regardait de tous côtés avec inquiétude.
--De quoi avez-vous peur, mam'selle demanda le cocher qui déjeunait.
CHRISTINE
--J'ai peur que papa ne vienne et qu'il ne me voie.
LE CUISINIER
--Qu'est-ce que ça fait! Votre papa ne vous gronde jamais.
CHRISTINE
--Ma bonne m'a défendu que papa me voie à la cuisine.
LE COCHER
--Mais puisque c'est elle qui vous a envoyée!
CHRISTINE
--C'est qu'elle va à la noce, et elle repasse sa robe.
LE COCHER
--Et elle vous plante là comme un paquet de linge sale! Si j'étais de
vous, mam'selle, je raconterais tout à votre papa.
CHRISTINE
--Ma bonne me battrait, et maman ne me croirait pas.
LE COCHER
--Mais votre papa vous croirait!
CHRISTINE
--Oui, mais il n'aime pas à contrarier maman... Il faut que je m'en
aille; voulez-vous me donner mon pain et mon lait pour que je puisse
déjeuner?
LE CUISINIER
--Mais vous ne pouvez pas emporter votre chocolat, mam'selle! il vous
brûlerait.
CHRISTINE
--Je n'ai pas de chocolat; je mange mon pain dans du lait froid.
LE CUISINIER
--Comment? Votre bonne vient tous les jours chercher votre chocolat.
CHRISTINE
--C'est elle qui le mange; elle ne m'en donne pas.
LE CUISINIER
--Si ce n'est pas une pitié! Une malheureuse enfant comme ça! Lui voler
son déjeuner! Tenez, mam'selle, voilà votre tasse de chocolat, mangez-le
ici, bien tranquillement.
CHRISTINE
--Je n'ose pas; si papa venait!
--Venez par ici, dans l'office; personne n'y entre; on ne vous verra
pas.
Le cuisinier, qui était bon homme, établit Christine dans l'office et
plaça devant elle une grande tasse de chocolat et deux bons gâteaux.
Christine mangeait avec plaisir cet excellent déjeuner, lorsqu'à sa
grande terreur elle entendit la voix de sa bonne.
MINA
--Monsieur le chef, le chocolat de Christine, s'il vous plait.
LE CUISINIER, d'un ton bourru:
--Je n'en ai pas fait.
LA BONNE
--Comment? vous n'avez pas fait le déjeuner de Christine?
LE CUISINIER, de même.
--Si fait! Vous avez envoyé demander un morceau de pain sec et du lait
froid: je les lui ai donnés.
LA BONNE
--Il me faut son chocolat pourtant.
LE CUISINIER
--Vous ne l'aurez pas.
LA BONNE.
--Je le dirai à Madame.
LE CUISINIER
--Dites ce que vous voudrez et laissez-moi tranquille.
Mina sortit furieuse; elle dut attendre le réveil de Mme des Ormes pour
porter plainte contre le cuisinier; elle attendit longtemps, ce qui
augmenta son humeur. Christine, inquiète et effrayée, n'osa pas rentrer
dans sa chambre; elle resta dehors jusqu'à l'arrivée de Paolo, qu'elle
attendait et qu'elle considérait comme son protecteur, même vis-à-vis de
sa mère; il ne tarda pas à paraître avec un gros paquet sous le bras.
L'accueil empressé et amical de Christine le toucha et augmenta sa
sympathie pour elle.
--Tenez, Signorina, dit-il, voici un gros paquet pour vous.
CHRISTINE
--Pour moi? Pour moi? Qu'est-ce que c'est?
PAOLO
--C'est M. de Nancé qui vous envoie des livres, des cahiers, des plumes,
des crayons, un pupitre, toutes sortes de choses pour vos leçons;
seulement, il vous prie de ne pas montrer tout cela, et de ne parler que
des livres, qu'il a promis devant votre maman.
CHRISTINE
--Pourquoi ça?
PAOLO
--Parce qu'on pourrait croire que votre maman vous refuse ce qu'il vous
faut, et que cela lui ferait du chagrin.
CHRISTINE
--Oh! alors, je ne dirai rien du tout; dites-le à ce bon M. de Nancé, et
remerciez-le bien, bien, et François aussi. Mais, si on me demande qui
m'a envoyé ces choses, qu'est-ce que je dirai pour ne pas mentir?
PAOLO
--Si on vous demande, vous direz: «C'est bon Paolo qui a apporté tout.»
Et c'est la vérité. Mais on ne demandera pas. Le papa croira que c'est
la maman, et la maman croira que c'est le papa».
Pendant que l'heureuse Christine rangeait ses livres, papiers, etc.,
dans sa petite commode, et commençait une leçon avec Paolo, Mme des
Ormes s'éveillait et recevait les plaintes de Mina contre le chef, qui
refusait le chocolat de Christine.
MADAME DES ORMES
--Dieu! que c'est ennuyeux! Vous êtes toujours en querelle avec
quelqu'un, Mina.
MINA
--Madame pense pourtant bien que je ne peux laisser Christine sans
déjeuner.
MADAME DES ORMES
--Je le sais, mais vous pourriez arranger les choses entre vous, sans
m'obliger à m'en mêler. Que voulez-vous que je fasse à présent? Que je
fasse venir cet homme, que je le gronde! Quel ennui, mon Dieu, quel
ennui! Allez chercher mon mari; dites-lui que j'ai à lui parler.
MINA
--Si Madame préfère, j'irai chercher le chef.
MADAME DES ORMES
--Mais non; c'est précisément ce qui m'ennuie.
MINA
--Si Madame voulait lui donner un ordre par écrit, ce serait mieux que
de déranger Monsieur.
MADAME DES ORMES
--Quelles sottes idées vous avez, Mina! Que j'aille écrire à mon
cuisinier, quand je peux lui parler! Allez me chercher mon mari.
MINA
--Mais, Madame...
MADAME DES ORMES
--Taisez-vous, je ne veux plus rien entendre: allez me chercher mon
mari.
Mina sortit, mais se garda bien d'exécuter l'ordre de sa maîtresse;
irritée des retards qu'éprouvait sa toilette pour la noce, elle
se promit de se revenger sur la pauvre Christine, seule cause,
pensait-elle, de ces ennuis.
«Où est-elle cette petite sotte? Je ne l'ai pas vue depuis ce matin».
Elle alla à sa recherche; ne l'ayant pas trouvée dans le jardin, elle
rentra de plus en plus mécontente et finit par trouver Christine dans le
salon, prenant une leçon d'écriture avec Paolo.
--Qu'est-ce que vous faites ici, Christine? Rentrez vite dans votre
chambre! lui dit-elle rudement.
Christine allait se lever pour obéir à sa bonne, dont elle redoutait la
colère, lorsque Paolo, la faisant rasseoir:
--Pardon, Signorina, restez là; nous n'avons pas fini nos leçons.
Et vous, dona Furiosa, tournez votre face et laissez tranquille la
Signorina.
--Laissez-moi tranquille vous-même, grand Italien, pique-assiette; je
veux emmener cette petite sotte, qui n'a pas besoin de vos leçons, et je
l'aurai malgré vous.
Paolo saisit Christine, l'enleva et la plaça derrière lui; Mina
s'élançant sur lui, reçut un coup de poing qui lui aplatit le nez, mais
qui redoubla sa fureur et ses forces; d'un revers de bras elle repoussa
Paolo et attrapa Christine, qu'elle tira à elle avec violence.
«Si vous appelez, je vous fouette au sang!» s'écria-t-elle, tirant
toujours Christine que retenait Paolo.
Au moment où Paolo, craignant de blesser la pauvre enfant, l'abandonnait
à l'ennemi commun, Mina poussa un cri et lâcha Christine. Une main de
fer l'avait saisie à son tour et la fit pirouetter en la dirigeant vers
la porte avec accompagnement de formidables coups de pied. C'était M.
des Ormes, qui, inaperçu de Paolo et de Christine, était entré par une
porte du fond, et, assis dans une embrasure de fenêtre, assistait à la
leçon. Quand Mina fut expulsée de l'appartement, M. des Ormes rassura
Christine tremblante et serra la main de Paolo.
M. DES ORMES
--Ma pauvre Christine, est-ce qu'elle te traite quelquefois aussi
rudement que tout à l'heure.
CHRISTINE
--Toujours, papa: mais ne lui dites rien, je vous en supplie: elle me
battrait plus encore.
M. DES ORMES
--Comment, plus? Elle te bat donc quelquefois?
CHRISTINE
--Oh oui! papa, avec une verge qui est dans son tiroir.
--Misérable! scélérate! dit M. des Ormes, pâle et tremblant de colère.
Oser battre ma fille!
--Monsieur le Comte, dit Paolo, si vous permettez, zé pounirai la dona
Furiosa à ma façon; zé la foustizerai comme un rien.
M. DES ORMES
--Merci. Monsieur Paolo; cette punition ne convient pas en France.
Je vais en causer avec ma femme; continuez votre leçon à la pauvre
Christine, qui est depuis plus de deux ans avec cette mégère.
M. des Ormes entra chez sa femme; elle pensa qu'il venait appelé par
Mina.
--Vous voilà, mon cher! Je vous ai prié de venir pour que vous parliez
au cuisinier, qui refuse à Christine son déjeuner; et grondez-le, je
vous en prie; ça m'ennuie de gronder, et cette Mina est si assommante
avec ses plaintes continuelles.
M. DES ORMES
--Mina est une misérable; je viens de découvrir qu'elle battait
Christine.
MADAME DES ORMES
--Allons! en voilà d'une autre. Comment croyez-vous ces sottises, et qui
vous a fait ces contes?
M. DES ORMES
--C'est moi qui ai vu et entendu de mes yeux et de mes oreilles.
MADAME DES ORMES
--Mais puisque, au contraire, Mina s'est plainte que le cuisinier ne
donnait pas à Christine son chocolat! Elle prend donc le parti de
Christine!
M. DES ORMES
--Que m'importe les plaintes de Mina? Je l'ai vue et entendue traiter
Christine et Paolo comme elle ne devrait pas traiter une laveuse de
vaisselle, et je suis venu vous prévenir que je l'ai chassée du salon et
que je la chasserai de la maison.
MADAME DES ORMES
--Encore un ennui; une bonne à chercher! Pourquoi vous mêlez-vous des
bonnes? Est-ce que cela vous regarde?
M. DES ORMES
--Ma fille me regarde, et, à ce titre, la bonne me regarde aussi. Quant
à ce chocolat, je parie que c'est quelque méchanceté de Mina.
MADAME DES ORMES
--Vous accusez toujours Mina; vérifiez le fait; parlez au cuisinier.
M. DES ORMES
--C'est ce que je vais faire, ici, et devant vous.
MADAME DES ORMES
--Non, non, pas devant moi, je vous en prie; c'est à mourir d'ennui, ces
querelles de domestiques.
M. DES ORMES
--C'est plus qu'une querelle de domestiques, du moment qu'il s'agit de
votre fille.
M. des Ormes avait sonné; la femme de chambre entra.
M. DES ORMES
--Brigitte, envoyez-nous le chef ici, de suite.
Cinq minutes après, le chef entrait.
LE CHEF
Monsieur le Comte m'a demandé?
M. DES ORMES
--Oui. Tranchant; ma femme voudrait savoir s'il est vrai que vous ayez
refusé ce matin à Mina le chocolat de Christine.
LE CHEF
--Oui, Monsieur le Comte; c'est très vrai.
M. DES ORMES
--Et comment vous permettez-vous une pareille impertinence?
LE CHEF
--Monsieur le Comte, Mlle Christine venait de manger son chocolat dans
l'office.
M. DES ORMES
--Dans l'office! Ma fille dans l'office! Qu'est-ce que tout cela? Je n'y
comprends rien.
LE CHEF
--Je vais l'expliquer à Monsieur le Comte, qui comprendra parfaitement.
Mlle Christine ne mange jamais son chocolat.
M. DES ORMES
Pourquoi cela?
--Parce que c'est Mlle Mina qui l'avale pendant que Mlle Christine mange
du lait froid et son pain sec. Ce matin, la pauvre petite mam'selle (qui
nous fait pitié à tous, par parenthèse) est venue chercher son pain et
son lait; je l'ai cachée dans l'office pour qu'elle mangeât son chocolat
une fois en passant, et quand Mlle Mina est venue le chercher, je l'ai
refusé. Voilà toute l'affaire.
M. DES ORMES
--Pourquoi pensez-vous que Christine ne mange pas son chocolat le matin?
LE CHEF
--Parce que la servante a vu bien des fois comment ça se passait, et que
Mlle Christine nous l'a dit elle-même.
M. DES ORMES
--C'est bien, Tranchant, je vous remercie; vous avez bien fait, mais
vous auriez dû me prévenir plus tôt.
LE CHEF
--Monsieur le Comte, on n'osait pas.
M. DES ORMES
--Pourquoi?
LE CHEF
--Monsieur le Comte, c'est que.., Madame... n'aurait pas cru... et...
Monsieur comprend... on avait peur de... de déplaire à Madame.
Tranchant sortit. M. des Ormes, les bras croisés, regardait sa femme
sans parler. Mme des Ormes était confuse, embarrassée, et gardait le
silence.
--Caroline, dit enfin M. des Ormes, il faut que vous fassiez partir
aujourd'hui même cette méchante femme.
MADAME DES ORMES
--Dieu! quel ennui! Faites-la partir vous-même; je ne veux pas me mêler
de cette affaire; c'est vous qui l'avez commencée, c'est à vous de la
finir.
M. DES ORMES, sévèrement
--C'est vous qui la terminerez, Caroline, en expiation de votre
négligence à l'égard de Christine. Moi je ne pourrais contenir ma colère
en face de cette abominable femme qui rend depuis plus de deux ans cette
malheureuse enfant l'objet de la pitié de nos domestiques, meilleurs
pour elle que nous ne l'avons été. Chassez cette femme de suite.
MADAME DES ORMES
--Et que ferai-je de Christine? Ah!... une idée! je vais prendre Paolo
pour la garder.
M. DES ORMES
--C'est ridicule et impossible! Mais il est certain que Christine serait
bien gardée; Paolo est un homme excellent; on dit beaucoup de bien de
lui dans le pays. En attendant que vous ayez une bonne (et il faut
absolument en chercher une), dites à votre femme de chambre de soigner
Christine.
M. des Ormes sortit, riant à la pensée de Paolo bonne d'enfant. Mme des
Ormes sonna, se fit amener Mina, lui donna ses gages, et lui dit de s'en
aller de suite. Mina commença une discussion et une justification; Mme
des Ormes s'ennuya, s'impatienta, se mit en colère, cria, et, pour se
débarrasser de Mina, après une discussion d'une heure et demie, elle
lui doubla ses gages, lui donna un bon certificat et promit de la
recommander.
IX
GRAND EMBARRAS DE PAOLO
Pendant que Mina faisait ses paquets et se promettait de se venger de
Christine en disant d'elle tout le mal possible, Paolo continuait et
achevait la leçon de Christine; il fut enchanté de l'intelligence et de
la bonne volonté de son élève, qui, dès la première leçon, apprit ses
chiffres, ses notes de musique, quelques mots italiens, et commença à
former des a, des o, des u, etc. Quand Mme des Ormes entra au salon,
elle la trouva rangeant avec Paolo ses livres et ses cahiers.
--Ah! vous voilà, mon cher Monsieur Paolo! Je viens vous demander de me
rendre un service.
--Tout ce que voudra la Signora, répondit Paolo en s'inclinant.
--Je viens de renvoyer Mina, que mon mari a prise en grippe; je ne sais
que faire de Christine. Aurez-vous la bonté de venir passer vos journées
chez moi pour la garder et lui donner des leçons?
Paolo, étonné de cette proposition inattendue et dont lui-même devinait
le ridicule, resta quelques instants sans répondre, la bouche ouverte,
les yeux écarquillés.
--Eh bien! continua Mme des Ormes avec impatience, vous hésitez? Vous
étiez prêt à exécuter toutes mes volontés, disiez-vous.
PAOLO
--Certainement, Signora... sans aucun doute... mais.., mais...
MADAME DES ORMES
--Mais quoi? Voyons, dites. Parlez...
PAOLO
--Signora... zé donne des leçons... à M. François.
MADAME DES ORMES
--Combien gagnez-vous?
PAOLO
--Cinquante francs par mois, Signora.
MADAME DES ORMES
--Je vous en donne cent...
PAOLO
--Mais, le pauvre François...
MADAME DES ORMES
--Eh bien! vous aurez deux heures de congé par jour; vous emmènerez
Christine chez le petit de Nancé.
PAOLO
--Mais..., Signora, zé demeure bien loin..., M. de Nancé est loin...,
pour revenir, c'est loin.
MADAME DES ORMES
--Mon Dieu! que de difficultés! Vous logerez ici... Voulez-vous, oui ou
non?
Christine le regarda d'un air si suppliant qu'il répondit presque malgré
lui:
--Zé veux, Signora, zé veux, mais...
--C'est bien, je vais faire préparer votre chambre. Venez déjeuner.
Viens, Christine.
Paolo suivit, abasourdi de son consentement, qu'il avait donné par
surprise. Christine avait l'air radieux; elle lui serra la main à la
dérobée et lui dit tout bas:
«Merci, mon bon, mon cher Monsieur Paolo».
A table, Mme des Ormes annonça à son mari que Paolo allait demeurer
au château et qu'il se chargeait de Christine. M. des Ormes eut l'air
surpris et mécontent, et dit seulement:
--C'est impossible! Caroline, vous abusez de la complaisance de M.
Paolo.
MADAME DES ORMES
--Mais non; je lui donne cent francs par mois.
Paolo devint fort rouge; le mécontentement de M. des Ormes devint plus
visible; il allait parler, lorsque Mme des Ormes s'écria avec humeur:
--De grâce, mon cher, pas d'objection. C'est fait; c'est décidé.
Laissez-nous déjeuner tranquillement... Voulez-vous une côtelette ou un
fricandeau, Monsieur Paolo?
PAOLO
--Côtelette d'abord; fricandeau après, Signora.
Mme des Ormes le servit abondamment, et lui fit donner du vin, du
café, de l'eau-de-vie. Quand on eut fini de déjeuner, elle lui demanda
d'emmener Christine dans le parc.
M. DES ORMES
--Je vais emmener Christine; il faut bien que ce soit moi qui me charge
de la promener ce matin, puisqu'il n'y a personne près d'elle. Viens.
Christine.
Il emmena sa fille, la questionna sur Mina, se reprocha cent fois de
n'avoir pas surveillé cette méchante bonne et d'avoir livré si longtemps
la malheureuse Christine à ses mauvais traitements.
Paolo se rendit ensuite chez M. de Nancé. François fut le premier à
remarquer l'air effaré et l'agitation du pauvre Paolo.
FRANÇOIS
Qu'avez-vous donc, cher Monsieur Paolo? Vous Est-il arrivé quelque chose
de fâcheux?
PAOLO
--Oui..., non..., zé ne sais pas..., zé ne sais quoi faire.
M. DE NANCÉ
--Qu'y a-t-il donc? Parlez, mon pauvre Paolo. Ne puis-je vous venir en
aide.
PAOLO
--Voilà, Signor! C'est la Signora des Ormes. Je donnais une leçon à la
Christinetta; bien zentille! bien intelligente! bien bonne! Et voilà
la mama qui mé dit..., qui mé demande..., qui me forcé... à garder
la Christina, à venir dans le sâteau, à promener, élever, soigner la
Christina... Elle sasse la Mina; c'est bien fait; la Mina! qué canailla!
qué Fouria!... Mais comment voulez-vous! Quoi pouis-zé faire? Le papa
pas content! Ah! zé lé crois bien! Moi Paolo, moi homme, moi médecin,
moi maître pour leçons, garder comme bonne oune petite Signora de huit
ans! c'est impossible! Et moi comme oune bête, zé dis oui, parce que
la povéra Christinetta me regarde avec des yeux... que zé n'ai pou
résister. Et pouis me serre les mains; et pouis me remercie tout bas si
zoyeusement, que zé n'ai pas le courage de dire non. Et pourtant, c'est
impossible. Que faire, caro Signor? Dites, quoi faire?
M. DE NANCÉ
--Dites que vous donnez des leçons pour vivre.
PAOLO
--Z'ai ait; elle me donne deux fois autant.
M. DE NANCÉ
--Dites que vous m'avez promis de donner des leçons à mon fils.
PAOLO
--Z'ai dit: elle mé donne deux heures.
M. DE NANCÉ
--Dites que vous demeurez trop loin pour revenir le soir chez vous.
PAOLO
--Z'ai dit; elle mé fait préparer une sambre au sâteau.
M. DE NANCÉ
--Sac à papier! quelle femme! Mais qu’elle prenne une bonne.
PAOLO
--Elle n'en a pas. Où trouver?
M. DE NANCÉ
--Ma foi, mon cher, faites comme vous voudrez; mais c'est ridicule! Vous
ne pouvez pas vous faire bonne d'enfant. N'y retournez pas; voilà la
seule manière de vous en tirer.
PAOLO
--Mais la povéra Christina! Elle est seule, malheureuse. La maman n'y
pense pas; le papa n'y pense pas; la poveretta ne sait rien et voudrait
savoir; ne fait rien et s'ennouie; ça fait pitié; elle est si bonne,
cette petite!
François n'avait encore rien dît; il écoutait tout pensif.
FRANÇOIS
--Papa, dit-il, me permettez-vous d'arranger tout cela? M. Paolo sera
content, Christine aussi, et moi aussi.
M. DE NANCÉ
--Toi, mon enfant? Comment pourras-tu arranger une chose impossible à
arranger?
FRANÇOIS
--Si vous me permettez de faire ce que j'ai dans la tête, j'arrangerai
tout, papa.
M. DE NANCÉ
--Cher enfant, je te permets tout ce que tu voudras, parce que je sais
que tu ne feras ni ne voudras jamais quelque chose de mal. Comment
vas-tu faire?
FRANÇOIS
--Vous allez voir, papa. Vous savez que je suis grand, c'est-à-dire,
ajouta-t-il en souriant, que j'ai douze ans et que je suis raisonnable,
que je travaille sagement, que je me lève, que je m'habille seul, que je
suis presque toujours avec vous.
M. DE NANCÉ
--Tout cela est très vrai, cher enfant; mais en quoi cela peut-il
arranger l'affaire de Paolo.
FRANÇOIS
--Vous allez voir, papa. Vous voyez d'après ce que je vous ai dit, que
je n'ai plus besoin des soins de ma bonne, que j'aime de tout mon coeur,
mais qu'il me faudra quitter un jour ou l'autre. Je demanderai à ma
bonne d'entrer chez Mme des Ormes pour me donner la satisfaction de
savoir Christine heureuse.
M. DE NANCÉ
--Ta pensée est bonne et généreuse, mon ami; elle prouve la bonté de ton
coeur; mais ta bonne ne voudra jamais se mettre au service de Mme des
Ormes, qu'elle sait être capricieuse, désagréable à vivre. Elle est chez
moi depuis ta naissance; elle sait que nous lui sommes fort attachés;
elle t'aime comme son propre enfant, et il vaut mieux qu'elle reste
encore près de toi pour bien des soins qui te sont nécessaires.
FRANÇOIS
--Pour les soins dont vous parlez, papa, nous avons Bathilde, la femme
de votre valet de chambre; elle m'aime, et je suis sûr que ma bonne
serait bien tranquille, la sachant près de moi. Voulez-vous, papa? Me
permettez-vous de parler à ma bonne?
M. DE NANCÉ
--Fais comme tu voudras, cher enfant; mais je suis très certain que ta
bonne n'acceptera pas ta proposition.
François remercia son père et courut chercher sa bonne; il l'embrassa
bien affectueusement.
--Ma bonne, dit-il, tu m'aimes bien, n'est-ce pas, et tu serais contente
de me faire plaisir?
LA BONNE
--Je t'aime de tout mon coeur, mon François, et je ferai tout ce que tu
me demanderas.
FRANÇOIS
--Je te préviens que je vais te demander un sacrifice.
LA BONNE
--Parle; dis ce que tu veux de moi.
François fit savoir à sa bonne ce que Paolo venait de lui raconter;
il lui expliqua la triste position de Christine, son abandon; il dit
combien Christine l'aimait, combien elle lui était attachée et dévouée,
et combien il serait heureux de la savoir aimée et bien soignée. Il
finit par supplier sa bonne de se présenter chez Mme des Ormes pour être
bonne de Christine.
LA BONNE
--C'est impossible, mon cher enfant; jamais je n'entrerai chez Mme des
Ormes, je serais malheureuse, chez elle et loin de toi.
FRANÇOIS
--Tu ne serais pas malheureuse, puisqu'elle ne s'occupe pas du tout de
Christine et que Christine est très bonne; et puis tu serais tout près
de moi.
LA BONNE
--Mais je serais obligée de rester près de Christine et je ne pourrais
pas te voir.
FRANÇOIS
--Tu demanderas à venir ici tous les jours, et papa te fera reconduire
en voiture. Je t'en prie, ma chère bonne, fais-le pour moi; ce me sera
une si grande peine de savoir Christine malheureuse comme elle l'a été
avec cette méchante Mina.
La bonne lutta longtemps contre le désir de François; enfin, vaincue par
ses prières et par l'assurance que Bathilde resterait près de lui, elle
y consentit et elle permit à François de la faire proposer chez Mme des
Ormes.
X
FRANÇOIS ARRANGE L'AFFAIRE
François courut triomphant annoncer à son père la réussite de sa
négociation, et Paolo fut chargé d'aller de suite offrir à Mme des
Ormes, la bonne de François. Paolo, enchanté de se tirer de l'embarras
où l'avait plongé la proposition étrange de Mme des Ormes, approuva
vivement l'idée de François, et alla en toute hâte la faire accepter par
M. et Mme des Ormes, Il rencontra à la porte du parc, M. des Ormes avec
Christine.
«Signor! lui cria-t-il du plus loin qu'il l'aperçut, hé! Signor! (M.
des Ormes s'arrêta), zé vous apporte oune bonne nouvelle, oune nouvelle
excellente; la Signora sera très heureuse.
--Quoi? qu'est-ce? répondit M. des Ormes avec surprise. Quelle nouvelle?
PAOLO
--Z'apporte oune bonne excellente, Oune bonne admirable, oune bonne
comme il faut à la Signorina. La Signora votre épouse veut Paolo pour
bonne, c'est impossible, Signor; n'est-il pas vrai?
M. DES ORMES
--Tout à fait impossible, mon cher Monsieur Je ne le permettrai sous
aucun prétexte.
PAOLO
--Bravo, Signor! Ni moi non plus, malgré, que z'ai dit oui. Mais voilà
oune bonne admirable que zé vous apporte.
M. DES ORMES
--Qui donc? Où est cette merveille?
PAOLO
--Qui? la dona Isabella, bonne de M. de Nancé. Où est-elle? chez M. de
Nancé, son maître, qui n'a plus besoin de la dona, puisque le petit
François est avec son papa.
M. DES ORMES
--C'est très bien, mais je ne veux pas livrer la pauvre Christine à une
seconde Mina, et je veux savoir ce que c'est que cette Isabelle.
PAOLO
--Oh! Signor! cette Isabella est oun anze, et la Mina est oun démon. Le
petit Francesco aime la Isabella comme sa maman, et la petite Christina
déteste la Mina comme oune diavolo (diable). C'est oune différence
cela; pas vrai, Signor? Avec la Mina, Christinetta était oune pauvre
misérable; avec la Isabella, elle sera heureuse comme oune reine! Voilà,
Signor! Zé cours chercher la Isabella.
Et Paolo courait déjà, lorsque M. des Ormes l'appela et l'arrêta.
--Attendez, mon cher; donnez-moi le temps d'en parler à ma femme.
PAOLO
Pas besoin, Signor. Vous verrez la Isabella, vous la prendrez, et la
Signora votre épouse dira: «C'est bon». Dans oune minoute, zé serai de
retour».
Cette fois, Paolo courut si bien que M. des Ormes ne put l'arrêter.
Christine avait été si étonnée qu'elle n'avait rien dit.
--Connais-tu cette Isabelle que recommande Paolo? lui demanda M. des
Ormes.