Il faut remarquer d’abord que l’instinct démocratique développe

extraordinairement vite ses conséquences, parce qu’il s’entraîne

lui-même avec une extraordinaire rapidité. Dès qu’il domine, il est

unanime. En effet, n’y ayant pour l’aristocrate lui-même, et pour le

plus aristocrate des aristocrates, d’autre moyen d’être quelque chose

que de plaire au peuple pénétré de sentiments démocratiques, ou ce sont

tous les moyens démocratiques qu’il emploiera, flatteries,

mercantilisme, surenchères, charlatanisme, et il ne fera que confirmer

dans la nation l’état d’âme démocratique;--ou il s’abstiendra, dira,

comme Nietzsche, que s’occuper de politique est une «indécence» et

deviendra un émigré à l’intérieur, c’est-à-dire ne comptera pour rien,

non seulement comme influence, mais même comme unité dans l’État;--et

dans les deux cas la démocratie suivra son cours, de plus en plus

précipité. Pour que l’aristocratie existe (et c’est un _truism_), il

faut que le peuple surtout soit aristocrate.

Une fois que l’instinct démocratique s’est emparé de l’âme d’un peuple,

il l’amène successivement à toutes les démarches qui peuvent et qui

doivent dissoudre et pulvériser ce peuple même. En effet, le

démocratisme c’est l’amour de la justice, _c’est-à-dire_ de l’égalité,

étant entendu, en bon esprit démocratique, que dès qu’il y a inégalité

il y a injustice et qu’il est juste que tout homme soit exactement

autant qu’un autre.

Or l’esprit égalitaire s’attaque d’abord à toutes les inégalités

_sociales_. Le privilège de la naissance paraît monstrueux: «Vous vous

êtes donné la peine de naître.» Pour cela, en vertu de cela, vous êtes

chef. Y a-t-il rien de plus inique? Les privilèges dus à la naissance

seront abolis. On ne naîtra plus chef, on ne naîtra plus noble.

Bien. Mais, s’il vous plaît, naître riche n’équivaut-il pas à naître

noble? Non seulement il y équivaut; mais il est un avantage beaucoup

plus considérable. Montesquieu fait remarquer que naître noble, en 1740,

fait gagner à un enfant une vingtaine d’années sur les autres. Voltaire

dit exactement la même chose de la richesse et il a tout autant raison,

beaucoup plus, puisqu’avec l’argent on achète la noblesse, ce qui fait

que l’enfant qui naît riche est plus favorisé dès sa naissance que

l’enfant qui naît pauvre. La richesse est donc une inégalité de

naissance tout autant, au moins, que la noblesse. Donc il faut abolir

l’enfant naissant riche, il faut abolir l’héritage. _Ut fiat æqualitas._

La noblesse, en disparaissant, a découvert une autre inégalité qu’elle

cachait et qui apparaît.

Bien. Mais détruire l’héritage suffit-il? Non; car il suffit que le père

soit riche jusqu’à sa mort pour que l’enfant ait un privilège de

naissance. Il sera mieux élevé, mieux instruit, mieux dressé, mieux

armé; il aura le privilège de l’éducation que sa naissance lui aura

valu. Encore deux classes: celle de ceux qui ont pu être élevés, celle

de ceux qui n’ont pas pu l’être. Il ne suffit donc pas d’abolir

l’héritage, il faut abolir la richesse elle-même, l’aisance elle-même,

ou la faire égale entre tous. _Ut fiat æqualitas._ L’héritage, en

disparaissant, a découvert une autre inégalité qu’il cachait et qui

apparaît.

Bien. Que la richesse disparaisse. Mais, ce n’est encore rien. L’on n’a

aboli que les inégalités sociales. On se trouve en présence des

inégalités naturelles. Tel homme est plus intelligent qu’un autre, plus

ingénieux, plus adroit, plus habile, plus éloquent, d’une capacité de

travail plus grande. Voilà les inégalités naturelles. Sont-elles plus

justes parce qu’elles sont naturelles? En quoi? Pourquoi? Elles ne sont

pas plus justes et elles sont plus douloureuses. Elles sont plus

douloureuses que les inégalités sociales, parce que, même quand on

souffrait le plus de celles-ci, on a toujours senti qu’on pouvait les

abolir; tandis que les inégalités naturelles, on sent qu’elles sont

indestructibles. Mme de Staël a un mot très juste, et même profond,

parmi tant d’autres; elle dit: «La Révolution française n’a pas établi

l’égalité. Elle a remplacé une inégalité par une autre. Elle a remplacé

les inégalités sociales par les inégalités naturelles.» Évidemment! Elle

a remplacé les inégalités sociales--ou plutôt quelques-unes; car elle

n’a pas ôté l’inégalité des fortunes--par l’inégalité naturelle:

différence d’intelligence, d’adresse, d’habileté et de puissance de

travail entre les hommes.

Or, en cela, le but étant l’égalité, elle a rétrogradé plutôt qu’avancé.

Car les inégalités sociales contrariaient les inégalités naturelles, les

refoulaient et les réprimaient: un enfant bien doué était, par les

enfants bien nés, bien élevés et bien rentés, empêché de percer et

d’arriver à la lumière, au développement de lui-même et à la puissance.

_Si_ l’inégalité sociale avait _absolument_ empêché les inégalités

naturelles de sortir leur effet, elle eût bien mérité de l’égalité, les

inégalités naturelles étant, quand elles sont laissées libres, beaucoup

plus envahissantes, dominantes, accapareuses et oppressives que les

inégalités sociales, lesquelles se contentent le plus souvent d’honneurs

et d’oisiveté. Donc, à avoir supprimé les inégalités sociales, en

supposant qu’on les ait détruites, on n’a rien fait pour l’égalité, et

peut-être au contraire. Les privilèges sociaux, en disparaissant, ont

découvert les privilèges naturels qu’ils cachaient et qui apparaissent.

Il faudrait supprimer les inégalités naturelles elles-mêmes et les

inégalités naturelles surtout, _ut fiat æqualitas_.

On ne peut pas les détruire, mais on peut les neutraliser. A mon avis on

ferait mieux de les détruire, toute vaine sensibilité mise de côté. A

Sparte on immolait sans pitié les enfants mal conformés. Pourquoi? parce

que Sparte était une société aristocratique qui ne voulait conserver

comme citoyens que «les meilleurs» au point de vue de la défense du

pays. Une société démocratique doit faire la même chose, c’est-à-dire

l’inverse, et ostraciser par la mort les enfants bien doués, qui sont

une menace pour l’égalité.

Sans aller jusque-là, si, je ne sais pourquoi, du reste, on ne veut pas

y aller, on peut neutraliser les inégalités naturelles. On peut faire à

leur égard ce qu’on fait à l’égard des «fils de rois»: car précisément

ils sont des «fils de rois» selon la terminologie de Gobineau. A l’égard

des fils de rois, on peut, soit les tuer, soit les réduire à

l’impuissance. La première République a tué Louis XVI parce qu’il

émigrait; la troisième République a forcé ses petits-neveux à émigrer

parce qu’ils résidaient. Il n’y a pas illogisme, il y a deux façons

différentes de réduire à rien. De même à l’endroit des hommes supérieurs

par l’intelligence, l’adresse ou la puissance de travail, il faut

pratiquer l’ostracisme déprimant; il faut pratiquer la stérilisation; il

faut en faire des émigrés à l’intérieur, en ne leur accordant ni

faveurs, ni honneurs, ni places, ni fonctions, ni occasions de

travailler, et les ramener ainsi à un nirvana inoffensif. _Ut fiat

æqualitas._

C’est le système de Babeuf que j’expose ici, de Babeuf, le plus logique

et peut-être le seul logique des révolutionnaires démocrates. C’est du

reste, instinctivement et fatalement, le système que suivent les

démocraties en abaissant progressivement le niveau de leurs délégations

parlementaires et par là le niveau des fonctionnaires de l’État, puisque

ce sont leurs délégations parlementaires qui indirectement, mais

réellement, nomment ceux-ci; et du reste, en faisant progressivement de

toutes les fonctions des fonctions d’État, pour que tout ce qui agira

dans l’État passe sous ce niveau toujours et indéfiniment rabaissé; et

encore en mêlant à toute nomination des questions politiques afin que

soit préféré à l’homme compétent, celui qui, se sentant incompétent,

aura remplacé l’aptitude par une opinion politique, supériorité qu’il

est toujours à la portée de tout le monde de se donner.

Ainsi la démocratie, éliminant peu à peu toute supériorité inventée par

l’instinct social, _puis_ toute supériorité inventée par la nature,

affaiblit les muscles et les nerfs de l’État; _ut fiat æqualitas_, ce

qui est, au point de vue qu’elle a adopté, non seulement le souverain

bien, mais le seul bien.

Telles sont, selon moi, les transitions par lesquelles les peuples

passent de l’instinct aristocratique à l’instinct démocratique et de

l’état aristocratique à l’état de démocratie intégrale.

CHAPITRE XI

LE MARIAGE

De toutes les victoires de la société sur la nature, le mariage

monogamique est la plus éclatante, la plus vigoureuse et peut-être la

plus féconde.

L’homme est polygame de nature, ce qui est suffisamment indiqué par ce

fait que la grossesse de sa compagne est très longue et que, pendant

cette grossesse, ne cessent ni ses désirs à lui ni ses besoins.

A la vérité, l’homme a tellement changé, même naturellement, même

physiologiquement, que j’ai souvent pensé qu’en des temps très anciens

il avait pu être beaucoup plus prédestiné à la monogamie qu’il n’y

paraît à le considérer pendant la période historique. N’a-t-il pas pu

être, aux temps primitifs, comme l’immense majorité des animaux,

sollicité par les désirs de l’amour seulement pendant une saison de

l’année et assez courte? Et ne se serait-il pas fait lui-même «amoureux

en toute saison», comme dit le peuple, sous l’influence de ses passions

et de son imagination et par un entraînement progressif? Cela

expliquerait cette anomalie qui consiste en ce que, constitué pour vivre

cent cinquante ans au moins, à en juger par la longueur de sa période de

croissance, il ne vit que la moitié de ce temps; il aurait raccourci sa

vie par cet excès, parmi beaucoup d’autres. Cela expliquerait aussi les

légendes, qui sont peut-être des souvenirs confus et traditions

confuses, sur la longueur d’existence des hommes antédiluviens. Quoi

qu’il en soit, cela a pu être.

Si cela a été, si les hommes des premiers âges ne pratiquaient l’amour

sexuel qu’en une seule saison de l’année, ils pouvaient être monogames,

leurs compagnes étant grosses et eux abstinents précisément pendant le

laps de temps qui sépare un printemps d’un autre.

Mais il reste la période d’allaitement, peu favorable au commerce sexuel

et qui nous ramène à l’hypothèse de la polygamie chez les primitifs,

même eussent-ils été exclusivement _printaniers_. Donc le polygamisme de

l’homme est encore l’hypothèse la plus vraisemblable.

Non seulement les tout à faits primitifs, les errants, mais les

_familiaux_ ont été polygames, ceux-ci du reste plus que ceux-là; car la

monogamie devait être assez fréquente chez les errants, très isolés,

très éloignés les uns des autres, comme je l’ai dit; et la polygamie

assez fréquente chez les familiaux, la femme errante venant chercher

asile à la ferme, à l’isba, à la hutte du familial primitif, même qui

avait compagne, s’y rendant utile, y devenant agréable et passant au

rang de compagne adjointe. Que la polygamie fût l’état ordinaire des

primitifs, cela fait peu de doute à mes yeux.

La société, primitive encore, car plus tard elle fera un peu le

contraire, créa et imposa le mariage pour le besoin qu’elle en avait et

inventa le préjugé monogamique comme tous les autres préjugés sociaux,

pour le besoin qu’elle avait de ce préjugé. Elle en avait besoin, comme

dit Montesquieu, parce que «la continence publique est naturellement

jointe à la propagation de l’espèce»; parce que la polygamie tarit, en

la dispersant, la puissance virile; parce qu’elle tarit aussi la

fécondité féminine, la crainte, chez le polygame, du trop grand nombre

d’enfants, l’amenant à faire de la plupart de ses compagnes seulement

des instruments de plaisir, d’où résulte toute une catégorie de femmes

inutiles à la société.

Aussi la polygamie, même dans les pays où elle est légale, n’est qu’une

tolérance, n’est nullement recommandée par la loi religieuse et elle

change peu du reste l’état social, l’immense majorité des hommes

pratiquant la monogamie et la loi ne permettant qu’aux riches d’être

polygames. C’est un privilège aristocratique. Les Orientaux manquent

rarement de nous dire: «Nous sommes polygames comme vous, quand nous

sommes dans l’aisance, avec cette seule différence que nous avons un

harem concentré et vous un harem dispersé; et, comme chez vous, la règle

générale est qu’un homme soit l’époux d’une seule femme.»

La société a toujours protégé le mariage monogamique avec des tendresses

qui entraînaient des rigueurs. La conservation de l’État l’exigeait.

L’État a toujours tenu aux hommes le discours que le censeur Metellus

Numidius tint aux Romains: «S’il était possible de n’avoir point de

femmes, nous vous délivrerions de ce mal; mais comme la nature a établi

que l’on ne peut guère vivre heureux avec elles ni subsister sans elles,

il faut avoir plus d’égard à notre conservation qu’à nos satisfactions

passagères.»

L’État romain établit des peines pour ceux qui n’étaient pas mariés et

des récompenses et une multitude d’honneurs variés pour ceux qui

étaient. Il alla jusqu’à interdire le mariage aux vieillards, défendant

à un homme qui avait soixante ans d’épouser une femme qui en avait

cinquante, ce que du reste je ne comprends pas bien; car ce qu’il faut

défendre au vieillard c’est moins de faire un mariage inutile, en

épousant une cinquantenaire, que de faire, en épousant une jeune fille,

un mariage inutile aussi, mais qui, de plus, vole une épouse à quelque

jeune homme et empêche des enfants de venir au monde.

Aussi Tibère interdit-il aux vieillards d’épouser une femme au-dessus de

cinquante ans _et aussi au-dessous_. Mais Claude revint au système

antérieur. Doit-on soupçonner Claude d’avoir pensé que le mariage d’un

vieillard avec une jeune fille est moins infécond, comme le pensait

Corvisart, qu’on ne croit à première vue?

Toujours est-il que toutes les idées romaines étaient tournées du côté

de la monogamie féconde. Auguste exprimait l’esprit romain quand il

disait aux chevaliers romains célibataires: «La cité ne consiste pas

dans les maisons, les portiques, les places publiques: ce sont les

hommes qui font la cité. Vous ne verrez pas, comme dans les fables,

sortir des hommes de dessous terre pour prendre soin de la chose

publique. Ce n’est point pour vivre seuls que vous restez dans le

célibat; chacun de vous a des compagnes de table et de lit, et vous ne

cherchez que la tranquillité dans le libertinage. Mon unique objet est

la perpétuité de la République.»

L’unique objet des sociétés a été la perpétuité de la République; et

c’est pourquoi, par les mœurs autant que par les lois, elles ont exalté

le mariage et l’ont fait considérer comme le fondement même de toute

morale. L’homme moral, pour elles, c’est l’homme marié de bonne heure,

fidèle à sa femme, exigeant impérieusement que sa femme lui soit fidèle,

_fidèle à ses enfants_ et exigeant impérieusement que ses enfants lui

soient fidèles, c’est-à-dire obéissants. C’est cet homme-là qui est

l’homme social, la cellule pure et saine du corps social. Il est digne

de tous les respects, de toutes les dignités, de toutes les faveurs.

Celui des deux consuls qui a le plus d’enfants prend les faisceaux le

premier. Celui des sénateurs qui a le plus d’enfants est inscrit le

premier et opine le premier.

D’après cette conception, la première vertu des femmes et la seule

presque dont on tienne compte est la chasteté. Tout le reste est

secondaire, puisqu’il n’importe pas directement à la perpétuité de la

République. Faire considérer à la femme la chasteté et la fidélité comme

«son honneur», c’est-à-dire comme sa morale, faire considérer au mari la

chasteté et la fidélité de sa femme comme «son honneur» à lui, ce qui

est une absurdité, mais ce qui importe infiniment pour la moralité

publique, pour la pureté des générations, pour la stabilité et la

continuité des familles; c’est l’effort constant de la cité comme

législatrice et de la cité comme moraliste, comme agent de moralisation,

comme constitutrice des mœurs, comme prédicatrice de morale; c’est ce

qu’elle met dans la loi et ce qu’elle met dans tous ses discours.

Montesquieu, sur un passage de Dion Cassius qui est susceptible de

plusieurs interprétations, raisonne ainsi: «Dans le Sénat de Rome

composé de graves magistrats, de jurisconsultes et d’hommes pleins de

l’idée des premiers temps, on proposa, sous Auguste, la correction du

luxe et des mœurs des femmes. Il éluda avec art. C’est qu’il fondait une

monarchie et dissolvait une République.»

Montesquieu n’a pas tout à fait raison. Un fondateur de monarchie n’a

pas intérêt à la dissolution des mœurs, aucune société n’y ayant

intérêt; mais il est très vrai qu’une société aristocratique a plus

d’intérêt à la pureté des mœurs qu’une démocratie, soit césarienne, soit

populaire: une société aristocratique a besoin d’une nation où tout le

monde soit aristocrate, c’est-à-dire où tout le monde soit soucieux

d’être ascendant et fondateur de famille ascendante; une société

démocratique peut relâcher quelque chose de cette rigueur, se proposant

non la tension de la patrie, de manière à lui faire produire son plus

grand effort, mais l’aisance, la facilité et la douceur des relations,

au risque que le pays soit surpassé, surmonté et vaincu par d’autres, ce

à quoi elle n’attache pas une très grande importance. Douce philosophie

qui, relativement, était permise à Rome au temps d’Auguste; mais il

aurait fallu voir, au temps d’Auguste, de Tibère ou même des Antonins,

un Annibal descendant des Alpes.

Dans cette contrainte continue qu’elle exerce pour constituer la famille

forte, _casta domus_, la société rencontre la nature qui pousse plutôt à

la polygamie, l’homme surtout; elle rencontre le désir de divorce, chez

l’homme surtout, chez la femme quelquefois. Elle est embarrassée; car

son premier intérêt est la multiplication de l’espèce, et le maintien

des mariages où la discorde règne entre les époux est contraire à la

multiplication de l’espèce; et le divorce est favorable à la

multiplication de l’espèce.

Mais, d’autre part, le maintien des mariages, même de ceux où règne la

discorde, est favorable à la multiplication de l’espèce en ce sens qu’il

conserve les enfants, ne les disperse pas, ne les met pas, de mauvaises,

dans de plus mauvaises encore conditions d’élevage; et le divorce est

défavorable à la multiplication de l’espèce en ce sens _et_ qu’il

disperse les enfants et les met dans les plus mauvaises conditions

d’élevage _et_ qu’il déprave les parents, non pas tous, mais un certain

nombre.

Le mariage indissoluble a un caractère redoutable et sacré qui donne aux

conjoints une mentalité particulière; ils se soumettent au mariage comme

à une fatalité, comme à une partie de la fatalité universelle, comme à

une des nombreuses choses de ce monde qui sont fatales et ils y plient

leurs esprits comme à une fatalité; ils l’acceptent gravement et le

supportent avec sérieux; le mariage indissoluble est une école, sinon de

stoïcisme, du moins de philosophie grave et virile; _parce qu’il est une

fatalité, il prend le caractère d’un devoir_.

Le mariage dissoluble a quelque caractère de l’union libre; on le

contracte légèrement, comme engagement très facilement révocable. On y

entre comme en un lieu d’où il est très aisé de sortir. On a toujours

l’impression que l’on n’y est point, mais que l’on y passe. Il donne une

mentalité qui n’est pas suffisamment sérieuse. C’est là son grand défaut

pour moi, c’est presque son unique défaut.

J’ai fait remarquer ceci à propos du _Demi-Monde_ de Dumas fils. On

avait noté qu’Olivier de Jalin, ce personnage «le plus honnête homme du

monde» selon l’auteur, qui renseigne, sur les mauvaises mœurs d’une

femme dont il a été l’amant, quelqu’un qui va l’épouser et qu’il connaît

depuis quelques jours, avait paru en effet très honnête homme au public

de son temps; puis, que, peu à peu, il avait paru un homme assez

répugnant aux nouveaux publics. Je donnai cette explication que cela

tenait tout simplement à ce que, depuis l’apparition du _Demi-Monde_, le

mariage avait été aboli. Quand le mariage indissoluble existait, c’était

une chose si redoutable, si funeste, que d’épouser une courtisane qui

devait garder votre nom toute sa vie, qu’avertir celui qui allait faire

cette sottise était honnête en somme, quoique inquiétant. Mais, du

moment que le mariage n’est qu’une union libre légale, se marier avec

une courtisane qu’on pourra quitter dès qu’on saura qu’elle l’est et qui

ne gardera pas votre nom, est une chose si peu grave, si peu importante,

un incident désagréable, mais si peu funeste, dans la vie, qu’avertir

cet homme n’est plus qu’une goujaterie inutile, n’est plus aucunement

excusable. Et donc, les publics des deux temps avaient raison.

L’exemple me semble topique. Le mariage indissoluble est une chose

terriblement grave et qui donne de la gravité à ceux qui le contractent.

Le mariage dissoluble est chose légère et qui donne de la légèreté à

ceux qui le contractent, ou qui leur laisse celle qu’ils avaient.

Or cette mentalité sérieuse, c’est précisément celle que la société

désire qu’aient les citoyens et par le mariage indissoluble elle la leur

inspire. Elle fait le mariage indissoluble, non pour lui-même, ayant

plutôt intérêt à son contraire, mais pour préparer l’état d’âme que le

mariage indissoluble crée et dont elle a besoin plus peut-être que

d’autre chose.

Montesquieu (dans les _Persanes_, il est vrai) est léger sur ce sujet.

«Le divorce était permis dans la société païenne; il fut défendu aux

chrétiens. Ce changement, qui parut d’abord de si petite conséquence

[parut-il tel et pourquoi? passons] eut insensiblement des suites

terribles et telles qu’on peut à peine les croire. On ôta non seulement

toute la douceur du mariage mais aussi on donna atteinte à sa fin; en

voulant resserrer ses nœuds on les relâcha, et au lieu d’unir les cœurs,

comme on le prétendait, on les relâcha pour jamais... On voulut fixer le

cœur; c’est-à-dire ce qu’il y a de plus variable et de plus inconstant

dans la nature: on attacha sans retour et sans espérance des gens

accablés l’un de l’autre et presque toujours mal assortis, et l’on fit

comme ces tyrans qui faisaient lier des hommes vivants à des corps

morts. Rien ne contribuait plus à l’attachement mutuel que la facilité

du divorce; un mari et une femme étaient portés à souffrir patiemment

les peines domestiques, sachant qu’ils étaient maîtres de les faire

finir et ils gardaient souvent ce pouvoir en main toute leur vie sans en

user, par cette seule considération qu’ils étaient sûrs de pouvoir le

faire... Il n’en est pas de même des chrétiens que leurs peines

présentes désespèrent pour l’avenir. Ils ne voient dans les désagréments

du mariage que leur durée et, pour ainsi dire, leur éternité. De là

viennent les dégoûts, les discordes, les mépris; et c’est autant de

perdu pour la postérité. A peine a-t-on trois ans de mariage qu’on en

néglige l’essentiel; on passe ensemble trente ans de froideur[10]. Il se

forme des séparations intestines aussi fortes et peut-être plus

pernicieuses que si elles étaient publiques; chacun vit et reste de son

côté, et tout cela au préjudice des races futures. Bientôt un homme,

dégoûté d’une femme éternelle, se livre aux filles de joie, commerce

honteux et si nuisible à la société, lequel, sans remplir l’objet du

mariage, n’en représente tout au plus que les plaisirs. Il ne faut donc

pas s’étonner si l’on voit chez les chrétiens tant de mariages fournir

un si petit nombre de citoyens. Le divorce est aboli; les mariages mal

assortis ne se raccommodent plus [ne se réparent plus par le fait d’en

contracter d’autres; c’est mal écrit], les femmes ne passent plus, comme

chez les Romains, successivement dans les mains de plusieurs maris, qui

en tiraient chemin faisant le meilleur parti possible... Si à Lacédémone

il avait été établi que les maris changeassent de femme tous les ans, il

en serait né un peuple innombrable. Il est assez difficile de faire bien

comprendre la raison qui a porté les chrétiens à abolir le divorce...»

[10] On voit d’où vient (peut-être) le mot de Taine, si joli du reste:

«On s’étudie trois semaines, on s’aime trois mois, on se querelle

trois ans, on se supporte trente ans, et les enfants recommencent.»

La part faite de la plaisanterie, du badinage et du paradoxe, il reste

de ce passage que Montesquieu: 1º considère l’union libre comme plus

productrice de fidélité que le mariage; 2º considère surtout la

multiplicité des enfants.

Les préjugés nécessaires · 第 13 / 18 段