimer comme je
t'aime, et alors... (le visage de Christine exprima une vive émotion),
alors... je l'ai,... je ne l'ai plus aimé du tout. Je l'ai trouvé
ridicule et bête! C'est sot de sa part; cela prouve qu'il n'a pas de
coeur, qu'il ne comprend pas la reconnaissance, la tendresse que j'ai
pour toi et pour notre père; il ne comprend pas que je ne peux aimer
personne comme je vous aime; que je ne suis heureuse qu'ici, avec vous,
et que chez maman et partout je serai malheureuse loin de vous. Et quand
maman et papa reviendront je serai désolée.
Christine fondit en larmes; François la consola de son mieux, ainsi que
M. de Nancé, qui lui dit qu'elle était une petite folle; que ses parents
ne songeaient pas encore à revenir; que personne ne l'obligeait à aimer
Maurice: qu'elle ne lui devait que de la compassion et de la bonté.
Christine essuya ses yeux, avoua qu'elle avait été un peu sotte et
promit de ne plus recommencer.
--Seulement, je te demande, François, de ne pas me laisser trop souvent
pour aller voir Maurice et de ne pas l'aimer autant que tu m'aimes.
--Sois tranquille, Christine; tu seras toujours celle que j'aimerai
par-dessus tout, excepté papa.
XX
SURPRISE DÉSAGRÉABLE QUI NE GATE RIEN
Les beaux jours du printemps arrivèrent et rendirent la campagne encore
plus agréable aux habitants du château de Nancé; Paolo était devenu
l'homme indispensable. Dévoué, affectionné comme un chien fidèle, il
était toujours prêt à tout ce qu'on lui demandait; pour M. de Nancé,
c'étaient les affaires, les comptes, l'arrangement de la bibliothèque,
les courses lointaines et autres travaux, qu'il accomplissait avec un
zèle, un empressement que rien n'arrêtait. Pour les enfants, c'étaient
des commissions, des raccommodages, des inventions de jeux, des leçons
de menuiserie, de gymnastique, des établissements de cabanes, de
berceaux de feuillage, et mille autres inventions qui naissaient dans le
cerveau fertile de ce Paolo, bizarre, ridicule, mais aimant et dévoué.
M. de Nancé lui avait demandé de venir demeurer chez lui, l'éducation de
François et de Christine exigeant beaucoup de temps et de surveillance.
Il lui donnait cent francs par mois pour les deux enfants. M. et Mme des
Ormes semblaient avoir oublié l'existence de leur fille; excepté une
lettre que M. des Ormes écrivait à Christine à peu près tous les mois,
elle n'entendait jamais parler de ses parents. Mme des Ormes ne s'était
pas informée une seule fois de ses besoins de toilette ou de livres, de
musique, de tout ce qui compose l'éducation d'un enfant. Christine ne
songeait pas encore à ces détails, mais elle avait un sentiment vague
et pénible de l'abandon de ses parents, et un sentiment tendre et
reconnaissant de ce que M. de Nancé faisait pour son éducation, pour son
amélioration; elle éprouvait aussi, une grande reconnaissance des soins
que donnait Paolo à son instruction; elle l'aimait très sincèrement;
lui, de son côté, admirait son intelligence, sa facilité à retenir et
à comprendre: elle venait d'avoir dix ans; elle avait commencé son
éducation à huit ans, et en piano, italien, histoire, géographie,
dessin, elle était avancée comme l'est une bonne élève de dix à onze
ans; elle avait donc regagné tout le temps perdu. Isabelle aussi lui
inspirait une affection pleine de respect et de soumission. Isabelle ne
cessait de remercier son cher François de l'avoir décidée à se charger
de Christine, «Quelle heureuse position tu m'as faite, mon cher
François, entre toi et Christine, chez ton excellent père; rien ne
manque à mon bonheur. Puisse-t-il durer toujours!»
Il dura jusqu'à l'été. Un jour de juillet, que les enfants, aidés de M.
de Nancé et de Paolo, construisaient un berceau de branchages au pied
duquel ils plantaient des plantes grimpantes, une femme apparut au
milieu d'eux; c'était Mme des Ormes. La surprise les rendit tous
immobiles; rien n'avait fait pressentir sa visite.
MADAME DES ORMES
--Eh bien! Monsieur de Nancé; eh bien! mon cher esclave Paolo; eh bien!
Christine, vous ne me dites rien?
M. de Nancé salua froidement et sans mot dire. Paolo salua gauchement et
devint rouge comme une pivoine. Christine alla embrasser sa mère, mais
Mme des Ormes arrêta une démonstration dangereuse pour son col garni
de dentelles et pour sa coiffure emmêlée de fausses nattes et de faux
bandeaux; elle lui saisit les mains, lui donna un baiser sur le front;
et, la regardant avec surprise:
--Comme tu es grandie! Je suis honteuse d'avoir une fille si grande! Tu
as l'air d'avoir dix ans!
CHRISTINE
Et je les ai, maman, depuis huit jours.
MADAME DES ORMES
--Quelle folie! Toi, dix ans! Tu en as huit à peine!
CHRISTINE
--Je suis sûre que j'ai dix ans, maman.
MADAME DES ORMES
--Est-ce que tu peux savoir ton âge mieux que moi? Je te dis que tu as
huit ans, et je te défends de dire le contraire. Puisque j'ai à peine
vingt-trois ans, tu ne peux avoir plus de huit ans.
Personne ne répondit; elle mentait et se rajeunissait de dix ans, car
elle s'était mariée à vingt-deux ans, et Christine était née un an après
son mariage.
--Monsieur de Nancé, continua-t-elle, je vous remercie d'avoir gardé
Christine si longtemps; elle a dû bien vous ennuyer.
M. DE NANCÉ
--Au contraire, Madame, elle nous a fait passer un hiver et un printemps
fort agréables.
MADAME DES ORMES
--En vérité! Mais... alors,... si vous vouliez la garder jusqu'au retour
de mon mari? J'ai tant à faire, tant à arranger dans ce château! J'ai
tout justement besoin de l'appartement de Christine, car j'attends
beaucoup de monde. Je serais obligée de la mettre dans les mansardes, et
la pauvre petite serait très mal. Et puis elle s'ennuierait à mourir,
car je ne peux la laisser descendre au salon quand j'ai quelqu'un! Elle
est trop grande pour..., pour perdre son temps. Vous me la rendrez quand
je serai seule.
M. DE NANCÉ
--Donnez-la moi, Madame, quand vous voudrez et le plus que vous pourrez;
mon fils et moi, nous sommes heureux de l'avoir.
MADAME DES ORMES
--Votre fils? Ah oui! c'est vrai! C'est ce joli petit là-bas. A la bonne
heure! Il ne grandit pas comme une perche lui! il ne vous fait pas vieux
par sa taille. Adieu, cher Monsieur! Paolo, venez avec moi; j'ai besoin
de vous. Adieu, Christine.
Mme des Ormes fit quelques pas, puis revint.
--A propos, Christine, tu n'as pas besoin de venir me voir chez moi. Ne
la laissez pas venir, cher M. de Nancé. Je viendrai la voir chez vous...
Adieu... Eh bien! où est Paolo?.. Paolo!... mon pauvre Paolo! Il sera
parti en avant dans son empressement de me voir.
Et Mme des Ormes hâta le pas, pour rentrer et retrouver Paolo, auquel
elle voulait faire exécuter différents travaux dans ses appartements.
M. de Nancé fut quelques minutes, avant de revenir de son étonnement.
Cette mère retrouvant sa fille sans aucune joie, aucune émotion, après
une séparation de huit mois! ne s'occupant que de la taille et de l’âge
de sa fille, qu'elle veut cacher pour se rajeunir elle-même! c'était
plus révoltant encore que l'indifférence passée; et la tendresse de M.
de Nancé pour Christine se révoltait d'un accueil aussi froid. François
et Christine n'étaient pas encore revenus de leur frayeur d'être
séparés, et de leur stupéfaction de se sentir réunis pour longtemps.
CHRISTINE
--Oh! François, François! quel bonheur que j'ai tant grandi! Je vais
tâcher de beaucoup manger pour grandir plus encore et pour rester ici
avec toi.
Christine et François sautaient et battaient des mains dans leur joie;
M. de Nancé rit de bon coeur de la résolution de Christine. Chacun
avait compris son bonheur et se livrait à une gaieté bruyante et à
des plaisanteries réjouissantes, lorsque Paolo parut, l'air encore si
effrayé et regardant de tous côtés si la tête de Méduse avait réellement
disparu. Se voyant en famille, comme il disait, il se mit aussi à battre
des mains, à gambader, à rire tout haut, au grand ébahissement de ses
amis; François et Christine joignirent leur gaieté à la sienne; M. de
Nancé riait en les regardant.
--Ze me souis cacé derrière le gros arbre! Z'avais oune peur terrible
que la Signora ne m'aperçoût et ne me tirât de ma cacette. Quelle
Signora terribila! Aïe! ze crois que ze l'entends.
Et Paolo se précipita derrière son arbre. C'était une fausse alerte;
personne ne parut.
XXI
VISITES DE M. ET MADAME DES ORMES
Les habitants du château de Nancé ne s'aperçurent du retour de M. et Mme
des Ormes que par quelques rares apparitions du père ou de la mère de
Christine. M. des Ormes confirma la défense qu'avait faite sa femme à
Christine de venir au château.
--Ta mère a toujours du monde; elle craint que tu ne t'ennuies, que
tu ne déranges tes heures de travail; et puis il faudrait venir te
chercher, te ramener, ce qui serait difficile avec tous ces messieurs et
dames qu'il faut promener et voiturer. Puisque M. de Nancé a la bonté de
te garder chez lui, nous sommes bien tranquilles sur ton compte; et je
suis convaincu que tu n'es pas fâchée de cet arrangement.
CHRISTINE
--Du tout, du tout, papa, au contraire; je suis si heureuse avec ce bon
M. de Nancé et mon ami François.
M. DES ORMES
--Allons, tant mieux, ma fille, tant mieux! J'espère que tu aimes M. de
Nancé, que tu es aimable pour lui.
CHRISTINE
--Je l'aime de tout mon coeur, papa, et je le lui témoigne tant que je
peux. Je voulais même l'appeler papa ou mon père, mais il n'a pas voulu;
il croît que cela vous fera de la peine.
M. DES ORMES
--Pas le moins du monde. Appelle-le comme tu voudras.
CHRISTINE
--Merci, papa, merci, je le lui dirai. Vous êtes bien bon; je vous
remercie bien.
M. DES ORMES
--Je suis bien aise de te faire plaisir, Christine, et que tu me le
dises. Adieu, ma fille; je viendrai te voir souvent; mais pas de visites
chez nous, ta mère m'a chargé de te le rappeler.
CHRISTINE
--Soyez tranquille, papa, je ne viendrai pas.
M. DES ORMES
--A propos, as-tu su que ton oncle et ta tante de Cémiane étaient en
Italie pour quelques années!
CHRISTINE
--Non, papa; je croyais qu'ils reviendraient passer l'été à Cémiane.
M. DES ORMES
--Ils sont allés en Suisse, puis en Italie, pour la santé de ta tante,
qui souffre de la poitrine. Adieu, Christine, bien des amitiés à M. de
Nancé.
A peine M. des Ormes fut-il parti, que Christine s'élança vers
l'appartement de M. de Nancé. Elle entra comme un ouragan.
--Papa! mon père! Je peux vous appeler comme je le voudrai; papa me l'a
permis.
--Christine, Christine, dit M. de Nancé en hochant la tête, tu as eu
tort de le lui demander. Je t'ai déjà dit que ce n'était pas bien.
CHRISTINE, avec affection.
--Pas bien? pourquoi? Ne faites-vous pas pour moi ce que vous feriez
si j'étais votre fille? Ne me traitez-vous pas comme si j'étais votre
fille? Ne m'aimez-vous pas comme une vraie fille, comme une vraie soeur
de François? Ne croyez-vous pas que je vous aime comme un vrai père?
Pourquoi donc m'obliger à vous parler comme à un étranger, à vous
appeler Monsieur? Pourquoi m'imposer cette peine? Pourquoi me défendre
de vous donner le nom que vous donne mon coeur, celui que vous donne
François, qui ne peut pas vous aimer plus que je ne vous aime! Mon père,
mon cher père, laissez-moi vous appelez mon père.
En achevant ces mots, Christine se laissa glisser à genoux devant M. de
Nancé; elle appuya ses lèvres sur sa main, et le regarda avec ces
grands yeux doux et suppliants qui faisaient de Paolo son très humble
serviteur. M. de Nancé, de même que Paolo n'y résista pas; il releva
Christine, la serra dans ses bras, l'embrassa à plusieurs reprises, et
lui dit d'une voix émue:
--Ma fille! ma chère fille! appelle-moi ton père, puisque ton père te le
permet, et crois bien que si je suis un père pour toi, tu es pour moi
une fille bien tendrement aimée.
Christine remercia M. de Nancé, lui demanda pardon de l'avoir dérangé de
son travail, et alla raconter ce qui venait de se passer à François, qui
s'en réjouit autant qu'elle. Elle rentra ensuite dans son appartement,
où l'attendait Paolo pour lui donner ses leçons.
L'été se passa ainsi, bien calme pour François et pour Christine; M. de
Nancé refusa toutes les invitations de M. et de Mme des Ormes.
--C'est bien mal à vous, M. de Nancé, lui dit un jour Mme des Ormes dans
une de ses rares visites; vous refusez toutes mes invitations; vous ne
voyez aucune de mes fêtes, qui sont si jolies, aucun de mes amis, qui
sont si aimables, qui m'aiment tant, qui sont si heureux près de moi!
Vous ne goûtez à aucun de mes excellents dîners; j'ai un cuisinier
admirable! un vrai Vatel!
M. DE NANCÉ
--Je suis vraiment contrarié, Madame, d'avoir toujours à vous refuser;
mais les devoirs de la paternité s'accordent mal avec les plaisirs du
monde, et je préfère une soirée passée avec mes enfants, aux fêtes les
plus brillantes.
MADAME DES ORMES
--Comment dites-vous, mes enfants? Je croyais que vous n'aviez qu'un
fils.
M. DE NANCÉ
--Et Christine, Madame? Ne m'avez-vous pas permis de la regarder comme
ma fille?
MADAME DES ORMES
--Christine! Vous avez la bonté de vous en occuper vous-même? Vous ne la
laissez pas à sa bonne?
M. DE NANCÉ
--Non, Madame. Je croirais manquer à la confiance que vous avez bien
voulu me témoigner en me la... donnant..., car vous me l'avez bien
donnée, n'est-il pas vrai?
MADAME DES ORMES, riant.
--Oui, oui. Gardez-la tant que vous voudrez! Mais... où est-elle? Je
suis venue pour la voir.
M. DE NANCÉ
--Je vais la faire descendre, Madame; elle prend sa leçon de musique
avec Paolo.
M. de Nancé sonna
--Faites venir Mlle Christine, dit-il au domestique.
MADAME DES ORMES
A propos de Paolo, il y a longtemps que je ne l'ai vu. J'ai besoin de
lui pour une décoration de théâtre; nous allons jouer la Belle au bois
dormant. C'est moi qui fais la BELLE. Tous ces messieurs ont déclaré
que personne ne remplirait ce rôle mieux que moi. Ces dames étaient
furieuses. Mais ils ont dit que les bras étaient très en évidence, car
je serai dans un fauteuil, les bras pendants; on dit que j'ai de très
beaux bras... Comment trouvez-vous mes bras?
M. DE NANCÉ, froidement.
--Probablement très beaux, Madame; mais je ne m'y connais pas.
--Mon père, vous me demandez!... s'écria Christine, qui arrivait en
courant le croyant seul. Ah!
Christine venait d'apercevoir sa mère, que les dernières paroles de M.
de Nancé avaient mise de mauvaise humeur.
MADAME DES ORMES
--A qui parlez-vous, si haut, Christine? Croyez-vous entrer dans une
écurie?
CHRISTINE
--Pardon, maman: on m'avait dit que M. de Nancé me demandait. Je le
croyais seul.
MADAME DES ORMES
--Et pourquoi l'appelez-vous votre père?
CHRISTINE
--Maman, papa m'a permis d'appeler M. de Nancé, mon père, parce qu'il
est si bon pour moi...
MADAME DES ORMES
--Ah! Ah! ah! la bonne idée! Dieu! que c'est bête à M des Ormes!
M. de Nancé s'aperçut que les choses allaient tourner mal pour la pauvre
Christine interdite, et il crut devoir intervenir.
M. DE NANCÉ
--Christine est d'une reconnaissance excessive du peu que je fais pour
elle, Madame. Elle croit la mieux témoigner en m'appelant son père.
Comment pourrai-je oublier qu'elle est votre fille, qu'elle me vient
de vous; qu'en m'occupant d'elle, c'est à vous que je rends service;
qu'elle est pour moi un souvenir perpétuel de vous?
Mme des Ormes, enchantée, serra la main de M. de Nancé, baisa
Christine au front.
--Tu as bien raison, Christine, aime-le bien... et appelle-le ton père,
car il est cent fois meilleur que ton vrai père. Au revoir cher Monsieur
de Nancé; je viendrai très souvent vous voir. Et ne craignez pas que
je vous enlève Christine: non, non; puisque vous y tenez, gardez-là en
souvenir de moi. Adieu, mon ami.
M. de Nancé la salua profondément et la reconduisit jusqu'à sa voiture.
Elle y était déjà montée et M. de Nancé s'en croyait débarrassé,
lorsqu'elle sauta à terre et remonta le perron.
--Et Paolo que j'oublie! Christine, va me le chercher... Dieu! qu'elle
est grande, cette fille! dit Mme des Ormes en la regardant courir pour
exécuter l'ordre de sa mère. C'est vraiment ridicule d'avoir une fille
si grande pour son âge; elle est encore grandie depuis mon retour, Ne
craignez-vous pas, cher Monsieur de Nancé, en la laissant vous appeler
son père, qu'elle ne vous vieillisse terriblement?
--Je ne crains rien dans ce genre, répondit M. de Nancé en souriant.
François a quatorze ans, et je ne cherche pas à me rajeunir.
MADAME DES ORMES
--Vous avez l'air si jeune. Quel âge avez-vous?
M. DE NANCÉ
--J'ai quarante ans, Madame.
MADAME DES ORMES
--Quarante ans! Dieu! quelle horreur! j'espère bien n'avoir jamais
quarante ans!... Il est vrai que j'en suis loin! J'ai à peine
vingt-trois ans.
M. de Nancé ne put réprimer entièrement un sourire moqueur.
MADAME DES ORMES
--Vous ne le croyez pas? C'est à cause de cette ridicule taille de
Christine, à laquelle on donnerait dix ans, en vérité? Et c'est à peine
si elle en a huit. Je me suis mariée à quinze ans.
M. de Nancé ne pouvait répliquer sans dire une impertinence: il se tut.
--Maman, dit Christine qui revenait tout essoufflée, je ne trouve pas M.
Paolo; il est sans doute parti, ne vous sachant pas ici.
MADAME DES ORMES
--Que c'est ennuyeux! Comment ne lui a-t-on pas dit que j'étais là. Ce
bon Paolo! Il est si heureux quand il me voit! Envoyez-le-moi demain,
mon cher Monsieur de Nancé. Adieu, à bientôt.
Elle monta dans son poney-duc et partit en envoyant des baisers avec ses
doigts épatés qu'elle croyait effilés.
--C'est ennuyeux que Paolo soit parti, dit Christine; je n'avais pas
fini ma leçon de piano, et je n'ai pas encore eu ma leçon d'histoire.
M. DE NANCÉ
--Il reviendra peut-être, mon enfant; et, s'il rentre trop tard, tu
viendras chez moi, je te donnerai ta leçon d'histoire.
CHRISTINE
--Oh! merci, mon père! J'aime tant quand c'est vous qui me donnez mes
leçons... Mais, dites-moi, mon père, est-ce vrai que vous ne me soignez
que pour maman, et que vous ne m'aimez qu'en souvenir d'elle?
M. DE NANCÉ
--Ma pauvre petite, je te soigne pour toi, je ne t'aime que pour toi.
Ce que j'en ai dit à ta maman, c'était pour adoucir sa mauvaise humeur,
pour détourner son intention du reproche qu'elle t'adressait, et de
crainte que ta grande tendresse pour nous ne lui donnât la pensée de te
faire revenir chez elle. Tu juges quel chagrin c'eût été pour moi, pour
François et pour toi-même.
CHRISTINE
--Je crois que j'en serais morte! Vous quitter, rentrer là-bas après
avoir été heureuse et aimée ici, vous savoir dans le chagrin, vous et
François! Mon Dieu! mon Dieu! oui, j'en serais morte!
--Pst! pst! est-elle partie? dit une voix qui semblait venir du ciel.
M. de Nancé et Christine levèrent la tête et virent apparaître à une
lucarne du grenier la tête de Paolo, inquiet et alarmé.
M. DE NANCÉ
--Vous voilà! Que faites-vous donc là-haut? Je vous croyais sorti.
--Attendez Paolo oune minute, Signor. Ze descends. Deux minutes après,
Paolo apparut; il paraissait content, mais encore un peu inquiet.
--Ze me souis sauvé; z'avais peur que la Signora ne me poursuivît; z'ai
couru au grenier, et, comme ze n'entendais plus rien, z'ai regardé et ze
souis venu.
M. DE NANCÉ
--Mon cher, vous n'avez pas gagné grand'chose, car je suis chargé de
vous envoyer demain chez Mme des Ormes.
Paolo fit une mine allongée qui fit rire M. de Nancé, mais il fit signe
à Paolo de se taire à cause de Christine.
--A présent, mon ami, allez continuer les leçons de ma petite Christine;
finissez votre temps de galères.
--O Dio! quelle galère! avec oune si sarmante Signora! si douce, si
obéissante, si intellizente, si...
M. DE NANCÉ, riant
--Assez, assez, mon cher, assez. Vous allez donner de l'orgueil à ma
fille.
CHRISTINE
--A moi, mon père? De l'orgueil? et de quoi? Que fais-je, moi, que
suivre vos conseils et ceux du bon Paolo! C'est vous et lui qui devez
avoir de l'orgueil, si je fais bien; vous surtout, mon père, vous qui
m'apprenez à être ce que dit Paolo, douce et obéissante, et à demander
au bon Dieu de me rendre bonne et pieuse comme François.
--Voyez, voyez, Signor! Quel anze que cet enfant! s'écria Paolo en
joignant les mains et en s'élançant ensuite sur Christine, que, dans son
admiration, il enleva de six pieds, et qu'il remit à terre avant qu'elle
eût le temps de pousser un cri de frayeur.
--Vous m'avez fait peur, Paolo, lui dit Christine d'un air de reproche.
--Pardon. Signorina, pardon, dit Paolo confus; c'était la zoie,
l'admiration.
Et il rentra un peu honteux, précédé de M. de Nancé et de Christine.
XXII
MAURICE CHEZ M. DE NANCÉ
François rentrait un jour de chez Maurice, qu'il continuait à voir
une ou deux fois par semaine, et dont la santé et l'état physique ne
s'amélioraient guère. Ses jambes et ses reins ne se redressaient pas;
son épaule restait aussi saillante, son visage aussi couturé. Il
s'affaiblissait au lieu de prendre des forces. Sa difformité et
l'insouciance de son frère lui donnaient une tristesse qu'il ne pouvait
vaincre; il allait assez souvent chez M. de Nancé, où il était toujours
reçu avec amitié; Christine était bonne et aimable pour lui; elle lui
témoignait de la compassion, mais pas l'amitié qu'il aurait désiré lui
inspirer et qu'il éprouvait pour elle. Plusieurs fois il lui représenta
qu'il avait les mêmes droits que François à son affection, puisqu'il
était infirme et malheureux comme lui.
--François n'est pas malheureux, répondit Christine; il a eu du courage;
il s'est résigné... D'ailleurs,... Christine se tut.
MAURICE
--D'ailleurs quoi, Christine? Parlez.
CHRISTINE
--Non, j'aime mieux me taire. Seulement personne ne pourra faire pour
moi ce qu'ont fait M. de Nancé et François, je vous l'ai déjà dit. Et je
vous ai dit aussi que je ferais ce que je pourrais pour vous témoigner
la compassion et l'intérêt que vous m'inspirez.
Maurice recommençait son exhortation, Christine répondait de même, et
quand elle se trouvait seule avec M. de Nancé, elle se plaignait à lui
des importunités de Maurice.
--Chaque fois qu'il me dit de ces choses, je l'aime moins; je le trouve
de plus en plus ridicule; il demande plus qu'il ne le devrait; et comme
je ne sais que lui répondre, ses visites me sont désagréables... Que
faire, cher père? Je crains de ne pouvoir m'empêcher de le détester.