Mais, en même temps qu’ils deviennent plus forts, ils deviennent plus

inintelligibles, les raisons s’éloignant dans le passé pour lesquelles

ils étaient adoptés et qui faisaient qu’ils étaient compris. Alors la

raison intervient qui les démontre faux ou qui les démontre non prouvés,

parce qu’elle n’en voit plus les raisons d’être.

Quelle raison? Non plus la raison sociale et socialisante, qui n’est

plus là, qui s’est enkystée dans l’instinct; mais la raison proprement

dite, la raison abstraite, la raison raisonnante, qui cherche non la

vérité sociale, mais la vérité en soi. Quelle raison? La raison de

l’être primitif, affiné du reste par l’instruction et l’hérédité, mais

la raison de l’être primitif, individuel, qui peut faire et qui doit

faire, tout naturellement, quand il recherche le fond des choses,

abstraction de la société, abstraction de l’accident social.

Si nous étions nés en société, comme je crois que quelques-uns le

croient, nous n’aurions pas d’autre raison que la raison sociale et il

n’y aurait pas plus d’anarchistes et d’antipatriotes chez nous que chez

les fourmis.

Si nous avions pu vivre à l’état individuel ou familial il n’y aurait

pas chez nous de raison sociale, il n’y aurait chez nous que de la

raison raisonnante, peut-être peu affinée, mais allant tout droit au

vrai en soi sans s’inquiéter d’un vrai ajusté à des conditions

spéciales.

Mais parce que nous sommes à la fois des animaux qui ne sont pas nés

nécessairement pour la société et des animaux qui n’ont pas trouvé le

moyen de vivre autrement qu’en société--la voilà, notre double

nature--nous sommes à la fois sous la tyrannie de la raison socialisante

et sous la domination de la raison abstraite; sous la domination de la

raison abstraite qui considère comme irrationnels les produits de la

raison socialisante et sous la tyrannie de la raison socialisante qui

considère comme destructrices toutes les conceptions de la raison

abstraite; et nous sommes victimes des combats en nous de ces deux

raisons représentatives de nos deux natures.

A mesure que la société devient plus sûre, plus assise, et qu’elle

craint moins la guerre, car tout est là, la guerre étrangère ou la

guerre intérieure, l’homme s’éloigne de ses préjugés, de tous ses

préjugés et s’étonne de les avoir eus, s’étonne que des êtres de son

espèce aient pu les avoir.

Et de ce même sang se peut-il que je sois?

et il revient à sa nature primitive.

Quelqu’un a dit--c’est peut-être moi--que la Révolution française a été

un retour à l’animalité. C’est une erreur: la Révolution française a été

un retour, inspiré par Rousseau et caressé d’avance par lui, à

l’humanité primitive, une gageure faite pour se passer de tout ce qui

avait été le résultat nécessaire, la condition nécessaire et le soutien

nécessaire de l’institution sociale.

Elle a été une sorte de _moyenne_ prise entre ces deux solutions de

Rousseau, s’interrogeant lui-même sur ce qu’il y aurait de pratique à

faire en partant de ses propres théories: «Quoi donc? Faut-il détruire

les cités, anéantir le tien et le mien et retourner vivre dans les

forêts avec les ours? Conséquence à la manière de mes adversaires que

j’aime autant prévenir que de leur laisser la honte de la tirer.--(1º) O

vous, à qui la voix céleste ne s’est point fait entendre et qui ne

reconnaissez pour votre espèce d’autre destination que d’achever en paix

cette courte vie; vous qui pouvez laisser au milieu des villes vos

funestes acquisitions, vos esprits inquiets, vos cœurs corrompus et vos

désirs effrénés, reprenez, puisqu’il dépend de vous, votre antique et

première innocence; allez dans les bois perdre la vue et la mémoire des

crimes de vos contemporains et ne craignez pas d’avilir votre espèce en

renonçant à ses lumières pour renoncer à ses vices.--(2º) Quant aux

hommes semblables à moi dont les passions ont détruit pour toujours

l’originelle simplicité, qui ne peuvent plus se nourrir d’herbes et de

glands, ni se passer de lois et de chefs..., ceux qui sont convaincus

que la voix divine appela tout le genre humain aux lumières et aux

bonheurs des célestes intelligences, tous ceux-là tâcheront, par

l’exercice des vertus qu’ils s’obligent à pratiquer en apprenant à les

connaître, de mériter le prix éternel qu’ils en doivent attendre; ils

respecteront les sacrés liens des sociétés dont ils sont les membres;

ils aimeront leurs semblables et les serviront de tout leur pouvoir; ils

obéiront scrupuleusement aux lois et aux hommes qui en sont les auteurs

et les ministres; ils honoreront surtout les bons et sages princes qui

sauront prévenir, guérir ou pallier cette foule de maux toujours prêts à

nous accabler; ils animeront le zèle de ces dignes chefs, en leur

montrant, sans crainte et sans flatterie, la grandeur de leur tâche et

la rigueur de leur devoir; mais ils n’en mépriseront pas moins une

constitution qui ne peut se maintenir qu’à l’aide de tant de gens

respectables qu’on désire plus souvent qu’on ne les obtient et de

laquelle, malgré tous leurs soins, naissent toujours plus de calamités

réelles que d’avantages apparents.»

Résumé: que les innocents et les purs fuient la société et reviennent à

la vie sauvage, c’est-à-dire à la vie individuelle. Que les corrompus

_et les religieux_ restent dans la société en la servant, en la

méprisant, en n’en attendant rien de bon.

Or, prenant une moyenne entre ces deux solutions, la Révolution a

maintenu la société en y introduisant le plus de vie individuelle

possible, en détruisant le plus de hiérarchie possible, en supprimant le

plus possible l’homme corrompu et l’homme religieux, en rapprochant le

plus possible la société de l’insociété, et c’est cette régression,

gauche du reste et à pas d’aveugle, vers l’état primitif, qui sera au

fond de toutes les révolutions plébéiennes dirigées par la raison pure

se passant de la raison historique.

Quand les préjugés sont ainsi oubliés, méconnus, «méprisés», quand la

raison socialisante a perdu ses titres, on ne croit plus, on ne veut

plus croire qu’à la raison abstraite et à la science et, ce qui est

divertissant et très naturel, la raison abstraite et la science

deviennent _à leur tour_ des objets d’admiration irraisonnée et

ignorante, des divinités et, en un mot, _des préjugés_.

De même qu’à la fin de la vie naît une dernière illusion, consolante

encore, qui est de croire que tout ce qu’on a aimé est illusion, de même

au déclin des sociétés s’élèvent deux préjugés, la raison et la science,

qui ont comme pour mission de détruire et pulvériser tous les préjugés

anciens.

A telle époque l’ignorant le plus ignorant est persuadé, aussi fort que

l’était le sauvage ancestral de la vertu de son fétiche, que la raison,

non seulement expliquera tout, mais a tout expliqué et que la science

fait du bonheur. Nietzsche a bien exprimé cela. Il est arrivé un moment

où «la connaissance, la recherche du vrai, l’aspiration au vrai _prirent

place enfin comme un besoin_ au milieu des autres besoins. Depuis lors,

non plus seulement la conviction et la foi, mais encore l’examen, la

négation, la méfiance, la contradiction, tout cela ensemble devint une

puissance... La connaissance devint un morceau de la vie même et, en

tant que vie, une puissance toujours grandissante.»

Toujours grandissante, jusque-là qu’elle dissout tout ce qui n’est pas

elle, ou plutôt tout ce qui fut elle et qu’elle ne reconnaît plus, parce

qu’il est ancien et qu’il est sorti d’elle dans des conditions autres

que les conditions présentes. Elle dissout tout ce qui est sorti d’elle,

alors qu’elle était en contact avec les réalités contraignantes et

inéluctables et qu’elle ne reconnaît pas parce qu’elle est plus loin de

ces réalités, qui du reste existent toujours et de temps en temps se

rapprochent. Elle est comme un Saturne qui pulvériserait ses enfants,

mais surtout ceux qui, étant presque aussi vieux que lui, seraient

méconnus par l’œil de leur père.

Elle dissout tout ce qu’elle croit qui n’est plus elle et du reste elle

ne crée plus rien, je veux dire rien qui, comme les anciens préjugés,

soutienne les sociétés et leur donne la cohésion et la force. Elle

apprend à tout désapprendre et n’enseigne rien. Elle est comme un

Saturne qui dévorerait ses enfants mais qui n’aurait pas l’excuse d’être

encore fécond.

Salut au dernier préjugé, exterminateur de tous les autres! Il se peut

que lui aussi soit utile; il se peut que lui aussi soit nécessaire, il

se peut qu’il soit _dans le plan_. Proudhon a entrevu cela: «Je conçois

que l’humanité, soumise aux conditions d’infertilité du sol... [c’est

là, ce me semble, qu’il s’égare] finisse pour ainsi dire volontairement,

non dans la décrépitude, mais au contraire dans la haute spiritualité.

Arrivé à la perfection, l’homme doit finir. Parvenu au plus haut degré

de conscience, d’intelligence, de dignité, devenu Dieu, l’homme doit se

mettre à l’unisson de la nécessité et léguer son âme à un monde plus

jeune.»

Ce n’est pas tout à fait cela; mais il y a quelque chose. Ce n’est pas

par haute spiritualité que les sociétés périssent; c’est par raison

pure, ce qui n’est pas exactement la même chose, c’est par raison

désocialisante, succédant, de loin, à la raison socialisatrice. Cela

sans doute est dans l’ordre. Supposons, une fois de plus, le Grand

Trompeur de Schopenhauer. Il nous donne, pour que nous vivions en

société, toutes les illusions qui sont nécessaires pour cet objet; mais

il nous donne aussi quelque chose qui, très faible au commencement,

croîtra peu à peu, qui est capable de détruire toutes ces illusions et

qui, à un moment donné, arrivera en effet à les détruire.

Pourquoi? Pour que nous mourions. Il a voulu notre mort autant que notre

vie et il a pourvu à l’une avec autant de sollicitude qu’à l’autre. Il

nous a donné les forces de vie et une force meurtrière. Il a voulu notre

existence et aussi notre suicide. Minutieusement il nous a garnis de

tous les viatiques et aussi d’un poison et il a tracé la courbe selon

laquelle, par tous les viatiques, nous croîtrions et nous élèverions

vers la puissance et la grandeur; et, par l’effet du poison lent, nous

éliminerions peu à peu tous les viatiques et tomberions dans la

dissolution définitive. Il a voulu que les raisons de vivre eussent leur

temps et la raison de mourir la sienne.

Pourquoi? Pour s’amuser? Peut-être; je n’en sais rien; car je ne suis

pas dans son conseil. Peut-être aussi, et il serait très sage s’il en

était ainsi, parce qu’il faut s’en aller quand on a fini son rôle; parce

que chaque peuple a dans son tempérament quelque chose à apprendre et à

faire admirer à l’humanité, qu’il l’exprime en effet et le met en

lumière; puis ne pourrait que le répéter plus faiblement; et qu’il doit

se résigner à ce qu’un autre s’avance au _proscenium_.--Du moins la

représentation semble ainsi réglée et, si elle l’est ainsi, il faut bien

que quelque chose, interprète sans doute de quelqu’un, dise au vieux

comédien: «_Solve senescentem..._»

Devant les nations qui meurent, comme devant les hommes qui se sentent

mourir, la Nature se dresse et dit de sa voix sévère: «Trêve de larmes,

vieux sépulcre, et assez de gémissements, et cède la place à d’autres

plus dignes ou simplement plus jeunes. Combien d’autres t’ont précédée

qui valaient mieux que toi ou tout autant et qui sont mortes parce

qu’elles avaient en elles ce précieux principe de mort qui permet au

monde de ne pas voir toujours les mêmes visages. La vie n’est donnée à

personne en propriété, chacun n’en a que l’usufruit.»

«Tu te révolterais contre la mort, toi dont la vie à cette heure même

n’est qu’une mort anticipée, toi qui dors tout éveillée et dont l’esprit

est tout hanté de visions et de cauchemars? Sors de ce monde comme tu y

es entrée. Le même passage que tu fis de la mort à la vie sans passion

et sans frayeur, refais-le de la vie à la mort. Ta mort est une des

pièces de l’ordre de l’univers; c’est une pièce de la vie du monde. Fais

place aux autres comme d’autres te l’ont faite. C’est justice, puisque

c’est égalité. L’égalité est la première pièce de l’équité.

«Tu avais des principes de vie autant qu’une autre, plus que plusieurs

autres; tu avais un principe de mort comme toutes. Il y a des

privilégiés, ce sont ceux qui vivent plus longtemps que d’autres, parce

qu’ils ont des principes de vie plus actifs et plus persistants,

peut-être parce qu’ils les ménagent et les respectent plus et plus

longtemps que d’autres. Mais il n’y a personne qui ait le privilège de

l’éternité.

«Tu es partie d’un rien, d’un état très faible, languissant et précaire.

Tu t’es élevée peu à peu par le sentiment de volonté de puissance

collective, par le sentiment de hiérarchie, par le sentiment de

discipline. Tu as été très forte et en admiration aux yeux du monde; tu

as eu un énergique amour de la vie collective sous forme d’absolu mépris

de la vie individuelle; tu t’es fait une aristocratie fière, puissante

et intelligente qui a été gardienne des traditions, c’est-à-dire des

procédés éprouvés de vivre et de vaincre; tu t’es fait une religion, ou

tu as pénétré de ton esprit et de ton âme la religion qu’on t’avait

apportée et tu y as trouvé de nouvelles raisons de te maintenir saine et

forte; tu t’es fait un art selon ton esprit et selon ton cœur pour te

reposer aux moments de trêves, sans te douter que tu te créais ainsi de

nouvelles raisons de te reconnaître, de prendre conscience de toi dans

toute ta suite, de t’admirer, de t’aimer, de te préférer à d’autres et,

par conséquent, que tu créais pour toi une nouvelle force de vie; mais

tu t’en es bien aperçue plus tard et ton patriotisme s’est fait, plus

fort et plus profond, de l’histoire de ta pensée autant que de

l’histoire de tes gestes.

«Tout cela a disparu ou a décliné, comme les forces d’un homme sur qui

l’âge a appesanti sa main. Tout cela a disparu ou a décliné, parce que

tu n’y as plus tenu, parce que tu n’y as plus attaché d’importance,

parce que tout cela t’a ennuyé; parce que tu as dit comme cet empereur:

«_Omnia fui, nil expedit_»; et si tu as dit cela, c’est que déclinaient

en toi, se développaient chez d’autres, les ferments de vie qui ne sont

déposés, par moi, chez chacun, que pour un temps; et il n’y a rien là

qui doive te contrister, puisque c’est la loi commune à laquelle tu

cèdes aujourd’hui, à qui d’autres ont cédé jadis, à qui ceux qui, avec

une très grande satisfaction, te regardent disparaître, céderont demain.

«Tu vas maintenant revenir plus ou moins lentement au point de départ.

Ce qui fait les peuples, c’est-à-dire l’abnégation de l’individu,

s’étant retiré de toi, tu redeviendras, simplement, un certain nombre

d’individus.

«Ces individus, comme ceux qui vivaient avant l’invention des sociétés,

ne se connaîtront plus les uns les autres et n’auront aucun désir de se

servir les uns les autres, de s’enchaîner par des services réciproques

et de vivre de cette vie, singulière à la vérité, qui consiste à se

sentir exister beaucoup plus dans la personne des autres que dans la

sienne.

«Ils seront une manière de poussière dispersée et fuyante, comme ont été

les plus anciens de leurs premiers ancêtres; car souviens-toi que tu as

été poussière, que tu as cessé d’être poussière et que tu retourneras en

poussière.

«Des peuplades étrangères viendront, de tous les points de l’horizon, et

s’empareront de leur sol, comme il est juste; car ce qui est constitué

en nation s’installe où il se trouve le mieux pour se développer et

s’accroître; et, eux, ils ne s’en apercevront pas très distinctement,

puisque chacun ne tiendra qu’à vivre sa vie personnelle, avec un certain

étonnement que d’autres tiennent à vivre d’une vie collective.

«Toi, tu auras disparu: la mort est une dispersion. Il ne restera de toi

qu’un nom, glorieux du reste et dont s’entretiendront longtemps les

hommes, peut-être une langue qu’ils épèleront pendant des siècles avec

vénération, avec ennui et avec quelque profit intellectuel. Tes membres

se fondront peu à peu dans le complexus physiologique des peuples qui

habiteront où tu as si longtemps habité, comme les restes d’un homme se

fondent et se disséminent dans le suc des plantes et par les plantes

dans les animaux et par les animaux dans les hommes.

«Mais toi-même n’existeras plus, tout de même que n’existe plus le chêne

séculaire chez qui la sève a fini par se tarir et qui n’est plus que

poudre blanche que la terre attire à soi et élabore pour la production

de nouveaux êtres. Peut-être même, car moi-même ne connais pas tous les

secrets; peut-être même tous les peuples, sans qu’il en reste un,

finiront-ils comme tu fais en ce moment, par perdre l’instinct social,

et je crois bien, en effet, que l’instinct social n’est qu’un accident,

un peu long pour des yeux humains, mais un accident insignifiant au

regard de l’Éternel, de la vie de certains êtres; et alors l’humanité

reprendra sa forme primitive qu’il est parfaitement possible qu’elle ait

eu tort de quitter. Et alors tous les peuples du monde, un peu plus tôt

un peu plus tard, seront arrivés au même point, ne seront plus même des

souvenirs et seront confondus dans le néant, ce que tu peux prendre pour

une considérable consolation.»

* * * * *

Voylà les bons advertissements de nostre mère Nature.

TABLE DES MATIÈRES

Chapitre I.--L’animal social 1

Chapitre II.--L’amour de la vie 31

Chapitre III.--Le libre arbitre 39

Chapitre IV.--La morale 75

Chapitre V.--Les religions 106

Chapitre VI.--La vie future 146

Chapitre VII.--La Némésis 170

Chapitre VIII.--La réversibilité des fautes 175

Chapitre IX.--Le culte de la force 194

Chapitre X.--L’aristocratie 211

Chapitre XI.--Le mariage 267

Chapitre XII.--La propriété 300

Chapitre XIII.--Le _Ama nescire_ 315

Chapitre XIV.--Luttes et transformations 330

Chapitre XV.--Les préjugés nécessaires 352

Poitiers.--Société Française d’Imprimerie

Les préjugés nécessaires · 第 18 / 18 段