M. le chancelier dit:

--Cela doit vous faire de la peine de vendre d'aussi belles choses...

--Il faut bien vivre! répondit humblement M. Gaspard Lalouette.

--Évidemment! acquiesça M. le secrétaire perpétuel, et je ne connais

point de plus noble métier que celui qui consiste à distribuer la

beauté!...

--C'est vrai! approuva la Compagnie.

--Quand je parle de métier, reprit M. Patard, je m'exprime mal. Les plus

grands princes vendent leurs collections. On n'est point marchand pour

cela. Vous vendez vos collections, mon cher monsieur Lalouette, et c'est

bien votre droit.

--C'est ce que je dis toujours à mon mari, monsieur, fit entendre Mme

Lalouette, et c'est là l'objet de nos ordinaires discussions. Mais il a

fini par me comprendre et sur le Bottin de l'année prochaine on ne lira

plus: M. Gaspard Lalouette, marchand de tableaux, expert-antiquaire,

mais: M. Gaspard Lalouette, collectionneur--Madame! s'écria M. Hippolyte

Patard, enchanté, madame, vous êtes une femme supérieure. Il faudra

mettre cela aussi dans Le Tout-Paris.

Et il lui baisa la main.

--Oh! sûrement, répondit-elle, quand il sera de l'Académie.

Il y eut un court silence et puis des petites toux. M. Hippolyte Patard

jeta un coup d'oeil sévère sur tout le monde et, avec autorité, s'empara

d'un siège.

--Asseyez-vous tous, ordonna-t-il. Nous allons causer sérieusement.

On obéit. Mme Lalouette roulait entre ses doigts sa grosse épaisse

chaîne d'or. A côté d'elle, M. Gaspard Lalouette fixait M. le secrétaire

perpétuel avec, dans le regard, cette anxiété spéciale aux élèves un peu

cancres qui se trouvent en face de leurs examinateurs, le jour du

baccalauréat.

--Monsieur Lalouette, fit M. Patard, vous êtes un homme de lettres; cela

veut-il dire que vous aimiez les lettres simplement, ou que vous ayez

déjà publié quelque chose?

Comme on le voit, M. le secrétaire perpétuel prenait déjà ses

précautions pour le cas où M. Lalouette n'eût rien publié du tout.

--J'ai déjà, M. le secrétaire perpétuel, répondit avec assurance le

marchand de tableaux, j'ai, déjà, publié deux ouvrages qui sont, j'ose

le dire, fort appréciés des amateurs.

--Très bien cela! Et leurs titres, s'il vous plaît?

--De l'art de l'encadrement.

--Parfait!

--Et un autre sur l'authenticité des signatures de nos peintres les plus

célèbres.

--Bravo!

--Évidemment, ces oeuvres ne sont point répandues dans le gros public,

mais tous ceux qui fréquentent l'Hôtel des ventes les connaissent.--M.

Lalouette est trop modeste, déclara Mme Lalouette en faisant sonner sa

chaîne d'or. Nous avons ici une lettre de félicitations d'un personnage

qui a su apprécier mon mari à sa juste valeur. J'ai nommé Monseigneur le

prince de Condé.

--Monseigneur le prince de Condé! s'exclamèrent tous les académiciens en

se levant comme un seul homme.

--Voici la lettre.

Et Mme Lalouette tira, en effet, une lettre de son opulent corsage.

--Elle ne me quitte jamais! fit-elle. Après M. Lalouette, c'est ce que

j'ai de plus cher au monde.

Tous les académiciens étaient, maintenant, sur la lettre qui était bien

du prince et des plus élogieuses. La joie était générale. M. Hippolyte

Patard se retourna vers M. Lalouette et lui serra la main à la lui

briser.

--Mon cher collègue, lui dit-il, vous êtes un brave!

M. Lalouette devint tout rouge. Il avait relevé le front. Déjà il

dominait la situation. Sa femme le regardait avec orgueil.

Et tout le monde répéta:

--Oui, oui, vous êtes un brave.

Le fauteuil hanté · 第 35 / 76 题