Mais leur principale autorité, c’était leur force, et leur force,

c’était la cohésion. Comme la caste guerrière, la caste sacerdotale

était hiérarchisée et disciplinée. Comme la caste guerrière, elle était

serrée autour d’un drapeau et autour d’un chef; comme la caste

guerrière, elle avait sa règle à elle, sa loi particulière, à laquelle

elle obéissait strictement. Comme la caste guerrière, elle était non

seulement une force, ce qui aurait suffi pour qu’elle fût respectée et

même obéie; mais elle était une force au service de la cité, une des

forces sociales: la caste guerrière défendait la cité contre l’ennemi;

la caste sacerdotale défendait la cité contre les dieux, toujours

redoutés à l’égal de l’ennemi. Elle les apaisait, elle les adoucissait,

elle les désarmait, peut-être elle les trompait. Elle les rendait

favorables. Elle les vainquait presque: car prévoir c’est vaincre, et

elle pénétrait leurs desseins. Elle savait ce qu’ils voudraient, science

qui permettait, non pas sans doute de leur désobéir, mais de prendre ses

dispositions pour leur obéir de la façon la plus favorable. Elle les

faisait parler, ce qui était les désarmer à demi, puisque la force la

plus redoutable est la force muette, dont on ne sait quoi attendre et

quoi n’attendre point.

Ainsi la cité respirait, encadrée entre ses deux armées défensives,

l’une qui avait l’habitude de l’ennemi terrestre, qui le connaissait,

qui le tenait du regard, qui l’épiait, qui surveillait tous ses

mouvements, qui était toujours prête à la défense, toujours prête aussi

pour les moments où le bon moyen de se défendre est d’attaquer; l’autre

qui avait l’habitude de l’ennemi céleste, qui le connaissait, qui savait

ses exigences, ses susceptibilités et ses impatiences, qui ne le

quittait point des yeux, qui l’amusait, qui l’endormait, qui lui payait

rançon, qui lui cédait quelque chose pour avoir davantage, qui signait

avec lui des traités, concluait avec lui des alliances et avait toujours

des intelligences dans la place.

Il en est de ces forces de cohésion dans la cité, comme des forces de

cohésion dans le genre humain lui-même. Dans le genre humain, les hommes

qui ont volonté de puissance et qui se reconnaissent et se rencontrent

dans cette volonté de puissance, acquièrent la volonté de puissance

collective; dès ce moment, ils font un peuple, fut-il composé de cent

familles; ils forment noyau et ils s’annexent les parties molles de

l’humanité. De même dans la cité faite, continuant le même mouvement,

les individus doués de volonté de puissance et se rencontrant et se

reconnaissant dans cette volonté, acquièrent, se donnent et maintiennent

en eux une volonté de puissance collective, forment noyau, forment

centre, se ramassent et se contractent énergiquement et soumettent à

eux, clientélisent, les parties molles de la cité.

Ces deux forces de cohésion étaient sans doute les plus capables de

maintenir la cité dans l’obéissance; mais ce sont précisément elles qui,

avec le temps, _enseignèrent_ à la foule à se passer d’elles et à

secouer leur joug. En effet, on obéit instinctivement à la force

physique; on obéit instinctivement à la supériorité intellectuelle; on

obéit encore instinctivement, je l’ai dit, à la cohésion dans laquelle

on reconnaît une force qui est précisément l’instinct et la volonté de

cohésion. Mais pour ce qui est de celle-ci, on se dit assez

naturellement qu’étant composée d’individus qui n’ont individuellement

ni supériorité physique ni supériorité intellectuelle, une caste n’est

qu’artificiellement privilégiée et que son privilège est tout factice;

que ce qui fait sa force, à savoir l’instinct de cohésion, on peut

facilement se le donner et qu’il y suffit de vouloir. Le jour donc

arrive où la foule, ne fût-ce que par esprit d’imitation et du reste

parce qu’elle est instruite, se donne à elle-même l’instinct de

cohésion, s’entend, se concerte, se ramasse et se contracte et devient

elle-même une force; il ne faut pas dire la force du nombre; car le

nombre n’a aucune force, mais la force du nombre qui s’est ramassé, qui

s’est donné un centre, qui s’est donné des chefs et qui a pris

conscience de lui-même.

Alors la caste des guerriers et la caste sacerdotale sont réprimées et

diminuées; et c’est la foule ou plutôt la pluralité de la foule qui

gouverne dans la société.

Cela est plus juste, disent quelques-uns. Cela n’est ni plus ni moins

juste, c’est toujours et peut-être plus que jamais la force qui

gouverne. Seulement c’est une autre force. Les hommes ont adoré la force

physique; ils ont adoré la force intellectuelle; ils ont adoré la force

d’instinct de cohésion; ils adorent encore la force d’instinct de

cohésion unie au poids du nombre.

Pascal a très bien vu tout cela. L’humanité a le désir de la justice;

seulement, ne pouvant pas réaliser la justice, elle a supposé que la

justice était avec la force, avec _une_ force, celle-ci, celle-ci ou

celle-là. «_Ne pouvant pas fortifier la justice, ils ont justifié la

force._»--«Si on avait pu, on aurait mis la force entre les mains de la

justice; mais comme la force ne se laisse pas manier comme on veut,

parce que c’est une qualité palpable, au lieu que la justice est une

qualité spirituelle dont on dispose comme on veut, on a mis la justice

entre les mains de la force et ainsi on appelle justice ce qu’il est

force d’obéir.»--«Il est _juste_ que ce qui est juste soit suivi; il est

_nécessaire_ que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la

force est impuissante; la force sans la justice est tyrannique. La

justice sans la force est _contredite_ [on la conteste toujours] parce

qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée

[d’être arbitraire, d’être la violence]. Il faut donc mettre ensemble la

justice et la force; faire que ce qui est juste soit fort et que ce qui

est fort soit juste. [Mais] la justice est sujette à disputes; la force

est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pas pu donner la

force à la justice parce que la force a contredit la justice et a dit

qu’elle [la justice] était injuste; et a dit que c’était elle [la force]

qui était juste. Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui fût juste fût

fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.»

Les souverains sont _tenus_ pour justes parce qu’ils ont la force; les

castes sont tenues pour justes parce qu’elles ont la force, j’ai dit

laquelle. La «pluralité» enfin est tenue pour juste dès qu’elle s’est

donné la cohésion. «Les seules règles universelles sont les lois du pays

aux choses ordinaires; la pluralité aux autres. D’où vient cela? _De la

force qui y est._» Force de coutume, voilà pour les lois; force

proprement dite, voilà pour la pluralité. La pluralité n’a aucune

autorité, rien qui prouve qu’elle ait raison; «c’est l’avis des moins

habiles»; mais elle est «la meilleure voie, parce qu’elle est visible et

qu’elle a la force pour se faire obéir».--«Pourquoi suit-on la

pluralité? Est-ce à cause qu’ils [ceux qui sont les plus nombreux] ont

plus de raison? Non; mais plus de force.»

Tout cela est la vérité même. Je n’y ajouterai que ceci, c’est que les

hommes ne font pas, je crois, le _raisonnement_ que Pascal leur prête.

Ils le font après coup, comme il le fait lui-même; ils ne le font pas

avant, ni en même temps. Ils ne se disent pas: «il faut attribuer la

justice à la force, puisque nous ne pouvons pas donner la force à la

justice; il faut justifier la force puisque nous ne pouvons pas

fortifier la justice»; ils ne se disent pas cela; simplement ils aiment

la force, ou, si l’on veut, la force leur impose et ils ont pour elle

une manière de culte; et ils l’aiment successivement dans la vigueur

physique, dans la supériorité intellectuelle, dans l’énergie de cohésion

ou synergie sociale, enfin dans la pluralité approximativement

consciente d’elle-même.

De plus, ils aiment la justice, c’est-à-dire l’égalité; car quand on

analyse l’idée de justice on n’y trouve que l’idée d’un niveau, l’idée

que personne ne doit avoir plus qu’un autre. Et cette idée est contraire

et contradictoire à l’idée de force et la heurte dans l’esprit des

hommes, la heurte absolument, si absolument que je ne crois pas que ce

soit la justice que les hommes, même par expédient, attribuent à la

force; l’incompatibilité est trop forte. Ce qu’ils attribuent à la

force, c’est la _raison_. Ils ne justifient pas précisément la force (à

moins d’attribuer aux mots _juste_ et _justifier_ un sens très large, et

c’est ce que fait Pascal), ils _rationalisent_ la force; ils veulent

croire qu’elle a raison; ils croient qu’elle a raison. Ceux qui ont

parlé du droit de la force ont gâté par une expression impropre une idée

juste. Dans l’esprit des hommes la force n’a jamais le droit; mais elle

a raison; il est à croire qu’elle a raison, que ce qu’elle fait est

encore le meilleur qui se puisse faire.

Ils sont amenés à cette conception générale par tout ce qu’ils voient,

par le spectacle de la nature et par celui de la société; par le

spectacle de la nature qui n’a aucun souci de justice, et c’est-à-dire

d’égalité et où tout simplement les plus forts vivent et les plus

faibles meurent; par le spectacle de la société où, successivement, les

plus forts en raison de telle force et les plus forts en raison de telle

autre force règnent, dominent et oppriment. Et quand ils en arrivent au

règne de la pluralité, ils sont plus convaincus que jamais de cette

idée, puisque, ayant voulu renverser la force, ils s’aperçoivent qu’ils

n’ont fait qu’en introniser une autre, et la plus inepte de toutes. Il

n’y a donc jamais que la force, se disent-ils alors. Et pourquoi non?

Qu’il n’y ait jamais que la force, c’est peut-être le signe que la force

a raison, que le règne de la force est conforme à l’ordre naturel du

monde, que c’est ainsi que le monde est et que vouloir qu’il fût

autrement, ce serait la raison contre la raison, chose éminemment

irrationnelle, ce serait une raison individuelle contre la raison

universelle, chose au moins vaine.

Le culte de la force est chez les hommes une sorte de culte de

constatation: les choses sont ainsi; elles sont tellement ainsi que les

vouloir autrement est de l’imagination, donc n’est pas du bon sens; et

une chose est très raisonnable quand elle ne peut être combattue et

contredite que par une chimère.

Les hommes ne trouvent pas la force juste, ils la trouvent rationnelle.

Ils protestent toujours contre elle au nom du droit, et reconnaissant

toujours qu’il est déraisonnable de protester contre elle; mais ils

reconnaissent par là même qu’elle est raisonnable, qu’il y a en elle je

ne sais quelle raison supérieure et transcendante.

Les hommes honoreront toujours la force sous ses différentes formes,

d’abord par instinct naturel, ensuite par instinct social, par sentiment

qu’ils se sont toujours ralliés dans leur cité autour de ce qui était

fort; enfin par cette conception générale, que, si injuste qu’elle soit

toujours, la force a en elle le vrai secret, la raison profonde des

choses, ce par quoi le monde est ce qu’il est, l’esprit pouvant le rêver

autrement, mais non pas le faire autre.

CHAPITRE X

L’ARISTOCRATIE

Le culte de l’aristocratie est très analogue au culte de la force, très

analogue surtout au culte de la force de cohésion, et l’aristocratie

elle-même est très analogue à une caste; cependant il y a des

différences.

J’appelle aristocratie toute oligarchie, en donnant au mot oligarchie un

sens très étendu. J’appelle aristocratie toute partie de la nation qui

est groupée, soit par des affinités de naissance, soit par des affinités

électives, qui se connaît comme groupe, qui est par son éducation

supérieure à la masse, ou différente de la masse; et qui exerce sur la

masse soit une autorité, soit une influence.

Donc l’aristocratie dépasse la caste. Elle peut être, selon les cas,

supérieure à la caste guerrière et à la caste sacerdotale; elle peut

être _composée_ de la caste guerrière et de la caste sacerdotale; elle

peut être composée de la caste guerrière, de la caste sacerdotale et

d’autre chose en outre; elle peut être de naissance; elle peut être

élective, à la condition, dans ce cas, que pour telle raison ou pour

telle autre, quoique élective elle change peu de personnel, et que ses

membres se reconnaissent toujours comme formant un groupement peu

variable; elle peut être partie de naissance, partie élective; elle peut

être constituée par la richesse, à la condition, dans ce cas, que pour

telle raison ou pour telle autre, elle varie peu et soit composée

d’hommes qui de pères en fils se reconnaissent comme faisant partie du

même rassemblement social.

Un groupement quelconque d’hommes se distinguant, par une différence

d’éducations et d’habitudes, de la masse du corps social et exerçant sur

le corps social soit autorité, soit influence, c’est une aristocratie.

La plupart des aristocraties viennent de la conquête d’un peuple par un

autre, et celles qui sont de ce genre sont toujours les plus fortes.

Nietzsche dit très bien: «Il ne faut pas se faire d’illusions

humanitaires sur l’histoire des origines d’une société aristocratique.

La vérité est dure. Des hommes d’une nature restée naturelle, des

barbares, dans le sens le plus redoutable du mot, des hommes de proie en

possession d’une force de volonté et d’un désir de puissance encore

inébranlé se sont jetés sur des races plus faibles, plus policées, plus

pacifiques, peut-être commerçantes ou pastorales, ou encore sur des

civilisations amollies et vieillies, chez qui les dernières forces

vitales s’éteignaient dans un brillant feu d’artifice d’esprit et de

corruption. La caste noble fut à l’origine toujours la caste barbare. Sa

supériorité ne résidait pas avant tout dans sa force physique, mais dans

sa force psychique. Elle se composait d’hommes _plus complets_.»

Telles sont évidemment, pour la plupart, les aristocraties primitives;

le phénomène se renouvelant du reste, toutes les fois qu’un peuple

fléchit et n’est pas annexé par son voisin, mais, ce qui est meilleur

pour lui, reçoit sur son territoire une peuplade errante qui le subjugue

et le réduit en servage.

Quelquefois, du reste, c’est du sein même du peuple que s’élance le

conquérant qui doit devenir son aristocratie. En France, en 1789,

profitant du fléchissement, de la désorganisation, de la

quasi-disparition de l’ancienne aristocratie, une armée d’hommes de

France, «plus complets» que ceux qui dominaient, se jette sur le

pouvoir, s’en empare, brise les obstacles, au centre et dans les

provinces, par les moyens ordinaires de la conquête; et crée une

aristocratie, d’abord militaire, ensuite bourgeoise, qui gouverne et

exploite le pays pendant un siècle et dont le gouvernement, quoique très

menacé par d’autres forces, dure encore.

Il est possible cependant que souvent, sans conquête, une aristocratie

se soit formée spontanément. Elle s’est formée des «meilleurs»,

c’est-à-dire des «plus complets», comme une caste, se confondant souvent

avec une caste ou en enveloppant plusieurs en elle-même, et elle a

dominé tant qu’elle a été fidèle à ses principes: supériorité, cohésion.

L’aristocratie, chez les peuples primitifs, est plus forte, soit qu’elle

soit fille de la conquête, soit qu’elle soit autochtone, quand elle se

confond dans les souvenirs populaires avec les origines mêmes de la

nation. Ces origines sont toujours légendaires, et ce qui est légendaire

a toujours un caractère religieux. Un respect religieux s’ajoute donc, à

l’égard des nobles, au respect naturel que la force de cohésion, à elle

seule, inspire déjà. On appelle les nobles «pères», ce qui veut dire

qu’ils sont les fils des pères de la patrie et qu’on honore en eux, non

sans quelque superstition, cette tradition de paternité.

Surtout on les considère comme des «_chefs tout trouvés_». La cité, en

ces temps-là, est un camp--et elle n’a pas cessé d’être cela; seulement

on en avait alors le sentiment plus vif--et dans un camp on a besoin de

chefs. Or on ne se dissimule pas ce que valent des chefs militaires

élus, combien ils sont toujours contestés et de peu d’autorité sur leurs

troupes. Le chef, et particulièrement le chef militaire, tout trouvé,

agrée singulièrement, à ce point que pendant longtemps on n’a pas même

l’idée d’en prendre d’autres.

Pascal analyse bien cet état d’esprit où il entre, comme nous venons de

le voir, tant de choses diverses: superstition, respect de la force,

sens pratique de l’intérêt public, etc., et que doivent combattre

d’autres sentiments: instinct d’égalité, amour-propre, même scrupules de

piété: «Le peuple honore les personnes de grande naissance

[instinctivement, ou héréditairement, sans raison]. Les demi-habiles les

méprisent, disant que la naissance n’est pas un avantage de la personne

[«grandeur naturelle»], mais du hasard [«grandeur d’établissement»]. Les

habiles les honorent, non par la pensée du peuple [c’est-à-dire sans

pensée], mais par la pensée de derrière [ils ne sont pas bons en soi;

mais il est bon qu’on les croie bons pour qu’il y ait stabilité

politique]. Les dévots qui ont plus de zèle que de science les

méprisent, malgré cette considération qui les fait honorer par les

habiles, parce qu’ils en jugent par une nouvelle lumière que la piété

leur donne [il n’y a de vraie grandeur que celle qui vient de Dieu et

qui rattache l’homme à Dieu]; mais les chrétiens parfaits [mettons, pour

généraliser, les dévots parfaits] les honorent par une autre lumière

supérieure» [parce qu’ils savent que cette grandeur fausse, étant voulue

des dieux pour le salut de la cité, est vraie en ce sens et d’une vérité

divine elle-même].

Ainsi peuvent sentir, même dans des temps très antérieurs aux nôtres,

les citoyens à l’égard des patriciens, et tout cela part d’un respect

instinctif et aboutit à un respect social et se résume en une déférence

générale, traversée de doutes qui auront leurs effets plus tard.

De son côté, l’aristocratie, si elle sait son métier, et tout contribue

à le lui faire savoir, s’organise et se dresse d’elle-même en classe

d’élite, de manière à perpétuer les raisons que le peuple a de la

respecter et de lui obéir. La supériorité donne le désir perpétuel

d’augmenter sa supériorité. Le patricien en conséquence a, avant tout,

le respect de soi-même: «L’âme noble, dit Nietzsche, a [non pas l’amour

de soi, mais] le respect de soi.» Le patricien se fait une morale fondée

sur l’honneur, sur le constant besoin de s’élever au-dessus de ceux

qu’il domine et de se distinguer de ceux dont déjà il diffère. Il se

fait une âme d’exception. Chez ceux qui sont peu intelligents, ce besoin

de supériorité s’exprime par des procédés qui rabaissent et humilient

les inférieurs, et cela est d’une lamentable indigence; mais, chez ceux

qui comprennent, il a pour démarche de s’élever sans cesse et de

souhaiter que les inférieurs s’élèvent et de les y aider pour avoir une

nouvelle raison d’ascension et de perfectionnement.

Le patricien se fait une âme dure pour lui-même, aussi pour les autres,

mais surtout pour lui, afin de pouvoir exiger des autres ce qu’il exige

de lui-même; il se donne une éducation spéciale très laborieuse pour

qu’il y ait toujours, d’homme à homme, une différence marquée entre la

foule et lui il se donne des sentiments particuliers: profond respect de

la vieillesse--Nietzsche remarque bien cela--pour maintenir fortement

l’idée de tradition qui est une partie de sa force; culte du sérieux et

de la dignité dans la vie publique et privée, pour que la familiarité

n’intervienne pas, où se perdrait au moins le prestige extérieur;

susceptibilité, ou point d’honneur, pour que l’idée se répande et se

maintienne comme un proverbe qu’un noble ne peut pas être injurié sans

qu’il en coûte la vie à l’insulté ou à l’insulteur.

Surtout il pousse au dernier degré l’instinct de cohésion qui est

l’essentiel même de sa force; il est dévoué à ses amis et il considère

tous les hommes de sa classe comme des amis pour lesquels il est prêt à

tous les sacrifices et sur lesquels il compte absolument au besoin.

Surtout il se persuade, pour le persuader aux autres, que le plus grand

ami qu’il ait au monde c’est le pays, et que le pays est comme son Dieu

domestique qui le protège et qu’il protège et à qui il est

indissolublement lié et uni. Ce sentiment est même un de ceux qui, après

l’avoir longtemps fait vénérer, éloignera de lui le peuple, qui finira

par se dire que la patrie est la chose des patriciens et leur affaire;

mais n’importe pas au peuple, qui n’en retire rien et qui peut s’en

désintéresser; mais ceci ne viendra que plus tard.

Les patriciens doivent avoir le mépris absolu des richesses, parce que

le sentiment du peuple à l’égard des aristocrates doit être un sentiment

de respect moral où l’envie n’entre point; or c’est la richesse beaucoup

plus que le talent ou même la puissance qui excite l’envie; une

aristocratie ruine le sentiment aristocratique quand elle se transforme

en ploutocratie (Platon, voyant bien cela, a voulu que ses nobles ne

possédassent _rien_); si les nobles sont riches, ils doivent vivre comme

gens de médiocre fortune et consacrer leurs richesses aux plaisirs et

fêtes publics, embellissement des villes, etc., de manière qu’il soit

bien apparent, comme dit Montesquieu, que «la fortune est aussi onéreuse

que la pauvreté».

En un mot, comme dit Montesquieu encore, l’aristocratie mettant «les

mêmes gens», à savoir les aristocrates, «sous la puissance des lois en

même temps» qu’elle les en retire, il est difficile à ces gens de «se

réprimer» et il est indispensable qu’ils se répriment, d’où suit qu’il

leur faut «une grande vertu» et qui est celle dont nous venons

d’énumérer les éléments, mais vertu très rare et extraordinaire.

Enfin les aristocraties intelligentes comprennent le principe de

destruction qu’elles portent en elles, la maladie constitutionnelle qui

peut les ronger et les détruire. Elles comprennent qu’elles sont des

haras destinés à constituer et à maintenir une race d’élite et que

précisément les races d’élite s’épuisent très vite. Elles ne comprennent

pas cela scientifiquement, mais elles le comprennent à l’user, par

l’expérience et par la vue des choses. «L’extrême corruption, dit

Montesquieu, est quand les nobles deviennent héréditaires»; du moins,

quand il n’y a dans une aristocratie _que_ des nobles héréditaires. Car

alors il se produit un renversement des valeurs. Les nobles

héréditaires, descendants des grandes familles, atteints la plupart par

l’épuisement de la race,--auquel l’adultère même n’a pas su remédier,

parce que le plus souvent il a lieu entre personnes précisément de la

même classe sociale,--sont méprisés individuellement par le peuple, et

alors le peuple reporte son instinct aristocratique, reporte son respect

des supériorités sur les mieux doués des plébéiens, sur ceux des

plébéiens que leur intelligence, leur énergie ou seulement leur

éloquence désignent comme chefs; de sorte qu’il y a deux aristocraties,

l’une établie, installée, légale, à laquelle l’instinct aristocratique

ne s’attache plus, l’autre en puissance, vers laquelle l’instinct

aristocratique va tout droit.

Ce qu’il faut donc, c’est adjoindre à l’aristocratie légale ces éléments

aristocratiques nouveaux qui la renouvelleront, la fortifieront, la

raviveront, et ainsi confisqués, ainsi captés, empêcheront qu’une autre

ne se forme. Dans ces conditions, l’instinct aristocratique populaire

est maintenu et n’a aucune raison de fléchir. Cela est naturel, puisque

ce qui l’a suscité continue à être et continue à agir. Ce qui a suscité

l’instinct aristocratique aux origines de la cité, c’est l’existence

d’un certain nombre d’hommes estimés supérieurs et dans lesquels on

pouvait avoir confiance. En s’adjoignant les supériorités d’aujourd’hui,

l’aristocratie ne fait que continuer, que prolonger cela même qui l’a

créée. Elle est dans la vérité vivante de son institution et elle

réveille indéfiniment le sentiment qui a accueilli son institution, ou,

pour mieux dire, d’où son institution est sortie.

Les préjugés nécessaires · 第 10 / 18 段