GABRIELLE

--C'est vrai, mais c'est tout de même ennuyeux d'être ridicule.

CHRISTINE

--Gabrielle, est-ce que tu n'aimes pas François?

GABRIELLE

--Si fait, mais je ne voudrais pas être comme lui.

CHRISTINE

--Et moi, je le trouve si bon, que je l'aime cent fois plus que Maurice

et Adolphe de Sibran, qui sont si beaux.

GABRIELLE

--Pas moi, par exemple; François est bon, c'est vrai; mais quand il y a

du monde, je suis honteuse de lui.

CHRISTINE

--Moi, jamais je ne serai honteuse de François, et je voudrais être sa

soeur pour pouvoir être toujours avec lui.

GABRIELLE

--Je serais bien fâchée d'avoir un frère bossu!

CHRISTINE

--Et moi, je serais bien heureuse d'avoir un frère si bon!

--Signorina Christina dit bien, fait bien et pense bien, dit Paolo, qui

s'était approché d'elles sans qu'elles le vissent.

GABRIELLE

--Comme c'est vilain d'écouter, Monsieur Paolo, Vous m'avez fait peur.

PAOLO, avec malice

--On a toujours peur quand on dit mal, Signorina.

GABRIELLE

--Je n'ai rien dit de mal. Vous n'allez pas raconter tout cela à

François, je l'espère bien?

PAOLO

--Pourquoi? Puisque vous n'avez rien dit de mal!

GABRIELLE

--Non, certainement; mais tout de même je ne veux pas que François sache

ce que nous avons dit.

PAOLO

--Pourquoi? puisque...

FRANÇOIS

--Monsieur Paolo, Monsieur Paolo, venez m'aider, je vous prie, à prendre

les écrevisses et les mettre dans une terrine couverte.

PAOLO

--Pourquoi vous m'appelez, puisque c'est fini, Signor Francesco?

FRANÇOIS, rougissant

--Parce que j'avais besoin de vous..., de votre aide.

--Non, non, ce n'est pas ça? dit Paolo en secouant la tête; il y a autre

chose... Dites le vrai; Paolo sera discret, ne dira rien à personne.

FRANÇOIS

--Eh bien! c'est parce que Gabrielle était embarrassée et que vous la

tourmentiez; j'ai voulu la délivrer.

PAOLO

--Vous avez entendu ce qu'elles ont dit.

FRANÇOIS

--Oui, tout; mais il ne faut pas qu'elles le sachent.

PAOLO

--Et vous venez au secours de Gabrielle? c'est bien ça! c'est bien! Zé

vous ferai grand comme le Signor papa! Vous verrez.

François se mit à rire; il ne croyait pas à la promesse de Paolo, mais

il était reconnaissant de sa bonne volonté.

La pêche continua quelque temps, pêche miraculeuse, car ils prirent en

deux heures plus de cent écrevisses, grâce à Paolo et à François, qui

plaçaient bien les pêchettes, et qui saisissaient les écrevisses au

passage. La journée s'acheva très heureusement pour tout le monde; Mme

des Ormes, enchantée d'avoir deux personnes de plus à inviter, fut

charmante pour M. de Nancé, qu'elle engagea à venir dîner chez elle le

surlendemain avec François; M. de Nancé allait refuser, quand il vit le

regard inquiet et suppliant de son fils; il accepta donc, à la grande

joie de Christine et de son ami François. Mme des Ormes invita Paolo,

qui salua jusqu'à terre pour témoigner sa reconnaissance; M. et Mme de

Cémiane promirent aussi de venir avec Bernard et Gabrielle. En s'en

allant, Mme des Ormes permit à Christine de se mettre dans la calèche,

sa toilette ne devant plus être ménagée; Christine était si contente de

sa journée, qu'elle ne pensa à sa bonne qu'en descendant de voiture;

heureusement que la bonne n'était pas rentrée et que Christine, aidée de

la femme de Daniel, eut le temps de se déshabiller, de se coucher et de

s'endormir avant le retour de Mina.

V

ATTAQUE ET DÉFENSE

Le lendemain, sa vie de misère recommença; habituée à souffrir et à se

taire, elle se consola par la pensée du dîner du lendemain, qui devait

la réunir à sa cousine et à son ami François. Mme des Ormes fut très

agitée le jour du dîner; elle avait une toilette élégante à préparer,

une coiffure nouvelle à essayer, les apprêts du dîner à surveiller. Un

nouveau cuisinier qui n'avait pas encore fait de grands galas, lui

donnait de vives inquiétudes; elle craignait que quelque chose ne fût

pas bien; elle fit une douzaine de descentes à la cuisine, des visites

innombrables à l'office, brouillant tout, grondant les domestiques, leur

donnant des ordres contradictoires, aidant elle-même à piquer un gigot

de mouton qui devait être présenté comme du chevreuil, dressant des

corbeilles de fruits qui s'écroulaient avant que le sommet de la

pyramide eût reçu ses derniers ornements. Son mari la suppliait de ne

pas tant s'agiter, de laisser faire les domestiques.

--Vous les retarderez au lieu de les aider, ma chère, votre agitation

les gagne et ils ne font que courir et discourir sans rien terminer.

MADAME DES ORMES

--Laissez-moi tranquille; vous n'y entendez rien, vous ne m'aidez jamais

et vous voulez donner des conseils! Ces domestiques sont bêtes et

insupportables; ils ne comprennent rien; si je n'étais pas là tout

serait ridicule et affreux.

M. DES ORMES

--Mais pourquoi tout ce train pour un dîner de famille?

MADAME DES ORMES

--De famille? Vous appelez famille M. de Nancé et son fils, M. et Mme de

Sibran et leurs fils, M. Paolo, M. et Mme de Guilbert et leurs filles!

M. DES ORMES

--Comment! vous avez invité tout ce monde?

MADAME DES ORMES

--Certainement! Je ne veux pas faire dîner M. de Nancé en tête-à-tête

avec nous et avec ma soeur et son mari.

M. DES ORMES

--Je crois qu'il l'aurait mieux aimé que de se trouver avec un tas de

gens fort peu agréables et qu'il n'a jamais vus.

MADAME DES ORMES

--C'est bon! Vous n'y entendez rien, je vous le répète; laissez-moi

faire!... Grand Dieu! trois heures! Ils vont venir dans une heure! Je ne

suis ni coiffée, ni habillée.

Mme des Ormes sortit en courant. M. des Ormes leva les épaules et rentra

dans sa chambre pour oublier, à l'aide d'une mélodie écorchée sur son

violon, les bizarreries de sa femme et le joug qui pesait sur lui.

Christine, qui n'avait pas autant d'embarras de toilette que sa mère,

fut prête de bonne heure et vit arriver, peu d'instants après, son oncle

et sa tante de Cémiane avec Bernard et Gabrielle, puis M. de Nancé avec

François et Paolo, puis les Sibran et les Guilbert.

Mme des Ormes ne paraissait pas encore; M. des Ormes semblait un

peu embarrassé, faisait des excuses de l'absence de sa femme, qui,

disait-il, avait eu beaucoup d'occupations.

Enfin, Mme des Ormes fit son apparition au salon dans une toilette

resplendissante qui surprit toute la société; elle provoqua les

compliments, fit remarquer ses beaux bras (trop courts pour sa taille),

sa peau blanche (blafarde et épaisse), sa taille parfaite (grâce à une

épaule et à un côté rembourrés), ses beaux cheveux (crépus et d'un

noir indécis). M. et Mme de Cémiane souffraient du ridicule qu'elle se

donnait; les autres s'en amusaient et s'extasiaient sur les beautés

qu'elle leur signalait et qu'ils n'auraient pas aperçues sans son aide.

Pendant ce temps, les enfants, au nombre de huit s'amusaient et

causaient dans un salon à côté. Maurice et Adolphe de Sibran examinaient

avec une curiosité moqueuse le pauvre François, qu'ils ne connaissaient

pas encore; Hélène et Cécile de Guilbert chuchotaient avec eux et

jetaient sur François des regards dédaigneux.

--Qui est ce drôle de petit bossu? demanda Maurice à Bernard.

BERNARD

--C'est un ami que nous voyons depuis deux ans environ, et qui est très

bon garçon.

MAURICE

--Bon garçon, j'en doute; les bossus sont toujours méchants; aussi il

faut les écraser avant qu'ils vous écorchent, et c'est ce que nous

faisons, Adolphe et moi.

BERNARD

--Celui-ci ne vous écorchera ni ne vous mordra: je vous répète qu'il est

très bon.

MAURICE

--Bah! bah! laissez donc. Mais faites-nous faire connaissance avec lui.

BERNARD

--Très volontiers, si vous voulez être bons pour lui.

MAURICE

--Soyez tranquille, nous serons très polis et très aimables.

BERNARD

--François, voici Maurice et Adolphe de Sibran qui veulent faire

connaissance avec toi.

François s'approcha de Bernard et tendit la main aux deux Sibran.

«Bonjour, bonjour, mon petit, dirent-ils presque ensemble; vous êtes

bien gentil, et je pense que vous savez déjà parler et causer».

François regarda d'un air étonné et ne répondit pas.

--Je ne sais pas votre nom, continua Maurice, mais je le devine sans

peine: vous êtes sans doute parent d'un homme charmant qui s'appelait

Ésope et qui est très célèbre par une excroissance qu'il avait sur le

dos.

--Et sur la poitrine aussi, répondit François en souriant; et vous savez

sans doute, messieurs, puisque vous êtes si savants, que son esprit est

aussi célèbre que sa bosse; et, sous ce rapport, je vous remercie de la

comparaison, très flatteuse pour moi.

Tout le monde se mit à rire; Maurice et son frère rougirent, parurent

vexés et voulurent parler, mais Christine s'écria:

--Bravo, François! C'est bien fait! Ils ont voulu te faire une

méchanceté, et ce sont eux qui sont rouges et embarrassés.

MAURICE

Moi! rouge, embarrassé? Est-ce qu'un jeune homme comme moi (il avait

douze ans) se laisse intimider par un pauvre petit de cinq à six ans

tout au plus?

CHRISTINE

Vraiment! Vous lui donnez cinq à six ans? Vous devez le trouver bien

avancé pour son âge? Il a mieux répondu que vous, et il connaît Ésope

mieux que vous.

--Les enfants très jeunes ont quelquefois des idées au-dessus de leur

âge, dit Maurice très piqué.

CHRISTINE

C'est vrai! De même que les jeunes gens ont quelquefois des paroles

au-dessous de leur âge. Mais je vous préviens que François a douze ans,

et qu'il est très avancé pour son âge.

MAURICE

M. François a douze ans? Je ne l'aurais jamais cru. Moi aussi, j'ai

douze ans.

CHRISTINE

Douze ans! Je ne l'aurais jamais cru!

MAURICE

Quel âge me croyez-vous donc? Quatorze? Quinze?

CHRISTINE

Non, non; cinq ou six tout au plus.

--Christine, tu défends bien tes amis, dit Gabrielle en l'embrassant.

--Et ses amis en sont bien reconnaissants, dit François en l'embrassant

à son tour.

--Et nous t'en aimons davantage, dit Bernard, l'embrassant de son côté.

--Et moi aussi, il faut que j'embrasse la Signorina, s'écria Paolo en

saisissant Christine et en appliquant un baiser sur chacune de ses

joues.

--Ah! vous m'avez fait peur, dit Christine en riant. Je ne mérite pas

tous ces éloges; j'étais fâchée que Maurice et Adolphe fissent de la

peine à François, et j'ai répondu sans y penser.

HÉLÈNE, riant

--Il faudra prendre garde à Christine quand elle sera grande.

FRANÇOIS

--Elle est bien bonne et ne dit jamais de méchancetés à personne

pourtant.

ADOLPHE, avec ironie.

--Vous trouvez? Ce que c'est que d'avoir de l'esprit!

CHRISTINE

--Et du coeur.

BERNARD

--Ah ça! quand finirons-nous nos disputes à coups de langue? Si nous

sortions avant le dîner? Nous avons encore une heure.

--Sortons, répondirent toutes les voix ensemble.

Et tous se dirigèrent vers le jardin. Maurice et Adolphe étaient de

mauvaise humeur; ils entravèrent tous les jeux, et, n'osant se moquer

tout haut de François, ils en rirent tout bas, ainsi que de Christine,

avec Hélène et Cécile.

Après avoir rejeté plusieurs jeux, ils acceptèrent enfin celui de

cache-cache; on se divisa en deux bandes: l'une se cachait, l'autre

cherchait. Maurice et Adolphe choisirent pour leur bande Hélène et

Cécile; François et Bernard prirent Gabrielle et Christine; le sort

désigna les premiers pour se cacher, les seconds pour chercher. Quand

ces derniers entendirent le signal, ils se précipitèrent dans le bois

pour chercher; mais ils eurent beau courir, fureter, chercher partout,

ils ne trouvèrent personne. Ils se réunirent pour décider ce qu'il y

avait à faire.

--Retourner à la maison, dit Bernard.

--Faire tous ensemble le tour du petit bois, en criant: «Nous

renonçons», dit Gabrielle.

--Leur crier qu'ils sont tricheurs, dit Christine.

--Suivre le conseil de Bernard, et revenir à la maison en passant par

les serres et le jardin des Fleurs, dit François.

Ce dernier avis prévalut: ils firent une fort jolie promenade et

rentrèrent pour l'heure du dîner; l'autre bande n'était pas encore de

retour; Bernard et François commencèrent à s'inquiéter et dirent à leurs

pères ce qui était arrivé. MM. de Cémiane et de Nancé en firent part à

MM. de Sibran et de Guilbert et tous les quatre allèrent à la recherche

de la bande révoltée et rentrèrent sans l'avoir retrouvée.

VI

LES TRICHEURS PUNIS

Le dîner fut retardé; mais, personne ne revenant, on se mit à table fort

agité et inquiet. On mangea quelques morceaux à la hâte; puis les hommes

se dispersèrent dans le parc pour chercher les absents; les dames

rentrèrent au salon, où bientôt les quatre enfants firent leur

apparition, échevelés, leurs vêtements en lambeaux, rouges et suants,

inondés de larmes.

Un Ah! général les accueillit; les mères s'élancèrent, vers leurs

enfants.

--Petits imbéciles! s'écria Mme de Sibran.

--Petites sottes! s'écria de même Mme de Guilbert.

--Hi! hi! hi! nous... nous... sommes perdus..., répondirent les filles.

--Hi! hi! hi! nous... avons été... poursuivis par... deux gros dogues,

reprirent les garçons.

LES FILLES

--Hi! hi! hi! Ils ont manqué nous dévorer!

LES GARÇONS

--Hi! hi! hi! Il fait noir, on n'y voit plus.

MADAME DE SIBRAN

--C'est votre faute, mauvais garçons. Pourquoi vous êtes-vous sauvés...

MADAME DE GUILBERT

--C'est bien fait! Cela vous apprendra à tricher, méchantes filles.

--Faites sonner la cloche pour faire rentrer ces Messieurs, dit Mme des

Ormes au valet de chambre. La cloche ne tarda pas à faire revenir les

pères et leurs amis; les enfants, perdus et retrouvés, furent encore

grondés, et le dîner recommença, moins lugubre que dans sa première

partie. Bernard, Gabrielle, Christine et François avaient peine à

réprimer une violente envie de rire chaque fois qu'ils jetaient les

yeux sur leurs malheureux camarades, dont les cheveux en désordre, les

vêtements déchirés, les visages et les mains griffés, rouges, gonflés et

suants, contrastaient avec l'avidité qu'ils déployaient devant chaque

plat qu'on leur servait.

Quand leur appétit fut un peu satisfait. Gabrielle leur demanda comment

et où ils s'étaient perdus.

CÉCILE

--Nous voulions tricher et aller au delà du carré que vous nous aviez

fixé pour nous cacher, et nous sommes entrés dans le bois; nous avons

couru pour revenir à la maison sans que vous nous vissiez; mais nous

nous sommes trompés de chemin et nous avons marché longtemps, bien

longtemps, sans savoir où nous étions. Maurice et Adolphe avaient peur

et pleuraient...

MAURICE, interrompant.

--Pas du tout, je n'avais pas peur, et je riais.

CÉCILE

--Tu riais? Ah! ah! joliment! Tu pleurais, mon cher, et c'est Hélène qui

te rassurait et qui te consolait. Laisse-moi finir notre histoire...

Nous marchions ou plutôt nous courions toujours en avant, lorsque deux

chiens énormes et très méchants s'élancent d'un hangar et veulent se

jeter sur nous; nous crions: Au secours! Nous courons, les chiens

courent après nous, nous attrapent, se jettent sur nous l'un après

l'autre, déchirent nos vêtements, nous barrent le chemin et nous

forcent, en aboyant après nous, à retourner sur nos pas. Un bonhomme

sort de la maison et appelle les chiens: «Rustaud! Partavo!» Les chiens

nous quittent et l'homme vient à nous.

»--Mes chiens vous ont fait peur, messieurs, mesdemoiselles? Faites

excuse! Ils sont jeunes, ils sont joueurs; ils ne vous auraient pas

mordus tout de même.

«Nous pleurions tous et nous ne pouvions répondre: l'homme s'en aperçut.

«--Est-ce que ces messieurs et ces demoiselles ont quelque chose qui

leur fait de la peine? Si je pouvais vous venir en aide, disposez de

moi, je vous en prie.

«--Nous sommes perdus», lui répondit Maurice en sanglotant.

MAURICE, interrompant.

--Ah! par exemple! Je sanglotais? Moi? J'avais froid et je grelottais:

voilà tout.

CÉCILE

--Froid? Par un temps pareil? Tu suais et tu sues encore; je te dis que

tu sanglotais. Laisse-moi raconter; ne m'interromps plus.

«--Perdu? D'où êtes-vous donc, messieurs, mesdemoiselles? nous demanda

l'homme.

«--Nous venons du château des Ormes.

«--Ah bien, vous serez bientôt de retour: vous êtes dans le parc.

«--Mais le parc est si grand que nous ne savons plus comment revenir.

«--Je vais vous ramener, messieurs, mesdemoiselles; excusez, mes chiens,

s'il vous plait, ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire».

--L'homme nous a ramenés jusqu'au château, et j'ai bien dit à Maurice

et à Adolphe que c'était leur faute si nous nous étions perdus, parce

qu'ils voulaient jouer un mauvais tour à François et à Christine.

MAURICE

--Ce n'est pas vrai, Mademoiselle: vous avez triché tout comme moi et

mon frère.

HÉLÈNE

--Parce que vous nous avez persuadées; n'est-ce pas, Cécile?

CÉCILE

--Oui, c'est très vrai; tu es furieux contre François parce qu'il t'a

riposté très spirituellement, et contre Christine parce qu'elle a

défendu François; et je trouve qu'elle a bien fait et que tu as mal

fait.

Les parents écoutaient le récit et la discussion; Mme des Ormes la

termina en disant:

--Christine se mêle toujours de ce qui ne la regarde pas; on dirait que

François a besoin d'elle pour se défendre. Je te prie, Christine, de te

taire une autre fois.

CHRISTINE

--Mais, maman, ce pauvre François est si bon qu'il ne veut jamais se

venger, et...

MADAME DES ORMES

--Et c'est toi qui te jettes en avant, sottement et impoliment. Si tu

recommences, je t'empêcherai de voir François... Va te coucher, au

reste: dans ton lit, du moins tu ne feras pas de sottises.

M. de Nancé comprit le regard suppliant de Christine et l'air désolé de

François.

--Madame! dit-il à Mme des Ormes, veuillez m'accorder la grâce de Mlle

Christine; en la punissant de son acte de courage et de générosité, vous

punissez aussi mon fils et tous ses jeunes amis. Vous êtes trop bonne

pour nous refuser la faveur que nous sollicitons.

MADAME DES ORMES

--Je n'ai rien à vous refuser, Monsieur. Christine, restez, puisque

M. de Nancé le désire, et venez le remercier d'une bonté que vous ne

méritez pas.

Christine s'avança vers M. de Nancé, leva vers lui des yeux pleins de

larmes, et commença:

--Cher Monsieur..., cher Monsieur..., merci...

Puis elle fondit en larmes; M. de Nancé la prit dans ses bras et

l'embrassa à plusieurs reprises en lui disant tout bas:

--Pauvre petite!... Chère petite!... Tu es bonne!... Je t'aime bienl...

Ces paroles de tendresse consolèrent Christine; ses larmes s'arrêtèrent,

et elle reprit sa place près de François, qui avait été fort agité

pendant cette scène.

Paolo n'avait rien dit depuis le commencement du dîner, qui avait

absorbé toutes ses facultés; mais on se levait de table, il avait tout

entendu et observé; il s'approcha de François et lui dit:

--Quand zé vous ferai grand, vous donnerez soufflets au grand vaurien,

le Maurice.

--Pourquoi? lui demanda François surpris.

PAOLO

--Pour venzeance; c'est bon, venzeance.

FRANÇOIS

--Non, c'est mauvais; je pardonne, j'aime mieux cela Notre-Seigneur

pardonne toujours. C'est le démon qui se venge.

--Qui vous a appris cela? demanda Paolo avec surprise.

FRANÇOIS

--C'est mon cher et bon maître, papa.

CHRISTINE

--J'aime beaucoup ton papa, François.

FRANÇOIS

--Tu as raison, il est si bon! Et il t'aime bien aussi.

CHRISTINE

--Pourquoi m'aime-t-il?

FRANÇOIS

--Parce que tu m'aimes et parce que tu es bonne.

CHRISTINE

--C'est drôle! C'est la même chose que moi. Je l'aime parce qu'il t'aime

et qu'il est bon.

Il était tard; le dîner, retardé d'abord, interrompu ensuite, avait duré

fort longtemps. De plus, les habits déchirés de Maurice et d'Adolphe,

les robes et jupons en lambeaux de Mlles de Guilbert, rendaient

impossible un plus long séjour chez Mme des Ormes. Mais, en se retirant,

Mme de Guilbert engagea à dîner chez elle, pour la semaine suivante,

toutes les personnes qui se trouvaient dans le salon, y compris les

enfants.

VII

PREMIER SERVICE. RENDU PAR PAOLO A CHRISTINE

François répondit poliment à l'adieu que lui adressèrent Maurice et

Adolphe, un peu embarrassés vis-à-vis de lui depuis qu'ils savaient que

M. de Nancé était son père. M. de Nancé passait dans le pays pour avoir

une belle fortune; et il avait la réputation d'un homme excellent,

religieux, charitable et prêt à tout sacrifier pour le bonheur de son

fils. Son grand chagrin était l'infirmité du pauvre François qui avait

été droit et grand jusqu'à l'âge de sept ans, et qu'une chute du haut

d'un escalier avait rendu bossu. Quand Mme de Guilbert l'engagea à

dîner, il commença par refuser; mais, Mme de Guilbert lui ayant dit que

François était compris dans l'invitation, il accepta, pour ne pas priver

son fils d'une journée agréable avec ses amis Bernard, Gabrielle et

surtout Christine. Toute la société se dispersa une heure après le

départ des Sibran et des Guilbert. Christine promit à ses cousins de

demander la permission d'aller les voir le lendemain dans la journée.

--Tâche de venir aussi, François; nous nous rencontrerons tous en face

du moulin de mon oncle de Cémiane.

FRANÇOIS

--Non, Christine; il faut que je travaille; je passe deux heures chez M.

le curé avec Bernard, et je reviens à le maison pour faire mes devoirs.

Et toi, est-ce que tu ne travailles pas?

CHRISTINE

--Non, je lis un peu toute seule.

FRANÇOIS

--Mais la personne qui t'a appris à lire ne te donne-t-elle pas des

leçons?

CHRISTINE

--Personne ne m'a appris; Gabrielle et Bernard m'ont un peu fait voir

comment on lisait, et puis j'ai essayé de lire toute seule.

--Moi, z'apprendrai beaucoup à la Signorina, dit Paolo, qui écoutait

toujours les conversations des enfants. Moi, zé viendrai tous les zours,

et Signorina saura italien, latin, mousique, dessin, mathématiques,

grec, hébreu, et beaucoup d'autres encore.

CHRISTINE

--Vraiment, Monsieur Paolo, vous voudrez bien? Je serais si contente

de savoir quelque chose! Mais demandez à maman; je n'ose pas sans sa

permission.

-Oui, Signorina; z'y vais; et vous verrez que zé né souis pas si bête

que z'en ai l'air.

Et s'approchant de Mme des Ormes qui causait avec M. de Nancé:

--Signorina, bella, bellissima, moi, Paolo, désire vous voir tous les

zours avec vos beaux ceveux noirs de corbeau, votre peau blanc de lait,

vos bras souperbes et votre esprit magnifique; et zé demande, Signora,

que zé vienne tous les zours; zé donnerai des leçons à la petite

Signorina; zé serai votre serviteur dévoué, zé dézeunerai, pouis zé

recommencerai les leçons, pouis les promenades avec vous, pouis vos

commissions, et tout.

MADAME DES ORMES

--Ah! ah! ah! quelle drôle de demande! Je veux bien, moi; mais si vous

donnez des leçons à Christine, il faudra un tas de livres, de papiers,

de je ne sais quoi, et rien ne m'ennuie comme de m'occuper de ces

choses-là.

Paolo resta interdit; il n'avait pas prévu cette difficulté. Son air

humble et honteux, l'air affligé de Christine, touchèrent M. de Nancé,

qui dit avec empressement:

--Vous n'aurez pas besoin de vous en occuper, Madame; j'ai une foule de

livres et de cahiers dont François ne se sert plus, et je les donnerai à

Christine pour ses leçons avec Paolo.

MADAME DES ORMES

--Très bien! Alors venez, mon cher Monsieur Paolo, quand vous voudrez et

tant que vous voudrez, puisque vous êtes si heureux de me voir.

PAOLO

--Merci, Signora; vous êtes belle et bonne; à demain.

Et Paolo se retira, laissant Christine dans une grande joie. François

enchanté de la satisfaction de sa petite amie, M. de Nancé heureux

d'avoir fait à si peu de frais le bonheur de la bonne petite Christine,

de Paolo et surtout de son cher François; quand ils furent seuls,

François remercia son père avec effusion du service qu'il rendait à la

pauvre Christine, dont il lui expliqua l'abandon. Il lui raconta aussi

tout ce qui s'était passé entre elle et Maurice, et tout ce qu'elle lui

avait dit, à lui, de bon et d'affectueux.

--J'aime cette enfant, elle est réellement bonne! dit M. de Nancé;

vois-la le plus souvent possible, mon cher François; c'est, de tout

notre voisinage, la meilleure et la plus aimable.

VIII

MINA DÉVOILÉE

Le lendemain du dîner, Christine se leva de bonne heure, parce que sa

bonne était invitée à une noce dans le village, et qu'elle voulait se

débarrasser de Christine le plus tôt possible.

--Allez demander votre déjeuner, dit Mina quand Christine fut habillée;

je n'ai pas le temps, moi; j'ai ma robe à repasser. Et prenez garde que

votre papa ne vous voie; s'il vous aperçoit, je vous donnerai une bonne

leçon de précaution.

François le Bossu · 第 2 / 12 段