Comment le sentiment aristocratique du peuple s’affaiblit-il et comment

les aristocraties disparaissent-elles? Nous avons déjà rencontré

quelques réponses à cette question. Nous avons vu qu’une aristocratie

disparaît naturellement quand elle est exclusivement héréditaire, parce

que le sentiment aristocratique populaire, s’il s’attache à la

naissance, s’attache encore plus à la supériorité et probablement ne

s’attache à la naissance qu’en raison de la supériorité qu’elle suppose.

Or ce qui est une vérité pendant un certain temps, à savoir la

supériorité des fils des hommes supérieurs, ne l’étant plus après un

temps plus long, le sentiment aristocratique du peuple se détache des

descendants abâtardis et traite de préjugé et de superstition le respect

de la race.

Une aristocratie disparaît encore, nous l’avons vu, quand elle devient

riche, quand elle se transforme en ploutocratie; d’abord parce que la

richesse détruit en elle les vertus qui la faisaient respecter et qui la

feraient respecter encore; ensuite parce que le luxe, le faste, les

dépenses d’ostentation, excitent l’envie du peuple et détruisent en lui

le respect.

Chose intéressante pour le moraliste. Le peuple, semble-t-il, ne devrait

qu’être reconnaissant envers l’homme des hautes classes qui est

prodigue, puisque la prodigalité est à peu près le seul moyen, le plus

pratique en tous cas et peut-être le plus sain, de faire participer le

peuple à la fortune des grands. C’est la prodigalité qui entretient

l’industrie et c’est l’industrie qui fait vivre le peuple. La

prodigalité est infiniment supérieure à l’aumône, puisque la prodigalité

entretient le travailleur et que l’aumône n’entretient guère que le

fainéant. Toutefois le peuple ne fait jamais, presque jamais, ce

raisonnement. Très idéaliste en cela, il n’apprécie que l’intention, et

l’intention de celui qui fait l’aumône étant évidemment de secourir son

prochain et l’intention du prodigue n’étant aucunement philanthropique,

il méprise le prodigue purement et simplement. Il se contredit même sur

ce point; car il estime le riche «qui fait travailler» et il méprise le

prodigue, sans réfléchir que le prodigue est l’homme du monde qui fait

le plus travailler et que, très souvent, entre «le riche qui fait

travailler» et le prodigue la nuance est difficile à saisir et ces deux

personnages se confondent.

Toujours est-il que le meilleur moyen pour une aristocratie de détruire

le sentiment aristocratique dans le peuple, c’est d’être riche et d’être

fastueuse. L’envie, excitée par le spectacle de la richesse en exercice,

ronge peu à peu le respect et n’en laisse rien. La diminution

progressive du sentiment aristocratique en Angleterre, de nos jours, est

un exemple assez frappant, je crois, de ce que j’avance.

L’aristocratie disparaît encore comme d’elle-même, tout ainsi que

disparaît dans les corps vivants un organe qui ne fait plus sa fonction.

C’est connu. On sait assez, et je n’insisterai pas, toute l’histoire de

France depuis Louis XIV. _Ils ne résidaient plus_, tout fut là. Les

gentilshommes et les évêques ne résidant plus, n’étant plus ni dans

leurs châteaux ni dans leurs palais, et _quand ils y étaient_, ne se

mêlant plus au peuple pour le diriger, le guider et le soutenir, ils en

vinrent à n’être plus rien dans le corps social. Ce fut un suicide. Ce

fut un suicide un peu aidé, comme il y en a beaucoup par le monde; car

la royauté, peu avisée en cela et voulant de toutes ses forces changer

la monarchie en despotisme, ce qui est dangereux, y prêta la main; mais

ce fut un suicide; l’aristocratie française était morte quand on la tua,

et il n’y a rien de plus juste que le mot de Chateaubriand: «la

Révolution était faite quand elle éclata.»

Il existe, pour ainsi parler, des succédanés d’aristocratie, des

aristocraties relatives, je ne dis pas de fausses aristocraties, car

elles sont réelles, mais enfin des aristocraties qui n’ont pas toute la

réalité des aristocraties véritables, et elles existent au sein des

démocraties les plus déclarées. C’est d’abord la classe riche, quelle

que soit son origine. La classe riche a quelques-uns des caractères de

l’aristocratie: elle est différente de la masse par ses habitudes de

vie; elle peut s’en distinguer par des différences d’éducation; elle se

groupe instinctivement par la communauté de ses habitudes de vie; elle

exerce sur la masse une certaine influence. Elle est une manière

d’aristocratie, et c’est bien pourquoi la démocratie extrême tient

essentiellement à la détruire. Seulement elle est une aristocratie

essentiellement sans prestige et à laquelle manque précisément ce qui

fonde et ce qui soutient l’aristocratie véritable, le respect de la part

du peuple. La classe riche est enviée et crainte; enviée, il est inutile

de dire pourquoi; crainte, parce qu’elle a en main une force qui peut

faire fléchir en sa faveur et au détriment de l’homme du peuple la

police, l’administration, la magistrature et la loi. Elle est donc

enviée et crainte; mais c’est là tous les sentiments qu’elle inspire;

elle n’est pas respectée, le peuple _n’est pas fier d’elle_; elle n’a

donc pas d’autorité; elle n’a qu’une influence indirecte; elle a une

influence en raison de la peur qu’elle inspire; mais l’influence qui est

en raison de l’intimidation est négative. Cette influence-là préserve,

elle n’agit pas; elle empêche qu’on ne fasse quelque chose contre vous;

elle n’obtient pas qu’on fasse pour vous quelque chose. Un membre de la

classe riche peut dire à peu près: «On ne peut rien contre moi; mais je

ne peux rien.» La ploutocratie est socialement une aristocratie

invulnérable et impuissante. Ce n’est qu’une demi-aristocratie.

C’est pour cela qu’elle fait tant d’efforts, quelquefois pour

s’attribuer le privilège de vote et de délibération dans les affaires

politiques (système censitaire); toujours pour peser par son concours

financier dans les élections, de manière à revenir indirectement au

système censitaire. Et cela même fait qu’elle n’est pas exactement la

demi-aristocratie que je disais tout à l’heure, une aristocratie

invulnérable et impuissante. Elle est quelque chose de plus. Même, si

elle se concertait, elle serait plus que quelque chose de plus. Mais

elle n’a pas les mêmes raisons de se concerter et de se donner de la

cohésion que l’aristocratie de naissance; elle n’est pas depuis des

siècles soudée et cimentée par la communauté d’origine et par de

multiples alliances. Tout au plus (et cela s’aperçoit), quand une partie

de cette classe riche se trouve avoir une communauté d’origine plus ou

moins authentique et être boulonnée par des alliances consanguines,

cette partie de la classe riche prend figure d’aristocratie, comme il

est très naturel, et ne laisse pas d’avoir dans le pays plus que de

l’influence. Mais encore, même quand la force de cohésion existe dans

une ploutocratie, le penchant populaire, le sentiment populaire

s’attachant à une aristocratie nationale et historique lui manquera

toujours, et c’est-à-dire que lui manquera toujours l’essentiel. A un

certain égard, même, la foule ici ne se trompe pas, non seulement à son

point de vue, mais même sur le fond des choses, parce que la richesse

inintelligente, au moins celle-ci, fausse les idées publiques, répand

une idée qui est erronée et dangereuse; elle répand l’idée que la

richesse est une valeur, est la première des valeurs, ce qui est faux et

ce qui, donnant le désir furieux d’acquérir cette première des valeurs,

est socialement dangereux. Nietzsche dit là-dessus de fort bonnes

choses: «Danger dans la richesse [il y a un danger dans la richesse]:

Seul devrait posséder celui qui a de l’esprit; autrement la fortune est

un péril public. Car celui qui possède, lorsqu’il ne s’entend pas à

utiliser les loisirs que lui donne la fortune, continuera toujours à

vouloir acquérir du bien: cette aspiration sera son amusement, sa ruse

de guerre dans la lutte contre l’ennui. C’est ainsi que la modeste

aisance qui suffirait à l’homme intellectuel se transforme [pour l’homme

amoureux de l’argent] en véritable richesse, résultat trompeur de

dépendance et de pauvreté intellectuelles. Cependant le riche apparaît

tout autrement que pourrait le faire attendre son origine misérable; car

il peut prendre le masque de la culture et de l’art. Il peut acheter ce

masque. Par là il éveille l’envie des pauvres et des illettrés, qui

jalousent toujours, en somme, l’éducation et qui ne voient pas que

celle-ci n’est qu’un masque et il prépare ainsi peu à peu un

bouleversement social. Car la brutalité, sous un vernis de luxe, de

vantardise histrionesque, par quoi le riche fait étalage de ses

prétendues jouissances de civilisé, évoque chez le pauvre l’idée que

«l’argent seul importe», tandis qu’en réalité si l’argent importe

quelque peu, l’esprit importe bien davantage.

Cette confusion, très bien observée par Nietzsche, entre l’aristocratie

de l’argent et l’aristocratie de l’art et du talent, cette confusion

faite très innocemment par la foule; ajoutez cette idée qu’elle

a--beaucoup moins erronée du reste--que les artistes, les hommes de

lettres, les poètes, les hommes de tous les arts, travaillent simplement

pour cette classe riche, pour lui plaire, pour être récompensé par elle

et pour y pénétrer; tout cela fait rentrer, à ses yeux, la classe

intellectuelle dans la classe ploutocratique; fait qu’en son esprit ces

deux classes se confondent et, même sans «préparer un bouleversement

social», confirment la foule dans son animadversion à l’égard de toute

aristocratie.

Dans tous les pays, mais particulièrement dans les pays centralisés, une

autre aristocratie de second ordre se forme toujours, c’est à savoir

l’administration, le corps des fonctionnaires.

Le corps des fonctionnaires a une certaine cohésion; il a des affinités

électives très naturelles, puisqu’il s’occupe des mêmes choses à

différents points de vue; il ne laisse pas d’être héréditaire, les fils

ayant le plus grand intérêt à suivre la carrière de leurs pères, ce qui

ne fait pas qu’ils la suivent toujours, mais ce qui fait qu’ils la

suivent souvent; les membres de ce corps ont une éducation spéciale, la

même à peu près, intermédiaire entre l’éducation primaire et l’éducation

supérieure; enfin ils ont de l’autorité sur la masse de la nation. Ils

forment donc une manière d’aristocratie.

Cela est si vrai que, comme toute aristocratie qui n’est pas le

gouvernement lui-même, ils forment frein, obstacle et borne du côté du

gouvernement; ils l’arrêtent, ils le gênent et ils rectifient son

action. Dans les pays où le gouvernement change souvent, c’est eux qui,

ne changeant pas, ne changeant guère ou changeant lentement parce qu’ils

ne sont pas remplaçables en un tourne-main, maintiennent une certaine

unité et une certaine stabilité sociales à travers les péripéties

politiques. Ce sont bien là les caractères et c’est bien là le rôle

d’une aristocratie; le corps des fonctionnaires est une aristocratie de

second ordre, analogue aux chevaliers dans l’empire romain, plus

caractérisée, plus importante et plus considérable que l’ordre des

chevaliers romains.

Il y a même ceci d’intéressant que dans les pays où la démocratie

absolue, c’est-à-dire le collectivisme, s’établirait, il resterait une

aristocratie, ce serait celle des administrateurs, distributeurs du

travail, inspecteurs du travail et distributeurs des aliments; il

resterait cette aristocratie, et plus nombreuse que jamais, et plus

forte que jamais; car étant donnée la science très compliquée qu’il

faudrait qu’elle eût, elle serait encore moins remplaçable à main levée

que celle d’aujourd’hui.

Le corps des fonctionnaires est donc une aristocratie très réelle, et

qui peut devenir une aristocratie de plus en plus solide et de plus en

plus active.

Je n’ai pas besoin de dire qu’à elle comme à la précédente manque le

viatique même d’une aristocratie véritable, d’une pleine aristocratie, à

savoir l’assentiment populaire, la complicité aristocratique du peuple.

Dans les pays de système parlementaire, le personnel politique fait

encore une aristocratie très nette.

Dans les pays de système parlementaire, un très petit nombre seulement

de citoyens ayant le temps et le goût de s’occuper constamment de

politique, ce petit nombre forme une classe de la nation, d’éducation à

peu près pareille, à savoir élémentaire, d’affinités naturelles, de

commerce journalier. Cette classe fait sortir d’elle-même un certain

nombre de chefs qu’elle fait nommer aux élections, qui deviennent

représentants de la nation, qui sont à très peu près toujours les mêmes,

que leurs fils, gendres et neveux remplacent et qui gouvernent le pays.

Ces représentants de la nation sont très proprement une aristocratie. Le

gouvernement parlementaire, quelque suffrage universel qu’il y ait, est

un gouvernement essentiellement aristocratique, et c’est pour cela que

les démocrates radicaux sont très énergiquement pour l’abolition du

système parlementaire.

Cette aristocratie, comme dans tous les pays où il y en a plusieurs,

gêne considérablement les autres, ne pouvant, naturellement, en

supporter aucune autre.

Elle gêne la ploutocratie qu’elle veut appauvrir, ou qu’elle veut plier

à ses desseins et prendre comme auxiliaire; et tantôt elle négocie avec

elle, tantôt elle prend des mesures pour l’affaiblir en la dépouillant;

toujours elle la surveille et la gêne.

Elle met à la torture l’administration dans le domaine de qui elle

s’ingère et à laquelle elle veut toujours se substituer. «Administrez;

mais comme nous entendrons que vous administriez; et que toutes vos

mesures, toutes vos modifications, toutes vos démarches et toutes vos

nominations soient inspirées par nous et dirigées en vue de nos

intérêts.»

Cette aristocratie n’est ni aimée, ni respectée, ni haïe, ni méprisée du

peuple. Sauf certains sursauts amenés par des circonstances

exceptionnelles, elle lui est indifférente. On la considère comme un

expédient. Au fond, le désir d’en être débarrassé et de faire ses

affaires directement, mêlé de la crainte de ne pas pouvoir les faire, de

la crainte aussi de remplacer une aristocratie par le despotisme, domine

dans l’esprit du peuple aux pays du système parlementaire.

Jusque dans les pays les plus éloignés des sociétés primitives, le

régime même des castes a laissé des traces et des héritages, soit par

l’effet d’une nécessité matérielle, soit par l’effet d’une nécessité

morale, et ces héritages des castes sont encore des manières

d’aristocraties.

L’armée permanente est une aristocratie, et là où il n’y a pas d’armée à

proprement parler permanente, le corps des officiers est une

aristocratie. Il a une éducation toute spéciale, une cohésion très

énergique, des traditions, un caractère et une mentalité toutes

particulières et qui font de lui presque une personne collective; comme

l’administration, davantage peut-être, il est en partie héréditaire.

Dans les pays où il prendrait sur les troupes, même passant un temps

court sous ses ordres, une grande autorité et un grand ascendant, il

serait maître du pays, ce qui fait que les démocraties ont à son égard

une défiance invincible et se persuaderont toujours que la guerre ne

peut avoir lieu, que l’ère de la guerre est close, _pour_ s’autoriser à

limiter ou à abolir cette aristocratie menaçante.

La vérité est que les sociétés n’ayant été créées que par la guerre, si

la guerre disparaît, les sociétés distinctes disparaîtront très vite

après elle; mais que, tant que les sociétés dureront, comme elles

n’existent qu’en prévision de la guerre, les armées, avec, comme élément

permanent, le corps des officiers, leur seront absolument nécessaires.

L’utopie qui pourrait à la rigueur se réaliser, c’est le genre humain

sans sociétés distinctes; la chimère pure, c’est les armées

disparaissant et les sociétés ne laissant pas de subsister.

Le clergé aussi est une aristocratie. Il a une éducation toute spéciale,

une cohésion extrêmement énergique, plus que des traditions, un dogme

traditionnel, un caractère et une mentalité toutes particulières, qui

font de lui presque tout à fait une personne collective. Il ressemble

trait pour trait à l’armée. Il est même héréditaire en grande partie

dans les pays où les prêtres se marient, et, dans les autres, il est

héréditaire d’une certaine sorte; il pratique une hérédité d’adoption

qui a les mêmes effets que l’hérédité naturelle. Il a éminemment le

caractère aristocratique.

Il l’a d’autant plus, naturellement, qu’il est séparé de l’État,

c’est-à-dire du gouvernement. Fonctionnaires, les prêtres forment une

aristocratie subordonnée, comme l’administration et l’armée, ils sont un

de ces «corps intermédiaires dépendants» dont parlait Montesquieu; non

fonctionnaires, ils sont purement et simplement un corps autonome ayant

autant de cohésion, mais n’ayant plus d’attaches du côté du

gouvernement; ils sont une aristocratie indépendante. Toute séparation

de l’Église et de l’État est une mesure essentiellement aristocratique.

La tendance des peuples modernes à la séparation de l’Église et de

l’État est une régression, que je suis du reste très loin de blâmer,

mais qui va tout à fait à l’encontre des tendances démocratiques.

Faut-il en conclure que les nations démocratiques qui ont fait cette

séparation reviendront à l’union de l’État et de l’Église? Non, mais

que, rencontrant l’Église comme corps aristocratique et plus

aristocratique que jamais, ils prendront des mesures à la détruire

radicalement.

* * * * *

Il existe enfin des... le mot manque un peu... ce que j’appellerai des

faits aristocratiques; qui ne sont pas des aristocraties, puisqu’ils ne

sont pas des corps et tout au contraire; qui n’ont pas la cohésion,

l’hérédité, les traditions, les affinités, rien de tout cela; mais que

le peuple reconnaît parfaitement, non sans quelque raison, comme

_éléments_ aristocratiques, comme quelque chose qui sent l’aristocratie.

Ce sont les hommes supérieurs.

Les hommes supérieurs sont des faits aristocratiques, par cela seul

qu’ils sont supérieurs à la moyenne. Ils sont nés directeurs, ils sont

nés chefs. Le peuple sait cela et, selon les temps, il les adopte, les

exalte et les divinise; ou les craint, les hait, les refoule et les

réprime. Le premier temps est celui du culte des héros; le second temps

est celui du culte de la médiocrité. Ils ont chacun leur raison d’être.

A la vérité, les hommes supérieurs ne sont pas très dangereux, puisque

par leur supériorité même, qui n’est pas du tout celle d’une caste ou

d’une classe dirigeante, qui est essentiellement individuelle, ils ne

peuvent pas faire corps, ni même faisceau, et sont presque radicalement

séparés les uns des autres. Ils s’essayent, sans doute, à se grouper; le

groupement est naturel aux hommes, n’eussent-ils d’autre affinité que de

ne pas avoir d’affinités, et ne fussent-ils semblables qu’en ceci qu’ils

sont plusieurs à ne ressembler à personne, ce qui est encore une

similitude; ils s’y essayent donc; ils fondent des académies, des

sociétés, des «encyclopédies»; mais ils ne s’entendent jamais beaucoup;

leurs corporations ne sont guère que pour la cérémonie, du reste

agréables, et leurs «encyclopédies» durent peu et meurent après une

existence traversée de discordes. Jamais ils ne forment une

aristocratie.

Ils ne sont donc pas dangereux mais le peuple, aux temps de culte de la

médiocrité, les voit comme _pouvant_ faire une aristocratie; il les

regarde comme une aristocratie en puissance, qui ne laisserait pas

d’être gênante si elle parvenait à être, qui, en tout cas, serait d’une

bienveillance un peu dédaigneuse et il a pour eux une défiance mêlée

d’intérêt, mais qui est insurmontable.

Tous ces résidus aristocratiques, comme aurait dit Auguste Comte, sont

destinés à subsister plus ou moins longtemps; mais ce qui me paraît

certain, c’est qu’il existera toujours une aristocratie quelconque, ne

fût-ce que celle de l’administration du travail et de l’alimentation que

nous prévoyions plus haut et qui exigerait encore le maintien et même un

singulier agrandissement de l’École Polytechnique. Les aristocraties se

succèdent, mais l’aristocratisme est éternel. Seulement l’esprit

démocratique le rapproche asymptotiquement, le rapproche de plus en

plus, du régime démocratique pur.

Par exemple, si cela doit arriver, quand il n’y aura d’autre

aristocratie que l’administration du travail et de l’alimentation, il y

aura encore une aristocratie, mais un minimum d’aristocratie; le peuple

n’obéira plus à des législateurs, à des chefs militaires, à des consuls,

etc.; il n’obéira plus, comme les naturels du Paraguay à leurs jésuites,

qu’à des piqueurs et à des distributeurs de vivres. En dehors de cela,

il se sentira dans un régime d’exacte, de précise, de parfaite égalité.

Montesquieu a très bien vu cela: «Le Paraguay peut nous fournir un autre

exemple [de législation communautaire]... _Ceux qui voudront faire des

institutions pareilles_ établiront la communauté des biens... et la cité

faisant le commerce et non pas les citoyens, ils donneront nos arts sans

notre luxe et nos besoins sans nos désirs. Ils proscriront l’argent,

dont l’effet est de grossir la fortune des hommes au delà des bornes que

la nature y avait mises, d’apprendre à conserver inutilement ce qu’on a

ramassé de même, de multiplier à l’infini les désirs et de suppléer à la

nature qui nous avait donné des moyens très bornés d’irriter nos

passions et de nous corrompre les uns les autres.»

Voilà la vraie démocratie, voilà l’égalité réelle, aussi réelle qu’elle

peut l’être, c’est-à-dire incomplète encore, mais ne comportant et

n’admettant qu’un minimum inévitable d’inégalité. Qu’est-ce donc en soi

que la démocratie, puisque j’essaye de définir l’instinct aristocratique

et que l’on définit bien par les contraires et que l’on ne définit

nettement que par les contraires? Montesquieu me paraît s’être trompé, à

demi, du reste, en prenant pour la corruption de la démocratie ce qui en

est, ce me semble, le principe. Il dit: «Le principe de la démocratie se

corrompt, non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore

quand on prend l’esprit d’égalité extrême et que chacun _veut être

l’égal de ceux qu’il choisit pour commander_. Pour lors, le peuple, ne

pouvant souffrir le pouvoir même qu’il confie, _veut tout faire par

lui-même_, délibérer pour le Sénat, exécuter pour les magistrats et

dépouiller tous les juges... Le peuple voulant faire les fonctions des

magistrats, on ne les respecte plus; les délibérations du Sénat n’ont

plus de poids; on n’a donc plus d’égard pour les sénateurs ni par

conséquent pour les vieillards; que si l’on n’a plus de respect pour les

vieillards on n’en aura pas non plus pour les pères; les maris ne

méritent pas plus de déférence, ni les maîtres de soumission. Tout le

monde parviendra à aimer ce libertinage; les femmes, les esclaves, les

enfants, n’auront de soumission pour personne; il n’y aura plus de

mœurs, plus d’amour de l’ordre, enfin plus de vertu.»

Il me semble que ce qui est pour Montesquieu la définition de la

démocratie corrompue est la définition de la démocratie même. Le

démocratisme c’est le désir d’être égal à qui que ce soit dans la cité,

ou je ne vois pas trop ce qu’il serait. Le démocratisme, c’est le désir,

dans le peuple, de tout faire par soi-même et de ne point reconnaître

au-dessus de lui des gens, quels qu’ils soient, qui prétendent faire à

sa place et faire mieux qu’il ne ferait. Montesquieu, en un autre

endroit, parle de ses chers Romains qui, ayant, plébéiens, conquis le

droit d’accession à toutes les magistratures, continuèrent pendant très

longtemps à n’y nommer que des patriciens. Voilà la démocratie non

corrompue, dirait Montesquieu. Je dis simplement que ces plébéiens-là

n’étaient pas démocrates, puisque, en pleine démocratie légale, ils

étaient dominés par l’instinct aristocratique jusqu’à maintenir de fait

l’aristocratie. Le démocratisme _commence_ et non entre en décadence à

vouloir l’égalité et vouloir que le peuple fasse tout par lui-même (par

tel procédé ou par tel autre).

La démocratie est donc, tout d’abord, l’apothéose de l’incompétence; le

démocratisme est le culte des zéros.

Les préjugés nécessaires · 第 11 / 18 段