Et quand, de cette compression même, de cette ingérence de l’État dans

la conscience individuelle, dans le sanctuaire de l’âme, ingérence que

le citoyen ancien lui-même sent indiscrète et abusive; de cette

socialisation extrême, désordonnée et tyrannique de la religion, sort

une religion qui sépare nettement ce que l’individu doit à l’État et ce

qu’il se doit à lui-même; qui laisse vivre et respecte la cité des

hommes, mais réserve la cité de Dieu; qui soustrait à l’État une partie

de l’âme de l’individu, qui ne permet pas à l’État de prétendre y

entrer, y administrer et y gouverner; qui fait la séparation de l’Église

d’avec l’État pour la première fois dans le monde, d’une façon non plus

furtive et à demi inconsciente, mais nette, décisive et radicale; qui, à

la vérité, méconnaissant que c’est là qu’est sa force et oubliant son

principe, se rattachera un jour à l’État ou se laissera rattacher à lui,

mais qui toujours retiendra quelque chose de ses origines, et quoique

alimentée, protégée, soutenue par l’État, ne se laissera jamais

gouverner spirituellement par l’État, ne se laissera jamais dogmatiser

par l’État, ne se laissera jamais socialiser; et qui retrouvera toute sa

force et toute sa vertu vivificatrice, même en des temps de peu de foi,

quand de nouveau la séparation radicale entre elle et l’État sera

faite;--cette religion aura apporté au monde un régime essentiellement

rationnel, un régime où ce qui doit rester à l’homme, au sein de la

société, de son autonomie naturelle, sera respecté et sauvé; un régime

où l’homme, ne se sentant plus un simple rouage dans la machine sociale,

pourra avoir, en même temps que le respect de la société, le respect de

lui-même; pourra avoir, en même temps que le culte de la société, le

culte de soi et un ardent désir de se cultiver; pourra, ne se bornant

plus à se laisser élever, discipliner et améliorer par la société,

vouloir s’améliorer lui-même au delà de la société, en vue d’un idéal

qui dépasse la société et qui la surmonte; pourra, quoique toujours

fidèle à l’État, outrepasser l’État dans ses perfectionnements, dans ses

édifications intérieures comme dans ses espérances; d’autant plus

dévoué, du reste, à la société que, ne se sentant plus sa _chose_, il se

donnera d’autant plus à elle comme _personne_.

* * * * *

Ainsi, les conventions générales de l’humanité entrent en conflit et en

lutte quelquefois et même souvent; mais il est à remarquer qu’elles

entrent en lutte le plus souvent, comme nous venons de le voir, pour un

profit humain et même social, et que la lutte qui est entre elles est

une condition et un facteur d’un progrès.

* * * * *

D’autre part, les conventions générales se transforment les unes dans

les autres. Nous en avons vu un exemple bien frappant dans le culte de

la force. Le culte de la force est d’abord le culte de la force

physique; puis il devient le culte de la force intellectuelle, qui est

le contraire de la force physique; puis il devient le culte de la force

de cohésion, c’est-à-dire qu’il devient l’aristocratisme; et

l’aristocratisme devient le démocratisme qui est son contraire, le culte

de la force de cohésion s’étant transporté de la cohésion d’une classe à

la cohésion de tout un peuple, ou plutôt d’un parti embrassant la

majorité d’un peuple[13].

[13] C’est ce qui explique, je crois, un passage de Montesquieu

généralement peu compris et qui étonne: «La meilleure aristocratie

est celle où la partie du peuple qui n’a point part à la puissance

est si petite et si pauvre que la partie dominante n’a aucun intérêt

à l’opprimer. Ainsi quand Antipater établit à Athènes que ceux qui

n’auraient pas deux mille drachmes seraient exclus du droit de

suffrage, il forma la meilleure aristocratie qui fût possible, parce

que ce cens était si petit qu’il n’excluait que peu de gens et

personne qui eût quelque considération dans la cité.»--Mais, se

dit-on, ce n’était nullement une aristocratie; c’était une

démocratie! Certainement; mais Montesquieu sait bien qu’une

démocratie, à moins qu’elle ne soit faite d’une nation unanime dans

toutes ses idées, ce qui n’arrive jamais, est encore une

aristocratie; c’est une aristocratie très élargie; c’est un parti

qui, sachant qu’il a la pluralité, d’autre part sachant qu’il a de

la cohésion et que, s’il n’a pas tout à fait la pluralité, il

l’entraînera, s’attribue le gouvernement, exactement comme une

aristocratie qui, quoique minorité, par sa force de cohésion et le

prestige qu’elle en tire, s’attribue le gouvernement. La démocratie

est donc une aristocratie très nombreuse, ce qu’était l’aristocratie

d’Antipater. Seulement, ce n’est pas le petit peuple très pauvre

qu’elle élimine du gouvernement, c’est la minorité riche et la

minorité compétente. C’est l’aristocratie d’Antipater renversée.

Mais il reste qu’appeler la démocratie une aristocratie nombreuse

est très exact.

Dans cette évolution du culte de la force, la force intellectuelle a

_tourné_ la force physique et l’a supplantée; puis la force de cohésion

aristocratique a tourné la force intellectuelle et l’a supplantée; puis

la force de cohésion des plus nombreux a tourné la force de cohésion

aristocratique et l’a supplantée à son tour; et finalement le culte de

la force a abouti au gouvernement de ceux qui sont individuellement les

plus faibles.

Une transformation semblable,--beaucoup moins complète, jusqu’à présent

du moins,--a lieu pour ce qui est de l’instinct de propriété. L’instinct

de propriété est d’abord strictement et sauvagement personnel; le

primitif est propriétaire et entend être propriétaire de sa terre, de

ses troupeaux, de ses femmes et de ses enfants; puis, l’instinct de

propriété, sans cesser d’être encore très personnel, devient familial;

le patriarche considère que son bien est avant tout sa propriété, mais

l’est aussi, en quelque mesure, de sa femme légitime et de ses enfants.

La _dot_ est une chose à bien considérer à cet égard. Le primitif vole

sa femme ou l’achète et il en est très précisément propriétaire; le

demi-civilisé ne la vole plus et ne l’achète plus; c’est lui qui est

payé; c’est un progrès ou, si vous préférez, c’est un grand changement;

cela signifie que la femme n’est plus la chose du mari; elle a son bien

à elle, dont le mari n’a que l’administration; elle pourra se retirer en

reprenant son bien; et son bien à elle et celui de son mari, considérés

globalement, sont un bien de famille, déjà un bien collectif.

Puis vient, très longtemps après, l’instinct de propriété conventuelle,

et c’est une époque bien importante dans l’histoire de l’humanité. Des

hommes, transformant le sentiment familial, se sentent assez unis, assez

frères, pour, conservant et très énergiquement l’instinct de propriété,

jouir en commun d’une propriété qui appartient à tous et qui

n’appartient à aucun d’eux.

Ici la transformation est très forte, forte à ce point qu’on pourrait

croire que l’instinct de propriété a disparu. Il est plus fort que

jamais; mais il a changé de nature. Il a pris un caractère

aristocratique. La volonté de puissance individuelle s’est changée en

volonté de puissance collective, comme une aristocratie est un tyran à

plusieurs têtes au lieu d’être un tyran à tête unique. Le moine jouit de

la richesse de son couvent par une transposition de personnalité. Il se

voit absolument pauvre en sa personne proprement dite, mais il se voit

riche, influent, puissant en la personne de la communauté dont il est

une cellule, et il est heureux d’être d’autant plus riche d’une façon

qu’il est plus pauvre d’une autre; et cela le charme que la richesse

commune qu’il contemple avec orgueil soit précisément le résultat

magnifique de son dénuement individuel; et, humble comme fait, il est

infiniment fier et heureux comme cause. La propriété conventuelle

satisfait l’instinct de propriété comme on peut supposer que la source

est satisfaite en contemplant la rivière.

Sois petit comme source et sois grand comme fleuve.

Est-il possible, sur cet exemple très frappant, d’imaginer que

l’instinct propriétiste se transformera encore en s’élargissant encore

et arrivera à se satisfaire d’une propriété nationalement collective,

d’une propriété où personne, ni individuellement, ni conventuellement,

ne serait propriétaire et où chacun ne se sentirait possédant que dans

la nation possédant tout?

Il est possible. Pour mon compte je n’en crois rien, parce qu’il me

semble que la propriété conventuelle n’achemine pas à la propriété

sociale, mais en détourne. La propriété conventuelle est une propriété

de gens qui, par un tour particulier de caractère, se sont séparés

autant de l’individualité que de la nationalité, et autant de la

nationalité que de l’individualité. Ils ne veulent pas posséder

individuellement, mais non plus ils ne veulent, encore moins peut-être,

posséder socialement. Ils se sont fait une personne collective qui se

sent, qui a conscience d’elle-même, surtout en tant que distincte de la

société. Ils se sont fait une personne collective qui est formée de

penchants communs, d’idées communes, d’habitudes communes, lesquels ne

leur sont communs que parce qu’ils leur sont chers et ne leur sont chers

que parce qu’eux-mêmes sont éloignés, très éloignés, et dédaigneux, et

très dédaigneux des habitudes, des idées et des penchants nationaux.

--Alors ils sont plus individualistes que des individualistes?

--Mais tout juste! Ils n’ont pas autre chose en eux qu’un individualisme

intransigeant qui, pour s’affirmer et s’exercer, s’est allié à des

individualismes du même genre et du même caractère et s’est fortifié par

eux; et, tout au contraire d’être un esprit de collectivisme général,

leur collectivisme est un collectivisme de sécession, et il ne peut donc

pas être un acheminement au collectivisme général.

Ce qu’il faudrait supposer, pour que le propriétisme individuel se

transformât en propriétisme collectif, ce serait que tous les citoyens

d’une nation eussent entre eux les affinités électives qu’ont entre eux

les moines d’un ordre; et cette supposition est bien arbitraire et elle

est contredite par l’exemple même des moines qui n’ont d’affinités

électives entre eux que précisément parce qu’ils n’ont pas de très

fortes affinités électives avec les autres citoyens de la nation. On

accepte la propriété collective pour se séparer de la masse; ce n’est

donc pas pour qu’on l’accepte afin de se noyer dans la masse; on accepte

la propriété collective pour se distinguer, et c’est donc qu’on ne

l’accepterait pas pour se confondre.

Il est possible pourtant que l’instinct propriétiste s’élargisse jusqu’à

devenir l’instinct de propriété collective sociale; mais il me semble

que ce ne pourrait être que chez un très petit peuple, où, à la grande

rigueur, on peut supposer que les affinités entre les citoyens seraient

aussi fortes qu’entre les moines d’un ordre.

* * * * *

Enfin, une transformation des préjugés généraux qui est elle-même assez

générale est celle-ci. Renan a remarqué, dans l’_Avenir de la Science_,

je crois, qu’au cours de l’évolution d’un peuple la langue ancienne

qu’il a parlée et qu’il ne parle plus devient la langue savante et la

langue sacrée. De même, toutes les «religions» des hommes deviennent en

vieillissant des sentiments esthétiques. Sentiment religieux, sentiment

monarchique, sentiment aristocratique, deviennent des sentiments

esthétiques, des émotions esthétiques. Ceux qui les gardent trouvent

beau de les avoir et les cultivent avec des sensations de beauté.

On a remarqué assez le caractère du sentiment religieux dans

Chateaubriand. Son sentiment est l’amour de la beauté contenue dans le

christianisme; son sentiment est l’amour de l’émotion que le

christianisme lui fait ressentir.

De même le monarchiste est fidèle à ses rois pour la beauté du sentiment

même de fidélité; son royalisme est un _loyalism_. Ce qu’il aime dans la

monarchie, c’est qu’elle soit capable de lui inspirer un sentiment qui

est beau et par lequel il se distingue du vulgaire.

De même, l’aristocrate, quand l’aristocratie a disparu, la restitue

idéalement en se persuadant qu’elle est quelque chose qui ne rend plus

de services, mais qui impose encore des devoirs, qui impose une

conception particulière de la dignité et de l’honneur; et il est fidèle

à cette aristocratie toute spirituelle et il l’aime pour la beauté des

sentiments qu’elle lui suggère.

En un mot, il y a une religion qui prend le caractère mystique, un

monarchisme qui prend le caractère mystique et une aristocratie qui

prend le caractère mystique.

Et qu’on ne pense point qu’en devenant sentiments esthétiques les

anciennes croyances s’affaiblissent. Chez ceux qui les gardent elles

gagnent au contraire en profondeur et en sincérité. Elles sont comme la

vieille langue qui, parce qu’on ne la parle plus, devient sacrée pour

ceux qui savent encore la lire. Il est étrange qu’on ait douté de la

sincérité du sentiment religieux de Chateaubriand sous ce prétexte qu’il

considérait la religion en artiste. On peut trouver que le sentiment

religieux de Chateaubriand n’est pas très profond; mais il est sincère,

et ce n’est pas parce qu’il est artistique qu’il n’est pas profond. Au

contraire; s’il était plus pleinement artistique, si Chateaubriand

admirait la beauté du christianisme uniquement, comme absolument

incomparable à tout autre, alors il serait très profondément chrétien et

plus chrétien peut-être qu’un chrétien aimant le christianisme pour la

force morale qu’il y trouve.

Car le sentiment esthétique, quand il est fort, est absolument

désintéressé, et c’est ce qui fait qu’il est sincère, et c’est ce qui

fait qu’il est profond. Le chrétien qui est ému de la beauté du

christianisme jusque-là qu’il l’aimerait passionnément, même s’il n’en

retirait aucun réconfort, s’il n’y puisait aucune douceur d’âme et s’il

n’y trouvait aucune espérance, serait chrétien parmi les plus chrétiens

d’entre les chrétiens.

De même le monarchiste fidèle à une monarchie disparue et l’admirant

avec une émotion d’artiste est le plus sincère des monarchistes parce

qu’il est le plus désintéressé, et il est beaucoup plus sincère que M.

de Villeroi aimant en Louis XIV les faveurs qu’il en pouvait recevoir.

Tout ainsi, aimer une aristocratie vivante dont on fait partie prouve

peu et la sincérité et la force de cet amour, et de plus d’un

aristocrate de cette sorte on pourrait dire: «Un aristocrate est un

homme qui sous un régime populaire serait démocrate.» Mais l’amour pour

une aristocratie morte est un acte de désintéressement qui prouve

combien la beauté seule, vraie ou prétendue, du système aristocratique

vous a touché.

La survie sentimentale des opinions anciennes prouve donc, non seulement

qu’elles ont été puissantes, mais qu’elles le sont, qu’elles n’ont pas

reçu leur force des circonstances, des contingences et des accidents,

mais qu’elles avaient et qu’elles ont une très grande force en

elles-mêmes. Gambetta disait: «Il faut réduire le cléricalisme à être un

jeu de société.» Ne s’est-il trouvé personne pour lui dire: «Prenez

garde! Tant qu’on y jouera, c’est qu’il habitera les esprits comme

quelque chose de très intéressant. Ce qu’il faudrait, c’est qu’on n’y

jouât plus. Les jeux antiques sur les tombeaux des morts prouvaient

quelque chose.--Quoi donc?--Qu’on les croyait encore vivants.»

Les opinions anciennes devenues sentiments esthétiques sont des opinions

qui survivent dépouillées de leurs mobiles intéressés et par conséquent

qui sont très vivaces. Elles peuvent être des germes de végétations

futures; elles peuvent être des pierres d’attente des édifices de

l’avenir.

CHAPITRE XV

LES PRÉJUGÉS NÉCESSAIRES

Les préjugés, ou ce qu’on est convenu d’appeler ainsi, paraissent

tellement nécessaires à la vie humaine et conditions de cette vie, et

d’autre part tellement contredits ou mis en doute par la raison, que

l’on s’est demandé souvent s’il n’y avait pas antinomie entre la raison

et la vie, si l’homme ne vivait pas de mensonges ou d’illusions et s’il

ne mourait pas de raison et de vérité. Nous avons déjà vu que les mythes

d’Ève et du serpent, de Prométhée, de Psyché et toute la doctrine du

_Ama nescire_ sont dans le sens d’une réponse affirmative à cette

question.

Même «aux siècles des lumières» il y a eu beaucoup de «réflexions» au

sens précis du mot, dans cette direction. C’est Duclos qui écrit: «On

déclame depuis un temps contre les préjugés; peut-être en a-t-on trop

détruit. _Le préjugé est la loi du commun des hommes._ La discussion en

cette matière exige des principes sûrs et des lumières rares. La

plupart, étant incapables d’un tel examen, doivent consulter le

sentiment intérieur [qui est inspiré par le préjugé lui-même]. Les plus

éclairés pourraient encore en morale le préférer souvent à leurs

lumières.»

Fontenelle, si admiré avec raison par Nietzsche, écrit de son côté: «Ce

qui maintient ce misérable monde, c’est que l’ordre que la nature a

voulu établir dans l’Univers va toujours son train; ce que la nature

n’aurait pas pu obtenir de notre raison, elle l’obtient de notre folie»;

ce qui veut dire que nous obéissons, soit naturellement, soit

socialement, la socialisation étant une seconde nature, à des

suggestions que notre raison repousserait, encore que salutaires, et que

notre déraison accepte, ce qui nous sauve.

Il disait encore: «On perdrait courage si l’on n’était soutenu par des

idées fausses.»

Joubert revenait souvent sur cette idée: «Il y a souvent plus

d’esprit et plus de _perspicacité_ dans une erreur que dans une

découverte.»--«Mes découvertes m’ont ramené aux préjugés.»

Pascal disait: «Lorsqu’on ne sait pas la vérité d’une chose, il est bon

qu’il y ait une erreur commune qui fixe l’esprit des hommes, comme par

exemple la lune, à qui l’on attribue le changement des saisons; car la

maladie principale de l’homme est la curiosité inquiète des choses qu’il

ne peut pas savoir, et il ne lui est pas si mauvais d’être dans l’erreur

que dans cette curiosité inutile.»

J’ai fait remarquer au cours de cet essai que Schopenhauer, avec son

invention du Grand Trompeur, n’avait fait que transposer le rôle de la

société à l’égard de l’individu. Le grand trompeur, c’est le préjugé

social qui nous joue salutairement en vue de ses fins, qui assure la

perpétuité de la race et de la cité en sacrifiant l’individu à la cité

et à la race et qui nous persuade que c’est notre fin que nous

poursuivons alors que nous poursuivons celle de l’espèce;--et il est

possible que la nature agisse de même, mais c’est moins net.

Nietzsche a cent fois opposé ces deux idées, ces deux forces et, pour

ainsi parler, ces deux déités: vérité, vie; et les a montrées en

parfaite antinomie, la vie s’alimentant d’illusions, la vérité menant à

la mort. «_Préjugé des préjugés_ [c’est-à-dire: on a un préjugé contre

les préjugés; on a tort]. Il serait possible, au fond, que la

conformation véritable des choses fût dangereuse et opposée aux

conditions premières de la vie, si bien que l’apparence serait

précisément nécessaire pour permettre de vivre. Notre monde empirique

serait ainsi limité dans les bornes de la connaissance par les instincts

de la conservation de soi: nous tenons pour vrai ce qui est bon, ce qui

est précieux, ce qui sert à la conservation de l’espèce. En admettant

que le monde-vérité existe, il se pourrait qu’il fût encore de _valeur

moindre_ pour nous; car la dose d’illusion pourrait être d’un ordre

supérieur pour nous à cause de sa valeur de conservation--à moins que

son caractère d’apparence suffise par lui-même pour qu’on rejette une

chose.»--«Critique _du saint mensonge_.--Pour des fins pieuses le

mensonge est permis, c’est une des théories de tous les sacerdoces...

Les philosophes, eux aussi, dès qu’ils ont eu l’intention de prendre en

mains la direction des hommes avec des arrière-pensées sacerdotales, se

sont immédiatement réservé le droit de mentir; Platon avant

tous.»--«Nécessité des _valeurs fausses_. On peut réfuter un

raisonnement en démontrant qu’il est conditionné; mais par là n’est pas

supprimée _la nécessité de l’émettre_. Les valeurs erronées ne peuvent

être exterminées par le raisonnement; il faut comprendre la nécessité de

leur présence: elles sont les conséquences de causes qui n’ont rien à

voir avec les raisons.»--«Qu’est-ce, en dernière analyse, que _les

vérités de l’homme_? Ce sont ses erreurs irréfutables.»--«Pendant

d’énormes espaces de temps l’intellect n’a engendré que des erreurs.

_Quelques-unes_ de ces erreurs _se trouvèrent_ être utiles,

conservatrices de l’espèce; celui qui tomba sur elles accomplit la lutte

pour lui et ses descendants avec plus de bonheur. Il y a eu beaucoup de

ces articles de foi erronés, qui, transmis par héritage, ont fini par

devenir une sorte de masse et de fonds humains... Ce n’est que fort

tardivement que se présentèrent ceux qui niaient ou mettaient en doute

de pareilles propositions; ce n’est que fort tardivement que surgit _la

vérité, cette forme la moins efficace de la connaissance_. Il semble que

l’on ne puisse pas _vivre avec elle_, notre organisme étant accommodé

pour l’opposé de la vérité... La _force_ de la connaissance ne réside

pas dans son degré de vérité, mais dans son ancienneté, son degré

d’assimilation, son caractère en tant que condition de vie. Dans tous

les cas où ces deux choses, vivre et connaître, semblaient entrer en

contradiction, il n’y a jamais eu de lutte sérieuse; sur ce domaine, la

négation et le doute étaient de la folie... Jusqu’à quel point la vérité

supporte-t-elle l’assimilation [pour n’être pas contraire à la vie]?

Voilà [désormais] la question, voilà l’expérience [à faire]».

Il y a beaucoup de vrai dans tout ce que je viens de rapporter des

penseurs des deux derniers siècles; mais il me semble que la question

est toujours par eux à demi mal posée, posée _à côté_, très près du vrai

point, surtout par Nietzsche, mais encore à côté.

La vérité n’est pas opposée à la vie, contraire à la vie, funeste à la

vie; elle est opposée, contraire et funeste _à la vie sociale_. Si la

vérité est opposée à la vie humaine, c’est que les hommes se sont mis en

société, ce que du reste il s’est trouvé nécessaire qu’ils fissent, par

où tous mes penseurs ont encore raison, et je dis qu’ils ont seulement

posé la question avec une précision insuffisante.

Les vérités ne contrarient que la vie sociale. Les préjugés sont

l’instinct de conservation des sociétés sous différentes formes. Les

préjugés sont l’instinct social humain; les hommes les ont comme les

animaux ont l’instinct animal, chacun selon son espèce. L’homme est

religieux (a une religion socialisée) et il est persuadé de son libre

arbitre, aristocrate, propriétiste, etc.; comme l’abeille fait sa ruche,

la fourmi sa fourmilière et l’hirondelle ses migrations.

Mais qu’est-ce que c’est que l’instinct? C’est de la raison fixée, c’est

de la raison figée, c’est de la raison cristallisée. Il est parfaitement

à croire, et les naturalistes nous l’enseignent maintenant, que l’animal

a appris son instinct; qu’il a cherché longtemps,--la peine de mort

étant décrétée pour ceux qui ne les trouvaient pas, la survie étant

décrétée par ceux qui les trouvaient un peu, au quart, à demi,--les

conditions de vie, les procédés et méthodes à suivre pour se conserver

et se perpétuer.

Il les a trouvés; ceux du moins qui les ont trouvés ont subsisté. Mille

espèces contre une, ne les ayant pas trouvés ont disparu. Ayant trouvé

ses conditions de vie, l’animal s’est arrêté; car il ne tient qu’à

vivre, et c’est la différence principale entre lui et nous. Il s’est

arrêté, et sa raison, si inventive, qui a été forcée d’être si inventive

pendant des siècles, s’est fixée, n’a plus fait que les mêmes gestes,

les gestes nécessaires et suffisants. C’est alors qu’on a pu la nommer

instinct, l’animal ne paraissant plus qu’automatique et ayant l’air

d’une mécanique réglée de toute éternité pour toute l’éternité.

Seulement, pour l’observateur attentif, l’animal devant une nouveauté

qui le gêne, un obstacle nouveau qui l’arrête, sachant très bien

inventer quelque chose qui n’était nullement inscrit dans l’instinct, on

est bien forcé de convenir qu’il est doué de raison et que son instinct

n’est qu’une raison ancestrale fixée _ne varietur, nisi necessitate

intercedente_. L’animal est un animal raisonnable et raisonnant qui,

seulement, arrivé à un certain point, ne sent plus la nécessité de ce

que nous appelons le progrès, c’est-à-dire le changement, et s’arrête à

un degré de civilisation qui lui paraît être suffisant. Les animaux sont

des Chinois.

Il en est de même de nous, avec cette différence que nous avons toujours

besoin de changement et que nous croyons toujours que tout changement

est un progrès. Les préjugés sociaux sont notre instinct animal, et

c’est-à-dire qu’ils sont notre raison séculaire fixée, relativement,

dans des procédés, et des méthodes de conservation sociale.

Ces préjugés, pénétrés de raison sociale, saturés de raison sociale, à

mesure qu’ils se fixent, s’arrêtent et se convertissent en instinct; et

deviennent plus forts et plus inintelligibles.

Ils deviennent plus forts, par la puissance, d’abord, de l’habitude et

de l’hérédité, par la force, ensuite, de leur inintelligibilité même. Ce

sont des idées vagues qui gouvernent le monde en raison même de leur

vague et de l’impossibilité ou de la difficulté de les analyser et de

les affaiblir par l’analyse. L’homme n’est bien convaincu que des choses

auxquelles il croit sans savoir pourquoi. Et c’est ainsi qu’il croit

longtemps, très longtemps, aux préjugés que la société a faits et qui

l’ont faite, elle les créant pour ses besoins, ses besoins même les

créant pour elle.

Les préjugés nécessaires · 第 17 / 18 段