COMTESSE DE SÉGUR
FRANÇOIS LE BOSSU
A MA PETITE FILLE CAMILLE DE MALARET
Chère et bonne Camille, la Christine dont tu vas lire l'histoire te
ressemble trop par ses beaux côtés pour que je me prive du plaisir de
te dédier ce volume. Tu as sur elle l'avantage d'avoir d'excellents
parents; puisses-tu, comme elle, trouver un excellent François qui sache
t'aimer et t'apprécier comme mon François aime et apprécie Christine!
C'est le voeu de ta grand'mère, qui t'aime tendrement.
COMTESSE DE SÉGUR,
née ROSTOPCHINE.
I
COMMENCEMENT D'AMITIÉ
Christine était venue passer sa journée chez sa cousine Gabrielle; elles
travaillaient toutes deux avec ardeur, pour habiller une poupée que
Mme de Cémiane, mère de Gabrielle et tante de Christine, venait de
lui donner: elles avaient taillé une chemise et un jupon, lorsqu'un
domestique entra. «Mesdemoiselles, Mme de Cémiane vous demande au
jardin, sur la terrasse couverte».
GABRIELLE
--Faut-il y aller tout de suite? Y a-t-il quelqu'un?
LE DOMESTIQUE
--De suite, Mademoiselle; il y a un Monsieur avec Madame.
GABRIELLE
--Allons, Christine, viens.
CHRISTINE
--C'est ennuyeux! je ne pourrai pas habiller ma poupée, qui est nue et
qui a froid.
GABRIELLE
--Que veux-tu! il faut bien aller joindre maman, puisqu'elle nous fait
demander.
CHRISTINE
--Moi, seule à la maison, je ne pourrai pas l'habiller; je ne sais pas
travailler. Mon Dieu! que je suis malheureuse de ne savoir rien faire.
GABRIELLE
--Pourquoi ne demanderais-tu pas à ta bonne de lui faire une robe?
CHRISTINE
--Ma bonne ne voudra pas: elle ne fait jamais rien pour m'amuser.
GABRIELLE
--Comment faire, alors?... Si je t'en faisais une?
--Toi, tu pourrais? dit Christine, en relevant la tête et en souriant.
GABRIELLE
--Je crois que oui; j'essayerai toujours.
CHRISTINE
--Tout de suite?
GABRIELLE
--Non, pas tout de suite, puisque maman nous attend pour promener; mais
quand nous serons revenues, nous travaillerons à ta robe.
CHRISTINE
--Mais, en attendant, ma pauvre fille a froid.
GABRIELLE
--Je vais l'envelopper dans ce vieux petit manteau tu vas voir; donne-la
moi.
Gabrielle prend la poupée, l'enveloppe de son mieux et la met dans un
fauteuil.
GABRIELLE
--Là! elle est très bien! Viens, à présent; maman nous attend.
Dépêchons-nous.
Christine embrasse Gabrielle, qui l'entraîne hors de la chambre; elles
arrivent en courant à une allée couverte où se promenait leur maman avec
un Monsieur et un petit garçon qui était un peu en arrière. Gabrielle
et Christine le regardent avec surprise. Il était un peu plus grand
qu'elles, gros, d'une tournure singulière; sa figure était jolie, ses
yeux doux et intelligents, il avait une physionomie très agréable, mais
l'air craintif et embarrassé.
Christine s'approche, lui prend la main:
--Viens, mon petit, jouer avec nous; veux-tu?
L'enfant ne répond pas; il regarde d'un air timide Gabrielle et
Christine.
--Est-ce que tu es sourd, mon petit? demanda Gabrielle amicalement.
--Non, répondit l'enfant à voix basse.
GABRIELLE
--Et pourquoi ne parles-tu pas? Pourquoi ne viens-ru pas avec nous?
L'ENFANT
--Parce que j'ai peur que vous ne vous moquiez de moi comme les autres.
GABRIELLE
--Nous moquer de toi? Et pourquoi cela? Pourquoi les autres se
moquent-ils de toi?
--Vous ne voyez donc pas! dit le petit garçon en relevant la tête et les
regardant avec surprise.
GABRIELLE
--Je te vois, mais je ne comprends pas pourquoi on se moque de toi. Et
toi, Christine, vois-ru quelque chose?
CHRISTINE
--Non, pas moi; je ne vois rien.
--Alors, vous voudrez bien m'embrasser et jouer avec moi? dit le petit
garçon en souriant et en hésitant encore.
--Certainement, s'écrièrent les deux cousines en l'embrassant de tout
leur coeur.
Le petit garçon semblait si heureux, que Gabrielle et Christine se
sentirent aussi toutes joyeuses. Au moment où ils s'embrassaient tous
les trois, la maman et le Monsieur se retournèrent. Ce dernier poussa
une exclamation joyeuse.
--Ah! les bonnes petites filles! Ce sont les vôtres, Madame? Elles
veulent bien embrasser mon pauvre François! Pauvre enfant! il en a l'air
tout heureux!
MADAME DE CÉMIANE
--Pourquoi donc paraissez-vous surpris que ma fille et ma nièce
accueillent bien votre petit François! Je m'étonnerais du contraire.
M. DE NANCÉ
--Je serais bien heureux, Madame, que tout le monde pensât comme vous;
mais l'infirmité de mon pauvre enfant le rend si timide! Il est si
habitué à se voir l'objet des railleries et de l'aversion de tous les
enfants, qu'il doit être heureux de se voir fêté et embrassé par vos
bonnes et charmantes petites filles.
--Pauvre enfant! dit Mme de Cémiane en le regardant avec
attendrissement.
Les enfants s'étaient rapprochés. Gabrielle et Christine tenaient
chacune une main du petit garçon qu'elles faisaient courir, et qui riait
de tout son coeur de cette course forcée.
GABRIELLE
--Maman, le petit garçon nous a dit qu'on se moquait de lui et que
personne ne voulait l'embrasser. Pourquoi? il est très bon et très
gentil.
Mme de Cémiane ne répondit pas; le petit François la regardait avec
anxiété; M. de Nancé soupirait et se taisait également.
CHRISTINE:
--Monsieur, pourquoi se moque-t-on du petit garçon?
M. DE NANCÉ
Parce que le bon Dieu a permis qu'il fût bossu à la suite d'une chute,
mes enfants; et il y a des gens assez méchants pour se moquer des
bossus, ce qui est très mal.
GABRIELLE
Certainement, c'est très mal; ce n'est pas sa faute s'il est bossu, il
est très bien tout de même.
--Où donc est-il bossu? Je ne vois pas, dit Christine en tournant autour
de François.
Le pauvre François était rouge et inquiet pendant cette inspection de
Christine.
«Mon Dieu! mon Dieu! pensait-il, si elle voit ma bosse, elle fera comme
les autres, elle se moquera de moi!»
Mme de Cémiane était embarrassée pour faire finir Christine sans que M.
de Nancé s'en aperçût: Gabrielle commençait aussi à examiner le dos de
François, lorsque Christine s'écria:
«Voilà! voilà! je vois! C'est là, sur le dos! Vois-tu Gabrielle?»
GABRIELLE
--Oui, je vois; mais ce n'est rien du tout. Pauvre garçon! tu croyais
que nous nous moquerions de toi? Ce serait bien méchant! Tu n'as plus
peur, n'est-ce pas? Comment t'appelles-tu? Où est ta maman?
FRANÇOIS
--Je m'appelle François; maman est morte, je ne l'ai jamais vue: et
voilà papa avec votre maman.
CHRISTINE
--Comment, c'est ce Monsieur qui est ton papa?
M. DE NANCÉ
--Pourquoi cela vous étonne-t-il, ma bonne petite?
CHRISTINE
--Parce que vous êtes très grand et lui est si petit, vous êtes maigre
et lui est si gras.
MADAME DE CÉMIANE
--Quelle bêtise tu dis, Christine! Est-ce qu'un enfant est jamais grand
comme son papa? Si vous alliez vous amuser avec François, ce serait
mieux que de rester ici à dire des niaiseries.
M. DE NANCÉ
--Laissez-moi vous embrasser, mes bonnes petites filles; je vous
remercie de tout mon coeur d'être bonnes pour mon pauvre petit François.
M. de Nancé embrassa à plusieurs reprises Gabrielle et Christine, et il
alla rejoindre Mme de Cémiane. Les enfants, de leur côté, entrèrent dans
le bois pour ramasser des fraises.
CHRISTINE
--Tiens, François, viens par ici: voici une bonne place; regarde, que de
fraises! Prends, prends tout.
FRANÇOIS
--Merci, ma petite amie. Comment vous appelez-vous toutes deux?
GABRIELLE
--Je m'appelle Gabrielle.
CHRISTINE
--Et moi, Christine.
FRANÇOIS
--Quel âge avez-vous?
GABRIELLE
--Moi j'ai sept ans, et Christine, qui est ma cousine, a six ans. Et
toi, quel âge as-tu?
--Moi... j'ai... déjà dix ans, répondit François en rougissant.
GABRIELLE
--C'est beaucoup, dix ans! C'est plus que Bernard.
FRANÇOIS
--Qui est Bernard?
GABRIELLE
--C'est mon frère. Il est très bon. Je l'aime beaucoup, Il n'est pas ici
à présent; il prend une leçon chez M. le curé.
FRANÇOIS
--Ah! moi aussi je dois aller prendre une leçon chez le curé, tout près
d'ici, à Druny.
GABRIELLE
--C'est comme Bernard; il y va aussi à Druny. Tu es donc près de Druny.
FRANÇOIS
--Tout près! Il faut dix minutes pour aller de chez nous chez le curé.
GABRIELLE
--Pourquoi n'es-tu jamais venu nous voir?
FRANÇOIS
Parce que je ne demeurais pas ici; papa était en Italie pour ma santé;
les médecins disaient que je deviendrais droit et grand en Italie; et,
au contraire, je suis plus bossu qu'avant, ce qui me chagrine beaucoup.
GABRIELLE
--Ecoute, François, ne pense pas à cela; je t'assure que tu es très
gentil; n'est-ce pas Christine?
CHRISTINE
--Je l'aime beaucoup, il a l'air si bon!
Toutes deux embrassèrent François qui riait et qui avait l'air heureux;
et tous les trois se mirent à cueillir des fraises. Gabrielle et
Christine eurent toujours soin de désigner les meilleures places à
François pour qu'il se fatiguât moins à chercher. Au bout d'un quart
d'heure, ils avaient rempli un petit panier que Gabrielle tenait à son
bras.
«A présent nous allons manger, dit Gabrielle en s'essuyant le front. Il
fait chaud, cela nous rafraîchira. Tiens, François, assois-toi là, sous
le sapin, près de moi, et toi, Christine, mets-toi de l'autre côté;
c'est François qui va partager.»
FRANÇOIS
--Et dans quoi les mettrons-nous? nous n'avons pas d'assiettes.
GABRIELLE
--Nous allons en avoir tout à l'heure. Que chacun prenne une grande
feuille de châtaigner; en voici trois.
Chacun prit sa feuille, et François commença le partage; les petites
filles le regardaient faire. Quand il eut fini:
«C'est très mal partagé, dit Gabrielle; tu nous as presque tout donné;
et il t'en reste à peine.»
---Tiens, mon bon petit, en voici des miennes, dit Christine en versant
une part de ses fraises dans la feuille de François.
---Et en voilà des miennes, dit Gabrielle en faisant comme Christine.
FRANÇOIS
--C'est trop, beaucoup trop, mes bonnes amies.
GABRIELLE
--Du tout, c'est très bien: mangeons.
FRANÇOIS
--Comme vous êtes bonnes! Quand je suis avec d'autres enfants, ils
prennent tout et ne m'en laissent presque pas.
II
PAOLO
Les enfants finissaient de manger leurs fraises et ils sortaient du
bois, quand ils virent arriver un jeune homme de dix-huit à vingt
ans qui tenait son chapeau à la main, et qui saluait à chaque pas en
s'approchant des enfants. Puis il resta debout devant eux, sans parler.
Les enfants le regardaient et ne disaient rien non plus.
«Signora, Signor, me voilà», dit le jeune homme saluant encore.
Les enfants saluèrent aussi, mais un peu effrayés.
«Sais-tu qui c'est», dit François à l'oreille de Gabrielle.
GABRIELLE
--Non; j'ai peur. Si nous nous sauvions?
«Signora, Signor, sé souis venou, mé voici», recommença l'étranger
saluant toujours.
Pour toute réponse, Gabrielle prit la main de Christine et se mit à
courir en criant:
«Maman, maman, un Monsieur!»
Elles ne tardèrent pas à rencontrer Mme de Cémiane et M. de Nancé qui
les avaient entendues crier et qui accouraient aussi, craignant quelque
accident.
«Qu'y a-t-il? Où est François?» demanda M. de Nancé avec anxiété.
--Là, là, dans le bois, avec un Monsieur fou qui va lui faire du mal,
dit Christine tout essoufflée.
M. de Nancé partit comme une flèche et aperçut François debout et
souriant devant l'étranger, qui se mit à saluer de plus belle?
M. DE NANCÉ
--Qui êtes-vous, Monsieur? Que voulez-vous?
L'ÉTRANGER, saluant.
--Moi, zé souis invité de venir sé Signor conté. C'est vous, Signor
Cémiane.
M. DE NANCÉ
--Non, ce n'est pas moi, Monsieur; mais voici Mme de Cémiane.
L'étranger s'approcha de Mme de Cémiane, recommença ses saluts, et
répéta la phrase qu'il venait de dire à M. de Nancé.
MADAME DE CÉMIANE
--Mon mari est absent, Monsieur, il va rentrer; mais veuillez me dire
votre nom, car je ne crois pas avoir encore reçu votre visite.
--Moi, Paolo Peronni, et voilà une lettre dé Signor conté Cémiane.
Il tendit à Mme de Cémiane une lettre, qu'elle parcourut en réprimant un
sourire.
«Ce n'est pas l'écriture de mon mari», dit-elle.
PAOLO
--Pas écritoure! Alors, quoi faire? Il invite à dîner, et moi, povéro
Paolo, z'étais très satisfait. Z'ai marcé fort; z'avais peur de venir
tard. Quoi faire?
MADAME DE CÉMIANE
--Il faut rester à dîner avec nous, Monsieur; vos amis ont voulu sans
doute vous jouer un tour, et vous le leur rendrez en dînant ici et en
faisant connaissance avec nous.
PAOLO
--Ça est bon à vous; merci, Madame; moi, zé souis pas depuis longtemps
ici; moi, zé connais personne.
Le jeune homme raconta comme quoi il était médecin, Italien, échappé à
un affreux massacre du village de Liepo, qu'il défendait avec deux cents
jeunes Milanais contre Radetzki.
«Eux sont restés presque tous toués, coupés en morceaux; moi zé mé souis
sauvé en mé zétant sous les amis morts; quand la nouit est venoue, moi
ramper longtemps, et puis zé mé souis levé debout et z'ai couru, couru;
lé zour, zé souis cacé dans les bois, z'ai manzé les frouits des
oiseaux, et la nouit courir encore zousqu'à Zènes; pouis z'ai marcé et
z'ai dit Italiano! et les amis m'ont donné du pain, des viandes, oune
lit; et moi zé souis arrivé en vaisseau en bonne France; les bons
Français ont donné tout et m'ont amené ici à Arzentan; et moi, zé
connais personne, et quand est arrivée oune lettre dou Signor conté
Cimiano, moi z'étais content, et les camarades de rire et toussoter, et
oune me dit: «Va pas, c'est pour rire»; mais moi, z'ai pas écouté et
z'ai fait deux lieues en oune heure; et voilà comment Paolo est venu
zousqu'ici... Vous riez comme les camarades; c'est drôle, pas vrai?»
Mme de Cémiane riait de bon coeur; M. de Nancé souriait et regardait le
pauvre Italien avec un air de profonde pitié.
«Pauvre jeune homme!» dit-il avec un soupir, Et où sont vos parents?
«Mes parents?...»
Et le visage du jeune homme prit une expression terrible.
«Mes parents, morts, toués par les féroces Autrichiens; fousillés avec
les soeurs, frères, amis, dans les maisons à eux! Tout est brûlé! et
avant battous, pour les punir eux, parce que moi, Italien, z'ai allé
avec les amis pour touer les Autrichiens méssants et barbares. Voici
l'Autrice! voilà le Radetzki! [1]»
[Note 1: (retour) Maréchal autrichien, célèbre par la répression cruelle de
la révolte des Lombards en 1849.]
MADAME DE CÉMIANE
--Pauvre garçon! C'est affreux!
M. DE NANCÉ
--Malheureux jeune homme! Etre ainsi sans parents, sans patrie, sans
fortune! Mais il faut avoir courage. Tout s'arrangera avec l'aide de
Dieu; ayons confiance en lui, mon cher Monsieur. Courage! Vous voyez
que vous voilà chez Mme de Cémiane sans savoir comment. C'est un
commencement de protection. Tout ira bien; soyez tranquille.
Le pauvre Paolo regarda M. de Nancé d'un air sombre et ne répondit pas;
il ne parla plus jusqu'au retour au château.
Les enfants restèrent un peu en arrière pour ne pas se trouver trop près
de ce Paolo qui inspirait aux petites filles une certaine terreur.
--Qu'est-ce qu'il disait donc des Autrichiens? demanda Christine. Il
avait l'air si en colère.
GABRIELLE
--Il disait que les Italiens brûlaient des Autrichiens, et que ses soeurs
battaient... leurs habits, je crois; et puis qu'ils tuaient tout, même
les parents et les maisons.
CHRISTINE
--Qui tuait?
GABRIELLE
--Eux tous.
CHRISTINE
--Comment, eux tous? Qu'est-ce qu'ils tuaient? Et pourquoi les soeurs
battaient-elles les habits? Je ne comprends pas du tout.
GABRIELLE
--Tu ne comprends rien, toi. Je parie que François comprend.
FRANÇOIS
--Oui, je comprends, mais pas comme tu dis. C'est les
Autrichiens qui tuaient les pauvres Italiens, et qui brûlaient tout, et
qui ont tué les parents et les soeurs de l'homme et ont brûlé sa maison.
Comprends-tu, Christine?
CHRISTINE
--Oui, très bien; parce que tu le dis très bien; mais Gabrielle disait
très mal.
GABRIELLE
--Ce n'est pas ma faute si tu es bête et que tu ne comprends rien. Tu
sais bien que ta maman te dit toujours que tu es bête comme une oie.
Christine baissa la tête tristement et se tut. François s'approcha
d'elle et lui dit en l'embrassant:
--Non, tu n'es pas bête, ma petite Christine. Ne crois pas ce que te dit
Gabrielle.
CHRISTINE
--Tout le monde me dit que je suis laide et bête, je crois qu'ils disent
vrai.
GABRIELLE, l'embrassant.
--Pardon, ma pauvre Christine, je ne voulais pas te faire de peine; j'en
suis fâchée; non, non, tu n'es pas bête; pardonne-moi, je t'en prie.
Christine sourit et rendit à Gabrielle son baiser. La cloche sonna pour
le dîner, et les enfants coururent à la maison pour se nettoyer et
arranger leurs cheveux. Le dîner se passa gaiement, grâce à l'aventure
de l'Italien, que Mme de Cémiane avait présenté à son mari, et à
l'appétit vorace du pauvre Paolo, qui ne se laissait pas oublier. Quand
le rôti fut servi, il n'avait pas encore fini l'énorme portion de
fricassée de poulet qui débordait son assiette. Le domestique avait déjà
servi à tout le monde un gigot juteux et appétissant, pendant que Paolo
avalait sa dernière bouchée de poulet; il regardait le gigot avec
inquiétude; il le dévorait des yeux, espérant toujours qu'on lui en
donnerait. Mais, voyant le domestique s'apprêter à passer un plat
d'épinards, il rassembla son courage, et, s'adressant à M. de Cémiane,
il dit d'une voix émue:
--Signor conté, voulez-vous m'offrir zigot, s'i vous plait?
--Comment donc! très volontiers, répondit le Comte en riant.
Mme de Cémiane partit d'un éclat de rire; ce fut le signal d'une
explosion générale. Paolo regardant d'un air ébahi, riait aussi, sans
savoir pourquoi et mangeait tout en riant; excité par la gaieté, par les
rires des enfants, il rit si fort qu'il s'étrangla; une bouchée trop
grosse ne passait pas. Il devint rouge, puis violet; ses veines se
gonflaient; ses yeux s'ouvraient démesurément. François, qui était à sa
gauche, voyant sa détresse, se précipita vers lui, et, introduisant ses
doigts dans la bouche ouverte de Paolo, en retira une énorme bouchée de
gigot. Immédiatement tout rentra dans l'ordre; les yeux, les veines, le
teint reprirent leur aspect ordinaire, l'appétit revint plus vorace que
jamais. Les rires avaient cessé devant l'angoisse de l'étranglement;
mais ils reprirent de plus belle quand Paolo, se tournant la bouche
pleine vers François, lui saisit la main, la baisa à plusieurs reprises.
--Bon Signorino! Pauvre petit! tou m'as sauvé la vie, et moi zé té ferai
grand comme ton père. Quoi c'est ça? ajouta-t-il en passant sa main
sur la bosse de François. Pas beau, pas zoli. Zé souis médecin, tout
partira. Sera droit comme papa.
Et il se mit à manger sans plus parler à personne; il se garda bien de
rire jusqu'à la fin du dîner. Bernard avait aussi fait connaissance avec
François pendant le dîner.
--Je suis bien fâché de n'avoir pas pu rentrer plus tôt, dit Bernard.
J'étais chez le curé; j'y vais tous les jours prendre une leçon.
FRANÇOIS
--Et moi aussi, je dois aller chez le curé pour apprendre le latin. Je
suis bien content que tu y ailles; nous nous verrons tous les jours.
BERNARD
--J'en suis bien aise aussi; nous ferons les mêmes devoirs probablement.
FRANÇOIS
--Je ne crois pas; quel âge as-tu?
BERNARD
--Moi, j'ai huit ans.
FRANÇOIS
--Et moi dix ans.
BERNARD
--Dix ans! Comme tu es petit!
François baissa la tête, rougit et se tut. Peu de temps après qu'on fut
sorti de table, on vint annoncer à Christine que sa bonne venait la
chercher pour la ramener à la maison. Christine lui fit demander si elle
pouvait rester encore un quart d'heure, pour emporter sa poupée vêtue de
la robe que lui faisait Gabrielle; mais, habituée à la sévérité de sa
bonne, elle se disposa à partir et à dire adieu à sa tante et à son
oncle.
GABRIELLE
--Attends un peu, Christine; je vais finir la robe dans dix minutes.
CHRISTINE
--Je ne peux pas; ma bonne attend.
GABRIELLE
--Qu'est-ce que ça fait? elle attendra un peu.
CHRISTINE
--Mais maman me gronderait et ne me laisserait plus venir.
GABRIELLE
--Ta maman ne le saura pas.
CHRISTINE
--Oh oui! ma bonne lui dit tout.
La tête de la bonne apparut à la porte.
--Allons donc, Christine, dépêchez-vous!
CHRISTINE
--Me voici, ma bonne, me voici!
Christine courut à sa tante pour dire adieu. François et Bernard
voulurent l'embrasser; ils n'eurent pas le temps; la bonne entra dans le
salon.
LA BONNE
--Christine, vous ne voulez donc pas venir? Il est tard; votre maman ne
sera pas contente.
CHRISTINE
Me voici, ma bonne, me voici!
GABRIELLE
Et ta poupée? tu la laisses?
--Je n'ai pas le temps, répondit tout bas Christine effarée; finis la
robe, je t'en prie; tu me la donneras quand je reviendrai.
La bonne prit le bras de Christine, et, sans lui donner le temps
d'embrasser Gabrielle, elle l'emmena hors du salon. La pauvre Christine
tremblait; elle craignait beaucoup sa bonne, qui était injuste et
méchante. La bonne la poussa dans la carriole qui venait la chercher, y
monta elle-même; la carriole partit.
--Christine pleurait tout bas; la bonne la grondait, la menaçait en
allemand, car elle était Allemande.
LA BONNE
--Je dirai à votre maman que vous avez été méchante; vous allez voir
comme je vous ferai gronder.
CHRISTINE
--Je vous assure, ma bonne, que je suis venue tout de suite. Je vous en
prie, ne dites pas à maman que j'ai été méchante; je n'ai pas voulu vous
désobéir, je vous assure.
LA BONNE
--Je le dirai, Mademoiselle, et, de plus, que vous êtes menteuse et
raisonneuse.
CHRISTINE, pleurant.
--Pardon, ma bonne; je vous en prie, ne dites pas cela à maman, parce
que ce n'est pas vrai.
--Allez-vous bientôt finir vos pleurnicheries? Plus vous serez méchante
et maussade, plus j'en dirai.
Christine essuya ses yeux, retint ses sanglots, étouffa ses soupirs, et,
après une demi-heure de route, ils arrivèrent au château des Ormes, où
demeuraient les parents de Christine. La bonne l'entraîna au salon;
M. et Mme des Ormes y étaient; elle la fit entrer de force. Christine
restait près de la porte, n'osant parler. Mme des Ormes leva la tête.
--Approchez, Christine; pourquoi restez-vous à la porte comme une
coupable? Mina. est-ce que Christine a été méchante?
MINA
--Comme à l'ordinaire, Madame; Madame sait bien que Mademoiselle
Christine ne m'écoute jamais.
CHRISTINE, pleurant.
--Ma bonne, je vous assure...
MADAME DES ORMES
--Laissez parler votre bonne. Qu'a-t-elle fait, Mina?
MINA
--Elle ne voulait pas revenir, Madame; après m'avoir fait longtemps
attendre, elle se débattait encore pour rester avec sa cousine; il a
fallu que je l'entraînasse de force.
Mme des Ormes s'était levée; elle s'approcha de Christine.
MADAME DES ORMES
--Vous m'aviez promis d'être sage, Christine?
CHRISTINE
--Je... vous assure,... maman,... que j'ai été... sage,... répondit la
pauvre Christine en sanglotant.
--Oh! Mademoiselle, reprit la bonne en joignant les mains, ne mentez pas
ainsi! C'est bien vilain de mentir, Mademoiselle.
MADAME DES ORMES, à Christine.
--Ah! vous allez encore mentir comme vous faites toujours! Vous voulez
donc le fouet?
M. des Ormes, qui n'avait rien dit jusque-là, approcha de sa femme.
M. DES ORMES
--Ma chère, je demande grâce pour Christine. Si elle a été
désobéissante, elle ne recommencera pas...
MADAME DES ORMES
--Comment, si? Mina s'en plaint continuellement et ne peut pas en venir
à bout... à ce qu'elle dit.
M. DES ORMES, avec impatience.
Mina, Mina!... Avec nous, Christine est toujours parfaitement sage; elle
obéit avec la docilité d'un chien d'arrêt.
MADAME DES ORMES
--Parce qu'elle a peur d'être punie. Voyons, Mina, vous m'ennuyez avec
vos plaintes continuelles; vous exagérez toujours.
Mme des Ormes questionna Christine, malgré l'humeur visible de Mina,
dont M. des Ormes examina la physionomie fausse et méchante.
Mme des Ormes finit par douter de la culpabilité de Christine, qu'elle
remit à Mina pour la faire coucher, en lui recommandant de ne pas la
gronder. Quand M. des Ormes se trouva seul avec sa femme, il lui dit
avec émotion:
--Vous êtes sévère pour cette pauvre enfant, vous croyez trop aux
accusations de cette bonne, qui se plaint pour un rien.
MADAME DES ORMES
--Vous appelez la désobéissance un rien?
M. DES ORMES
--A savoir si elle a désobéi.
MADAME DES ORMES
--Comment, si elle a désobéi? Puisque Mina le dit!
M. DES ORMES
--Mina ne m'inspire aucune confiance; je l'ai surprise déjà plus d'une
fois à mentir; et, de plus, je crois qu'elle déteste cette petite.
MADAME DES ORMES
--Ce n'est pas étonnant! Avec elle, Christine est toujours désagréable
et maussade.
M. DES ORMES
--Ce qui prouve que Mina s'y prend mal. Mais, vous êtes trop sévère
avec Christine, parce que vous ne surveillez pas assez ce qui se passe,
et que vous ajoutez foi aux plaintes de la bonne. Christine a une
peur affreuse de cette Mina! De grâce, mettez-y plus de soin et de
surveillance.
MADAME DES ORMES
--Ah! je vous en prie, parlons d'autre chose. Ce sujet m'impatiente.
M. des Ormes soupira, quitta le salon, et, curieux de voir ce que
faisait Mina, il alla voir si Christine se consolait de sa triste
journée; il entra chez elle. Christine était dans son lit, et, seule,
elle pleurait tout bas. M. des Ormes s'approcha, se pencha vers le lit
de sa fille.
--Où est ta bonne, Christine?
CHRISTINE
--Elle est sortie, papa
M. DES ORMES
--Comment? elle te laisse toute seule?
CHRISTINE
--Oui, toujours quand je suis couchée.
M. DES ORMES
--Veux-tu que je l'appelle?
--Oh! non! non! Laissez-la, je vous en prie, papa, s'écria Christine
avec effroi.
--Pourquoi as-tu peur d'elle?
Christine ne répondit pas. Son père insista pour savoir la cause de sa
frayeur; la petite finit par répondre bien bas:
--Je ne sais pas.
Ne pouvant en obtenir autre chose, il quitta Christine, triste et
préoccupé. Sa conscience lui reprochait son insouciance pour elle et le
peu de soin qu'il prenait de son bien-être, sa femme ne s'en occupant
pas du tout. Quand il rentra au salon, il trouva Mme des Ormes d'assez
mauvaise humeur; il ne lui reparla plus de Christine ni de Mina, mais
il forma le projet de surveiller la bonne et de la faire partir à la
première méchanceté ou calomnie dont elle se rendrait coupable.
III
DEUX ANNÉES QUI FONT DEUX AMIS
Peu de jours après, M. des Ormes fut appelé à Paris pour une affaire
importante; il aurait désiré y aller seul, mais sa femme voulut
absolument l'accompagner, disant qu'elle avait à faire des emplettes
indispensables; elle se rendit en toute hâte chez sa belle-soeur de
Cémiane pour lui annoncer son départ.
MADAME DE CÉMIANE
--Et Christine, l'emmenez-vous?
MADAME DES ORMES
--Certainement non; que voulez-vous que j'en fasse pendant mes courses,
mes emplettes? Je n'emmène que ma femme de chambre et un domestique.
MADAME DE CÉMIANE
--Que deviendra donc, Christine?
MADAME DES ORMES
--D'abord, mon absence durera à peine quinze jours; elle restera avec sa
bonne, qui n'a pas autre chose à faire qu'à la soigner.
MADAME DE CÉMIANE
--Il me semble que Christine la craint beaucoup; ne pensez-vous pas
qu'elle soit trop sévère?
MADAME DES ORMES
--Pas du tout! Elle est ferme, mais très bonne. Christine a besoin
d'être menée un peu sévèrement; elle est raisonneuse, impertinente même,
et toujours prête à résister.
MADAME DE CÉMIANE
--Je ne l'aurais pas cru! elle parait si douce, si obéissante! Je la
ferai venir souvent chez moi pendant votre absence, n'est-ce pas?
MADAME DES ORMES
--Tant que vous voudrez, ma chère; faites comme vous voudrez et tout ce
que vous voudrez, pourvu qu'elle reste établie aux Ormes avec sa bonne.
Adieu, je me sauve, je pars demain, et j'ai tant à faire!
Mme des Ormes rentra, s'occupa de ses paquets, recommanda à Mina de
mener souvent Christine chez sa tante de Cémiane, et partit le lendemain
de bonne heure.
Cette absence devait être de quinze jours; elle se prolongea de mois en
mois pendant deux ans, à cause d'un voyage à la Martinique que dut faire
M. des Ormes, qui avait placé là une grande partie de sa fortune. Mme
des Ormes voulut à toute force l'accompagner, car elle aimait tout ce
qui était nouveau, extraordinaire, et surtout les voyages. Pendant ces
deux ans, les Cémiane et M. de Nancé ne quittèrent pas la campagne,
heureusement pour Christine, qui voyait sans cesse Gabrielle, Bernard et
leur ami François. Christine conçut une amitié très vive pour François
dont la bonté et la complaisance la touchaient et lui donnaient le désir
de l'imiter. Elle allait souvent passer des mois entiers chez sa tante,
qui avait pitié de son abandon. Mina était hypocrite aussi bien que
méchante, de sorte qu'elle sut se contenir en présence des étrangers, et
que personne ne devina combien la pauvre Christine avait à souffrir de
sa dureté et de sa négligence. Christine n'en parlait jamais, parce que
Mina l'avait menacée des plus terribles punitions si elle s'avisait de
se plaindre à ses cousins où à quelque autre.
Paolo aimait et protégeait Christine; il aimait aussi François, auquel
il donnait des leçons de musique et d'italien, ce qui lui faisait gagner
cinquante francs par mois, somme considérable dans sa position, et
suffisante pour le faire vivre. Il avait aussi quelques malades qui
l'appelaient, le sachant médecin et peu exigeant pour le payement de ses
visites. D'ailleurs, il passait des semaines entières chez M. de Nancé.
Ces deux années se passèrent donc heureusement pour tous nos amis. On
avait tous les mois à peu près des nouvelles de M. et Mme des Ormes; ils
annoncèrent enfin leur retour pour le mois de juillet, et cette fois ils
furent exacts. L'entrevue avec Christine ne fut pas attendrissante; son
père et sa mère l'embrassèrent sans émotion, la trouvèrent très grande
et embellie: elle avait huit ans, avec la raison et l'intelligence d'un
enfant de dix pour le moins. Son instruction ne recevait pas le même
développement; Mina ne lui apprenait rien, pas même à coudre; Christine
avait appris à lire presque seule, aidée de Gabrielle et de François,
mais elle n'avait de livres que ceux que lui prêtait Gabrielle; François
ignorait son dénûment, sans quoi il lui eût donné toute sa bibliothèque.
Le lendemain du retour de M. et Mme des Ormes, ils reçurent un mot de
Mme de Cémiane, qui leur demandait de venir passer la journée suivante
avec eux et d'amener Christine.
«Il faut, disait-elle, que je vous présente un nouveau voisin de
campagne, M. de Nancé, qui est charmant; et un demi-médecin italien,
fort original, qui vous amusera; il me fait savoir, par un billet
attaché au collier de mon chien de garde, qu'il viendra chez moi demain.
Amenez-nous Christine; Gabrielle vous le demande instamment.»
MADAME DES ORMES
--Je suis bien aise que votre soeur fasse quelques nouvelles
connaissances dans le voisinage; nous en profiterons et nous les
engagerons à dîner pour la semaine prochaine.
M. DES ORMES
--Comme vous voudrez, ma chère; mais il me semble qu'il vaudrait mieux
attendre qu'ils nous eussent fait une visite.
MADAME DES ORMES
--Pourquoi attendre? Si l'un est charmant et l'autre original, comme dit
notre soeur, je veux les avoir chez moi; ils nous amuseront.
M. des Ormes garda le silence, comme d'habitude, devant l'opposition
de sa femme. Elle courut dans sa chambre pour préparer sa toilette du
lendemain. Elle ne songea pas à Christine, mais M. des Ormes prévint
la bonne qu'ils emmèneraient Christine avec eux. Les yeux de Christine
brillèrent: elle eut peine à contenir sa joie; sa bouche souriait malgré
elle, et ses joues s'animèrent d'un éclat extraordinaire; mais la
présence de sa bonne arrêta tout signe extérieur de satisfaction; elle
resta silencieuse et immobile. La journée lui parut interminable; le
lendemain elle s'éveilla de bonne heure; sa bonne dormit tard, et la
pauvre Christine attendit deux grandes heures le réveil de Mina.
La certitude d'avoir une journée de liberté mit la bonne de belle
humeur; elle ne brusqua pas trop Christine, ne lui arracha pas les
cheveux en la peignant, ne lui mit pas trop de savon dans les yeux en
la débarbouillant, l'habilla proprement, et lui donna pour son premier
déjeuner un peu de beurre sur son pain, douceur à laquelle Christine
n'était pas accoutumée, car la bonne mangeait habituellement le beurre
et le chocolat au lait destinés à Christine, et ne lui donnait que du
pain et une tasse de lait.
La matinée s'avançait, personne ne venait chercher Christine; elle
commençait à s'inquiéter, surtout quand elle entendit les allées et
venues qui annonçaient le départ, et enfin le bruit de la voiture devant
le perron. Elle n'osait rien demander à sa bonne, mais son visage
s'attristait, ses yeux se mouillaient, lorsque la porte s'ouvrit, et M.
des Ormes entra. S'avançant vers elle:
--Christine, nous partons; es-tu prête?
CHRISTINE
--Oui, papa, depuis longtemps.
M. DES ORMES
--Pourquoi tes yeux sont-ils pleins de larmes? Aimes-tu mieux rester à
la maison?
CHRISTINE.
--Oh non! non, papa! J'avais peur que vous ne m'oubliassiez.
M DES ORMES
--Ma pauvre fille, je ne t'oublie pas, tu le vois bien. Allons vite,
pour ne pas faire attendre ta maman.
Christine ne se le fit pas dire deux fois et courut à son père, qui
l'emmena précipitamment. Il entendait la voix mécontente de sa femme;
elle arrivait au perron et appelait:
--Philippe, où êtes-vous donc? Où est M. des Ormes? Pourquoi Christine
ne vient-elle pas?
--Me voici, Madame, répondit le domestique sortant de l'antichambre.
Monsieur est monté chez Mademoiselle.
MADAME DES ORMES
--Allez leur dire que je les attends.
M. DES ORMES
--Ne vous impatientez pas, ma chère; j'étais allé chercher Christine.
MADAME DES ORMES
--Bonjour, Christine. Pourquoi n'es-tu pas venue chez moi?
CHRISTINE
--Maman, j'attendais ma bonne, qui m'avait défendu de sortir sans elle.
MADAME DES ORMES
--Mina a toujours des idées baroques! Quelle nécessité d'enfermer cette
enfant et de l'empêcher de venir dans ma chambre! Et toi, Christine, si
tu avais eu un peu d'esprit, tu n'aurais pas attendu la permission de
Mina... Comme tu es rouge, Christine; tu n'es pas jolie, ma pauvre
fille!
M. DES ORMES
--Il est impossible de savoir si elle a de l'esprit puisqu'elle ne parle
guère, devant nous, du moins; et, quant à sa laideur, je ne puis vous
l'accorder, car elle vous ressemble extraordinairement.
M. des Ormes sourit malicieusement en disant ces mots, et voulut aider
sa femme à monter en voiture; mais elle le repoussa en disant avec
humeur:
«Laissez-moi; je monterai bien sans votre aide».
Il prit Christine dans ses bras et voulut la mettre dans la voiture,
près de sa mère.
«Mettez-la sur le siège, dit Mme des Ormes; elle va chiffonner ma jolie
robe ou elle la salira avec ses pieds».
M. des Ormes plaça Christine sur le siège, près du cocher.
--Faites bien attention à la petite, dit-il en la lui remettant.
LE COCHER
--Que Monsieur soit tranquille, j'y veillerai, elle est si mignonne, si
douce, pauvre petite! Ce serait bien dommage qu'il lui arrivât quelque
chose.
Christine n'avait pas dit un mot tout ce temps; elle osait à peine
respirer, tant elle avait peur d'augmenter l'humeur de sa mère et d'être
laissée à la maison. Quand la voiture partit, elle poussa un soupir de
satisfaction.
--Vous avez quelque chose qui vous gêne, Mademoiselle Christine? demanda
le cocher.
CHRISTINE
--Non, au contraire; je suis contente que nous soyons partis! J'avais si
peur de rester à la maison.
LE COCHER
--Pauvre petite mam'selle! Votre bonne vous rend la vie dure tout de
même.
CHRISTINE
--Oh! taisez-vous, je vous en prie, bon Daniel; si ma bonne le savait!
LE COCHER
--C'est vrai tout de même! Pauvre petite! vous n'en seriez pas plus
heureuse.
CHRISTINE
--Mais je vais voir Gabrielle, qui est si bonne pour moi! et le petit
François, qui est si bon! et mon cousin Bernard, que j'aime tant. Je
suis heureuse, très heureuse, je vous assure!
--Aujourd'hui, dit Daniel en lui-même; mais demain ce sera autre chose.
Christine ne parla plus, elle songea avec bonheur à la bonne journée
qu'elle allait passer; la route n'était pas longue, on ne tarda pas à
arriver, car il n'y avait que trois kilomètres du château des Ormes à
celui de M. et Mme de Cémiane. Gabrielle et Bernard se précipitèrent à
la rencontre de leur cousine, que M. des Ormes avait fait descendre de
dessus le siège.
«Viens vite, lui dit Gabrielle, j'ai habillé une poupée comme une
mariée; viens voir comme elle est jolie! Elle est pour toi».
Mme des Ormes était déjà entrée au salon, et Christine se laissa aller
à la joie; Gabrielle et Bernard l'emmenèrent dans leur chambre, où elle
trouva sa poupée étendue sur un joli petit lit et habillée en robe de
mousseline blanche, avec un voile comme pour une première communion.
Christine ne cessait de remercier Gabrielle et Bernard aussi, qui avait
travaillé avec le menuisier au petit lit de la poupée. François ne
tarda pas à se joindre à ses amis; Christine lui témoigna sa joie de le
revoir. Pendant que son coeur se dilatait et que sa langue se déliait,
Mme des Ormes faisait la gracieuse avec M. de Nancé que lui avait
présenté Mme de Cémiane et l'Italien qui saluait et qui faisait son
possible pour plaire à Mme des Ormes, afin d'être engagé à aller la
voir, ce qui lui ferait une connaissance de plus.
Il avait bien vite deviné que c'était à Mme des Ormes qu'il fallait
plaire pour être admis chez elle; aussi ne cessa-t-il de chercher les
occasions de lui être agréable; elle laissa tomber une épingle qui
attachait son châle, Paolo se précipita à quatre pattes pour la
chercher.
MADAME DES ORMES
--Ce n'est pas la peine, Monsieur Paolo: une épingle n'a rien de
précieux.
PAOLO
--Oh! oune épingle portée par vous, bella Signora, est oune trésor.
MADAME DES ORMES
--Joli trésor! Voyons, Monsieur Paolo, finissez vos recherches; je vous
répète que ce n'est pas la peine.
PAOLO
--Zamais, Signora; zé resterai ployé vers la terre zousqu'à la
trouvaille dé cé trésor.
«Madame la Comtesse est servie!» annonça un valet de chambre.
Chacun se dirigea vers la salle à manger; Paolo restait à quatre pattes.
Il se releva sur ses genoux quand tout le monde fut sorti.
«Per Bacco! dit-il à mi-voix en se grattant la tête; z'ai fait oune
sottise... Quoi faire? ils vont manzer tout! Et cette couquine
d'épingle, quoi faire? Ah! z'ai oune idée! Bella! bellissima! zé vais
prendre oune épingle sour la table et zé dirai: «Voilà, voilà votre
épingle! Zé l'ai trouvée!»
Il sauta sur ses pieds, saisit une des épingles qui garnissaient une
pelote à ouvrage posée sur la table et se précipita vers la salle à
manger d'un air triomphant.
--Voilà, voilà, Signora! Zé l'ai trouvée!
--Ah! ah! ah! dit Mme des Ormes, riant aux éclats, ce n'est pas la
mienne! Elle est blanche, la mienne était noire!
--Dio mio! s'écria le malheureux Paolo consterné de ce qu'il venait
d'entendre! c'est parce que zé l'ai frottée à... à... mon horloze
d'arzent.
--Voyons, Monsieur Paolo, finissez vos folies et mangez votre omelette,
dit M. de Cémiane à demi mécontent; le déjeuner n'en finira pas, et les
enfants n'auront pas le temps de s'amuser et de faire leur pêche aux
écrevisses.
Paolo ne se le fit pas dire deux fois; il se mit à table et avala son
omelette avec une promptitude qui lui fit regagner le temps perdu. Mme
des Ormes regardait souvent Christine et la reprenait du geste et de la
voix.
«Tu manges trop, Christine! N'avale donc pas si gloutonnement!... Tu
prends de trop gros morceaux!...»
Christine rougissait, ne disait rien; François, qui était près d'elle,
la voyant prête à pleurer, après une dixième observation, ne put
s'empêcher de répondre pour elle:
«C'est parce qu'elle a très faim, Madame; d'ailleurs, elle ne mange pas
beaucoup; elle coupe ses bouchées aussi petites que possible».
Mme des Ormes ne connaissait pas François; elle le regarda d'un air
étonné.
MADAME DES ORMES
--Qui êtes-vous, mon petit chevalier, pour prendre si vivement la
défense de Christine?
FRANÇOIS
--Je suis son ami, Madame, et je la défendrai toujours de toutes mes
forces.
MADAME DES ORMES
--Qui ne sont pas grandes, mon pauvre ami.
--Non c'est vrai; mais j'ai papa pour soutien si j'en ai besoin.
MADAME DES ORMES, d'un air moqueur
--Oh! oh! voudriez-vous me livrer bataille, par hasard? Et où est-il,
votre papa, mon petit Ésope?
--Près de vous, Madame, reprit M. de Nancé d'une voix grave et sévère.
MADAME DES ORMES, très surprise.
--Comment? ce petit... ce... cet aimable enfant?
M. DE NANCÉ
--Oui, Madame, ce petit Ésope, comme vous venez de le nommer, est mon
fils; j'ai l'honneur de vous le présenter.
MADAME DES ORMES, embarrassée.
--Je suis désolée..., je suis charmée!... je regrette... de ne l'avoir
pas su plus tôt.
M. DE NANCÉ
--Vous lui auriez épargné cette nouvelle humiliation, n'est-ce pas,
Madame? Pauvre enfant! il en a tant supporté! Il y est plus fait que
moi!
FRANÇOIS
--Papa! papa! je vous en prie, ne vous en affligez pas! Je vous assure
que cela m'est égal! Je suis si heureux ici, au milieu de vous tous!
Bernard, Gabrielle et Christine sont si bons pour nous! Je les aime
tant!
--Et nous aussi nous t'aimons tant, mon bon François, dit Christine à
demi-voix en lui serrant la main dans les siennes.
--Et nous t'aimerons toujours! Tu es si bon! reprit Gabrielle en lui
serrant l'autre main.
BERNARD
--Et partout et toujours, nous nous défendrons l'un l'autre; n'est-ce
pas, François?
Mme des Ormes était restée fort embarrassée pendant ce dialogue; M. des
Ormes ne l'était pas moins qu'elle, pour elle; M. et Mme de Cémiane
étaient mal à l'aise et mécontents de leur soeur. M. de Nancé restait
triste et pensif. Tout à coup Paolo se leva, étendit le bras et dit
d'une voix solennelle:
--Écoutez tous! Écoutez-moi, Paolo. Zé dis et zé zoure qué lorsque cet
enfant, que la Signora appelle Esoppo, aura vingt et oune ans, il sera
aussi grand, aussi belle que son respectabile Signor padre. C'est moi
qui lé ferai parce que l'enfant est bon, qu'il m'a fait oune énorme
bienfait, et... et que zé l'aime.
M. DE NANCÉ
--C'est la seconde fois que vous me faites cette bonne promesse,
Monsieur Paolo; mais si vous pouvez réellement redresser mon fils,
pourquoi ne le faites-vous pas tout de suite?
--Patience, Signor mio, zé souis médecin. A présent, impossible,
l'enfant grandit; à dix-huit ou vingt ans, c'est bon; mais avant,
mauvais.
M. de Nancé soupira et sourit tout à la fois en regardant François, dont
le visage exprimait le bonheur et la gaieté. Il causait d'un air fort
animé avec ses amis; tous parlaient et riaient, mais à voix basse, pour
ne pas troubler la conversation des grandes personnes.
IV
LES CARACTÈRES SE DESSINENT
Le déjeuner était fort avancé, Bernard demanda à sa mère s'il pouvait
sortir de table avec Gabrielle, Christine et François. La permission fut
accordée sans difficulté, et les enfants disparurent pour s'amuser dans
le jardin.
CHRISTINE
--Mon bon François, comme je te remercie d'avoir pris ma défense! Je ne
savais plus comment faire pour manger comme maman voulait.
FRANÇOIS
--C'est pour cela que j'ai parlé pour toi, Christine: je voyais bien que
tu n'osais plus manger, que tu avais envie de pleurer. Ça m'a fait de la
peine.
CHRISTINE
--Et moi aussi, j'ai eu du chagrin quand maman a eu l'air de se moquer
de toi.
FRANÇOIS
--Oh! il ne faut pas te chagriner pour cela! Je suis habitué d'entendre
rire de moi. Cela ne me fait rien; c'est seulement quand papa est là que
je suis fâché, parce qu'il est toujours triste quand il entend se moquer
de ma bosse. Il m'aime tant, ce pauvre papa!
BERNARD
--Oh oui! il est bien meilleur que ma tante des Ormes, qui n'aime pas du
tout la pauvre Christine.
CHRISTINE
--Je t'assure, Bernard, que tu te trompes. Maman m'aime; seulement, elle
n'a pas le temps de s'occuper de moi.
BERNARD
--Pourquoi n'a-t-elle pas le temps?
CHRISTINE
--Parce qu'il faut qu'elle fasse des visites, qu'elle s'habille, qu'elle
essaye des robes! Et puis elle a des personnes qui viennent la voir! Et
puis ils sortent ensemble! Et puis... beaucoup d'autres choses encore.
FRANÇOIS
--Et toi, qu'est-ce que tu fais pendant ce temps?
CHRISTINE
--Je reste avec ma bonne; et c'est ça qui est terrible! Elle est si
méchante, ma bonne!
FRANÇOIS
--Pourquoi ne le dis-tu pas à ta maman?
CHRISTINE
--Parce ma bonne me battrait horriblement; elle dirait des mensonges à
maman, et je serais encore grondée et punie.
FRANÇOIS
--Pourquoi ne dis-tu pas à ta maman que ta bonne est une méchante
menteuse?
CHRISTINE
--Maman ne me croirait pas; elle croit toujours ma bonne.
FRANÇOIS
--Alors, moi, je vais le dire à papa pour qu'il le dise à ta maman.
CHRISTINE
--Non, non, François, je t'en prie, ne dis rien; ma bonne me gronderait
et me battrait bien plus, et maman ne me croirait pas. Je n'en parle
qu'à toi, parce que je t'aime plus que tout le monde.
FRANÇOIS
--Mais tu es malheureuse, pauvre Christine, et je ne peux pas supporter
cela.
CHRISTINE
--Mais non! quand je suis ici, avec toi surtout, je suis très heureuse;
j'y viens presque tous les jours; et quand ma bonne n'est pas avec moi,
je ne suis pas malheureuse.
FRANÇOIS
--Je voudrais bien que papa allât chez toi.
CHRISTINE
--Pourquoi n'y vient-il pas?
FRANÇOIS
Parce que ta maman voit beaucoup de monde; elle est très élégante, et
papa n'aime pas cela.
CHRISTINE
--Mais il vient chez ma tante; c'est la même chose!
FRANÇOIS
--Il dit que non; que vous êtes tous très bons, que ta tante et ton
oncle ne font pas d'élégance, qu'ils reçoivent simplement et sans
toilette, et je ne sais quoi encore que j'ai oublié.
Bernard et Gabrielle, qui s'étaient éloignés, reviennent.
BERNARD
--C'est ennuyeux de ne rien faire! Si nous commencions notre pêche aux
écrevisses?
GABRIELLE
--Oui, oui, commençons; demandons les pêchettes, la viande crue, les
paniers.
BERNARD
--Mais il nous faut quelqu'un pour nous aider.
FRANÇOIS
--Voici tout juste M. Paolo; mais il ne nous voit pas.
Les enfants se mirent à crier:
«Monsieur Paolo! par ici!»
Paolo se retourne et s'avance vers eux à pas précipités. Il salue:
--Messieurs, mesdemoiselles..., à quel service vous voulez Paolo? Lé
voici!
FRANÇOIS
--Mon bon Monsieur Paolo, voulez-vous nous aider à arranger nos
pêchettes pour prendre des écrevisses?
PAOLO
--Oui, Signor; tout pour votre service. Paolo reconnaissant, n'oublie
jamais ni bon ni mauvais.
Tous coururent chercher ce qu'il leur fallait, et revinrent près du
ruisseau; Paolo allait, venait, déployait les pêchettes, les mettait
dans l'eau.
«Pas là, pas là, Monsieur Paolo, criaient les enfants; il y a des
branches qui accrochent la pêchette».
Paolo changeait de place.
«Pas là, pas là! criaient Bernard et Gabrielle: il n'y en a pas; il n'y
a que des pierres.»
PAOLO
--L'écrevisse aime les pierres, Signor Bernardo.
BERNARD
--Quand les pierres sont dans l'eau, mais pas quand elles sont perchées
en l'air.
PAOLO
--L'écrevisse a des pattes, Signor Bernardo.
BERNARD
--Pour marcher dans l'eau, mais pas pour en sortir, grimper et tomber.
PAOLO
--L'écrevisse a oune queue, Signor Bernardo.
BERNARD
--Pour se soutenir dans l'eau, mais pas en l'air.
PAOLO
--L'écrevisse a oune peau dure, Signor Bernardo.
BERNARD
--Ah bah! Vous m'ennuyez, Monsieur Paolo! Je vous dis que les pêchettes
sont très mal là! Donnez-les-moi, que je les place comme il faut.
PAOLO
--Voilà, Signor Bernardo.
Paolo tendit la pêchette déjà accrochée à une racine qui sortait d'un
rocher. Bernard la prit et la plaça avec deux autres dans un recoin où
venaient se réfugier quelques écrevisses.
Pendant qu'il arrangeait ses pêchettes, Paolo restait immobile, un peu
honteux, un peu mécontent et n'osant le témoigner. François et Christine
s'aperçurent de son embarras, et s'approchèrent de lui:
«Mon cher Monsieur Paolo, lui dit tout bas le petit François, prenons
les quatre pêchettes qui restent, et allons les mettre près d'un rocher
où vous vouliez mettre les autres; je suis sûr qu'il y a des écrevisses
par là.»
--Vous croyez, Signor excellentissimo? dit Paolo d'un air joyeux.
CHRISTINE
--Oui, oui, François a raison, mon pauvre Monsieur Paolo; venez avec
nous.
Paolo sourit et saisit les pêchettes oubliées; il les arrangea, les
plaça très habilement et attendit patiemment les écrevisses; elles ne
tardèrent pas à arriver en foule, si bien que lorsque Bernard leva sa
pêchette en criant d'un air triomphant:
«J'en ai trois!»
Paolo leva les siennes et s'écria avec une voix retentissante:
«Z'en ai dix-houit et des souperbes!»
BERNARD
--Dix-huit! Près de ce rocher? Pas possible!
Bernard et Gabrielle coururent aux pêchettes de Paolo, et comptèrent en
effet dix-huit belles écrevisses.
--C'est vrai, dit Gabrielle, M. Paolo a raison.
--Et Bernard a eu tort! dit Christine à Gabrielle en s'éloignant. Il
a fait de la peine à ce pauvre M. Paolo, qui est très bon et très
complaisant.
GABRIELLE
--Oui, mais il est si ridicule!
CHRISTINE
--Qu'est-ce que ça fait, s'il est bon?