--Mille remerciements, Monsieur; je suis heureux de savoir par vous

cette bonne nouvelle.

Le dîner fut annoncé, et M. des Ormes quitta M. de Nancé pour offrir son

bras à Mme de Sibran; on se mit à table. Les enfants dînaient à

part dans un petit salon à côté; les jeunes Sibran et les Guilbert

regardaient d'un air moqueur François et Christine qui avaient tous

deux les yeux rouges; la toilette de Christine avait été imparfaitement

arrangée.

--Pourquoi Mina t'a-t-elle si mal coiffée et habillée, Christine?

demanda Gabrielle.

CHRISTINE

--D'abord, je n'ai plus Mina.

GABRIELLE

--Plus Mina! Que j'en suis contente pour toi! Pourquoi est-elle partie?

CHRISTINE

--C'est papa qui l'a chassée hier matin.

BERNARD

--Chassée? racontez-nous cela, Christine; ce doit être amusant.

HÉLÈNE

--Est-ce qu'il a mis sa meute après elle?

MAURICE

--Oui, sa meute composée du chien de garde et d'un basset.

CHRISTINE

--Je ne vous raconterai rien du tout, puisque vous parlez ainsi de papa

et de ses chiens.

CÉCILE

--Oh! je t'en prie, Christine?

CHRISTINE

--Non, je le dirai après dîner à Bernard et à Gabrielle; mais à vous

autres, rien.

CÉCILE

--Tu es ennuyeux, Maurice, avec tes méchancetés.

MAURICE

--Je n'ai rien dit de méchant; demande au chevalier de la Triste-Figure

[2].

[Note 2: Surnom donné à un fou nommé don Quichotte.]

CHRISTINE

--Qui appelez-vous comme ça?

MAURICE

--Votre chevalier, ébouriffé comme vous, et qui a les yeux gonflés comme

vous, ce qui fait croire qu'on vous a administré une correction à tous

les deux.

CHRISTINE

--On administre des corrections aux méchants comme vous, à des garçons

mal élevés comme vous. François est toujours bon, et s'il a les yeux

rouges, c'est par bonté pour moi et pour sa bonne. Et s'il a l'air

triste, c'est parce qu'il est bon: il est cent fois mieux avec son air

triste et doux que s'il avait l'air sot et méchant.

ADOLPHE

--Avec ça, il a une belle tournure, une belle taille.

CHRISTINE

--Attendez qu'il ait vingt ans, et nous verrons lequel sera le plus

grand et le plus beau de vous deux.

MAURICE

--Ha, ha, ha! quelle niaiserie? attendre huit ans!

Christine, rouge et irritée, allait répondre, lorsque François l'arrêta.

FRANÇOIS

--Laisse-les dire, ma chère Christine! Ces pauvres garçons ne savent ce

qu'ils disent: ne te fâche pas, ne me défends pas. Quel mal me font-ils?

Aucun. Et ils se font beaucoup de mal en se faisant voir tels qu'ils

sont. Tu vois bien que toi et moi nous sommes vengés par eux-mêmes.

BERNARD

--Bien répondu, François! bien dit! Tu sais joliment te défendre contre

les méchantes langues.

FRANÇOIS

--Je ne me défends pas, Bernard, car je ne me crois pas attaqué. Je

calme Christine qui allait s'emporter.

Bernard, Gabrielle et Mlles de Guibert se moquèrent de Maurice et

d'Adolphe, qui finirent par ne savoir que répondre à François et à

Christine, et, tout en riant et causant, le dîner s'avançait et on en

était au dessert. Maurice et Adolphe, pour dissimuler leur embarras,

mangèrent si abondamment que le mal de coeur les obligea de s'arrêter.

Les autres enfants firent des plaisanteries sur leur gloutonnerie.

HÉLÈNE

--On dirait que vous mourez de faim chez vous.

CÉCILE

--Ou bien que vous ne mangez rien de bon à la maison.

BERNARD

--Vous serez malades d'avoir trop mangé.

GABRIELLE

--Et personne ne vous plaindra.

Maurice et Adolphe, mal à l'aise et honteux, ne répondaient pas; ils

avaient fini leur repas. On sortit de table; tout le monde descendit

au jardin; les enfants se mirent à jouer et à courir, à l'exception de

Maurice et d'Adolphe, qui restèrent au salon à moitié couchés dans des

fauteuils. Ils avaient comploté de s'emparer de quelques cigarettes

qu'ils avaient vues sur la cheminée, et de fumer quand ils seraient

seuls; leurs parents leur avaient expressément défendu de fumer, mais

ils n'avaient pas l'habitude de l'obéissance, et ils firent en sorte

qu'on ne s'aperçût pas de leur absence.

XIII

INCENDIE ET MALHEUR

M. de Guilbert proposa une promenade en bateau; on devait traverser

l'étang, qui tournait comme une rivière et qui avait un kilomètre de

long; on devait descendre sur l'autre rive, et assister à une danse

à l'occasion de la noce d'une fille de ferme de M. de Guilbert. On

s'embarqua en deux bateaux; on recommanda aux enfants de ne pas bouger;

les messieurs se mirent à ramer. M. de Nancé avait placé François

près de lui, et Christine s'était mise entre François et sa cousine

Gabrielle. Quand on débarqua, la noce était très en train; on dansait,

on chantait; on avait l'air de beaucoup s'amuser; les danseurs

accoururent aussitôt pour inviter Mlles de Guilbert, Gabrielle et

Christine; Bernard engagea à danser une des petites filles de la

noce; les mamans, les papas dansèrent aussi; au milieu de l'animation

générale, personne ne s'aperçut de l'absence de Maurice et d'Adolphe; à

neuf heures, M. de Nancé parla de départ.

--Mais il n'est pas tard, dit Mme des Ormes.

M. DE NANCÉ

--Il est neuf heures, Madame, et, pour nos enfants, je crois qu'il est

temps de terminer cette agréable soirée.

MADAME DES ORMES

--C'est ennuyeux, les enfants! Ils gâtent tout! Ils empêchent! Ne

trouvez-vous pas?

M. DE NANCÉ

--Je trouve, Madame, qu'ils rendent la vie douce, bonne, intéressante,

heureuse enfin; et, s'ils empêchent de goûter quelques plaisirs

frivoles, ils donnent le bonheur. Le plaisir passe, le bonheur reste.

MADAME DES ORMES

--C'est égal, on est bien plus à l'aise pour s'amuser sans enfants.

Le jour baissait, et M. de Guibert avait fait allumer les lanternes du

bateau, qui faisaient un effet charmant; elles étaient en verres de

différentes couleurs, et formaient lustres aux deux bouts du bateau.

Toute la société du château se rembarqua et on s'éloigna. M. et Mme de

Sibran s'aperçurent enfin que Maurice et Adolphe ne les avaient pas

accompagnés, ce qu'Hélène expliqua par le malaise qu'ils éprouvaient

pour avoir trop mangé. On était arrivé au quart du trajet, à un tournant

d'où l'on découvrait le château, et on vit avec surprise des jets de

flammes qui éclairaient l'étang; chacun regarda d'où ils venaient, et on

s'aperçut avec terreur qu'ils s'échappaient des croisées du château; les

rameurs redoublèrent d'efforts pour aborder au plus vite; de nouveaux

jets de flammes s'échappèrent des croisées de l'étage supérieur, et

quand on put débarquer, les flammes envahissaient plus de la moitié du

château. M. de Nancé fit rester les dames et les enfants sur le rivage;

fit promettre à François de ne pas chercher à le rejoindre, et courut

avec les autres pour organiser les secours. Les domestiques allaient

et venaient éperdus, chacun criant, donnant des avis, que personne

n'exécutait. M. de Sibran, fort inquiet de ses fils, les appela, les

chercha de tous côtés; personne ne lui répondit; les domestiques, trop

effrayés pour faire attention à ses demandes, ne lui donnaient aucune

indication. M. de Guilbert ne s'occupait que du sauvetage des papiers,

des bijoux et effets précieux; on jetait tout par les fenêtres, au

risque de tout briser et de tuer ceux qui étaient dehors. Il n'y avait

pas de pompe à incendie, pas assez de seaux pour faire la chaîne,

personne pour commander; à mesure que les flammes gagnaient le château,

le désordre augmentait; on avait heureusement pu sauver tout ce qui

avait de la valeur, l'argent, les bijoux, les tableaux, le linge, les

bronzes, la bibliothèque, etc. Mais tous les meubles, les tentures, les

glaces furent consumés. M. de Guilbert travaillait encore avec ardeur

à sauver ce que le feu n'avait pas atteint; M. de Sibran, éperdu,

continuait à appeler et à chercher ses fils; M. de Nancé avait demandé

aux domestiques ce qu'étaient devenus les jeunes de Sibran.

--Ils sont sans doute dans le parc, Monsieur; on suppose qu'ils auront

mis le feu au salon, où ils étaient restés seuls, et qu'ils se sont

sauvés; on n'a trouvé personne dans les salons quand on s'est aperçu

de l'incendie. Au rez-de-chaussée il ne leur était pas difficile de

s'échapper.

M. de Nancé, rassuré sur leur compte et se voyant inutile, retourna près

de ces dames, pensant à l'inquiétude qu'avait certainement éprouvée

François en le voyant s'exposer aux accidents d'un incendie, et aussi à

l'inquiétude terrible de Mme de Sibran pour ses deux fils, qui étaient

très probablement restés au salon, d'après le dire du valet de chambre.

Un cri de joie salua son retour. François se jeta à son cou; il

l'embrassa tendrement, et il sentit un baiser sur sa main; Christine

était près de lui, l'obscurité croissante l'avait empêché de

l'apercevoir! il la prit aussi dans ses bras et l'embrassa comme il

avait embrassé François. Ensuite il chercha Mme de Sibran, qui était

profondément accablée et qui, assise au pied d'un arbre, pleurait la

tête dans ses mains.

--Eh bien! mes enfants? dit-elle avec inquiétude.

M. DE NANCÉ

--Je crois qu'ils sont avec M. de Sibran, Madame; ils ne tarderont pas à

venir vous rassurer.

MADAME DE SIBRAN

--Dieu soit loué! ils sont en sûreté! Les avez-vous vus? Où étaient-ils?

M.DE NANCÉ

--Je ne saurais vous dire. Madame, Nous étions tous trop occupés

pour avoir des détails. Mais, comme le disait le domestique que j'ai

questionné, il est clair qu'ils ne pouvaient courir aucun danger,

quand même ils se seraient trouvés dans le foyer de l'incendie; au

rez-de-chaussée, à six pieds de terre, il ne pouvait rien leur arriver.

MADAME DE SIBRAN

--Vous avez raison, mais un incendie est toujours si terrible; Dieu vous

bénisse, mon cher Monsieur, pour les nouvelles rassurantes que vous êtes

venu me donner, et que mon mari...

Un grand cri, cri de détresse et de terreur, interrompit sa phrase

inachevée, A une mansarde du château, éclairée par les flammes,

apparurent deux têtes livides, épouvantées, criant au secours; c'étaient

Maurice et Adolphe, MM. de Sibran, des Ormes et les domestiques étaient

en bas; leur cri d'épouvante avait répondu au cri de détresse des

enfants. M. de Sibran se laissa tomber par terre; M. des Ormes, les

mains jointes, la bouche ouverte, répétait: «Mon Dieu! mon Dieu!» mais

ne bougeait pas. Les domestiques criaient et couraient.

Mme de Sibran se releva et se précipita pour secourir ses fils, mais

Dieu lui épargna la douleur de voir ses efforts inutiles, en la frappant

d'un profond évanouissement.

«Pauvre femme! dit M. de Nancé la regardant avec pitié; elle est mieux

ainsi que si elle avait sa connaissance. François, ne bouge pas d'ici,

je te le défends; je vais tâcher de sauver ces infortunés.»

--Papa, papa, ne vous exposez point! s'écria François les mains jointes.

--Sois tranquille, je penserai à toi, cher enfant, et Dieu veillera sur

nous.

Et il s'élança vers le château.

«Des matelas, vite des matelas!» cria-t-il aux domestiques épouvantés.

A force de les exhorter, de les pousser, de répéter ses ordres, il

parvint à faire apporter cinq ou six matelas, qu'il fit placer sous la

mansarde où étaient encore Maurice et Adolphe, enveloppés de flammes et

de fumée.

M. DE NANCÉ.

--Jetez-vous par la fenêtre, il y a des matelas dessous. Allons courage!

Maurice s'élança et tomba maladroitement, moitié sur les matelas et

moitié sur le pavé. M. de Nancé se baissa pour le retirer et faire place

à Adolphe; mais avant qu'il eût eu le temps de l'enlever, Adolphe se

jeta aussi et vint tomber sur les épaules de son frère, qui poussa un

grand cri et perdit connaissance.

--Malheureux! s'écria M. de Nancé, ne pouviez-vous attendre une

demi-minute?

--Je brûlais, je suffoquais, répondit faiblement Adolphe.

Et il commença à gémir et à se plaindre de la douleur causée par les

brûlures. M. de Nancé remit Adolphe aux mains des domestiques, qui

l'emmenèrent à la ferme, et lui-même s'occupa de faire revenir Maurice:

mais ses soins furent inutiles; les reins étaient meurtris ainsi que

les épaules; les jambes, qui avaient porté sur le pavé, étaient

contusionnées et brisées; il demanda qu'on allât au plus vite chercher

un médecin, étendit Maurice sur l'herbe, et engagea M. de Sibran à

donner des soins à ses fils au lieu de se lamenter.

--Ma femme! ma femme! dit M. de Sibran avec désespoir.

M. DE NANCÉ

--Que diable! mon cher, ayez donc courage! Que votre femme s'évanouisse,

on le comprend. Mais vous, faites votre besogne de père, et voyez ce

qu'il y a à faire pour secourir vos fils.

M. DE SIBRAN

--Mes fils! mes enfants! Où sont-ils?

M. DE. NANCÉ

Ils sont contusionnés et brûlés; Maurice, là, près de vous et Adolphe à

la ferme.

--Maurice! Maurice! Il s'écria M. de Sibran en se jetant près de lui.

Maurice poussa un gémissement douloureux.

M. DE NANCÉ

--Prenez garde! ne lui donnez pas d'émotions inutiles, faites-lui

respirer du vinaigre, bassinez-lui le front et les tempes, mais ne le

secouez pas! Mettez deux matelas près de lui, et tâchons de l'enlever

pour le placer dessus.

M. de Sibran demanda du monde pour l'aider à transporter Maurice. M.

de Nancé appela M. des Ormes, lui répéta ce qu'il y avait à faire en

attendant le médecin, et retourna près de ces dames. Il prit de l'eau

dans son chapeau, en jeta quelques gouttes sur la tête et le visage de

Mme de Sibran, toujours évanouie, lui bassina à grande eau les tempes,

et le front, et demanda à ces dames de continuer jusqu'à ce qu'elle

reprît ses sens. Mme des Ormes et Mme de Guilbert s'en chargèrent et

apprirent par M. de Nancé le triste état de Maurice et d'Adolphe.

--Qu'est-ce qui a causé l'incendie, papa? demanda François? Où est ma

bonne?

--Ta bonne va bien, mon enfant; elle est allée donner des soins à

Adolphe. Quant à l'incendie et ce qui l'a occasionné, personne ne le

sait; les domestiques étaient tous à table; il n'y avait au salon que

Maurice et Adolphe; on ne comprend pas comment le feu a pris au salon,

et comment ces deux garçons se sont trouvés dans les mansardes. Maurice

est encore sans connaissance, et Adolphe gémit et ne parle pas; tous

deux sont fortement brûlés et doivent souffrir beaucoup.

Mme de Sibran était revenue à elle pendant que M. de Nancé parlait aux

enfants consternés. On lui dit que ses fils étaient sauvés; M. de Nancé

lui expliqua de quelle manière et comment la précipitation d'Adolphe

avait contusionné Maurice.

--On a été chercher un médecin, ajouta-t-il, et je pense qu'on pourra

sans inconvénient les transporter chez vous, Madame.

Après quelques autres explications à ces dames et aux enfants, Mme de

Guilbert lui demanda si toutes les chambres du château avaient été

atteintes et consumées, et s'il n'y avait plus de logement pour elle et

sa famille.

M. DE NANCÉ

--Tout est brûlé, Madame, mais on a pu sauver les effets d'habillement

et les objets de valeur.

MADAME DE GUILBERT

--Qu'allons-nous devenir? Où irons-nous?

M. DE NANCÉ

--Si J'osais vous offrir un refuge provisoire, Madame, je vous

demanderais de vouloir bien accepter mon château; je n'en occupe qu'une

petite partie avec mon fils; le reste est à votre disposition.

MADAME DE GUILBERT

--Merci. Monsieur de Nancé; je suis bien reconnaissante de votre offre;

si mon mari m'y autorise, je l'accepterai pour quelques jours, jusqu'à

ce que nous trouvions à nous loger. Ce sera une gêne pour vous, je le

sais, et je vous suis d'autant plus obligée.

M. DE NANCÉ

--Trop heureux de vous venir en aide dans un si grand embarras, Madame.

MADAME DE GUILBERT

--Permettez-vous que nous nous installions chez vous dès cette nuit?

M. DE NANCÉ

--Certainement, Madame. Je retourne chez moi pour donner les ordres

necessaires. Viens, François; nous allons bientôt partir, mon ami.

Mmes des Ormes et de Cémiane proposèrent à Mme de Sibran de la ramener

près de ses fils.

«Après quoi nous retournerons chacune chez nous; les pauvres enfants

doivent être harassés de fatigue». dit Mme de Cémiane.

XIV

HEUREUX MOMENTS POUR CHRISTINE

Ils se dirigèrent tous vers la pelouse où se trouvait Maurice avec son

père, toujours morne et accablé, et MM. des Ormes et de Cémiane. Maurice

avait retrouvé sa connaissance et la parole; il se plaignait de ses

brûlures, de vives douleurs dans les jambes, dans les reins; il ne

pouvait faire un mouvement sans gémir. Mme de Sibran s'agenouilla près

de lui sans parler; ses larmes tombèrent amères et abondantes sur le

visage de son fils noirci par la fumée, et qui exprimait une souffrance

aiguë. Elle déposa un baiser sur son front, puis resta immobile et

silencieuse. Elle demanda à ces dames de la laisser près de son fils et

d'emmener leurs enfants. Elle pria M. de Sibran de faire porter Maurice

près d'Adolphe, afin qu'elle les eût tous deux sous les yeux. M. de

Nancé se chargea de la commission et s'éloigna avec François, que

Christine n'avait pas quitté un instant. Isabelle vint les joindre pour

chercher Christine et la faire monter dans la voiture de Mme des Ormes.

Mais quand ils arrivèrent dans la cour où étaient les voitures, ils

trouvèrent Mme des Ormes partie. N'ayant trouvé ni Christine ni

Isabelle, elle s'en était informée; on lui avait répondu qu'elles

avaient sans doute été emmenées par M. des Ormes; ne poussant pas plus

loin ses recherches, elle était partie pour les Ormes.

L'effroi de Christine en se voyant oubliée fut de suite calmé par M. de

Nancé, qui lui dit:

--Ma petite Christine, je t'emmènerai avec François et Isabelle, et tu

coucheras chez moi avec Isabelle qui nous sera fort utile pour préparer

les logements des Guilbert.

--Merci, cher Monsieur de Nancé, répondit Christine en lui baisant la

main qui tenait la sienne. Comme vous êtes bon! Comme François est

heureux! et comme je suis contente pour lui que vous soyez son papa!

--Merci, papa! mon cher papal s'écria François dont les yeux brillèrent

de joie. Montons vite en voiture, de peur que Mme des Ormes ne revienne

chercher Christine.

Christine sauta dans la voiture près de M. de Nancé; François s'élança

en face d'elle; Isabelle, près de lui: et M. de Nancé, souriant de

l'inquiétude de François et de Christine, dit au cocher d'aller bon

train. Quand ils arrivèrent, il chargea Isabelle d'installer Christine

dans l'ancienne petite chambre de François donnant dans celle

d'Isabelle; François, tout joyeux, mena Christine dans cette petite

chambre, l'embrassa ainsi que sa bonne, et alla se coucher dans la

sienne, près de son père. Il n'oublia pas dans sa prière de remercier le

bon Dieu de lui avoir donné un si bon père et une si bonne petite amie,

et il s'endormit heureux et reconnaissant.

M. de Nancé, au lieu de se reposer des fatigues de la journée, veilla,

avec Isabelle et Bathilde, à l'arrangement des chambres destinées aux

Guilbert, maîtres et domestiques: tout était prêt quand ils arrivèrent.

Il les reçut à la porte du château, les installa chacun chez eux, leur

recommanda de demander tout ce qu'ils désiraient, et s'échappa à leurs

remerciements mille fois répétés, en rentrant dans son appartement: il

embrassa son petit François endormi et se coucha après avoir, lui aussi,

remercié le bon Dieu de lui avoir donné un si excellent fils.

Christine dormit tard et se réveilla le lendemain tout étonnée de ne pas

connaître sa chambre; elle ne tarda pas à se ressouvenir des événements

de la veille, et son coeur bondit de joie quand elle pensa qu'elle

reverrait François et M. de Nancé et qu'elle déjeunerait avec eux, chez

eux. A peine Isabelle l'eut-elle habillée et lui eut-elle fait faire sa

prière, que François entra; Christine courut à lui et se jeta dans ses

bras.

--Oh! François, garde-moi toujours chez toi! Je me sens si heureuse ici!

mon coeur est tranquille comme s'il dormait.

FRANÇOIS

--Je serais bien, bien content de te garder toujours, mais ton papa et

ta maman ne voudront pas.

CHRISTINE

--Pourquoi? qu'est-ce que ça leur fait? Tu vois bien qu'ils m'ont

oubliée hier dans ce château brûlé.

FRANÇOIS

--C'est parce que tout le monde était agité par cet incendie, Tu vas

voir qu'ils vont t'envoyer chercher... En attendant, je viens t'emmener

pour déjeuner. Je déjeune toujours avec papa, et j'ai dit que tu

déjeunerais avec nous. Veux-tu?

CHRISTINE

--Merci, merci, mon bon François. Quelle bonne idée tu as eue!

François embrassa sa bonne, qui les regardait avec tendresse, et,

prenant la main de Christine, ils coururent tous deux chez M. de Nancé

qui écrivait en attendant François.

--Bonjour, mon bon cher papa, dit François en lui passant les bras

autour du cou.

Il se sentit en même temps embrassé de l'autre côté, et deux petits

bras entourèrent aussi son cou. C'était Christine, qui faisait comme

François.

Il sourit, les embrassa tous deux.

--Bonjour, chers enfants; vous voilà déjà ensemble?

--Cher Monsieur de Nancé, gardez-moi toujours avec vous et avec

François. Je serais si heureuse chez vous! je vous aimerai tant! autant

que François, dit Christine en l'entourant toujours de ses bras.

M. DE NANCÉ

--Ma pauvre chère enfant, j'en serais aussi heureux que toi; mais c'est

impossible! Tu as un père et une mère.

--Quel dommage! dît Christine en laissant tomber ses bras.

M. de Nancé sourit encore une fois et l'embrassa.

--Notre déjeuner est prêt, dit-il. Nous avons bon appétit; mangeons.

Il servit à Christine et à François une tasse de chocolat, et prit

lui-même une tasse de thé. Les enfants mangèrent et causèrent tout le

temps; leurs réflexions amusaient M. de Nancé; leur amitié réciproque

le touchait; il regrettait, comme Christine, de ne pouvoir la garder

toujours; son petit François serait si heureux! Mais il se redit ce

qu'il leur avait dit déjà:

«C'est impossible!»

Après les avoir laissés jouer quelque temps:

--Je crois, ma petite Christine, dit-il, que je vais à présent faire

atteler la voiture pour te ramener chez tes parents, qui doivent être

inquiets de toi.

--Déjà! s'écrièrent les deux enfants à la fois.

--Eh oui! déjà, mais vous vous reverrez bientôt et souvent. Isabelle te

mènera promener de notre côté, et François ira se promener avec moi du

côté des Ormes; vous jouerez pendant que je lirai au pied d'un arbre; et

puis nous ferons des visites au château et à ta tante de Cémiane quand

tu y seras.

M. de Nancé fit atteler; il monta dans la voiture avec François,

Christine et Isabelle; un quart d'heure après, ils descendaient au

château des Ormes. Ils trouvèrent M. et Mme des Ormes dans le salon.

MADAME DES ORMES

--Ah! vous voilà, Monsieur de Nancé; c'est fort aimable de m'avoir

vous-même ramené Christine; je pensais bien que quelqu'un s'en serait

chargé.

M. DES ORMES

--Comment est-ce M. de Nancé qui nous amène Christine? D'où venez-vous

donc, mon cher Monsieur?

M. DE NANCÉ

--De chez moi, Monsieur.

MADAME DES ORMES

--Ah! c'est que vous ne savez pas, mon cher, que j'ai laissé Christine

hier soir chez les Guilbert, la croyant avec vous. Ce n'est pas

étonnant! Cet incendie était si terrible! Mais j'ai bien pensé ce matin,

en la sachant encore absente, que M. de Nancé ou bien ma soeur de Cémiane

l'aurait emmenée et nous la ramènerait.

M. DES ORMES

--Vous abusez de l'obligeance de M. de Nancé, Caroline.

MADAME DES ORMES

--Pas du tout. Je suis bien sûre que M. de Nancé est très heureux de me

rendre ce service.

M. DE NANCÉ

--Celui-là, oui, Madame; je vous l'affirme bien sincèrement.

--Vous voyez bien, dit Mme des Ormes triomphante. Vous croyez toujours

que les autres pensent comme vous. Je suis persuadée, moi, que si

j'avais à faire un voyage, et si je demandais à M. de Nancé de garder

Christine chez lui en mon absence, il le ferait avec plaisir.

M. DE NANCÉ

--Non seulement avec plaisir, Madame, mais avec bonheur. Essayez, vous

verrez.

MADAME. DES ORMES

--Que vous êtes aimable, Monsieur de Nancé!

M. DES ORMES

--Caroline, ne faites donc pas des suppositions impossibles. Monsieur de

Nancé, voulez-vous rester à déjeuner avec nous?

M. DE NANCÉ

Merci bien, Monsieur; j'ai chez moi nos pauvres voisins incendiés, et je

ne les ai pas encore vus aujourd'hui.

M. de Nancé partit avec François quelques instants après; Christine

monta dans sa chambre avec Isabelle.

XV

TRISTES SUITES DE L'INCENDIE

François le Bossu · 第 5 / 12 段