Voltaire, qui du reste est un des dieux de la démocratie, tant il est

vrai que le monde est une des sept cents comédies dont s’amuse

l’Éternel, comme disent les Védas, Voltaire disait: «Quand la populace

se mêle de raisonner, tout est perdu»; et: «Il ne s’agit point de

rétablir la constitution athénienne; je n’aime pas le gouvernement de la

canaille.» Il voulait dire: le peuple croit pouvoir raisonner; quand il

s’en mêle tout est perdu, parce que, à des raisonnements éclairés de

quelque savoir se substituent des raisonnements qui sont tout d’instinct

et de sentiment. L’instinct démocratique consiste à vouloir remplacer

ceux qui savent quelque chose par ceux qui ne savent rien, _précisément

parce qu’ils ne savent rien_ et parce que, dès lors, ce qu’ils sentent

ne peut pas être contrarié par ce qu’ils savent. L’incompétence est

considérée comme une pureté, et l’ignorant n’est pas intronisé malgré

son ignorance, mais à cause et en honneur de son ignorance même.

Rien n’éclaire mieux là-dessus que le contraire même de ceci, à savoir

le rêve un peu ingénu d’un aristocrate radical. Nietzsche rêve ceci:

«_De la domination des compétences._--Il est facile, ridiculement

facile, d’élaborer un modèle pour le choix d’un corps législatif. Il

faudrait d’abord mettre à part dans un pays les hommes, du reste loyaux

et dignes de confiance, qui seraient maîtres connaisseurs en certaines

choses et _reconnaîtraient réciproquement leurs capacités_ [déjà

cooptation]. Dans l’assemblée formée de ces hommes-ci, il faudrait faire

un choix plus restreint qui déterminerait les spécialités et les

compétences de premier ordre dans chaque ordre de connaissance, et ce

choix se ferait par l’estime et la garantie mutuelle [seconde

cooptation]. Le corps législatif ainsi composé, les voix et décisions de

chaque homme spécialement compétent devraient seules décider dans chaque

question particulière, et l’honorabilité de _tous les autres_ devrait

être assez grande pour que, ne fût-ce que par simple convenance, ils

abandonnassent la décision à ceux-ci sur cette question spéciale. De

sorte que, strictement, _la loi_ [en chaque espèce] _naîtrait de la

décision des plus raisonnables_... Mais si, comme je l’ai dit, il est

facile, ridiculement facile d’élaborer une pareille construction, il n’y

a pas de puissance assez forte sur la terre pour la réaliser,--à moins

que la croyance en l’utilité supérieure de la science ne devienne

évidente, même pour le plus malveillant, et que l’on ne préfère cette

croyance en la foi au nombre. C’est dans le sens de cet avenir qu’il

faut dire: «Respect pour l’homme compétent et à bas tous les partis!»

Voilà qui est précisément le contraire de ce que pense l’instinct

démocratique. Il pense que la compétence résoudrait les questions dans

le sens de la raison (relativement, humainement); que «la loi naîtrait

de la décision du plus raisonnable», et c’est devant quoi il recule avec

horreur, sur cette considération qu’à agir ainsi jamais une loi ne

serait l’expression d’une passion, chose qu’il ne peut pas même

envisager de sang-froid.

Car là est le point. On se demande toujours pourquoi, dans les temps

démocratiques, le peuple a horreur de la compétence, n’a qu’un principe,

à savoir que les affaires ne doivent être traitées que par ceux qui ne

les connaissent pas, à l’exclusion de ceux qui les connaissent. On dit:

la démocratie est le culte des nullités. Soit; mais encore pourquoi

l’est-elle?--Mais, parce que savoir quelque chose sur une question, je

ne dis pas ôte la passion, mais diminue la passion avec laquelle on la

traite; ce qui est précisément ce dont le démocratisme ne veut pas,

voulant que la loi soit l’expression des diverses passions qui

l’animent.

Leibniz remarquait qu’il était très difficile qu’un homme intelligent

entrât dans un gouvernement monarchique. Il avait raison s’il parlait de

monarchie absolue, un monarque absolu répugnant, sauf s’il est très

intelligent lui-même, (et encore!) à un ministre intelligent qui

contrariera très probablement ses penchants. Or, n’y ayant rien qui soit

plus semblable au despotisme personnel que le despotisme populaire, la

remarque de Leibniz s’applique à la démocratie, qui n’admet pas qu’un de

ses ministres ait une opinion à lui, qui veut que ceux qui sollicitent

ses suffrages lui disent, comme le candidat de la comédie: «Tout ce que

vous voulez, je le veux encore plus que vous»; qui veut qu’ils lui

disent, comme M. Henry Maret en 1878: «Mon concurrent vous dira: «Voilà

ce que je veux»; moi, je vous dis: «Qu’est-ce que vous voulez?»; et qui

a toujours peur que de savoir quelque chose cela n’amène à avoir une

opinion personnelle.

Le peuple, aux temps démocratiques, ne veut avoir pour ministres que des

simples d’esprit ou des simples d’esprit volontaires, se fiant du reste

plus à ceux-là qu’à ceux-ci, parce que ceux-là sont plus sûrs, comme le

montre précisément le petit exemple cité plus haut, M. Maret s’étant

lassé assez vite de vouloir ce que tout le monde voulait.

On a dit que le sentiment aristocratique, quand il est éprouvé par le

peuple, est le sentiment confus qu’on n’est qu’un imbécile. Ce n’est pas

faux; mais ce qui me semble encore plus vrai c’est qu’aux temps

démocratiques le sentiment démocratique est le sentiment qu’on est un

imbécile et qu’à cause de cela tout le monde doit l’être, _ut fiat

æqualitas_.

La démocratie est aussi--et ce n’est qu’un autre aspect du même

sentiment--le goût de l’égalité _réelle_, c’est-à-dire le goût du

nivellement des conditions; c’est pour cela qu’elle _veut tout faire par

elle-même_, qu’elle ne veut pas de chefs, même élus par elle et

continuellement révocables par elle, parce qu’encore ils sont des chefs

tant qu’elle ne les a pas révoqués; elle ne veut que des délégués à

mandat impératif, c’est-à-dire des commissionnaires.

Qu’elle ne veuille pas de chefs, cela signifie qu’elle a perdu la notion

de la hiérarchie et de la discipline, c’est-à-dire la notion que la

patrie est un camp, et c’est-à-dire la notion de la patrie; car la

patrie est toujours un camp, n’est jamais autre chose, et quand on dit:

«Ce qui faisait la vertu romaine, c’était Annibal aux portes de Rome»;

il faut toujours ajouter: «Annibal est toujours aux portes de Rome.» Le

démocratisme, le plébéianisme, n’est pas autre chose que l’oubli de la

patrie, ou tout au moins, et cela pratiquement revient au même, la

méconnaissance de ce qu’elle est, c’est-à-dire une armée.

Et ici j’ai bien l’air d’être en contradiction avec Montesquieu, car si,

selon ses définitions, «la vertu politique» est «l’amour de la patrie»

et si je tiens pour principe de la démocratie l’oubli de la patrie,

c’est-à-dire le vice politique, je suis en contradiction avec lui, qui

affirme que le principe des républiques c’est la vertu politique.

Il n’y a qu’une contradiction apparente. Montesquieu veut dire, et tous

ses textes le prouvent, _qu’il faut_ que la vertu soit le principe des

républiques, que la vertu _doit être_ le principe des républiques, que

si les républiques n’ont pas ce principe elles n’en ont pas, n’ont rien

qui les soutienne et doivent périr. Et cela est bien évident, car les

républiques, démocratiques surtout, puisqu’elles s’ôtent tout autre

principe (crainte, obéissance, «honneur»), sont bien forcées de posséder

d’autant plus le principe de la vertu politique, sans quoi elles ne sont

plus rien du tout. Mais il ne dit point _qu’en fait_ les républiques

aient toujours ce principe. Et je dis qu’en fait les républiques

démocratiques ne l’ont jamais si elles sont véritablement démocratiques

et que, quand elles l’ont, démocratiques elles ne le sont point.

Qu’une république, par «vertu politique», par amour de la patrie, nomme

toujours pour ses magistrats les hommes les plus compétents et les plus

intègres; qu’elle conserve très énergiquement les traditions; qu’elle

ait un culte pour son armée et qu’elle la considère comme son âme;

qu’elle ait des institutions conservatrices de tout ce qui a fait la

grandeur du pays, avec la conviction que ce qui a fait cette grandeur la

doit faire encore, la patrie, comme l’humanité, «se composant de plus de

morts que de vivants» et vivant surtout de l’esprit des morts; qu’elle

se soucie beaucoup plus de la liberté que de l’égalité, la liberté

mettant chaque individu dans toute sa valeur, de quoi la patrie fait son

profit et l’égalité diminuant les forts sans augmenter les faibles, d’où

résulte pour la patrie une perte sèche; que la foule n’y veuille pas

faire tout par elle-même, mais assigne à des corps compétents, qu’elle

laisse libres, le soin de régler dans l’intérêt de tous, chacun les

affaires où il se connaît et qu’il peut traiter selon le savoir et non

selon la passion ou le caprice; qui dira que cette république est

démocratique et qui ne dira que cette république est la plus idéalement

aristocratique de l’univers?

Et maintenant, pour démêler encore mieux peut-être ce que c’est que

l’instinct aristocratique, demandons-nous _comment_ une nation passe de

l’instinct aristocratique à l’instinct contraire.

Par une suite de transitions qui sont toujours à peu près les mêmes.

L’idée de patrie s’efface. Comment? Par la trop grande victoire ou la

trop grande défaite. Comment voudrait-on que le Romain sentît la patrie

présente et proche et le touchant, lui la touchant aussi, quand l’ennemi

est un Parthe qui est à cinq cents lieues et un Breton qui n’est guère

plus près?--Et comment voudrait-on que le Grec, conquis par le

Macédonien, conquis par le Romain, écrasé par ces colosses, eût de la

patrie autre chose qu’une idée vague?--Et, d’autre part, quelquefois, un

peuple non conquis, mais blessé grièvement, pour ne pas songer à un

effort surhumain qu’il faudrait faire, se persuade qu’on ne l’achèvera

pas, qu’il n’est plus menacé parce qu’il ne menace plus personne; que,

du reste, l’ère des guerres est finie, qu’il fondera la paix universelle

en la prêchant; et, se donnant ces raisons, il vit comme si la guerre

avait disparu du monde, auquel cas il est très vrai que la patrie serait

inutile et que l’on pourrait par conséquent vivre en pur régime

démocratique.

La disparition ou l’affaiblissement des religions, entraînant en partie

la disparition de la morale, puisque la religion est la forme que le

peuple donne à la morale et puisque la morale ne lui est presque

accessible que sous cette forme, ôte ces sentiments d’abnégation, «de

préférence continuelle de l’intérêt public au sien propre»[7], de

«renoncement à soi-même»[8], qui sont les éléments mêmes de la vertu

politique[9] et laissent toute sa libre carrière à l’envie et à la

jalousie, ces parties honteuses de l’âme, comme dit Nietzsche, qui

peuvent tant qu’elles voudront se déguiser par pudeur en amour de

l’égalité et en amour de la justice.

[7] Montesquieu.

[8] _Id._

[9] Cet excellent Claude Dupin, qu’il faut honorer, non seulement

comme bisaïeul de George Sand, mais comme mari de la protectrice de

Rousseau et comme fort bon économiste, fait cette remarque sur ces

mots de Montesquieu: «Cette vertu, que Montesquieu va définir:

«l’amour de la patrie», n’est point un renoncement à soi-même. Au

contraire, loin de porter l’homme à l’abnégation de ses intérêts,

elle lui donne un extrême désir de voir l’État florissant et

tranquille. Dans cette prospérité et cette tranquillité publique le

citoyen trouve à la fois sa tranquillité particulière, son

indépendance, la possession et la jouissance paisible de ses biens,

l’espérance de les augmenter par la liberté du commerce et celle

d’être élevé à de plus hautes dignités.»--Fort bien; mais comme la

plupart du temps, ce que la vertu politique, ce que l’amour de la

patrie demande au citoyen, c’est une mise de fonds--je parle à un

économiste--dont ses arrière-neveux seulement recueilleront le

bénéfice, c’est parfaitement une grande abnégation et un grand

renoncement à soi-même, ou une considération de ses arrière-neveux

et des arrière-neveux des autres, qui est précisément amour de la

patrie et abnégation en sa faveur, qu’il faut au citoyen pour

consentir les sacrifices que la vertu politique lui demande. Claude

Dupin n’est pas seulement peu idéaliste, il est un peu myope. Je dis

cela en passant pour faire comprendre les rapports qu’il y a entre

la religion et la patrie et aussi pourquoi le peu religieux

Montesquieu a été jusqu’à dire: «Les principes du christianisme,

bien gravés dans le cœur, seraient _infiniment plus forts_ que ce

faux _honneur_ des monarchies, ces _vertus_ humaines des républiques

et cette _crainte_ servile des États despotiques.»

Quelquefois aussi la prospérité commerciale et industrielle amenant la

richesse et la richesse ne produisant pas d’autres sentiments, chez ceux

qui ne la possèdent pas et même chez ceux qui la possèdent, que le désir

de l’acquérir, ce mobile l’emporte sur tous les autres, et dès qu’il

l’emporte il n’y a plus de place dans les âmes pour l’abnégation, le

renoncement et autres vertus républicaines, lesquelles disparues il ne

reste que le combat pour la vie entre citoyens.

L’ambition aussi, militaire ou autre, contribue beaucoup à faire passer

une nation de l’état d’âme aristocratique à l’état d’esprit

démocratique. L’ambition est la chose du monde la plus favorable et la

plus défavorable à l’agrandissement de la patrie. Quand elle est volonté

de puissance, elle tire de l’individu tout ce qui est en lui et, pour

ainsi dire, un peu plus et en fait une cellule sociale d’une richesse

extraordinaire, d’où il suit que l’ambition sous cette forme est un

immense bienfait pour la société et un devoir pour l’individu. Quand

elle est avidité de jouissances ou exigence de la vanité, elle ne

développe plus les facultés utiles et nobles de l’homme, mais seulement

ses facultés industrielles. Elle s’accommode de l’intrigue, de la

courtisanerie, du charlatanisme, des compromissions, des transactions,

des marchés, des fourberies, des escroqueries qui échappent à la loi, de

tout ce qu’on peut appeler les brigandages sociaux.

Or, de ces deux ambitions, la première s’ajuste bien au régime

aristocratique, la seconde a besoin, soit du régime monarchique, soit du

régime démocratique. La première consistant en ceci: un homme de la

classe noble veut gouverner; un homme de la classe plébéienne veut

entrer dans la classe noble; est à son aise dans le régime

aristocratique, parce qu’on ne gouverne jamais seul et qu’il faut, pour

gouverner, s’associer des compagnons de gouvernement et des instruments

de gouvernement qu’on ne trouve jamais que dans une classe dressée aux

affaires et qui les connaisse pour ainsi dire héréditairement, οἴκοθεν;

parce que l’homme du peuple qui veut participer au gouvernement, entrer

dans la classe des gouvernants, ne le peut honnêtement, méritoirement et

utilement, que quand il se fait juger, non par la foule qui ne connaît

rien aux affaires, mais par une classe qui les connaît, qui s’aperçoit

qu’il les connaît et qui l’adopte, ayant intérêt à l’adopter pour avoir

une force de plus en elle et contre elle une force de moins.

Quelques mois avant sa mort, Thiers croyait revenir au pouvoir et s’y

maintenir de nombreuses années; c’est «très humain».

«Et Gambetta? lui dit-on.

--Je prends Gambetta. Je lui donnerai un ministère.

--Lequel?

--Les affaires étrangères.

--Hé!

--Oui. Il connaît la France. Il ne la connaît pas mal. Mais il ne

connaît pas l’Europe, et _il aura besoin de moi pour la connaître_. Je

la lui apprendrai.»

Ceci est l’image même d’une aristocratie adoptant un homme nouveau.

Quant à l’ambition qui est désir de jouissance ou exigence de vanité,

elle ne s’accommode que d’une monarchie ou d’une démocratie, parce que

c’est là que ses moyens, intrigue, courtisanerie, charlatanisme,

fourberie, sont de mise et portent fruit. Montesquieu remarque très

judicieusement que l’ambition personnelle est pernicieuse dans une

république et a de bons effets dans une monarchie, en ce sens qu’elle

donne la vie à ce gouvernement, sans y être dangereuse, parce qu’elle y

peut être sans cesse réprimée. Il est vrai; mais si l’ambition peut être

en effet réprimée dans une monarchie forte, d’une part elle ne laisse

pas d’y être dangereuse quand l’ambitieux plaît au prince, d’autre part

la monarchie a justement ce défaut que l’ambition vulgaire y est comme

chez elle, captant par de bas moyens la faveur souvent facile à séduire

d’un seul homme; et l’ambition supérieure y est gênée et réprimée,

consistant à vouloir gouverner, ce qu’il est rare que le prince

permette.

Que l’ambition vulgaire et funeste à l’État soit exactement dans les

mêmes conditions de ses exercices et démarches dans la monarchie et la

démocratie, c’est, je crois, ce que le fameux passage, un peu

déclamatoire, mais au fond très juste, de Montesquieu sur «les cours»

démontrera assez bien: «L’ambition dans l’oisiveté, la bassesse dans

l’orgueil, le désir de s’enrichir sans travail, l’aversion pour la

vérité, la flatterie, la trahison, la perfidie, l’abandon de tous ses

engagements, le mépris des devoirs du citoyen, la crainte de la vertu du

prince, l’espérance de ses faiblesses... forment, je crois, le caractère

du plus grand nombre des courtisans, marqué dans tous les lieux et dans

tous les temps.»

Rien de plus exact; mais remplacez le mot _prince_ par le mot _peuple_,

relisez tout le passage et voyez si tous les mots, littéralement, ne

s’appliquent pas aux courtisans de la démocratie aussi bien qu’aux

courtisans de la monarchie et même peut-être un peu plus? _Mutato nomine

de te fabula narratur._ L’ambitieux vulgaire, l’ambitieux de titres et

d’argent, a donc besoin de la monarchie ou de la démocratie; il a besoin

de Τύραννος ou de Δῆμος, et ce n’est que l’aréopage qui le gêne.

Donc, quand, dans un peuple, l’ambition malpropre, ou seulement

l’ambition enfantine, par opposition à l’ambition virile, commence à se

répandre, à gagner, à l’emporter sur l’autre, la gent ambitieuse vise,

assez indifféremment, à la monarchie ou à la démocratie. C’est

l’histoire des démagogues d’Athènes, des démagogues romains, démagogues

d’abord, césariens ensuite, des démagogues français, jacobins d’abord,

napoléoniens ensuite, c’est l’histoire universelle. De la valeur de

l’ambition dépend ou l’aristocratisme ou le démocratisme et le

monarchisme; la dégradation de l’ambition incline les peuples à la

démocratie ou à la monarchie absolue, fait passer, contribue à faire

passer les peuples de l’état d’esprit aristocratique à l’état d’esprit

contraire.

Une cause encore de ce passage, quelquefois brusque, de l’état

aristocratique à l’état démocratique, est la disparition, dans un

peuple, de la classe moyenne. La classe moyenne n’est pas seulement

l’échelon intermédiaire entre la plèbe et la classe dirigeante. Elle est

l’usine d’élaboration du plébéien ascendant à la classe haute. Elle

ménage «l’étape» et fait que l’étape est fournie dans des conditions

favorables et heureuses. Le fils, intelligent et de toutes façons bien

doué, d’un plébéien a besoin de ne pas passer brusquement de la plèbe

dans le patriciat, où il serait maladroit, malavisé, inexpérimenté et

dépaysé. Il faut, ou que lui-même fasse un stage dans la classe moyenne

pour s’y affiner, avant d’entrer dans la classe dirigeante, ou, et plus

souvent, que son fils seulement, après le stage fait par son père,

pénètre dans la classe supérieure. La classe intermédiaire est le

laminoir de la plèbe se dirigeant vers le patriciat. Il faut donc

qu’elle existe. Elle a une importance sociale considérable et comme une

mission sociale de premier ordre. Or, il arrive qu’elle disparaît. C’est

même très facile et par conséquent très fréquent. L’encombrement des

carrières qui lui sont réservées, les difficultés, en conséquence, de la

vie, les mariages tardifs, le peu de postérité, diminuent l’importance

numérique de la classe moyenne. Elle disparaît ou plutôt se renouvelle,

par l’accession de la plèbe, mais si rapidement, qu’elle n’est plus une

classe, qu’elle n’est plus constituée et stable, qu’elle n’est plus

conservatrice de traditions, de mœurs, de coutumes, d’idées générales,

de préjugés, si l’on veut, qui lui soient propres; elle n’est plus

qu’une plèbe dégrossie. Alors l’aristocratie se trouve directement et

sans intermédiaire en contact avec la plèbe; alors la difficulté, pour

la plèbe, d’entrer dans le patriciat est plus grande; car l’étape

régulière raccourcit les distances, bien loin qu’elle les augmente; et

l’aristocratie, qui puisait ses recrues dans le plébéianisme affiné,

hésite, non sans quelque raison, à les puiser dans cette classe

intermédiaire qui n’est plus que le plébéianisme brut, ou peu s’en faut,

et le jeu naturel, si salutaire, de l’ascension et de la cooptation est

détruit. Une des causes du brusque passage, à Rome, de l’aristocratie à

la démocratie césarienne, est qu’il n’y a jamais eu à Rome de classe

moyenne nombreuse, considérable et solidement constituée.

Une cause encore, et peut-être la plus importante, de ce passage est

l’infiltration des peuples étrangers dans une nation. Si, par suite soit

de l’abaissement de la natalité, soit de la nonchalance des citoyens, le

peuple A est insensiblement pénétré par un très grand nombre d’individus

du peuple B, il se produit une invasion pacifique, une invasion à

l’amiable, beaucoup plus dangereuse que l’invasion guerrière et

torrentielle. Le peuple A est encombré de métèques qui affaiblissent en

lui le sentiment national. Il faut bien s’entendre. Le métèque n’est

point l’ennemi du peuple qui l’a adopté. Souvent même il l’aime. Mais il

l’aime d’une manière qui n’est pas favorable à la grandeur, à la force

de ce pays. Il l’aime parce qu’il s’y trouve bien. Il le tient pour sa

patrie dans le sens du proverbe: _ubi bene, ibi patria._ Or, c’est le

contraire qui fait le vrai patriotisme. Le vrai patriote est celui qui

dit: _quamquam male, ibi patria_, et qui regrette à l’étranger le

malaise même qu’il éprouvait dans son pays. Le métèque, donc, aime sa

nouvelle patrie, à condition qu’il y soit à l’aise. C’est lui qui sera

très favorable à l’abolition du service militaire, aux impôts supportés

uniquement par la classe riche, c’est-à-dire ne produisant presque rien,

en un mot à toutes les mesures démocratiques, et qui se dérobera le plus

possible à tous les sacrifices que le vrai patriote, que l’autochtone

consent avec joie.

Cette infiltration de l’élément étranger dans un peuple fut la cause

principale de la décadence d’Athènes, de la décadence de Rome. On a

remarqué que l’empire romain ne fut pas conquis par les «barbares»,

qu’il se donna progressivement aux barbares, leur accordant des terres,

les prenant comme soldats, comme Athènes prenait des mercenaires, les

admettant à l’empire, lentement imbibé par eux, si bien que la conquête

était faite quand l’invasion se déchaîna. Sans insister sur ceci qui est

un peu en dehors de notre sujet, il paraît peu douteux aux historiens

que dès le temps des guerres civiles, le grand nombre d’étrangers

devenus citoyens romains avait changé l’esprit de la ville et fait de

Rome une espèce d’Antioche ou de Corinthe. La ville mondiale sera

toujours cosmopolite; la ville cosmopolite ne se considérera jamais

comme un camp; la ville qui ne se considérera pas comme un camp sera

toujours prête, soit à la démocratie, soit à la monarchie despotique.

Voilà d’où partent l’instinct démocratique et la démocratie elle-même.

Où mènent-ils?

Les préjugés nécessaires · 第 12 / 18 段