je passe mes hivers à la campagne avec mon fils.
MADAME DES ORMES
--A la campagne! Quel dommage! J'avais si bien arrangé tout cela! Vous
auriez fait un superbe Assuérus».
M. de Nancé ne put s'empêcher de sourire: tout cela lui parut d'un
tel ridicule, que pour le faire sentir à Mme des Ormes et pour l'en
dégoûter, il lui dit:
--Prenez Paolo, Madame! Ordonnez-lui de laisser pousser sa barbe et ses
moustaches; il jouera tout ce que vous voudrez.
MADAME DES ORMES
--Tiens! c'est une idée. Quand vous serez chez vous, envoyez-moi Paolo.
Adieu, mon cher Monsieur de Nancé; au revoir, je pars demain. Christine,
dis adieu à tes amis, nous partons demain.
CHRISTINE
--François, mon cher François! je ne veux pas le quitter! Laissez-moi
avec lui, maman; je vous en supplie, ne m'emmenez pas.
FRANÇOIS
--Madame, Madame, laissez-moi ma chère Christine! Je serai si malheureux
sans elle! De grâce, je vous en prie, ne l'emmenez pas.
Et tous deux se jetèrent en sanglotant au cou l'un de l'autre.
MADAME DES ORMES
--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que cela? Quelle scène absurde! Vas-tu
finir de pleurer, Christine. Cela m'ennuie de voir pleurer.
CHRISTINE
--Je pleurerai toujours tant que je serai séparée de François.
MADAME DES ORMES
--Je t'enverrai à Séraphin, à Franconi.
CHRISTINE
--Je ne veux pas de Séraphin sans François; je veux rester avec
François.
MADAME DES ORMES
--Dieu! quel ennui! Que vais-je devenir avec une figure pleurante en
face de moi? Mon bon Monsieur de Nancé, de grâce, venez faire Assuérus.
M. DE NANCÉ
--Impossible, Madame: je ne me ferai jamais comédien.
MADAME DES ORMES
--Que faire alors? Venez à mon secours.
M. DE NANCÉ
--Madame,... M. de Nancé hésita.
MADAME DES ORMES
--Quoi, quoi? dites, dites, mon cher Monsieur de Nancé. Délivrez-moi de
cet ennui; je ne peux pas supporter la lutte.
M. DE NANCÉ
--Madame... je vous offre un moyen de vous en délivrer. Laissez-moi
Christine; vous serez bien plus libre, sans aucun embarras, aucune gêne.
MADAME DES ORMES
--Mais pour vous quel ennui! quelle charge!
M. DE NANCÉ
--Non, Madame; je jouirai d'abord du bonheur de ces deux enfants, et
puis de la satisfaction de vous rendre un service, quelque léger qu'il
soit.
MADAME DES ORMES
--Léger? mais c'est un énorme service que vous me rendez. C'est vrai!
Cette pauvre Christine! elle serait sans cesse dérangée de sa chambre
pour mes soirées, mes dîners: elle serait mal, très mal. Chez vous elle
sera très bien; c'est une chose décidée alors. Je vous l'envoie demain
avec Isabelle. Seulement, comme j'ai besoin de mes chevaux et de mes
gens, je l'enverrai dans la charrette de la ferme avec ses effets.
M. DE NANCÉ
--Ne dérangez personne, Madame, j'irai prendre moi-même Christine et
Isabelle.
MADAME DES ORMES
--Merci, cher Monsieur; vous me rendez un service d'ami; je vous en
remercie infiniment. Envoyez-moi Paolo pour Assuérus.
M. de Nancé, délivré de son inquiétude pour François et Christine, rit
bien franchement à la pensée de Paolo en Assuérus. Mais il promit de
l'envoyer le soir même. Il allait s'éloigner, lorsque Mme des Ormes le
rappela.
--Monsieur de Nancé!... cher Monsieur de Nancé, vous êtes si bon, que
vous voudrez bien, j'en suis sûre, compléter votre obligeance en prenant
Christine aujourd'hui même; j'ai tant à faire! M. des Ormes est parti
ce matin; je dîne chez ma belle-soeur de Cémiane; je ne verrai pas
Christine; alors j'aime mieux vous la donner de suite.
M. DE NANCÉ
--De tout mon coeur, chère Madame: quand faut-il que je vienne la
prendre?
MADAME DES ORMES
--Tout de suite! Remmenez-la, et envoyez votre carriole pour ses effets,
qu'Isabelle mettra dans une malle. Adieu, Christine; adieu, ma fille;
sois bien sage, bien obéissante; ne fais pas enrager ce bon M. de Nancé,
qui veut bien de toi. Au revoir, dans six ou sept mois.
Elle embrassa Christine sur les deux joues, serra la main de M. de
Nancé, et s'éloigna en courant et sautillant comme elle était venue.
Quand elle se fut éloignée, Christine et François, dont le coeur
bondissait de joie, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, puis
Christine se jeta dans ceux de M. de Nancé, qu'elle embrassait en
répétant:
--Mon père! mon père! mon bon père! Vous m'avez sauvée! Que je vous
aime, cher, cher père! M. de Nancé, attendri, lui rendit ses baisers.
--Chère enfant! Oui, je suis ton père d'adoption; tu sais si je t'aime
tendrement.
Et il réunit dans ses bras ces deux enfants dont l'un était à lui, et
dont fautre lui était seulement confié, mais il les aimait presque d'une
égale tendresse. La rentrée au château de Nancé fut triomphale; des cris
de joie annoncèrent à Bathilde le séjour de Christine au château.
Le dîner, la soirée furent une fête et un éclat de rire continuel.
Christine se coucha, installée dans la maison de son cher François et
fut longtemps à s'endormir, tant la joie l'agitait. François était au
moins aussi heureux; et M. de Nancé l'était plus sérieusement et plus
profondément.
XVIII
PAOLO, PRIS, S'ÉCHAPPE
Aussitôt après être rentré, M. de Nancé envoya chercher Paolo et le fit
mener de suite chez Mme des Ormes, qui l'attendait avec impatience. Dès
qu'elle l'aperçut, elle courut à lui.
MADAME DES ORMES
--Arrivez, arrivez vite, mon cher Paolo; j'ai besoin de vous. M. de
Nancé vous a-t-il parlé?
PAOLO
--Non, Signora; il m'a seulement dit, avant que z'aie pou descendre de
la voiture: «Partez vite, mon cer, «Madame des Ormes vous attend. Et
la voiture m'a remmené si vite que z'en avais le vertize, Ce bon M. de
Nancé, il a des ceveaux qui courent comme des diavolo.
MADAME DES ORMES
--Bon! c'est très bien! Je pars demain pour Paris; je laisse Christine
à M. de Nancé; mon mari a acheté un hôtel charmant, je donnerai des
soirées, des bals et j'ai besoin de vous.
PAOLO
--De moi! Oh! Signora! ze ne sais pas danser, voltizer en tournant comme
la sarmante Signora des Ormes. Ze ne peux vous servir à rien et z'aime
mieux rester avec M. de Nancé.
MADAME DES ORMES
--Du tout, du tout. J'ai besoin de vous pour mes charades; vous ferez
Assuérus.
PAOLO
--Quoi c'est des sarades, Signora? Quoi c'est Souérousse?
MADAME DES ORMES
--Des charades sont des choses charmantes; je vous expliquerai cela plus
tard. Assuérus est un roi; ce sera vous.
PAOLO
--Mais ze ne peux pas être roi, Signora. Ze ne souis qu'un pauvre
médecin italien.
MADAME DES ORMES
--Que vous êtes nigaud, mon cher! Vous ne serez pas roi pour de bon, ce
sera pour rire; et je serai votre Esther, votre femme.
PAOLO, effrayé.
--Oh! Signora, c'est impossible! Ce bon M. des Ormes! Non, non! Ze ne
pouis pas accepter ça, Signora. Ze souis trop zeune pour que vous soyez
ma femme.
MADAME DES ORMES
--Mais puisque je vous dis que tout cela est pour rire, pour s'amuser.
Il faut absolument que je vous emmène.
PAOLO
--Signora, de grâce! laissez-moi avec M. de Nancé mon bon ami. Ze souis
trop bête pour être un roi.
MADAME DES ORMES
--Ça ne fait rien, Assuérus était très bête. Vous allez coucher ici; je
vous emmènerai demain avec moi. Brigitte, faites préparer un lit pour M.
Paolo, je l'emmène à Paris. Sans adieu, mon cher Paolo.
Brigitte, faîtes préparer un dîner pour M. Paolo. Je pars; à demain.
Mme des Ormes sauta dans un coupé, qui s'éloigna rapidement. Paolo resta
sur le perron sans voix et sans mouvement. Revenant à lui enfin et se
frappant la tête de ses poings:
--Imbécile! qu'ai-ze fait? Elle va m'emmener! ze ne veux pas moi avoir
oune femme si horrible et si ridicoule! Ze veux la laisser au pauvre M.
des Ormes!... Quel diable d'Assouérous! Ze ne souis pas Assouérous! ze
souis le pauvre Paolo, et ze veux être le pauvre Paolo et rester avec
le bon M. de Nancé qui ne me fait zamais enrazer comme cette femme
ridicoule. Et ze veux rester et donner des leçons à mon petit
François... Quel bon garçon!... Et à ma Christinetta!... Quelle bonne,
douce demoiselle! Si vive, si gaie, et qui vous entortille avec ses
grands yeux bleus si doux, et qui rient toujours... Quoi faire? Ze vais
parler à M. de Nancé; ze me moque bien du dîner de la Signora; ze ne
veux pas de son dîner, moi.
Paolo partit en courant, malgré les cris de Brigitte, et arriva tout
essoufflé chez M. de Nancé au moment où les enfants venaient de se
coucher.
M. DE NANCÉ
Qu'y a-t-il donc, mon pauvre Paolo? Vous arrivez comme un homme
poursuivi par des loups.
PAOLO
Oh! caro Signor, z'aimerais mieux une bande de loups que Mme des Ormes;
ze me souis sauvé cé vous; elle veut m'emmener, me faire roi Assouérous,
m'épouser. C'est impossible, Signor! impossible! Ze ne veux pas être son
mari! Ze ne veux pas sasser ce pauvre M. des Ormes! Quoi faire Signor!
elle va me relancer partout; à Arzentan, cé vous, partout!
M. de Nancé riait à se tenir les côtes; il calma le pauvre Paolo, lui
expliqua ce que Mme des Ormes voulait de lui, et qu'elle serait la vie
qu'il mènerait à Paris. Paolo frémit, pria M. de Nancé de le cacher
jusqu'après le départ de sa persécutrice et de lui permettre de venir
passer quelques jours chez lui, de peur que Mme des Ormes ne le fit
enlever à Argentan. M. de Nancé lui promit secours et protection,
consentit volontiers à le garder tant qu'il voudrait rester à Nancé, et
lui demanda où il avait dîné.
PAOLO
--Noulle part, Signor! Cette femme m'a fait perdre la tête et l'appétit.
M. DE NANCÉ
--Vous aller dîner ici, mon pauvre Paolo. Je vais dire qu'on vous
prépare à dîner et à coucher.
Pendant que Paolo tremblait d'être enlevé, Mme des Ormes se fâchait et
grondait tous ses gens pour avoir laissé échapper ce pauvre Paolo. Elle
commanda qu'on allât au petit jour à Argentan, et qu'on le lui ramenât
de gré ou de force; mais le lendemain la carriole revint sans Paolo,
qu'on n'avait pu trouver nulle part. Grande colère de Mme des Ormes,
qui n'avait plus le temps d'aller à sa recherche: elle partit furieuse,
arriva de même et trouva à redire à tout ce que son mari avait fait
dans l'appartement; elle donna divers ordres contraires à ceux qu'avait
donnés M. des Ormes, et, aussitôt arrivée, elle annonça qu'elle aurait
une grande soirée dans quinze jours, vers le 15 décembre. Et dès le
lendemain elle commença sa vie dissipée et tourbillonnante visites,
emplettes, dîners, spectacles, soirées, se couchant à trois et
quatre heures du matin, se levant à midi, une vie de femme du monde,
c'est-à-dire de folle. Elle se mit à organiser les charades, mais elle
trouvait difficilement des acteurs et actrices. Quand on sut qu'elle
voulait faire le rôle d'Esther, personne ne voulut faire Assuérus. Dans
son désespoir, elle écrivit à Paolo:
«Mon cher, mon bon Paolo, je vous demande de grâce de me donner huit
jours. Prenez demain le chemin de fer; descendez chez moi, dans mon
hôtel, rue de la Femme-Sans-Tête, 18. Je ne vous garderai que huit jours
au plus; et comme je ne veux pas vous faire perdre l'argent que vous
font gagner vos leçons, je vous donnerai cinq cents francs le jour de
votre départ. J'ai absolument besoin de vous; sans vous, ma fête est
manquée. Si vous me refusez, je ne vous reverrai de ma vie et je vous
défendrai de voir Christine. Ne répondez pas, mais arrivez vite.»
«CAROLINE DES ORMES.»
Quand Paolo reçut cette lettre, il retomba dans le désespoir; M. de
Nancé, après avoir ri de la persévérance de Mme des Ormes, conseilla à
Paolo de se rendre à ses voeux et de prendre le chemin de fer de midi qui
l'amènerait à Paris à quatre heures. Paolo soupira, pleura même, se
tapa la tête et partit, maudissant la Signora et ses charades. Il était
attendu; on le reçut avec enthousiasme; sans lui donner le temps de se
reposer, Mme des Ormes l'entraîna dans le salon où se faisaient les
répétitions; tous les acteurs y étaient; ils accueillirent Paolo avec
des éclats de rire que ne justifiaient que trop son air effaré, étrange,
son attitude embarrassée et son apparence misérable; car pour ménager
son habit de parade, il avait mis sa redingote râpée et tachée, des
souliers ferrés, le reste à l'avenant, Mme des Ormes le traînant par la
main, le présentant à tout le monde:
--Voici mon Assuérus, disait-elle; commençons la répétition.
On plaça Paolo sur une estrade; l'un lui leva le bras, l'autre la jambe;
on lui ouvrit la bouche, on lui tira le nez, on hérissa ses cheveux;
tous riaient à se tordre, excepté Paolo, qui, impatienté de ces
plaisanteries et de ces rires, bondit de dessus l'estrade au milieu du
salon, et cria avec colère:
--Ze ne veux pas qu'on me tiraille comme un veau qu'on égorge. Ze veux
qu'on me respecte et qu'on me donne à manzer. Si la Signora me fait des
farces comme ça, moi, Paolo, ze prends la dilizence et m'en retourne à
Arzentan.
Toute la société rit de plus belle, mais se retira devant les yeux
enflammés et les gestes furieux de Paolo. Mme des Ormes lui expliqua que
c'était une répétition, qu'on allait lui servir un bon repas; elle
le flatta, le calma, et puis elle sonna pour qu'on le menât dans sa
chambre. Elle pria ces messieurs et ces dames de ne pas se décourager,
que tout irait bien maintenant qu'elle tenait son Assuérus, et qu'elle
se chargeait de lui faire répéter son rôle et ses pauses.
Le jour de la représentation arriva. Le salon était plein de monde;
deux tableaux avaient été passablement exécutés. Esther et Assuérus,
qui excitaient d'avance les rires de l'assemblée, étaient attendus avec
impatience; enfin la toile se leva. Assuérus, raide comme un soldat
au port d'armes, le sceptre sur l'épaule en guise de fusil, regardait
les spectateurs d'un oeil hébété et terrifié; Esther, demi-agenouillée
devant lui, les bras tendus, le regardait d'un oeil suppliant.
«Abaissez, votre sceptre sur ma tête», avait-elle dit tout bas, au
moment où la toile allait se lever. Assuérus l'abaissa, mais trop tard,
convulsivement et si durement que le sceptre tomba de tout son poids sur
la tête de Mme des Ormes; le coup était si violent, si imprévu, qu'elle
ne put s'empêcher de porter la main à sa tête en poussant un léger cri.
Assuérus, éperdu, jeta sceptre, couronne et manteau, sauta à bas de
l'estrade et disparut. Mme des Ormes se releva, regarda d'un air
courroucé ses invités, qui riaient à qui mieux mieux, s'approcha de la
rampe et voulut parler; sa grande bouche ouverte, son nez osseux et
détaché, ses pommettes saillantes, son front bas, son air oie enfin,
redoublèrent les éclats de rire; on n'avait jamais vu pareille Esther.
Mme des Ormes, furieuse, se retira, se promettant de se venger sur Paolo
de l'échec qu'elle subissait. Mais Paolo n'y était plus; devinant la
confusion et la colère de Mme des Ormes, il fit lestement un paquet de
ses effets, mit dans son portefeuille les cinq cents francs que lui
avait donnés M. des Ormes le matin même, et courut au chemin de fer pour
y attendre le premier départ. Le lendemain, de bonne heure, il était à
Nancé, racontant sa mésaventure qu'il bénissait puisqu'il lui devait
d'être débarrassé de Mme des Ormes. Les enfants furent enchantés de le
revoir; il leur raconta les beautés de Paris telles qu'il les avait vues
et jugées, et les ennuis des répétitions, des dîners et des soirées de
Mme des Ormes tels qu'il les avait éprouvés.
Peu de jours après, il reçut une lettre furieuse de son Esther; elle le
traitait de mal élevé, de brutal, de goujat, de voleur même, pour avoir
accepté et emporté les cinq cents francs que son mari avait eu la
sottise de lui donner.
«Ze les ai bien gagnés, se dit Paolo en riant; quant à ses inzures,
ze m'en moque et je m'en bats l'oeil et le mollet. Mas ze vais la
défourioser. Ze vais lui dire des soses... des soses qui lui feront
ouvrir sa grande bouce comme oune bouce de crocodile».
Et se mettant à table, il écrivit:
«O Signora! ô bella, ô adorable! comment est-il possible qu'Assouérous
reste comme oune homme de carton devant la belle Esther! Z'ai fait
tomber sur votre ceveloure admirable, sur vos ceveux éparpillés, mon
sceptre de bois, z'ai donné une calotte sans le vouloir, ze vous zoure,
Signora bella. Et pouis, la douleur de votre douleur a si rempli de
douleur ma cétive personne, que moi, Paolo, roi Assouérous, zé mé souis
sauvé et z'ai couru comme un dératé zousqu'à la dilizence du cemin de
fer. Pardonnez, Signora de mon coeur, Signora de mon âme, et recevez
encore votre humble, soumis et éternel esclave.»
«PAOLO PERONNI».
Il faut que ze montre à M. de Nancé; c'est zoliment zoli ce que z'ai
écrit.
--Monsieur de Nancé, Signor, venez, ze vous prie, lire ma réponse,
dit Paolo en entrant chez M. de Nancé. Vous me direz si ce n'est pas
sarmant. Voici la lettre, voilà la réponse.
M. de Nancé sourit à la lecture du style de Mme des Ormes, et éclata de
rire en lisant la réponse de Paolo. Celui-ci, enchanté de l'effet qu'il
avait produit, attendait, en ouvrant la bouche jusqu'aux oreilles, que
M. de Nancé témoignât tout haut son admiration.
M. DE NANCÉ, lui rendant les lettres.
--Mon cher Paolo, votre lettre est, dans son genre, aussi ridicule que
celle de Mme des Ormes. Elle vous injurie comme un Auvergnat, et vous
lui répondez par une moquerie par trop évidente.
PAOLO
--Cer Monsieur de Nancé, ze ne souis pas bête, quoique z'aie l'air
d'oune imbécile; c'est comme ça qu'il faut faire avec cette Signora
absourdissima. Elle croit qu'elle est souperbe, ze lui dis qu'elle est
souperbe; elle croit que zé l'adore. Voilà la Signora ensantée; ze zouis
peut-être le seul qui dise comme elle; alors elle pardonne et ne se
fasse pas quand ze viens donner des leçons à ma Chnstinetta. Voilà
pourquoi z'ai écrit comme oune imbécile.
M. DE NANCÉ
Nous verrons si vous avez deviné juste, mon cher Paolo; je le désire
pour vous.
Deux jours après, Paolo entra triomphant chez M. de Nancé, et lui
présenta une lettre.
--Prenez, Signor, lisez, voyez si Paolo est oune bête!
«Mon bon et cher Paolo, votre charmante lettre m'a touchée et m'a
bien fait regretter les injures que je vous ai écrites. Pauvre Paolo!
Pardonnez-moi; je vous accepte pour esclave et je vous traiterai en
bonne maîtresse. Adieu. mon esclave. Je m'amuse beaucoup, je donne des
bals; je danse toute la nuit.»
»CAROLINE DES ORMES».
--Folle! dit M. de Nancé en levant les épaules. Que je suis heureux
d'avoir pu tirer ma chère Christine de cette maison de folie et de
dissipation!
XIX
CHRISTINE EST BONNE MAURICE EST EXIGEANT
L'hiver se passait doucement et agréablement au château de Nancé.
François et Christine accompagnaient M. de Nancé dans ses promenades de
propriétaire, aidaient à la plantation des arbres, au tracé des chemins,
etc. Elles étaient précédées et suivies des leçons de Paolo et de M. de
Nancé. François sacrifiait quelquefois une promenade pour aller voir le
pauvre Maurice, toujours si heureux de ces visites; Maurice questionnait
beaucoup François, lui demandait des conseils et en profitait au point
d'avoir amené un changement complet dans son caractère. Il devenait
doux, humble, raisonnable. Adolphe, tout en reconnaissant ce changement
favorable, s'éloignait de plus en plus de son frère et détestait
François chaque jour davantage. Maurice sortait depuis quelque temps,
mais il ne s'était encore fait voir à personne. Un jour, il demanda à
François si M. de Nancé voudrait bien lui permettre d'aller le voir au
château. François l'assura que M. de Nancé serait charmé de le recevoir
ainsi que Christine.
MAURICE
--Christine? Je croyais Mme des Ormes partie depuis longtemps.
FRANÇOIS
--Oui, il y a trois mois qu'elle est partie, mais elle nous a laissé
Christine et Isabelle.
MAURICE
--Christine est avec toi? Comme tu es heureux d'avoir une si bonne et si
gentille petite fille!
FRANÇOIS
--Oui, tu dis vrai! très heureux! Si tu la connaissais mieux, tu verrais
comme elle est bonne, dévouée, aimable, gaie, charmante! Et comme elle
nous aime, papa et moi! Elle nous dit, tout en riant, des choses si
aimables, si affectueuses, que nous en sommes attendris, papa et moi.
MAURICE
--Oh oui! Je la connais bien.
FRANÇOIS
--Je ne t'en parlais jamais, parce que je croyais que tu ne l'aimais
pas.
MAURICE
--Je la détestais comme je te détestais quand j'étais méchant; mais, à
présent que je me souviens comme elle te défendait, comme elle t'aimait,
je l'aime moi-même beaucoup, et je voudrais qu'elle m'aimât. Quand
pourrai-je venir chez toi?
FRANÇOIS
--Veux-tu venir demain? je préviendrai papa.
MAURICE
--Très bien; au revoir, à demain à deux heures.
Ils se séparèrent et François annonça la visite de Maurice. M. de Nancé
en fut bien aise pour François, qui formait là une nouvelle et agréable
intimité. Le lendemain, quand Maurice entra, embarrassé et honteux de sa
ridicule apparence, François et Christine coururent à lui. Christine fut
presque effrayée et repoussée au premier aspect, mais, surmontant sa
répugnance par un sentiment de bonté, elle s'approcha de Maurice et
l'embrassa.
--Pauvre Maurice, dit-elle, je sais combien vous avez souffert; j'ai
tout su par François.
MAURICE
--Qui m'a pardonné comme vous me pardonnez, bonne Christine. Dieu m'a
bien puni de mes méchantes moqueries à l'égard du bon François. Je riais
de votre amitié pour lui, de votre généreuse défense contre mes ignobles
attaques. A présent je comprends le bonheur d'être aimé et défendu par
un ami, et j'envie son heureux sort d'avoir une amie telle que vous.
CHRISTINE
--Moi! je suis une pauvre petite amie qui doit tout à François et à M.
de Nancé! Sans eux, je serais ignorante, sotte, méchante.
MAURICE
--Ignorante, peut-être! Mais sotte et méchante, jamais.
--Bonjour, mon bon Maurice, dit M. de Nancé qui entrait. Vous voilà
bien mieux, mon ami; et votre courage se soutient; je sais par François
combien vous êtes patient, résigné et... amélioré, pour tout dire.
MAURICE
--C'est François qui m'a fait du bien par sa bonté, Monsieur. Moi qui
avais été méchant pour lui, et lui...
M. DE NANCÉ
--Ne parlons pas du passé, mon ami; et profitons du présent. Venez nous
voir souvent; nous sommes très heureux ici. Ma petite Christine est
gaie comme un pinson, douce comme une colombe et bavarde comme une pie:
j'entends, une pie bien élevée et raisonnable, ce qui la rend très
agréable et jamais incommode.
Christine sourit et baisa la main de M. de Nancé. Maurice voulut lui
prendre le bras, car il marchait péniblement avec ses jambes tortues;
le premier mouvement de Christine fut de céder à sa répugnance et
de reculer; mais, rencontrant le regard peiné de François, elle se
rapprocha et tendit son bras à Maurice.
MAURICE
--Vous aimez peut-être mieux courir ou marcher en liberté, Christine?
CHRISTINE
--Non, non, je vais vous aider à marcher; cela me fera plaisir.
Appuyez-vous bien, Maurice, n'ayez pas peur; je peux vous soutenir.
MAURICE
--Bonne Christine, serez-vous aussi mon amie comme vous l'êtes de
François?
CHRISTINE
--Comme de François, jamais. Je ferai ce que je pourrai pour vous, je
vous aiderai, je vous amuserai, je vous rendrai des services. Mais pour
François, c'est autre chose. Je ne peux aimer personne comme j'aime
François et M. de Nancé.
François était enchanté de cette déclaration si franche de Christine;
Maurice redevenait triste; bientôt il se plaignit d'éprouver de la
fatigue, et on rentra; après une demi-heure de conversation, il se leva,
dit adieu à tout le monde et s'en alla. Christine courut à lui, lui
offrit son bras; il l'accepta en souriant tristement.
--Christine, dit-il en la quittant, je suis bien malheureux, et je n'ai
pas un ami.
CHRISTINE
--Vous avez François. Et François vaut tous les amis du monde. Adieu,
Maurice, à bientôt, j'espère.
Christine rentra dans le salon. Elle s'approcha de M. de Nancé, qui
lisait dans un fauteuil, et, lui passant un bras autour du cou.
--Mon père, dit-elle.
--Ah! ah! ceci annonce une confidence ou une confession, dit M. de Nancé
en l'embrassant et en posant son livre. Voyons, de quoi s'agit-il, mon
enfant?
--Mon père, répéta-t-elle tout bas, Maurice me répugne: je le déteste;
je sais que c'est mal. Je voudrais ne pas le toucher et il veut que je
lui donne le bras. Et j'ai été bien fausse, car je lui ai offert mon
bras pour l'aider à s'en aller et je lui ai dit: «A bientôt, j'espère»,
quand je voudrais ne le revoir jamais.
M. DE NANCÉ
--Tu n'as pas été fausse, ma fille; tu as été bonne; tu as senti que
ton aversion était injuste et tu as voulu la vaincre. Mais pourquoi le
détestes-tu?
CHRISTINE, s'animant.