des châteaux voisins. Christine continua à voir François, Gabrielle et
Bernard, presque tous les jours, tantôt chez eux, tantôt au château des
Ormes. François s'attachait de plus en plus à Christine, et, grâce au
désir qu'avait Isabelle de se rapprocher de lui, ils se retrouvaient
dans leurs promenades et aussi dans leurs visites au château de Cémiane.
M. de Nancé, cédant au désir de François, donnait souvent des déjeuners
et des goûters aux enfants des environs; c'étaient les beaux jours de
François et de Christine. Paolo continuait avec un succès marqué ses
leçons à ses deux élèves. Mme des Ormes avait voulu que Paolo les donnât
à Christine sans payement, mais M. des Ormes, qui redoutait le ridicule,
plus encore qu'il ne craignait l'humeur de sa femme, les paya assez
largement pour fermer la bouche aux mauvaises langues; car dans le
voisinage on s'amusait beaucoup de l'avarice de Mme des Ormes pour tout
ce qui concernait sa fille.
La vie se passait donc heureuse et calme pour François et Christine;
pour M. de Nancé, qui n'était heureux que par son fils; pour Isabelle,
qui aimait beaucoup Christine à cause de la tendresse qu'elle
témoignait à François, et aussi à cause des charmantes qualités qui se
développaient par les soins de cette bonne intelligente et par ceux de
M. de Nancé. Ce dernier portait à Christine une affection paternelle, et
il cherchait à suppléer à la direction qui manquait à la pauvre enfant
du côté de ses parents, par des conseils, toujours écoutés et suivis
avec reconnaissance. Mme des Ormes oubliait sans cesse sa fille pour
ne s'occuper que de toilette et de plaisirs. M. des Ormes, faible et
indifférent, avait, comme nous l'avons vu, des éclairs de demi-tendresse
qui ne duraient pas; tranquille sur le sort de Christine depuis qu'il la
savait sous la direction sage et dévouée d'Isabelle, il ne s'occupait
pas de sa fille, et cherchait, comme sa femme, à passer agréablement
ses journées. Tous deux laissaient à Isabelle liberté complète d'élever
Christine selon ses idées; c'est ainsi qu'aidée de M. de Nancé elle
donna à Christine des sentiments religieux et des habitudes qui lui
manquaient; elle la menait au catéchisme avec François, qui fit cette
année sa première communion sous la direction du bon curé du village et
guidé par son père, dont la piété touchait et encourageait François et
Christine. Dès les premiers temps qui suivirent l'entrée d'Isabelle chez
Christine, ils eurent occasion d'exercer la vertu de charité à l'égard
de Maurice et d'Adolphe. Les brûlures d'Adolphe le faisaient souffrir
beaucoup, mais ce n'était rien auprès de ce que souffrait Maurice.
Outre des brûlures, le médecin lui avait trouvé les reins et le dos
contusionnés et déviés et les jambes toutes disloquées.
On les transporta chez eux la nuit même de l'incendie; et ce fut après
qu'ils furent installés dans leurs lits, que les deux médecins appelés
commencèrent à panser les brûlures et à remettre les membres démis et
brisés. Paolo avait demandé à assister à l'opération; il voulut donner
des conseils, et faire autrement que ne faisaient les médecins pour
remettre les membres disloqués et brisés. Mais on se moqua de ses avis,
et on refusa de les suivre.
Paolo se retira en branlant la tête, et dit le lendemain à M. de Nancé:
«Mauvais, mauvais pour le Maurice! Sera bossou et horrible; les zambes
mal arranzées; très mal! C'est abouminable! Moi z'aurais fait bien; pas
comme ces zens imbéciles».
Maurice poussa des cris lamentables pendant cette opération, qui dura
une demi-heure environ. Maurice se trouvait dans l'impossibilité de
remuer, à cause des appareils qui maintenaient ses jambes et ses
épaules; il fallait le faire boire et manger, le moucher et l'essuyer
comme un petit enfant; il se désolait, se fâchait; ses colères et ses
agitations augmentaient son mal.
Les premiers jours sa vie fut en danger, et personne ne put le voir;
mais, après un mois, M. de Nancé demanda si François ne pouvait pas
venir le distraire et le consoler; M. et Mme de Sibran acceptèrent la
proposition avec joie, et ils annoncèrent à leurs fils la visite de
François.
--Pourquoi l'avez-vous acceptée, dit Maurice en gémissant. Il va
triompher de me voir si malade; Adolphe et moi, nous nous sommes moqués
de sa bosse, et il doit nous en vouloir.
MADAME DE SIBRAN
--Mon pauvre ami, tu t'ennuies tant et tu souffres tant, que ton père et
moi nous avons jugé utile de te donner une distraction.
MAURICE
--Jolie distraction!
ADOLPHE
--Agréable passe-temps!
Malgré l'humeur qu'ils témoignaient ils ne voulurent pas que Mme de
Sibran écrivît à François pour l'empêcher de venir. Le lendemain,
François arriva à une heure; ni Maurice ni Adolphe ne bougèrent ni ne
parlèrent quand il entra chez eux et qu'il leur dit bonjour d'un air
affectueux.
FRANÇOIS
--Vous avez bien souffert et vous souffrez encore beaucoup?...
Pas de réponse.
FRANÇOIS
--Nous avons été tous bien tristes de votre accident... Papa a envoyé
tous les jours savoir de vos nouvelles... Dès que j'ai su que vous
alliez un peu mieux, j'ai bien vite demandé la permission de venir
vous voir... Vous surtout, pauvre Maurice, qui ne pouvez pas faire un
mouvement... Je vous fatigue peut-être?... Dites-le moi franchement; je
reviendrai demain ou après-demain...
Le pauvre François était un peu embarrassé; il ne savait s'il devait
rester ou s'en aller; il attendit encore quelques minutes, et, Maurice
et Adolphe persistant à garder le silence, il se leva.
--Adieu, Maurice; adieu, Adolphe; je reviendrai vous voir avec papa, et
je ne resterai pas longtemps, pour ne pas vous fatiguer.
Le bon François sortit un peu triste du mauvais accueil que lui avaient
fait ces garçons dont il avait déjà eu tant à se plaindre; mais,
toujours bon et généreux, il se dit:
--Il ne faut pas leur en vouloir, à ces pauvres malheureux! Ils
souffrent; peut-être que le bruit leur fait mal... Je verrai une autre
fois à leur parler de choses qui les amusent.
Christine savait qu'il avait été voir les Sibran; le lendemain, elle
alla chez lui savoir de leurs nouvelles.
--Ils souffrent toujours beaucoup, répondit François.
CHRISTINE
--Ont-ils été contents de te voir?
FRANÇOIS
--Je ne sais pas; ils ne me l'ont pas dit.
CHRISTINE
--T'ont-ils raconté comment le feu avait pris au salon?
FRANÇOIS
--Non, je ne leur ai pas demandé.
CHRISTINE
--De quoi avez-vous donc causé?
FRANÇOIS
--Mais ils n'ont pas causé; j'ai parlé tout seul.
CHRISTINE
--Ah! mon Dieu! est-ce que leur langue est brûlée!
FRANÇOIS, souriant.
--Non; seulement ils ne parlent pas...
Christine le regarda attentivement.
CHRISTINE
--François... ils t'ont fait quelque méchanceté, et tu ne veux pas le
dire. Je le vois à ton air embarrassé.
--Et tu as deviné, Christine, dit M. de Nancé en riant. Ils ne lui ont
pas dit un mot, pas répondu un oui ou un non; ils ne l'ont pas regardé.
Et François veut y retourner.
CHRISTINE
--Tu es trop bon, François! Je t'assure que tu es trop bon. Ne
trouvez-vous pas, cher Monsieur?
M. DE NANCÉ
--On n'est jamais trop bon, ma petite Christine, et rarement on l'est
assez. En retournant chez Maurice et Adolphe, François fait un double
acte de charité, il rend le bien pour le mal, et il visite des
malheureux qui souffrent et qui ont longtemps à souffrir encore, surtout
Maurice. Cette seconde visite les touchera peut-être; et, s'ils voient
souvent François, ils deviendront probablement meilleurs.
CHRISTINE
--C'est vrai cela; on est toujours meilleur quand on a passé quelque
temps avec François et avec vous... Et c'est pourquoi je serais si
contente de ne jamais vous quitter tous les deux!..., Si vous
vouliez?...
--Pauvre chère enfant, dit M. de Nancé en l'embrassant, n'y pense pas;
c'est impossible.
CHRISTINE
--Quand je serai vieille, et que je serai ma maîtresse, je viendrai chez
vous et j'y resterai toujours.
M. DE NANCÉ
--Alors, nous verrons; nous avons le temps d'y penser. En attendant, va
jouer avec François; j'ai à travailler.
CHRISTINE
--Qu'est-ce que vous faites? A quoi travaillez-vous?
M. DE NANCÉ
--Tu es une petite curieuse. Je travaille à un livre que tu ne comprends
pas.
CHRISTINE
--Vous croyez? Je crois, moi, que je comprendrai. De quoi parlez-vous?
M. DE NANCÉ
--De l'éducation des enfants, et des sacrifices qu'on doit leur faire.
CHRISTINE
Ce n'est pas difficile à comprendre. Il faut faire comme vous, voilà
tout. Je comprends très bien tous les sacrifices que vous faites
à François. Je vois que vous restez toujours à la campagne pour
l'éducation de François; que vous ne voyez que les personnes qui peuvent
être utiles ou agréables à François; que vous me laissez venir si
souvent vous déranger et vous ennuyer chez vous, pour François; que vous
m'apprenez à être bonne et pieuse, pour François; que vous m'aimez enfin
pour François; que vous...
M. DE NANCÉ, l'embrassant.
--Assez, assez, chère enfant; tu es trop modeste pour ce qui te regarde
et trop clairvoyante pour le reste. Dans l'origine, je t'ai aimée et
attirée pour François, mais je t'ai bien vite aimée pour toi-même, et,
après François, tu es la personne que j'aime le plus au monde. François
le sait bien; nous parlons souvent de toi, et nous nous entendons très
bien pour t'aimer.
CHRISTINE, se jetant à son cou.
--Je suis bien contente de ce que vous me dites là! Comme je vous aime,
cher, cher Monsieur de Nancé! Et comme cela m'ennuie de vous appeler
Monsieur! J'ai toujours envie de vous dire: PAPA.
M. DE NANCÉ
--Ne fais jamais cela, mon enfant; ce serait mal.
CHRISTINE
--Pourquoi mal?
M. DE NANCÉ
--Parce que ce serait presque un blâme pour ton papa; c'est comme si
tu disais: M. de Nancé est meilleur pour moi que mon vrai papa, et je
l'aime davantage.
CHRISTINE
--Mais... ce serait la vérité.
M. DE NANCÉ
--Chut! ma Christine: chut! Que personne ne t'entende dire pareille
chose.
Christine resta un instant sans parler, la tête appuyée sur l'épaule de
M. de Nancé.
M. DE NANCÉ
--A quoi penses-tu, Christine?
CHRISTINE
--Je pense que je suis très heureuse de vous avoir connus, vous et
François. Il est si bon, François!
M. DE NANCÉ, souriant.
--Oui, il est bien bon, mais prends garde qu'il ne s'impatiente de
perdre son temps à nous regarder au lieu de jouer.
CHRITINE
--Est-ce que cela t'ennuie? François?
FRANÇOIS
--Oh non! pas du tout. J'aime beaucoup à t'entendre dire des choses
aimables à papa et à l'entendre te répondre.
CHRISTINE
--Iras-tu demain chez Maurice?
FRANÇOIS
--Oui, certainement; je l'ai promis.
CHRISTINE
--Veux-tu que j'y aille avec toi?
FRANÇOIS
--Oui, si papa veut bien t'emmener.
M. DE NANCÉ
--Tu ne peux pas y aller, Christine: tu as neuf ans; tu ne peux pas
faire des visites à des grands garçons de treize et onze ans.
CHRISTINE
--C'était seulement pour que François ne s'ennuie pas chez eux que je
demandais à y aller, car je les déteste... c'est-à-dire je ne les aime
pas beaucoup.
M. DE NANCÉ
--Tu as bien fait de te reprendre, chère petite, car ton déteste n'était
pas charitable; à présent, mes enfants, allez-vous-en; vous m'empêchez
d'écrire.
Les enfants allèrent rejoindre Isabelle et jouèrent quelque temps.
Paolo arriva pour donner à François ses leçons; et ils se séparèrent en
disant:
«A demain!»
XVI
CHANGEMENT DE MAURICE
Le lendemain, avant la visite de Christine, qu'elle faisait toujours un
peu tard, vers trois heures, à cause des leçons que lui donnait Paolo,
François retourna avec son père chez les Sibran; il monta, comme la
veille, chez Maurice et Adolphe, qui le virent entrer avec surprise.
Maurice rougit et voulut parler, mais il ne dit rien.
FRANÇOIS
--Bonjour, Maurice; bonjour, Adolphe; j'espère que vous allez un peu
mieux aujourd'hui... Vos yeux sont plus animés et vous êtes moins
pâles... Je ne vous ferai pas une longue visite... comme hier...
seulement pour vous raconter que M. de Guilbert va demain s'établir à
Argentan, où il a trouvé une maison à louer, pendant qu'il fait rebâtir
son château brûlé... Il paraît qu'il ne perdra rien, parce que la
compagnie d'assurances lui paye tous ses meubles et son château...
Adieu, pauvre Maurice; adieu, Adolphe; je prie toujours le bon Dieu
qu'il vous guérisse bientôt.
François leur fit un salut amical et se dirigea vers la porte.
«François!» appela Maurice aune voix faible. François retourna bien vite
près de son lit.
MAURICE
--François! pardonnez-moi; pardonnez à Adolphe. Vous êtes bon, bien bon!
Et nous, nous avons été si mauvais, moi surtout! Oh! François! comme
Dieu m'a puni! Si vous saviez comme je souffre! De partout! Et toujours,
toujours! Ces appareils me gênent tant! Pas une minute sans souffrance!
FRANÇOIS
--Pauvre Maurice! Je suis bien triste de ce terrible accident. Je ne
puis malheureusement pas vous soulager: mais si je croyais pouvoir vous
distraire, vous être agréable, je viendrais vous voir tous les jours.
MAURICE
--Oh oui! Bon, généreux François! Venez tous les jours; restez bien
longtemps.
FRANÇOIS
--A demain donc, mon cher Maurice; à demain, Adolphe.
Dès qu'il fut sorti, le regard douloureux de Maurice se reporta sur son
frère.
--Pourquoi n'as-tu rien dit, Adolphe? Comment n'as-tu pas été touché de
la bonté de ce pauvre François, que nous avons reçu si grossièrement
avant-hier et qui veut continuer ses visites, malgré notre méchanceté?
ADOLPHE
--Je déteste ce vilain bossu; les bossus sont toujours méchants; c'est
toi-même qui l'as dit.
MAURICE
--J'ai mal dit, car François est bon.
ADOLPHE
--Est-ce qu'on sait s'il est bon ou méchant?
MAURICE
--Ce qu'il fait nous prouve qu'il est bon. S'il vient demain, je t'en
prie, sois poli pour lui, et parle-lui.
Adolphe ne répondit pas; Maurice était fatigué, il ne dit plus rien.
En revenant à la maison avec son père, François lui raconta avec bonheur
ce que lui avait dit Maurice. M. de Nancé partagea le triomphe de
François et lui fit voir combien la bonté et l'indulgence réussissaient
mieux que la colère et la sévérité.
--Continue ta bonne oeuvre, cher ami, peut-être s'améliorera-t-il tout à
fait. C'est un vrai bonheur quand on peut rendre bons les méchants.
Christine fut enchantée du résultat de cette seconde visite, et
encouragea François à continuer et à tâcher de ramener aussi Adolphe à
de meilleurs sentiments. Pendant deux mois, François retourna tous les
jours chez les Sibran. Adolphe guérit de ses brûlures au bout d'un mois;
il resta rebelle aux sollicitations de Maurice et insensible à la bonté,
à l'amabilité de François. Le pauvre Maurice, au contraire, de plus
en plus touché de la généreuse affection que lui témoignait François,
devint plus doux, plus endurant, plus résigné de jour en jour; au bout
de ces deux mois, le médecin lui permit de se lever et de faire usage
de ses membres remis. Quand il se leva, sa faiblesse le fit retomber
de suite sur son lit; un second essai, plus heureux, lui permit de
s'appuyer sur ses jambes et de se tourner vers la glace; mais de
quelle terreur ne fut-il pas saisi quand il vit ses jambes tordues et
raccourcies, une épaule remontée et saillante, les reins ployés et ne
pouvant se redresser, et le visage, jusque-là enveloppé de cataplasmes
ou d'onguent, couturé et défiguré par les brûlures! Adolphe l'avait été
aussi, mais beaucoup moins.
Le malheureux Maurice poussa un cri d'horreur et retomba presque inanimé
sur son lit. Mme de Sibran se jeta à genoux, le visage caché dans ses
mains, et M. de Sibran quitta précipitamment la chambre pour cacher son
désespoir à son fils.
--Mon Dieu! mon Dieu! criait Maurice, ayez pitié de moi! Mon Dieu! ne me
laissez pas ainsi! Que vais-je devenir? Je ne veux pas vivre pour être
un objet d'horreur et de risée.
Puis, se relevant et se regardant encore dans la glace:
--Mais je suis horrible, affreux! François lui-même reculera d'épouvante
en me voyant! Lui est bossu, c'est vrai, mais son visage, du moins,
est joli, ses jambes sont droites... Et moi! et moi!... Maman, maman,
secourez-moi; ayez pitié de votre malheureux Maurice!
Mme de Sibran releva son visage inondé de larmes, et, regardant encore
Maurice, l'horreur et le chagrin dont elle fut saisie lui firent
craindre un évanouissement; au lieu de répondre à l'appel de son fils,
elle se releva et courut rejoindre son mari pour unir sa douleur à la
sienne.
Maurice resta seul en face de la glace; plus il examinait ses
difformités nouvelles, plus elles lui paraissaient hideuses et
repoussantes; sa pâleur rendait plus apparentes les coutures et les
plaques rouges de son visage; sa faiblesse faisait ployer ses reins et
ses jambes. Pendant qu'il continuait l'examen de sa personne, la porte
s'ouvrit doucement, et François entra. Toujours attentif à éviter ce qui
pouvait peiner ou blesser les autres, il réprima, non sans peine, un cri
de surprise et de frayeur à la vue de l'infortuné Maurice, qu'il devina
plus qu'il ne le reconnut. Maurice se retourna, l'aperçut et examina
l'impression qu'il produisait sur François. Il ne put découvrir que
l'expression d'une profonde pitié et d'un sincère attendrissement.
FRANÇOIS
--Mon pauvre ami! Mon pauvre Maurice! Quel malheur! Mon Dieu, quel
malheur!
François soutint dans ses bras Maurice prêt à défaillir; il le fit
asseoir, resta près de lui, et pleura avec lui et sur lui.
--Du courage, mon ami, lui dit-il après quelques instants; ne perds pas
l'espoir de redevenir ce que tu étais. Tu es faible à présent, tu ne
peux pas te redresser ni te tenir sur tes jambes; dans quelques jours,
quelques semaines au plus, tu retrouveras des forces et tu te tiendras
droit comme avant.
MAURICE
--Non, non, François; je sens que je ne me tiendrai jamais droit. Et mes
jambes?... Comment se redresseraient-elles? elles sont contournées et
tortues. Et l'épaule? Comment s'aplatirait-elle et redeviendrait-elle ce
qu'elle était? Regarde-moi et regarde-toi. Eh bien! moi qui me suis tant
moqué de ton infirmité, qui t'ai ridiculisé et tourmenté, j'en suis
réduit à envier ton apparence. Je n'oserai jamais me montrer; je ne
sortirai plus de ma chambre.
FRANÇOIS
--Tu auras tort, mon pauvre Maurice; tu te rendras malade, tu
t'ennuieras horriblement et tu souffriras bien plus.
MAURICE
--Crois-tu que ce soit agréable de voir tout le monde rire et chuchoter,
d'entendre crier les petits enfants: Un bossu, un bossu! Venez voir un
bossu!
FRANÇOIS. souriant.
--Ce n'est pas agréable, je le sais mieux que tout antre; c'est triste
et pénible. Mais on se résigne à la volonté du bon Dieu et on s'y
habitue un peu. Et puis, comme on est heureux quand on trouve quelqu'un
de bon qui vous témoigne de la pitié, de l'amitié, qui prend votre
défense, qui vous aime parce que vous êtes infirme! Ce bonheur-là,
Maurice, compense ce qu'il y a de pénible dans ma position.
MAURICE
--Tu pourrais dire notre position... Ce que tu m'as dit me fait du bien;
je ne me sens plus aussi désespéré; peut-être, en effet, serai-je moins
difforme dans quelque temps.
François resta longtemps chez Maurice; quand il le quitta, le désespoir
des premiers moments était calmé; il promit à François d'espérer, de se
résigner et d'obéir docilement aux prescriptions du médecin, quand même
il ordonnerait les promenades à pied et en voiture.
Adolphe ne parut pas, tant que François resta chez Maurice; il n'avait
pas encore vu son frère levé. Quand Maurice fut seul, Adolphe entra; il
poussa un cri en voyant la difformité de Maurice.
ADOLPHE
--Mon pauvre Maurice, que tu es laid! Quelle tournure tu as! Quelles
épaules! Quelles jambes! Et ta figure!... En vérité, je te plains! c'est
affreux! c'est horrible!
MAURICE, tristement.
--Je le sais, Adolphe; je le vois sans que tu me le dises.
ADOLPHE
--Toi qui te moquais tant de François, tu es bien pis que lui! Si tu
voyais la figure que tu as!
MAURICE
--Je l'ai vue dans la glace.
ADOLPHE
--Et tu n'as pas eu peur en te voyant?
MAURICE
--Non, j'ai pleuré... Et le bon François a pleuré avec moi.
ADOLPHE
--Ce qui veut dire que je dois pleurer aussi... Je t'en demande bien
pardon; je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais il m'est impossible
de pleurer comme un enfant parce que tu as eu le malheur de devenir
difforme!
MAURICE
--Comme c'est mal ce que tu dis, Adolphe! François m'a consolé, m'a
encouragé; et toi, qui es mon frère et qui devrais me plaindre, tu ne
trouves rien à dire pour me consoler de ce grand malheur.
ADOLPHE
--François a pleuré avec toi parce qu'il est bossu, lui; mais moi, que
veux-tu que je fasse, que je dise?
MAURICE
--Adolphe. Laisse-moi seul, je t'en prie; ton indifférence me peine;
elle m'afflige pour toi.
ADOLPHE
--Pour moi? tu es bien bon! Je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais
quant à pleurer et en mourir de chagrin, je laisse cette satisfaction
au sensible François. Adieu, je sors avec papa; nous allons t'acheter
quelque chose pour te consoler; nous serons de retour dans une heure.
Adolphe sortit. Maurice joignit les mains avec un geste de désespoir
et gémit tout haut sur l'insensibilité de son frère; il en fit la
comparaison avec François, et il se demanda d'où pouvait venir cette
différence. Il crut comprendre qu'elle provenait de l'éducation
différente qu'ils avaient reçue: Adolphe et lui, élevés légèrement,
sans religion, sans principes, ne vivant que pour le plaisir et la
dissipation; François, élevé pieusement, sérieusement, quoique gaiement,
pratiquant la religion et la charité, s'oubliant pour les autres et
faisant passer le devoir avant le plaisir. «Il faut que j'en parle à
François, se dit-il, et si j'ai deviné juste, je changerai de manière de
penser et de vivre, et je crois que j'en serai plus heureux.»
XVII
HEUREUSE BIZARRERIE DE MADAME DES ORMES
Christine arriva le lendemain comme d'habitude pour savoir des nouvelles
du malade; les larmes lui vinrent aux yeux quand elle sut combien
l'incendie et la chute avaient défiguré le pauvre Maurice, et le
désespoir dans lequel il était plongé à l'arrivée de François; elle fut
très contente du second succès de son ami.
CHRISTINE
--Je suis sûre que tu finiras par le rendre excellent. C'est comme moi;
tu m'obliges à devenir bonne, rien que par amitié pour toi. Je ne sais
ce que je serais capable de faire pour toi.
FRANÇOIS
--Tu ne ferais pas de mauvaises choses, bien certainement.
CHRISTINE
--Oh non! d'abord parce que tu ne m'en conseillerais jamais, et puis
parce que je te ferais de la peine et à ton papa aussi en faisant mal.
FRANÇOIS
--Bonne Christine! je plains le pauvre Maurice, s'il doit rester
infirme, de n'avoir pas une chère petite Christine comme moi.
CHRISTINE
--Il n'a qu'à prendre pour amie une des demoiselles Guilbert.
FRANÇOIS
--Ce ne sont pas des Christine.
Un domestique entra.
--M. de Nancé demande M. François et Mlle Christine.
--Vous nous demandez, papa? dit François.
--Oui, chers enfants; je reçois un petit mot de Mme des Ormes qui me
demande d'aller de suite chez elle avec toi, François, et avec toi,
Christine; je ne sais pas ce qu'elle désire de nous. Il faut y aller,
mes enfants; apprêtez-vous, nous irons à pied par les prairies.
Les enfants et Isabelle furent prêts en cinq minutes; M. de Nancé les
attendait sur le perron; ils coururent gaiement en avant. M. de Nancé
les suivait avec Isabelle.
--Que peut me vouloir Mme des Ormes? se demandait-il. Elle est si
bizarre, si absurde, que je crains toujours quelque sottise dont ma
petite Christine serait victime... et mon pauvre François aussi par
conséquent... Je vais le savoir bientôt, au reste; la voici qui vient
au-devant de nous.
Effectivement, Mme des Ormes, ne pouvant attendre patiemment l'arrivée
de M. de Nancé, accourait comme une jeune personne de quinze ans,
cueillant une fleur, poursuivant un papillon, gambadant et pirouettant.
MADAME DES ORMES
--Venez vite, Monsieur de Nancé, que je vous dise une bonne nouvelle. M.
des Ormes vient d'acheter un hôtel à Paris, superbe hôtel! Je donnerai
des bals, des concerts... Non, pas de concerts; je n'aime pas la
musique. Des tableaux vivants; c'est charmant. Vous figurerez dans mes
tableaux vivants; vous ferez le roi Assuérus, et moi la reine Esther, et
mon mari l'oncle Mardochée; ah, ah, ah! mon mari en Mardochée avec une
grande barbe blanche! N'est-ce pas que ce sera amusant?
--Très amusant, Madame, répondit gravement M de Nancé; mais ce n'est pas
pour cela que vous m'avez fait venir avec les enfants?
MADAME DES ORMES
--Si fait, si fait; c'est pour vous proposer de venir demeurer avec nous
dans mon hôtel; vous prendrez le rez-de-chaussée, que je vous louerai
dix mille francs, mais à la condition que, les jours de réception, on
soupera dans votre appartement.
M. DE NANCÉ