Nos passions mêmes sont les fruits malsains d’une science malsaine.

Elles sont excitées par tout ce qu’on a découvert pour les satisfaire et

redoublées par tout ce qu’on a inventé pour les assouvir. En elles-mêmes

elles sont bénignes; fouettées par la science de leurs objets, par la

connaissance minutieuse et approfondie de ce à quoi elles aspirent,

elles sont devenues ambitieuses, furieuses et mortelles. L’amour ne

serait que très languissant et ne serait que salutaire, sans toutes les

méditations sur l’amour faites par les philosophes et les poètes;--il en

est de même de l’ambition, et c’est Homère qui a fait Alexandre;--il en

est de même de la gourmandise, et s’il est très vrai que ce sont les

gourmands qui ont fait les cuisiniers, encore plus l’est-il que ce sont

les cuisiniers qui ont fait les gourmands.

Il en est ainsi de toutes les passions.

Donc «j’ai bien peur que quelqu’un ne s’avise un jour de me répondre que

toutes ces grandes choses, savoir les arts, les sciences et les lois ont

été très sagement inventées par les hommes comme une peste salutaire

pour prévenir l’excessive multiplication de l’espèce, de peur que ce

monde qui nous est destiné ne devînt à la fin trop petit pour ses

habitants».--Perfectibilité, c’est ce qui distingue l’homme des animaux;

oui, et c’est ce qui fait sa perte, c’est ce qui l’élève au-dessus des

bêtes, puis le rabaisse au-dessous d’elles et l’en distingue toujours;

«il serait triste pour nous d’être forcés de convenir que cette faculté

distinctive et presque illimitée est la source de tous les malheurs de

l’homme, que c’est elle qui le tire, à force de temps, de cette

condition originelle dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et

innocents; que c’est elle qui, faisant éclore avec les siècles ses

lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le

tyran de la nature et de lui-même. Il serait affreux d’être obligé de

louer comme un être bienfaisant celui qui le premier suggéra à

l’habitant des rives de l’Orénoque l’usage de ces ais qu’il applique sur

les tempes de ses enfants et qui leur assure une partie du moins de leur

imbécillité et de leur bonheur originel».

La _position_ de la société en face du _Ama nescire_ est très curieuse.

Elle est double et par conséquent pleine d’embarras; elle est double et

embarrassée et par conséquent pleine de duplicité.

D’une part, la société sait très bien qu’elle a besoin de vérité et de

savoir. _Ce sont les progrès de la société et les exigences de la

société en raison de ces progrès, qui ont fait de la vérité une valeur._

Les hommes primitifs avaient peu besoin de vérité. Savoir que telles

plantes sont vénéneuses; savoir que telle saison est bonne pour semer

les céréales, savoir que tels simples sont des remèdes assez efficaces,

c’est à peu près tout ce qu’il importait aux hommes de connaître. Mais

la société étant faite, elle a eu besoin _d’exactitude_.

Cette chose odieuse aux hommes primitifs, odieuse encore à la plupart

des femmes, l’exactitude, est un besoin social. Il faut, si humble

qu’elle soit, que la société ait de l’exactitude dans son

administration, c’est-à-dire des renseignements sûrs, précis, sans aucun

flottement, sur ses besoins, ses ressources, ses dépenses; il faut

qu’elle ait des renseignements exacts sur ses ennemis, leur nombre, la

distance où ils sont; il faut qu’elle ait des renseignements exacts sur

la manière dont elle a réussi à vaincre et sur la manière dont elle a

été vaincue.

Vérité administrative, vérité géographique, vérité historique,

s’imposent comme moyens de salut, comme nécessités pour la vie. Le

hableur de place publique dissertant sur les choses d’administration, le

voyageur romanesque et romancier, l’historien poète épique, tous gens

charmants et que c’est plaisir d’écouter, deviennent, au grand regret de

chacun, mais il faut bien qu’on s’y résigne, des ennemis publics. _Vera

pro gratis loqui necessitas cogit._

La vérité n’a d’importance que sociale, mais elle a une importance

sociale de premier ordre. Elle est une valeur sociale, elle est la

première des valeurs sociales. A ce titre, la société la loue, l’honore

et l’impose.

Mais, comme il arrive toujours, car l’homme est généralisateur, de ce

que la vérité, certaine vérité, _certaines espèces de vérité_, importent

à la société, il en est conclu, assez généralement, qu’il faut la

chercher en toutes choses, en sciences proprement dites, en morale, en

politique générale, en métaphysique, en religion, et qu’il ne peut en

résulter que du bien, comme de la rechercher en choses intéressant la

cité il n’est résulté et il ne résulte que du bien social.

Une chose du reste, à l’user, se révèle, très intéressante: c’est que la

recherche de la vérité, la recherche de la connaissance, fait l’homme

relativement heureux; que la vie scientifique est une vie heureuse; et

alors la science ayant le même agrément que l’art, devenant une manière

d’art, devenant un art à la recherche du vrai comme l’art est un art à

la recherche du beau, la science devenant l’art du vrai, ce qu’elle

avait d’odieux disparaît, le savant vaut le poète. Et de ces deux idées:

utilité sociale de la science, contribution de la recherche scientifique

au bonheur individuel,--l’homme cherchant toujours la conjonction du

bonheur individuel et du bonheur social,--naît cette troisième idée: la

science est la première des valeurs; non seulement la première des

valeurs sociales, mais la première des valeurs, absolument, et il n’y a

d’important que la vérité.

C’est l’idée peut-être de Socrate; c’est l’idée certainement de Platon

et d’Aristote, malgré les différences qu’il y a entre eux c’est _l’idée

hellénique_ par excellence; c’est l’idée qui, après avoir traversé, plus

ou moins triomphante, toute l’antiquité, est le fond même de la

civilisation moderne.

Mais ici la société, l’instinct social hésite, et il faut convenir qu’il

a quelque raison d’hésiter. Il se demande, lui toujours utilitaire,

d’abord si la recherche de toute vérité, de toute la vérité, lui est

bien utile, et il ne voit pas trop ce que l’explication de la nature et

l’explication du surnaturel pourrait bien lui apporter. La connaissance

est pour lui un divertissement extrasocial, une curiosité de méditatifs

qui ne l’intéresse en quoi que ce soit.

Il se demande ensuite, ce qui est plus grave, si la recherche de la

vérité n’irait pas contre lui-même. Il se demande si la société ne

repose pas sur des conventions faisant office de vérité que la recherche

de la vérité pourrait mettre en discussion, en doute et _désautoriser_.

Intimement associée comme nous l’avons vu, à la religion qu’elle a

rectifiée à son usage, qu’elle a socialisée; à la morale qu’elle a

rectifiée à son usage, qu’elle a socialisée; à des opinions générales,

de différentes sortes, qui sont nées d’elle et du besoin qu’elle avait

qu’elles fussent et qui ne sont rien moins que prouvées; la Société a

peur que la recherche de la vérité ne batte en ruine la religion, la

morale et les opinions générales nées de la société et pour son service.

Cela en tous les temps. A telle époque la société a peur pour le

principe aristocratique sur lequel elle repose et que la science menace

de ramener à l’état de conception fausse; à telle époque elle a peur

pour le principe démocratique que la science menace de ramener à l’état

de conception contre nature et absolument artificielle.

Elle a peur pour la morale qu’elle a tellement faite sienne que de

démontrer qu’elle est individuelle et qu’elle a pour but le bonheur

personnel ou la perfection et la sainteté personnelle, serait ôter à la

société son rôle de créatrice et édificatrice de la morale et, par

conséquent, son autorité mystique, ne lui laissant que son caractère de

nécessité matérielle.

Elle a peur pour elle-même enfin, pour elle-même en soi, si je puis

dire, sentant bien que, née d’une nécessité historique, née d’une

circonstance, née d’un accident, à la vérité cent fois séculaire et qui

fait mine d’être séculaire encore longtemps, mais enfin d’une nécessité

historique, d’une circonstance et d’un accident; elle n’a pas en elle

une vérité essentielle, une vérité éternelle et éternellement

inébranlable et qu’elle peut être, par la recherche du vrai, démontrée

comme fausse, ou tout au moins, par le vrai absolu, démontrée comme

relative.

Pour ces raisons, personne n’a peur de la vérité, personne n’a peur de

la connaissance comme la société. Elle l’aime pour soi; elle l’aime en

choses administratives, en choses géographiques, en choses de

statistique, en choses historiques. En choses générales, elle ne l’aime

pas.

Cédant à l’opinion générale qui s’est faite,--quand elle s’est

faite,--que la vérité est toujours bonne, bonne en toutes choses, et que

la recherche de la vérité est toujours bonne, bonne en toutes choses, la

société feint de favoriser la recherche de la vérité; elle institue des

chaires, des laboratoires de science absolument libre; mais elle

s’arrange toujours de manière à codifier et à imposer à très peu près

une science officielle, c’est-à-dire une vérité officielle qui est celle

qui est accommodée à la société telle qu’elle est à un moment donné, qui

est celle qui, à ce moment, démontrera la société telle qu’elle est

comme étant bonne. Il y aura une science aristocratique dans les pays

d’aristocratie, une science monarchique dans les pays de monarchie et

une science démocratique dans les pays de démocratie. «On nous parle

aujourd’hui d’un Dieu républicain», disait spirituellement Alfred de

Musset.

Ainsi la société combat plus ou moins ouvertement le préjugé qui est né

d’elle-même, l’opinion que la science est la méthode de salut et que la

vérité est le salut même. Elle combat cette opinion en tout ce qui ne la

regarde pas personnellement et directement, continuant à s’y ranger en

ce qu’elle voit distinctement qui la regarde; et, au fond et en général,

elle en revient au préjugé de l’ignorance, au _Ama nescire_.

La religion dit: «Ne vous occupez pas de tant de choses qui vous

dépassent; je suis la vraie science, la science de vie, la seule

nécessaire.» La société, cette religion temporelle, dit tout de même:

«Ne vous occupez pas de tant de choses qui probablement vous dépasseront

toujours; je suis la vraie science, la seule nécessaire, la science de

vie sociale. Ce que je veux qu’on sache, c’est ce qui peut avoir

importance pour que je vive; ce que je veux qu’on recherche, c’est ce

qui peut importer pour que je me développe et m’agrandisse; pour tout le

reste, aimez une discrétion salutaire et une abstention très prudente;

aimez ce qui ne vous écartera ni de moi ni des conventions utiles sur

lesquelles je repose ou avec lesquelles j’ai fait un accommodement qui a

ajouté à ma force. Aimez à ignorer ce qui est en dehors de moi. Ce qui

n’est pas avec moi peut être contre moi;--et contre vous, puisque vous

ne vivez qu’en moi et par moi.»

CHAPITRE XIV

LUTTES ET TRANSFORMATIONS

Les préjugés sociaux sont généralement assez bien d’accord entre eux.

Ils tendent au même but, la conservation sociale; ils sont nés du besoin

qu’on en a, ou ils se sont accommodés à ce besoin et altérés dans le

sens de ce besoin. Tant de communautés les font comme parents et alliés

les uns des autres.

Cependant ils ne laissent pas de se heurter quelquefois et d’entrer dans

une lutte, le plus souvent sourde, quelquefois plus accusée. Il y a

lutte surtout entre ceux qui, quoique socialisés et très socialisés,

sont cependant antérieurs à la société et ceux qui sont purement des

produits directs de la société elle-même; bref, entre les préjugés

_socialisés_ et les préjugés _sociaux_.

Il est naturel, par exemple, que l’amour de la vie soit en lutte souvent

avec l’instinct du sacrifice de la vie. L’amour de la vie est un

sentiment instinctif, qui, élaboré par la réflexion, est devenu moins

impulsif, est devenu une opinion, mais une opinion encore très mêlée

d’instinct, d’une force énorme sur l’esprit, même sur l’esprit qui veut

la combattre.

L’instinct du sacrifice de la vie est un instinct acquis, laborieusement

acquis, que la vie sociale a fini par inculquer dans l’esprit et même

dans le cœur de l’homme. C’est bien un instinct, puisque celui qui

sacrifie sa vie à sa patrie ne raisonne pas, ne délibère pas, à

proprement parler ne veut pas, et c’est sa gloire même d’avoir tant

voulu qu’il n’ait plus besoin de vouloir; ou c’est la gloire de sa race

qu’elle ait tant voulu que son produit n’ait plus besoin de vouloir;

c’est bien un instinct, mais c’est un instinct acquis et acquis

longuement et péniblement.

Rien d’étonnant à ce que, contre lui, l’ancien instinct, l’instinct

naturel, héréditaire aussi--ou rompant l’hérédité comme force

atavique,--se révolte contre l’instinct nouveau et le combatte. C’est

l’individualisme contre la société, c’est l’individu ancestral se

réveillant et se demandant d’où vient le droit à la société de vouloir

qu’il ne vive qu’en elle, à ce point de mourir pour qu’elle vive. La

réponse de la société est: «Tu ne serais pas venu à la vie si je

n’existais pas», et c’est parfaitement vrai; mais l’instinct résiste.

Ces luttes de l’instinct de vie individuelle contre l’instinct de vie

sociale non seulement sont dramatiques, mais elles contribuent à

constituer le devoir, le devoir s’alimentant du souvenir de ces luttes

mêmes et de la peine que coûtent ces sacrifices; s’en alimentant et même

en naissant, car si ces déchirements n’existaient pas et si les

sacrifices n’existaient pas, il n’y aurait pas de devoir, il y aurait

automatisme. Le patriotisme n’existe qu’à la condition qu’on ait envie

de désobéir à la patrie, puisqu’il n’existe qu’à la condition qu’il soit

dur de lui obéir. Les héros de Corneille ne sont des héros que parce

qu’ils sont, et assez longtemps, sur le point de ne pas l’être; et

Corneille n’est une école de devoir que parce qu’il nous montre des

hommes qui ont toutes les peines du monde à le faire, mais qui le font.

L’instinct d’amour de la vie rend à l’instinct de sacrifice le service

de l’ébranler, pour que, n’étant plus instinct qu’à demi, il ait le

mérite de contenir de la volonté. La société est assise et fondée sur le

devoir précisément parce qu’il y a deux instincts dans l’homme et qu’ils

luttent l’un contre l’autre. La société a à livrer une éternelle

bataille contre la nature, et son histoire, depuis sa naissance jusqu’à

sa mort, n’est que le bulletin de ses victoires.

De même, quoique toute la morale, à mon avis, soit une invention de la

société, la morale individuelle est souvent en lutte avec la morale

sociale. La morale individuelle, à mon avis, n’est pas le germe d’où

sort la morale sociale; elle est, au contraire, le dernier échelon où

s’élève la morale humaine après avoir traversé la morale sociale: à la

morale des animaux se superpose la morale sociale des animaux; à la

morale sociale des animaux se superpose la morale sociale humaine; à la

morale sociale humaine se superpose la morale individuelle, qui n’est

plus: «je dois»; mais: «je me dois».

Cette morale, élaborée du reste par la morale sociale et qui en est le

dernier produit, dépasse et surpasse la morale sociale, se fait des

règles à elle-même, selon le sentiment et selon l’idée de l’honneur; et,

dépassant et surpassant la morale sociale, ne laisse pas de s’apercevoir

à un moment donné, telles circonstances étant données, qu’elle la

dépasse et la surpasse en effet. Elle se rend compte, certainement, de

toutes les raisons d’être de la morale sociale et elle l’approuve

d’exister; mais cependant elle se sent au-dessus d’elle. Elle se demande

si elle n’est pas une illusion de «l’amour-propre» et de la vanité; mais

quand elle s’est bien interrogée sur ce point et quand, en conscience,

elle s’est répondu négativement, elle se sent pieusement insoumise aux

lois parce qu’elle se sent législatrice elle-même au delà des lois et

elle peut entrer en conflit avec la morale sociale.

Vous songez avec raison à l’Antigone de Sophocle. Quand Antigone oppose

aux lois écrites les ἄγραπτα νομίματα, les lois qui ne sont écrites

nulle part et auxquelles elle se range, c’est elle-même qu’elle sent

législatrice au delà des lois, du droit de son grand cœur, de sa haute

intelligence et de sa vue plus complète de l’humanité. Jamais on n’a

opposé d’une façon plus forte et plus éloquente la morale sociale et la

morale d’un seul, la société législatrice et le législateur isolé sûr

d’avoir raison contre la société législatrice, la science d’un contre la

science de tous. «Le plus sage des Grecs», après un autre peut-être, a

voulu dire que tel individu ne se sépare de la société que parce qu’il

la dépasse et en la dépassant y rentre véritablement, parce qu’il se

place à l’avance dans une société qui dépassera celle d’aujourd’hui et

relativement à laquelle il est au centre, loin de se trouver au dehors.

Car le conflit de la morale individuelle et de la morale sociale est la

condition même du progrès moral, non point la seule, mais une condition

très importante. Une société ne peut pas s’améliorer en se regardant;

elle se trouve trop sage, ce qu’elle a fait contre la sagesse ayant été

fait conformément à son tempérament, à ses passions maîtresses,

auxquelles elle tient. Elle peut s’améliorer, il est vrai, en

considérant les nations étrangères, et peu de choses m’ont paru plus

judicieuses dans toute l’histoire que les nations anciennes envoyant

chercher des lois pour elles dans les pays étrangers. Mais elle

s’améliore surtout par les individus nés dans son sein, qui s’élèvent

au-dessus d’elle, qui conçoivent une morale individuelle plus pure, qui

conçoivent pour eux-mêmes une morale plus pure; que l’État,

généralement, fait périr comme ennemis publics; qui laissent des

disciples et dont la morale individuelle est transformée par la

propagande de ces disciples en morale sociale;--avec le déchet qui se

produit toujours dans ces histoires-là.

Il est donc d’intérêt public que la morale publique soit combattue

quelquefois par la morale individuelle.

* * * * *

En conflit encore, souvent, la religion et l’État, et ici nous rentrons

dans la catégorie des idées générales présociales dont la société a

comme hérité et qu’elle a transformées selon ses intérêts, à son image

et à son profit. La société socialise la religion qu’elle reçoit quand

elle se forme. Elle l’adoucit, elle la civilise, elle la moralise comme

nous avons vu. Mais la religion résiste de toutes sortes de façons; elle

résiste tantôt comme arriérée, tantôt comme en avance, toujours comme

individuelle.

Comme arriérée. Surtout dans les commencements et pendant très

longtemps, elle résiste aux législations qu’elle n’inspire pas et qui

sont le résultat soit des nécessités sociales, soit des emprunts faits

aux nations qui ont d’autres dieux; et elle résiste, quelquefois avec

raison, aux mœurs nouvelles qui sont en contradiction avec les mœurs

inspirées et consacrées par les anciens dieux. La lutte du passé et du

présent a très souvent, le plus souvent, couleur religieuse, plus même,

quelquefois, que la religion ne voudrait; car si la religion se réclame

du passé, le passé qui veut survivre se réclame encore plus de la

religion.

Comme en avance. Après une révolution religieuse qui marque toujours une

révolution sourde et inaperçue des mœurs, la religion joue le rôle que

vous voyiez joué tout à l’heure par la morale individuelle; elle juge la

société, non plus d’après un passé vénérable et donné pour sacré, mais

d’après un idéal qu’elle s’est fait et qu’elle veut imposer. Dans ce

cas, elle a pour elle les jeunes et non pas les vieillards, les

générations qui montent et non celles qui déclinent. Dans ce cas, elle

est plus morale, pour un temps, que la société à laquelle elle s’adresse

et que la religion, _socialisée_ depuis longtemps, qu’elle prétend

surmonter et remplacer en la dépassant. Pendant toute la période de

luttes, avec des tristesses, des misères et des horreurs inévitables, il

y a une renaissance des énergies, des grands espoirs, des grandes forces

morales. La religion nouvelle s’établit, réformée et réformante,

purifiée et purifiante, réformant et améliorant surtout, je crois, celle

à côté de laquelle elle s’installe; force morale, du reste, et, tout

compte fait, très appréciable;--jusqu’à ce que, à son tour, elle soit

socialisée par la société qui l’a admise.

Comme individuelle. La religion est toujours partiellement individuelle.

Elle est une forme, la plus belle, de cet individualisme antérieur à la

société et qui au sein de la société veut toujours renaître. La religion

a beau être socialisée au point de se confondre apparemment avec l’État,

elle n’est jamais socialisée complètement. S’il y a des dieux de l’État

et qui sont les plus grands, il y a des dieux de _gens_, des dieux de

famille, des dieux individuels.

L’État ne goûte point beaucoup cela. Il est bien remarquable que l’État

romain n’ait jamais voulu que les plébéiens eussent des dieux autres que

ceux de l’État. Il tolérait ceux des patriciens, comme souvenirs de

famille et comme consécration de cette aristocratie même sur laquelle,

tout compte fait, il reposait et à laquelle il fallait donner ou laisser

un caractère sacré. Mais point de dieux particuliers pour le plébéien,

qui ne doit adorer que Rome en elle-même et en la personne des dieux qui

la protègent.

L’État goûte donc peu les dieux de famille et les dieux domestiques. Ils

existent pourtant toujours, au moins en ce sens que chacun, parmi les

dieux communs, choisit son dieu ou ses dieux particuliers, qu’il entoure

et poursuit d’une dévotion particulière. Ils existent pourtant toujours

en ce sens qu’en dehors de la religion officielle le croyant s’affilie à

tels ou tels mystères où il trouve une religion distincte de celle de la

cité. Ils existent pourtant toujours en ce sens que brusquement toute

une partie de la population adopte, et avec une sorte de fureur, des

dieux venus d’Orient et fait trembler de scandale, d’indignation et de

peur le gouvernement, moins effrayé de la détestable morale qu’apporte,

paraît-il, cette religion bachique, que du fait même que le peuple

romain est en train de changer de dieux, de faire un schisme, de se

séparer religieusement des dieux du Capitole.

Et en effet, qu’est-ce à dire? C’est à dire que la tendance n’a pas

péri, qu’elle ne périt jamais, de choisir son dieu, d’adorer

individuellement, d’adorer en dehors de l’État, d’adorer celui que l’on

veut adorer et non pas celui que la cité prétend imposer à votre

adoration.

Les préjugés nécessaires · 第 16 / 18 段