Elle invente l’idée de justice, qui n’existe aucunement dans la nature,

et qui ne pouvait pas exister dans l’homme primitif, et qui est

favorable à son institution et au maintien de son institution, et comme,

soit du fait de la nature, soit du fait de la société elle-même, la

justice complète n’existe nulle part, elle la rétablit en expectative

par cette hypothèse, qui devient une foi, que toutes les infractions à

la justice seront réparées dans un autre monde, que toutes les lacunes

de la justice, pour ainsi parler, seront comblées ailleurs.--Elle

invente la morale et, une fois qu’elle l’a inventée, elle est bien

forcée de reconnaître que la morale postule quelqu’un qui la sanctionne

comme rémunérateur et punisseur pour faire régner l’accord

vraisemblablement raisonnable et à coup sûr souhaité du bien et du

bonheur. Ce quelqu’un qui sanctionne la morale comme rémunérateur et

punisseur, c’est elle-même autant qu’elle peut l’être; mais comme il

s’en faut qu’elle puisse l’être intégralement, elle renvoie à une autre

cité, à une autre société, le soin de compléter son œuvre et assure que

son œuvre sera complétée. Les dieux deviennent alors la cour suprême qui

rectifie les jugements de la nature et de la société elle-même, qui juge

en dernier ressort, pour leur donner solution absolument juste, les

procès injustement perdus et les procès injustement gagnés ici-bas, qui

achève et qui consomme la justice. L’Olympe ou, si l’on veut, Minos,

Éaque et Rhadamanthe sont, projetée dans l’au-delà, la société telle

qu’elle voudrait être et telle qu’il faudrait qu’elle fût. Rien de tout

cela n’existait dans la conception primitive de la vie future; mais

l’instinct social, l’instinct justice-et-morale, rencontrant cette

conception et la trouvant, ce qui est heureux, un peu vide, l’a remplie

de moralité et de justice pour la faire servir à ses desseins; à quoi

les hommes se sont laissés très facilement entraîner car, d’une part

croyant invinciblement à la vie future pour les raisons que nous avons

dites; et d’autre part ayant soif de justice dès qu’ils sont réunis en

société et étant comme étonnés qu’elle ne soit pas; et d’autre part

voulant avec une certaine naïveté, mais voulant toujours, que le bien

mène au bien-être; ils sont heureux que cette espérance qu’ils avaient

de la vie future se remplisse d’un espoir de réalisation de la justice

et d’un espoir de bien-être, récompense et aboutissement du bien.

Et comme tout cela est naturel et s’arrange et se compose naturellement

dans leurs esprits! La vie future était un prolongement de la vie

individuelle; l’homme devenu social, la vie future devient un

prolongement de la vie sociale, un prolongement de la vie sociale avec

complément et réparation. La vie sociale cherche à assurer la justice et

cherche à accorder la pratique du bien avec le bonheur; la vie future

réalise la justice, fait qu’enfin elle est; et réalise l’équation

vertu-bonheur, crime-malheur. L’homme se voit, par la mort, passant

d’une société imparfaite à une société parfaite, d’une société qui a

besoin d’être complétée à une société qui complète, d’une société au

moins à moitié fausse à une société vraie, d’une société qui cherche le

vrai à une société qui l’a trouvé.

Et c’est ici, peut-être, à ce qu’il me semble, que naît l’idée

d’éternité, qui devait être bien indistincte, peut-être n’être point,

dans le cerveau des primitifs. Possédé de cette idée de réparation dont

nous venons de parler, l’homme, ce me semble, a un scrupule, une gêne,

quelque chose qui l’arrête, une dernière objection et une dernière

révolte. Il dit: «Il n’y a jamais réparation! Une vie de justice corrige

un peu une vie où l’on a vécu injustement; mais ne l’efface pas, ne fait

point qu’elle n’a pas été. Il reste toujours que j’ai souffert

injustement. En mettant bout à bout ma vie actuelle, où je suis lésé, et

ma vie future, qui est selon la justice, je ne suis plus lésé que

partiellement, mais je le suis encore. Je n’ai pas mon compte.»--Pour

que le compte y soit, il faut qu’une vie où l’honnête homme a été lésé

soit compensée par une vie qui soit incommensurable avec la première.

Or, il n’y a d’incommensurable avec le temps que l’éternité. Il faut,

donc, pour que la justice soit, que ma vie de misères imméritées ne soit

plus qu’un point, ne soit plus même un point dans ma vie totale, que ma

vie de misères imméritées ne soit plus qu’une goutte d’eau perdue dans

un océan de félicités où elle ne peut plus se retrouver. Alors j’ai mon

compte.

Non, je ne l’ai pas encore, parce que l’idée d’éternité n’est jamais

concevable à l’homme et ne lui représente jamais que quelque chose

d’immensément long; mais cependant, avec un effort d’abstraction,

j’arrive à me faire comme une idée hypothétique ou plutôt asymptotique

de l’éternité, et je conviens que la réparation est à très peu près

faite.--Cette idée d’éternité a été inventée par un bienfaiteur de

l’humanité et acceptée avec bonheur par les affamés de justice et de

sanction morale qui ont fait tous leurs efforts pour la comprendre et

pour se figurer qu’ils la comprenaient, qui l’ont comprise du reste

assez pour que leurs espérances et les exigences de leur conscience

fussent satisfaites.

Une rêverie toute contraire, ou au moins très différente, a occupé les

hommes, j’entends la métempsycose, crue très généralement chez les

Égyptiens, chez les Indiens, très chérie de Pythagore, comme des Grecs

(Platon, _Phédon_) et des Latins (Virgile, Ennius). Cette croyance et

ceci qu’elle n’a jamais pris très grande consistance et longuement parmi

les hommes sont choses également dignes d’intérêt. Cette croyance met

bien en lumière que l’homme, en rêvant vie future, rêve surtout de la

vie actuelle et d’un retour à cette vie. La métempsycose, soit que, pour

nous punir, elle nous ramène dans le corps d’un animal ou même d’un

végétal, comme les Indiens le croyaient, ou même d’un minéral, comme

Victor Hugo l’imaginait; soit qu’elle nous ramène dans le corps d’un

homme, comme Pythagore semble l’avoir cru; détruit l’enfer éternel, la

punition éternelle des méchants et comme Ovide le fait dire à Pythagore:

_O genus attonitum gelidæ formidine mortis

Quid Styga, quid tenebras et nomina vana timetis,

Materiem vatum, falsique pericula mundi?

Corpora sive rogus flamma, seu tabe vetustas

Abstulerit, mala posse pati non ulla putetis._

Elle détruit également le ciel, le séjour des justes récompensés; car, à

la vérité, la métempsycose, c’est la vie éternelle:

_Morte carent animæ, SEMPERQUE, priore relicta

Sede, novis domibus vivunt habitantque receptæ._

Mais ce n’est nullement la récompense éternelle, la compensation

éternelle des misères endurées injustement; puisque la plus belle

récompense sera de vivre seulement dans la personne d’un homme plus

illustre, plus haut placé et plus heureux, puis d’un autre plus heureux

encore. Mais la vie de l’homme le plus heureux est loin encore de la

félicité véritable et, aux désireux de la métempsycose, quelqu’un pourra

toujours dire le terrible mot pessimiste d’Énée dans Virgile:

_Quæ lucis miseris tam dira cupido[3]?_

[3] Vers qui, du reste, est de Lucrèce: _Quæ mala nos subigit vitai

tanta cupido?_

Sur quoi il y aurait beaucoup à réfléchir. Achille, dans la _Necuia_,

dit à Ulysse: «_Ne me parle pas de la mort!_ J’aimerais mieux être le

mercenaire d’un pauvre homme, à peine assuré de sa subsistance, que de

régner sur tous ceux qui ne sont plus», tandis qu’Énée s’étonne qu’un

homme qui a le bonheur d’être mort puisse désirer revenir sur la terre.

Il est vrai qu’Achille est mort et qu’Énée est encore vivant, ce qui

fait une différence. Mais les auteurs ont-ils tenu compte de cette

différence et n’est-ce pas leur pensée à eux qu’ils ont exprimée? Il est

assez probable que c’est leur pensée. Il y a entre Homère et Virgile la

distance d’une époque de civilisation commençante, voisine encore des

temps primitifs, à une civilisation achevée, la distance d’une humanité

encore instinctive à une humanité qui a beaucoup réfléchi, la distance

de l’adolescence à l’âge mûr. Quoi qu’il en soit, la croyance à la

métempsycose indique que l’homme, quand il rêve à la vie future, rêve

communément d’un retour _à la vie qu’il mène_, à la vie actuelle

retrouvée. Il dit, comme Lamartine dans _la Vigne et la maison_:

Dans l’immuable sein qui contiendra nos âmes

Ne rejoindrons-nous pas tout ce que nous aimâmes

Au foyer qui n’a plus d’absents?

Toi qui formas ces nids rembourrés de tendresses.

Où la nichée humaine est chaude de caresses,

Est-ce pour en faire un cercueil?

N’as-tu pas dans un coin de tes globes sans nombre

Une pente au soleil, une vallée à l’ombre,

Pour y rebâtir ce doux seuil?

_Non plus grand, non plus beau, mais pareil, mais le même._

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Même la conception du retour à la vie dans le corps d’un animal est très

significative. Elle indique que l’homme, _s’il doit être puni_,

désirerait être ici, sur la terre qu’il connaît, en revoyant encore les

mêmes choses. Peut-être même n’implique-t-elle pas l’idée de punition ni

de récompense; peut-être le désir de retour à cette vie, mêlé d’un

certain désir de changement, amène l’homme à considérer avec

complaisance le retour à la vie dans le corps d’un animal dont il a

souvent envié certaines supériorités. Rien d’étonnant à ce qu’un

chasseur accepte avec intérêt l’idée de revenir dans le corps d’un

cheval ou d’un chien et à ce qu’un poète souhaite de survivre dans celui

d’un oiseau: Michelet: «Nous sera-t-il donné de venir à tire-d’ailes

revoir ce cher foyer de travail et d’amour; de dire un mot encore en

langue d’hirondelles, à ceux qui même alors garderont notre cœur?»

Mais ce qui prouve aussi que l’idée de vie future est devenue surtout,

chez les sociaux et chez les civilisés, l’idée d’un supplément

judiciaire de la vie, l’idée d’une vie prolongée pour la peine ou la

récompense, c’est que la métempsycose n’a pas réussi. La

métempsycose--si variée, du reste, si mêlée, qu’on a peine à la bien

circonscrire et à la faire tenir dans une formule--est une survivance,

tout compte fait, de l’état primitif; elle est le rêve de l’homme qui

surtout veut survivre; et qui, de plus, par curiosité et par fantaisie

d’imagination, voudrait survivre dans un être autre que celui qu’il est;

peut-être qui, par suite de l’observation qu’il a faite des

métamorphoses de quelques animaux, croit que c’est une loi de l’univers

que la métamorphose des êtres; et la métempsycose peut être le rêve

d’une nuit d’été d’un naturaliste; mais parce qu’elle n’était pas une

idée d’homme social et une idée ayant une utilité sociale, elle n’a pas

eu un crédit universel ni un long crédit parmi les hommes.

La vie future _humaine_, c’est une réclamation et une exigence de l’idée

de justice et du sentiment moral; c’est la morale demandant une sanction

et la justice voulant être réalisée, idée sociale par excellence,

puisque c’est vouloir que le préteur soit juste et vouloir que Caton

soit récompensé et Catilina puni; idée religieuse aussi, mais

sociale-religieuse, en ce qu’elle est ne pas vouloir que les dieux

soient indifférents, comme ceux d’Épicure, mais providentiels et

équitables, comme un bon consul, _consules mundi_, et se trouvent

toujours, en dernier compte, _avoir raison_. Épicure est _naturiste_ et,

ayant profondément conscience de l’indifférence de la nature à toute

morale et à toute justice, fait les dieux à cette image et les éloigne

de l’homme autant que la nature est éloignée de lui. Le croyant en

l’immortalité de l’âme rapproche les dieux de l’homme et les considère

comme des magistrats qui ne seraient pas intègres s’il n’y avait que

cette vie d’ici-bas. Il en crée une autre où les magistrats célestes

réintègrent le droit. Il suffit: il a justifié les dieux; «_absolvitque

deos._»

Ainsi fait le peuple aux représentations théâtrales qui lui sont

destinées: il veut que la vertu soit récompensée et le vice puni. Que

pourrait-il vouloir autre chose? Ils ne le sont pas toujours dans la vie

vraie. Dans la vie imaginaire, dans la vie qu’on invente (très analogue

à la vie future) c’est votre devoir de montrer la justice réalisée. Le

peuple traite l’auteur comme une providence littéraire, puisqu’il est un

démiurge en écritures; et, dépositaire de l’instinct social, il veut que

le magistrat fasse régner la justice autant qu’il le peut et que ceux

qui créent un monde, réel ou imaginaire, fassent ce à quoi ils sont

tenus, réalisent la justice absolument.

CHAPITRE VII

LA NÉMÉSIS

Cette justice des dieux, du reste, ne s’exerce pas seulement au delà des

limites de l’existence terrestre. Elle s’exerce ici-bas, avec une sorte

de sournoiserie spirituelle qui lui donne l’apparence de la malignité,

mais qui n’est, quand on y réfléchit sagement, qu’une forme, un peu

aiguë, de la justice.

Solon disait à Crésus, nous assure Hérodote: «Est-ce à moi qu’il faut

demander si la destinée de l’homme est d’être heureux, à moi qui sais

que tous les dieux sont envieux et anarchistes (τὸ θεῖον πᾶν ἐὸν

φθονερόν τε καὶ ταραχῶδες).»

Le bon Plutarque s’indigne de ce «blasphème»; mais il ne pénètre pas le

fond des choses. Les dieux sont jaloux des hommes et ne veulent pas

qu’ils soient trop heureux, qu’ils soient semblables à des immortels; et

quand ils le sont un temps trop long, ils plongent brusquement les

heureux dans un abîme d’infortunes pour leur rappeler leur condition.

Voilà un sentiment bien aristocratique!--Non pas; c’est un sentiment

démocratique au premier chef. Le peuple, au-dessus de son aristocratie

trop heureuse, trop brillante et trop orgueilleuse, met une autre

aristocratie, une aristocratie compensatrice, qui est une menace

perpétuelle pour l’aristocratie d’ici-bas. Ne vous fiez pas à votre

bonheur. Nous sommes jaloux de vous, et cette jalousie est approuvée des

dieux parce qu’elle est une forme de l’idée d’égalité et que l’idée

d’égalité est l’idée de justice elle-même. Et cette jalousie, les dieux,

parce qu’ils l’approuvent, ils l’éprouvent et ils vous la feront sentir

tôt ou tard. Ne le voyez-vous pas? Observez ces chutes profondes qui

«pendent aux sommets les plus hauts», ces brusques retours de fortune?

Ce sont des «revers équitables»; ce sont des compensations par quoi la

justice et l’ordre sont rétablis. Crésus n’est pas coupable; il est trop

heureux; il doit connaître le malheur; il le connaîtra; il sera tout

près de la mort et d’une mort horrible; mais, comme il a reconnu la

justesse des paroles de Solon, comme il a expié son bonheur, son bonheur

lui sera pardonné et il aura une vieillesse heureuse. Œdipe n’est pas

coupable; il est trop heureux, trop orgueilleux aussi de son bonheur et

de sa supériorité intellectuelle. Il a découvert le secret de la Sphinx,

résolu ses énigmes, il est devenu roi puissant; il doit connaître le

malheur; il le connaîtra; mais comme il s’est humilié, comme il a expié,

comme il a accepté ses souffrances, les mérites de l’expiation en feront

un être sacré, un saint, dont le tombeau mystérieux protégera, bénira la

terre où il est.

Bien des sentiments divers se réunissent, se mêlent et, pour ainsi

parler, flottent dans cette conception de la Némésis: le sentiment

démocratique: le bonheur des grands est insolent, par lui-même, ne

fussent-ils pas insolents ni injurieux eux-mêmes; il doit être _averti_

par des revers; «Dieu les frappe pour nous avertir», pour les avertir,

pour nous avertir tous, eux et nous;--le sentiment aristocratique aussi:

il y a, au-dessus de l’aristocratie humaine, une aristocratie céleste

qui n’aime pas les trop heureux, qui aime la tempérance, la modération

et non pas sans doute l’égalité, mais une certaine équivalence

définitive parmi les hommes et qui est _ce que devrait être_

l’aristocratie humaine et qui donne à celle-ci l’exemple et les

leçons;--le sentiment d’une certaine justice immanente de la nature,

d’un rêve de justice que la nature réalise à moitié; les plus hauts

sommets, _acrocérauniens_, sont les plus foudroyés, «les grands pins

sont en butte aux coups de la tempête et la rage des vents brise plutôt

le faîte des palais de nos rois que des toits des bergers»; _de même_

dans la société les grandeurs sont scabreuses et les sommités sont

glissantes; l’univers n’est pas si injuste qu’il paraît; il a comme des

essais de rétablissement de l’ordre que si souvent il viole ou semble

violer; tout cela est une demi-révélation de la justice définitive et

suprême qui doit se réaliser ailleurs; les premiers seront les derniers.

L’idée de la Némésis est éternelle; elle est moins forte chez nous que

chez les anciens, qui avaient plus d’imagination que nous; elle est

sensible encore; le peuple dit: «Qu’il ne soit pas si fier! Il ne sait

pas ce qu’il deviendra; nul ne peut dire: «J’ai été heureux», avant sa

mort.» C’est le mot de Solon, toujours répété, toujours vrai du reste.

Les hommes ont peur du bonheur. Ils n’ont pas tort, puisque le bonheur

les enivre, les jette dans la «fureur» et la démence; ils y voient comme

une tentation de quelque Dieu jaloux. L’instinct social, qui désire

qu’il y ait de la modération dans les désirs, inspire aux hommes une

frayeur salutaire de ce qu’ils convoitent le plus et met comme un

remords dans la concupiscence. Il enseigne aux petits de ne pas envier

des succès qui ne sont qu’un piège; aux grands de ne pas se fier à une

grandeur qui est un danger.

CHAPITRE VIII

LA RÉVERSIBILITÉ DES FAUTES

Les hommes ont cru et beaucoup d’hommes croient encore à la

réversibilité des fautes, c’est-à-dire à la solidarité dans le crime,

c’est-à-dire à ceci que, parce que les pères ont péché, les fils peuvent

être punis, doivent être punis. Ce dogme est peut-être aussi ancien que

les sociétés humaines.

Solon dit avec une clarté absolue et une décision tranchante: «La

vigilance de Zeus n’oublie jamais celui dont l’âme est criminelle et, en

dépit de tout, il se montre à la fin. Mais l’expiation arrive tout de

suite pour l’un, plus tard seulement pour l’autre; si les coupables y

échappent eux-mêmes, si la justice des dieux [ou la destinée voulue par

les dieux, μοῖρα θεῶν] ne se précipite pas pour les frapper, elle vient

cependant un jour: les enfants innocents ou les générations suivantes

payent la dette des pères.»

Pindare dit tout de même: «Chacun est responsable des œuvres de ses

ancêtres et de leur destinée.»

L’expiation est atavique. On sait qu’un des offices des prêtres ou

religieux orphiques était de remettre les péchés de toute la famille qui

se confiait à eux, depuis les ancêtres jusqu’aux derniers des

petits-enfants.

Cette solidarité de toute une famille, voire de tout un peuple, voire de

toute l’humanité dans la faute, est une idée qui remplit toute la Bible.

L’humanité est punie par la faute de son premier père envers Dieu. Adam

a condamné tous ses enfants, il les a tous enveloppés dans son crime.

«Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né?--Si ce n’est toi, c’est

donc ton père.» Car, comme parle Job, «qui peut rendre pur celui qui est

né d’une source impure?» et: «Qu’est-ce que l’homme pour être sans tache

et pour paraître juste étant né d’une femme?» et comme parle David:

«Vous savez que j’ai été formé dans l’iniquité et que ma mère m’a conçu

dans le péché.» Je ne multiplierai pas ces exemples.

Il ne faut pas croire que des modernes seulement aient protesté contre

cette conception qui blesse notre sentiment de justice individuelle en

faisant, du crime et de la faute, des choses qui ne sont plus

individuelles. Theognis s’indignait déjà contre cette idée[4].

Profondément inquiet de l’injustice des dieux sur la terre, reprochant à

Zeus de mettre sur le même rang ici-bas le prévaricateur et le juste, le

modéré et le violent, à plus forte raison il s’indignait de ce que les

fautes des coupables retombassent sur les innocents: «Grand Zeus, s’il

plaît aux dieux que le scélérat aime la violence, que ne leur plaît-il

aussi qu’il expie ensuite lui-même le mal qu’il a fait, sans que les

transgressions des pères fassent plus tard le malheur des enfants et que

les enfants d’un père injuste, qui pensent et agissent selon la justice,

qui craignent ta colère, fils de Chronos, et se distinguent parmi leurs

concitoyens par leur amour de la justice, n’aient point à payer les

crimes paternels? Telle devrait être la volonté des divinités

bienheureuses; mais en réalité le coupable échappe, et c’est sur un

autre que, plus tard, tombe le châtiment.»

[4] Cf. Jules Girard, _le Sentiment religieux en Grèce_.

Deux siècles après, Bion de Borysthène, philosophe cynique, qui était

très spirituel, fit remarquer que les dieux, en châtiant les enfants des

coupables, sont aussi ridicules, sinon un peu plus, qu’un médecin qui

droguerait un fils ou un petit-fils pour la maladie de son père ou de

son aïeul--sans se douter que c’est précisément ce que font les médecins

dans quatre-vingts cas sur cent.

Transporté chez les modernes par le christianisme, qui en cela a accepté

l’héritage de la Bible, le dogme de la réversibilité des peines a étonné

beaucoup d’esprits, qui les uns l’ont rejeté, les autres ont cherché à

l’expliquer, les autres ont tiré de son absurdité même, ou, si l’on

veut, de ce qu’il avait de paradoxal, une raison de l’admettre.

Pascal raisonne ainsi: «Le péché originel est folie devant les hommes;

mais _on le donne pour tel_. Vous ne me devez donc pas reprocher le

défaut de raison en cette doctrine puisque je la donne pour être sans

raison. Mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes;

car sans cela que dira-t-on qu’est l’homme? Tout son état dépend de ce

point imperceptible. Et comment s’en fût-il aperçu par sa raison,

puisque c’est une chose au-dessus de sa raison, et puisque sa raison,

bien loin de l’inventer par ses voies, s’en éloigne quand on le lui

présente?»

Oui, assurément le péché originel est un scandale de notre entendement.

«Il est sans doute qu’il n’y a rien qui choque plus notre raison que de

dire que la faute du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant

si éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer. Cet

écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous paraît très

injuste; car qu’y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable

justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté pour

un péché commis six mille ans avant qu’il fût un être? Certainement rien

ne nous heurte plus que cette doctrine.»

_Mais_ cependant considérez que ce mystère est intelligible en ce sens

que c’est nous qui serions inintelligibles s’il n’était pas: «Sans ce

mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles

nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours

dans cet abîme; de sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce

mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme.»

En effet,--voici le raisonnement,--l’homme est incomplet, donc l’homme

est double, et sa _duplexité_ est expliquée par la chute: «Si l’homme

n’avait jamais été _que_ corrompu, il n’aurait aucune idée ni de la

vérité ni de la béatitude. Si l’homme n’avait jamais été corrompu, il

jouirait dans son innocence et de la vérité et de la félicité avec

assurance. Mais (malheureux que nous sommes et plus que s’il n’y avait

pas de grandeur dans notre condition), nous avons une idée du bonheur et

nous ne pouvons pas y arriver; nous sentons une image de la vérité et

nous ne possédons que le mensonge, incapables d’ignorer absolument et de

savoir certainement, tant il est manifeste que nous avons été dans un

degré de perfection dont nous sommes déchus[5].»

[5] Sur quoi l’intrépide Ernest Havet s’écrit: «Il le suppose, il ne

le prouve pas, et par où le prouverait-il? Comment savoir qu’on est

dans le faux si on ne connaît pas le vrai?...»--Si Pascal avait

écrit «incertitude» au lieu de mensonge (et son raisonnement

resterait le même), je suppose qu’Havet n’aurait pas le front de

s’inscrire en faux.

On voit comment Pascal explique la réversibilité. Il explique

l’impuissance, l’incertitude et l’incohérence de l’homme par une rupture

d’équilibre; cette rupture d’équilibre, c’est «la chute». Mais la chute

est le fait d’un seul homme. Puisque la rupture d’équilibre subsiste,

_il faut bien croire_ que sa faute s’est étendue à ses descendants, ce

qui rend l’homme intelligible.

Les préjugés nécessaires · 第 8 / 18 段