--Notre cher collègue, fit-il, pourrait-on nous dire, si, à cette
époque, M. Borigo vendait de l'huile d'olive, ou des peaux d'enfant, ou
des dents de loup, ou de la graisse de pendu?
Il y eut des rires. M. Raymond de La Beyssière fit celui qui ne les
entendait pas. Il répondit:
--Non! A cette époque il était, en Égypte, le secrétaire de Manette-bey,
l'illustre continuateur de Champollion, et il déchiffrait les textes
mystérieux qui sont gravés, depuis des millénaires, à Sakkarah, sur les
parois funéraires des pyramides des rois de la Ve et de la VIe dynastie,
et il cherchait le secret de Toth!
Ayant dit, le vieil égyptologue se dirigea vers sa place.
Or son fauteuil était occupé par un collègue qui n'y prit point garde.
M. Hippolyte Patard, qui suivait M. de La Beyssière d'un oeil perfide,
par-dessus ses lunettes, lui dit:
--Eh bien, mon cher collègue? vous ne vous asseyez point? Le fauteuil de
Mgr d'Abbeville vous tend les bras!
M. de La Beyssière répondit sur un ton qui fit se retourner quelques
Immortels.
--Non! Je ne m'assiérai point dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville!
--Et pourquoi? lui demanda avec un petit rire déplaisant
M. le secrétaire perpétuel. Pourquoi ne vous assiériez-vous point dans
le fauteuil de Mgr d'Abbeville? Est-ce que, par hasard, vous prendriez,
vous aussi, au sérieux, toutes les balivernes que l'on raconte sur le
Fauteuil hanté?
--Je ne prends au sérieux aucune baliverne, monsieur le secrétaire
perpétuel, mais je ne m'y assiérai point parce que cela ne me plaît pas,
c'est simple!
Le collègue qui avait pris la place de M. Raymond de La Beyssière la lui
céda aussitôt et lui demanda fort convenablement et sans raillerie
aucune cette fois, s'il croyait, lui, Raymond de La Beyssière, qui avait
vécu longtemps en Égypte, et qui, par ses études, avait pu remonter
aussi loin que tout autre jusqu'aux origines de la kabbale, s'il croyait
au mauvais sort.
--Je n'aurai garde de le nier! dit-il.
Cette déclaration fit dresser l'oreille à tout le monde et comme il s'en
fallait encore d'un quart d'heure que l'on procédât au scrutin, cause de
la réunion, ce jour-là, de tant d'Immortels, on pria M. de La Beyssière
de vouloir bien s'expliquer.
L'académicien constata, d'un coup d'oeil circulaire, que personne ne
souriait et que M. Patard avait perdu son petit air de facétie.
Alors, d'une voix grave, il dit:
--Nous touchons ici au mystère. Tout ce qui vous entoure et qu'on ne
voit pas est mystère et la science moderne qui a, mieux que l'ancienne,
pénétré ce que l'on voit, est très en retard sur l'ancienne pour ce que
l'on ne voit pas. Qui a pu pénétrer l'ancienne science a pu pénétrer ce
qu'on ne voit pas.
On ne voit pas le «mauvais sort», mais il existe. Qui nierait la veine
ou la déveine? L'une ou l'autre s'attache aux personnes ou aux
entreprises ou aux choses avec un acharnement éclatant. Aujourd'hui on
parle de la veine ou de la déveine comme d'une fatalité contre laquelle
il n'y a rien à faire.
L'ancienne science avait mesuré, après des centaines de siècles d'étude,
cette force secrète, et il se peut--je dis il se peut--que celui qui
serait remonté jusqu'à la source de cette science eût appris d'elle à
diriger cette force, c'est-à-dire à jeter le bon ou le mauvais sort.
Parfaitement.
Il y eut un silence. Tous se taisaient maintenant en regardant le
Fauteuil.
Au bout d'un instant, M. le chancelier dit:
--Et M. Eliphas de La Nox a-t-il véritablement pénétré ce qu'on ne voit
pas?
--Je le crois, répondit avec fermeté M. Raymond de La Beyssière, sans
quoi je n'aurais pas voté pour lui. C'est sa science réelle de la
kabbale qui le faisait digne d'entrer parmi nous.
--La kabbale, ajouta-t-il, qui semble vouloir renaître de nos jours sous
le nom de Pneumatologie, est la plus ancienne des sciences et d'autant
plus respectable. Il n'y a que les sots pour en rire.
Et M. Raymond de La Beyssière regarda à nouveau autour de lui. Mais
personne ne riait plus.
La salle, peu à peu, s'était remplie. Quelqu'un demanda:
--Qu'est-ce que c'est que le secret de Toth?
--Toth, répondit le savant, est l'inventeur de la magie égyptiaque et
son secret est celui de la vie et de la mort.
On entendit la petite flûte de M. le secrétaire perpétuel:
--Avec un secret pareil, ça doit être bien vexant de ne pas être élu à
l'Académie française!
--Monsieur le secrétaire perpétuel, déclara avec solennité
M. Raymond de La Beyssière, si M. Borigo ou M. Eliphas--appelez-le comme
vous voulez, cela n'a pas d'importance--si cet homme a surpris, comme il
le prétend, le secret de Toth, il est plus fort que vous et moi, je vous
prie de le croire, et si j'avais eu le malheur de m'en faire un ennemi,
j'aimerais mieux rencontrer sur mon chemin, la nuit, une troupe de
bandits armés, qu'en pleine lumière cet homme, les mains nues!
Le vieil égyptologue avait prononcé ces derniers mots avec tant de force
et de conviction, qu'ils ne manquèrent point de faire sensation.
Mais M. le secrétaire perpétuel reprit avec un petit rire sec:
--C'est peut-être Toth qui lui a appris à se promener dans les salons de
Paris avec une robe phosphorescente!... A ce qu'il paraît qu'il
présidait les réunions pneumatiques chez la belle Mme de Bithynie, dans
une robe qui faisait de la lumière!...
--Chacun, répondit tranquillement M. Raymond de La Beyssière, chacun a
ses petites manies.
--Que voulez-vous dire? demanda imprudemment M. le secrétaire perpétuel.
--Rien! répliqua énigmatiquement M. de La Beyssière; seulement, mon cher
secrétaire perpétuel, permettez-moi de m'étonner qu'un mage aussi
sérieux que M. Borigo du Careï trouve, pour le railler, le plus
fétichiste d'entre nous!
--Moi, fétichiste! s'écria M. Hippolyte Patard, en marchant sur son
collègue, la bouche ouverte, le dentier en avant, comme s'il avait
résolu de dévorer d'un coup toute l'égyptologie... Où avez-vous pris,
monsieur, que j'étais fétichiste?
--En vous voyant toucher du bois quand vous croyez qu'on ne vous regarde
pas!
--Moi, toucher du bois, vous m'avez vu, moi, toucher du bois?
--Plus de vingt fois par jour!...
--Vous en avez menti, monsieur!
Aussitôt on s'interposa. On entendit des: «Allons, messieurs!...
messieurs!» et des: «Monsieur le secrétaire perpétuel, calmez-vous!» et
des: «Monsieur de La Beyssière, cette querelle est indigne et de vous et
de cette enceinte!» Et toute l'illustre assemblée était dans un état de
fièvre incroyable pour des Immortels; seul le grand Loustalot paraissait
ne rien voir ne rien entendre et plongeait maintenant avec conviction sa
plume dans sa tabatière.
M. Hippolyte Patard s'était dressé sur la pointe des pieds et criait du
haut de la tête, ses petits yeux foudroyant le vieux Raymond:
--Il nous ennuie à la fin celui-là, avec son Eliphas de Feu Saint-Elme
de Taille-à-rebours de La Boxe du Bourricot du Careï!...
M. Raymond de La Beyssière, devant une plaisanterie aussi furieuse et
aussi déplacée dans la bouche d'un secrétaire perpétuel, garda tout son
sang-froid.
--Monsieur le secrétaire perpétuel, dit-il, je n'ai jamais menti de ma
vie et ce n'est pas à mon âge que je commencerai. Pas plus tard qu'hier
avant la séance solennelle, je vous ai vu embrasser le manche de votre
parapluie!...
M. Hippolyte Patard bondit et l'on eut toutes les peines du monde à
l'empêcher de se livrer à des voies de fait sur la personne du vieil
égyptologue. Il criait:
--Mon parapluie... Mon parapluie!... D'abord, je vous défends de parler
de mon parapluie!...
Mais M. de La Beyssière le fit taire en lui montrant, d'un geste
tragique, le Fauteuil hanté:
--Puisque vous n'êtes pas fétichiste, asseyez-vous donc dessus, si vous
l'osez!...
L'assemblée qui était en rumeur fut du coup immobilisée.
Tous les yeux allaient maintenant du fauteuil à M. Hippolyte Patard, et
de M. Hippolyte Patard au fauteuil.