Le mot de Fustel est bien profond: «L’homme est porté à se faire une

religion de tout ce qui remplit son âme.» Ainsi font tous les hommes et

ils divinisent, comme les forces naturelles, les forces qu’ils portent

en eux. Les Grecs, qui les premiers de mémoire d’homme, mais non pas,

sans doute, les premiers réellement, ont créé une mythologie par

abstraction, ont, les premiers, eu l’idée des «idées forces», chères à

M. Fouillée. N’oubliez pas que ce mouvement intellectuel a en lui-même

une telle puissance que Platon, avec son système des _idées_, des idées

vivantes, subsistant au sein de Dieu, a tout simplement voulu substituer

un Olympe d’idées à un Olympe de surhommes.

Par tous ces moyens, la société, de plus en plus, _humanise_ et

_moralise_ les dieux, et c’est-à-dire qu’elle les _socialise_. Il n’y a

presque plus de place dans le royaume des dieux pour les dieux antiques.

Tout presque est Dieu, excepté les dieux eux-mêmes. Pressez-vous, dieux,

place au grand homme! Pressez-vous, dieux, place à l’idée! Pressez-vous,

dieux, place au sentiment! Pressez-vous, dieux, place à la morale sous

toutes ses formes!

Au fond, la société a soif de morale et peur de la religion. Elle a

peur, comme tout être au monde, de ce qui n’est pas elle. La morale,

c’est elle-même; c’est elle qui l’a faite à la mesure juste de ses

besoins. La religion éternelle, création de l’animal mystique et qui ne

disparaîtra que quand l’homme cessera d’être un animal mystique,

c’est-à-dire sans doute jamais, la gêne comme une forme de

l’individualisme. C’est l’individu qui a vu des dieux, épars et rôdant

autour de lui dans l’univers; c’est l’individu qui a eu son Dieu

personnel, son fétiche, son amulette, qui l’a encore, soit qu’il

l’appelle son génie, soit qu’il l’appelle son _daimon_, soit qu’il

l’appelle sa conscience. La société combat la religion comme elle combat

l’individualisme.

Elle la combat comme elle peut. Elle la combat respectueusement; elle la

combat avec des détours; elle la combat en l’attirant et en l’absorbant;

elle la moralise; elle la pénètre de morale sociale; elle persuade aux

dieux qu’ils sont des êtres qui s’intéressent à la société et qui n’ont

de rien plus souci que d’elle. En cela elle l’altère profondément.

Elle fait de la religion une chose qui intéresse chaque homme, sans

doute, c’est ce qu’elle concède; mais qui intéresse bien plus la cité,

sur qui la cité se fonde, et c’est un détour très ingénieux pour fonder

la religion sur la cité et l’enfermer dans l’enceinte sacrée des

remparts. En cela elle l’absorbe, plus ou moins, quelquefois

complètement. Qu’est-ce que le Dieu d’Israël, si ce n’est Israël

lui-même?

La société réussit dans cette manœuvre qui lui est nécessaire, dont la

nécessité s’impose à elle. Elle confond la religion avec elle. Il n’y a

pas, chez les anciens, de distinction entre le gouvernement temporel et

le gouvernement spirituel; il n’y a pas «deux puissances».

Mais viendra quelqu’un qui affirmera que la société est une chose et que

la religion en est une autre; que la société est obéissance dévouée de

chacun à tous; mais que la religion est obéissance, jusqu’au sacrifice,

de chacun au dieu qui lui parle et qui parle en lui; que, donc, ce n’est

pas à la société de faire la religion, ni de la défaire, ni de la

refaire et qu’elle n’a qu’à la respecter dans son domaine, comme la

religion respectera la puissance sociale dans le sien. Il affirmera cela

et il sera très puissant; car cette religion affranchie, cette religion

libérée, cette religion, non pas insociale, mais asociale, qu’il

apportera, il la fondera, non sur des légendes primitives, non sur des

personnalités illustres, non pas même sur la morale sociale, sur _une_

morale sociale; mais sur une morale universelle, débordant la cité,

dépassant la cité, toutes les cités, et du reste tellement pure,

tellement élevée, tellement sublime, que cette religion ne pourra être

ni attaquée comme immorale, ni moralisée, étant plus morale que tout; ni

socialisée, étant plus morale que chaque morale sociale, quelle qu’elle

soit.

La morale sociale de ce temps-là et la religion sociale de ce temps-là

résisteront de toutes leurs forces, car elles verront en péril la

société qui, après avoir refondu les anciennes religions, s’était

confondue avec elles ainsi modifiées. Mais la morale sociale et la

religion sociale de ce temps-là seront refoulées et surmontées par la

religion nouvelle: Tu as vaincu, Galiléen!

Du reste, les hommes, invinciblement _sociaux_, ne tarderont pas

beaucoup à traiter cette religion, à la comprendre, à la sentir et à y

vivre, _comme si elle était d’invention sociale_. Ils la socialiseront,

ils la nationaliseront.

Ils la socialiseront: ils ramèneront les préceptes de la morale

évangélique à des préceptes de morale sociale, par des accommodements,

des tempéraments et des rétrécissements imprévus, au grand scandale des

croyants purs, si bien que l’Évangile ne sera plus considéré que comme

un idéal poétique et inaccessible et que la morale sociale, en face du

christianisme tel qu’il sera pratiqué, pourra dire: «Je te vaux; tu ne

commandes que ce que j’ordonne et tu n’es que ce que j’étais avant que

tu fusses venu.»

Ils la nationaliseront: chaque peuple, à un moment donné, aura _son_

christianisme, malgré le contresens contenu dans ce seul mot; au moins

chaque peuple aura sa nuance particulière de christianisme et sa façon

très particulière de croire à la religion universelle. Alors le

christianisme sera devenu une religion analogue aux religions antiques;

je veux dire chaque fraction de christianisme sera devenue une religion

analogue aux religions antiques, une religion pour laquelle on se

battra, pour laquelle on fera la guerre, soit de peuple à peuple, soit

de partie d’un peuple à partie d’un peuple, etc.

Et alors aussi, _à cause de cela_, chargeant le christianisme des

accusations dont la morale sociale antique chargeait la religion qu’elle

avait devant elle, la philosophie voudra remplacer le christianisme par

une religion naturelle, comme elle dira, c’est-à-dire par une religion

sociale, laquelle du reste est le contraire, et déclarera le

christianisme suranné et surmonté, et voudra revenir, rêve de Voltaire

comme de Rousseau, à la société antique, à «une seule puissance». Tu as

vaincu, Julien l’Apostat.

Non pas sans doute, parce que, quand on a affaire au christianisme, il

n’y a qu’à remonter à son origine, il n’y a qu’à remonter à son livre,

il n’y a qu’à remonter à son âme, pour recouvrer _la_ religion,

c’est-à-dire une doctrine fondée sur une morale indépassable et

rattachant cette morale à une conception surnaturelle. Je n’ai voulu que

montrer que les religions sont _reçues_ par les sociétés qui, les

altérant, les modifiant, en bien ou en mal, les ajustant à leur mesure,

moralisant celles qui sont immorales, démoralisant celles qui sont trop

morales pour les nécessités sociales, en font de simples expédients, des

préjugés sociaux nécessaires, des croyances _ad usum_ et _ex usu_, des

ferments de vie sociale dont la vertu est strictement limitée aux

besoins sociaux constatés, mesurés et prévus, des _instrumenta regni_

aux mains de l’instinct social séducteur et dominateur.

CHAPITRE VI

LA VIE FUTURE

Pierre Pomponace naquit à Mantoue en 1462 et mourut on ne sait quand, à

Bologne probablement. Il était de si petite taille, qu’il s’en fallait

de peu qu’il ne fût un nain authentique. Il s’occupa de philosophie

aristotélicienne et de sciences occultes. Il s’appliquait à ses

méditations d’une telle force, qu’il négligeait de manger, de boire, de

dormir et même de cracher, ce qui à cette époque passait pour une

nécessité naturelle. Il en devenait presque fou et il se rendit ridicule

à tout le monde. C’est lui-même qui le dit avec une naïveté charmante:

«Voilà ce qui me presse, ce qui m’angoisse, ce qui me prive de sommeil

et me rend fou... Tel est mon sort, être rongé de pensées et de soucis

continuels, n’avoir pas soif, n’avoir pas faim, ne pas manger, ne pas

dormir, ne pas cracher, être moqué de tout le monde: _Ista sunt quæ me

premunt, quæ me angustiant, quæ me insomnem et insanum reddunt...

perpetuis curis et cogitationibus rodi, non sitire, non famescere, non

dormire, non comedere, non expuere, ab omnibus irrideri._»

Il enseignait la philosophie à Padoue avec un grand succès, nonobstant

les railleries dont il se plaint, très contredit et réduisant ses

contradicteurs au silence par des traits de plaisanterie fort

spirituels. Il s’inquiétait extrêmement de la question de l’immortalité

de l’âme. Il n’en trouvait pas la preuve dans Aristote et il tenait

extrêmement à montrer que la preuve n’en était pas dans Aristote, chose

très importante alors; et que, d’après tout ce qu’on pouvait lire dans

le péripathétique, l’âme immortelle était _neutrum problema_. En

conséquence, il professait qu’aucune argumentation rationnelle ne

pouvait conduire soit à l’affirmation, soit à la négation de

l’immortalité de l’âme. Du reste, il n’en assurait _que davantage_ que

personnellement il y croyait; puisqu’il n’y pouvait croire _que_ sur la

parole de Dieu et sa révélation contenue dans les Écritures. La position

qu’il prenait ainsi déplaisait fort aux théologiens, parce que les

théologiens se partagent en deux classes: ceux qui croient aux vérités

religieuses _d’autant plus_ qu’elles sont inaccessibles à la raison

proprement humaine, à la raison _non aidée_, et qui seraient désolés que

ce qu’ils professent, le bon sens humain suffît pour l’établir; et nous

avons en notre Pascal un beau spécimen de cette classe-là;--et ceux qui

ne sont point fâchés que les raisons humaines acheminent au moins vers

la croyance, ceux que les raisons humaines appuient, assurent, peut-être

rassurent dans leur foi et de qui l’on dirait, n’était le scandale, que

la parole de Dieu est nécessaire, mais ne suffit pas. Les théologiens du

temps de Pomponace étaient pour la plupart de cette seconde classe.

Pomponace était-il de la première ou affectait-il d’en être et était-il

vraiment heureux que la raison humaine ne prouvât point l’âme immortelle

pour y pouvoir croire d’une façon plus purement religieuse; ou cette

attitude n’était-elle qu’un biais pour se défendre contre les

incriminations? La seconde hypothèse me paraît plus vraisemblable, parce

qu’il avait, dans le sens de la mortalité de l’âme, au moins des

préférences purement humaines, sans doute, mais que n’ont pas, à

l’ordinaire, ceux qui sont convaincus _a Deo_ de l’immortalité. Il

disait, et cela sent bien Épicure, que, puisque l’homme aime

naturellement le bonheur, il suffit, pour en faire un honnête homme, de

lui montrer que le bonheur de la vie consiste dans la pratique de la

vertu et la misère dans la pratique du vice. Il disait encore que c’est

aux brutaux qu’il faut proposer l’immortalité de l’âme pour les retenir

sur la pente du vice, que beaucoup d’écrivains l’ont proposée ainsi sans

y croire, mais en vue de la guérison de ceux qui ont besoin de cette

médication, _sicut medicus ad ægrum_; enfin--ce qui est une idée très

haute--il disait que ceux qui professent la mortalité de l’âme _sauvent

la vertu_, sauvent la raison d’être de la vertu, lui permettent

d’exister, n’y ayant vertu que là où il n’y a ni espérance de récompense

ni crainte du châtiment, et l’idée du châtiment et de récompense

ressortissant à la morale des esclaves: «_Afferentes animam mortalem

melius videntur salvare rationem virtutis quam afferentes ipsam

immortalem; nam spes præmii et pœnæ timor videntur servilitatem quamdam

importare._» Pomponace m’est très suspect comme partisan de

l’immortalité de l’âme.

L’immortalité de l’âme ne saurait, en effet, être prouvée par des

arguments humains, et Descartes, avec sa belle distinction entre la

substance matérielle et la substance spirituelle, laquelle étant

spirituelle ne périt point, s’est épuisé en vain; car il aurait fallu

prouver deux choses, d’abord qu’il est vraiment impossible qu’une chose

spirituelle périsse et, d’autre part, qu’il est impossible que la

matière pense; et ni l’une ni l’autre de ces deux assertions n’est

prouvée ni susceptible de l’être. Au fond, Descartes n’est convaincu que

d’une chose, c’est qu’il n’y a pas de justice d’outre-tombe si l’âme

n’est pas immortelle, et que, par conséquent, si l’âme n’est pas

immortelle, il n’y a pas de justice, puisqu’il s’en faut de beaucoup que

toute justice soit réalisée ici-bas. Au fond, Descartes raisonne comme

Kant et voit, croit voir, que la morale postule les récompenses et les

peines d’outre-tombe comme sa sanction et partant l’âme immortelle comme

condition de sa sanction.

La preuve, c’est son acharnement contre l’âme des animaux. Son

acharnement contre l’âme des animaux n’est que le fait d’un homme qui

prévoit l’objection. L’objection est celle-ci: Si, pour que la justice

soit réalisée, il faut, puisqu’elle ne l’est pas sur cette terre, que

les malheureux d’ici bas reçoivent une compensation dans un autre

séjour; et si, pour qu’ils reçoivent cette compensation, il faut que

leur âme soit immortelle; il est nécessaire que l’âme des animaux aussi

soit immortelle, pour que les bêtes qui ont été lésées ici-bas soient

récompensées ailleurs et que justice soit.--A quoi Descartes répond:

Oui; mais les animaux _n’ont pas d’âme_; ils ne sont que des mécanismes,

et envers des mécanismes la justice divine n’est obligée à aucune

réparation et les animaux peuvent _sembler souffrir_ sans qu’il y ait

injustice à cela. La justice divine est sauvée. Il y aurait un terrible

danger à croire que les animaux aient une âme; car alors: ou il faudrait

admettre un paradis des animaux; ou, ceci non admis, croire que la

justice divine ne s’exerce qu’envers l’homme. Nous échappons à cette

double conclusion en niant l’âme des bêtes.--Ainsi pense Descartes. Ce

n’est pas moi qui le fais parler; c’est lui qui le dit: «Après l’erreur

de ceux qui nient Dieu, il n’y en a point qui éloigne plutôt les esprits

faibles que d’imaginer que la nature des bêtes soit de même nature que

la nôtre et que par conséquent nous n’avons rien à craindre ni à espérer

après cette vie non plus que les mouches ou les fourmis; au lieu que

lorsqu’on sait combien elles diffèrent on comprend beaucoup mieux les

raisons qui prouvent que la nôtre est d’une nature entièrement

indépendante du corps et par conséquent qu’elle n’est point sujette à

mourir avec lui...»

Ainsi parle Descartes découvrant bien sa pensée de derrière la tête.

Mais il n’a pas vu qu’il y a un terrible danger aussi à raisonner comme

il fait, parce que son raisonnement peut se retourner contre lui et nous

invite presque à le retourner. Ceux à qui il paraît insensé de

considérer un animal comme une montre, ceux qui disent, comme Mme de

Sévigné: «une montre qui est sensible, une montre qui est

reconnaissante, une montre qui aime!» ceux-là, ou croient à l’âme

immortelle des bêtes, ou, reculant devant cette conclusion, inclineront

à ne pas croire à l’âme immortelle des hommes en disant: pourquoi n’y

aurait-il pas injustice à l’égard des hommes comme il y en a une à

l’égard des animaux? La question reste délicate.

Il est bien certain que l’homme croit à l’immortalité de son âme surtout

à cause du _postulatum_ de l’idée de justice et du _postulatum_ de la

morale demandant une sanction; mais les difficultés restent.--L’homme ne

croit-il à l’immortalité de l’âme qu’à cause de ces deux postulats? Je

ne pense pas. L’homme croit partout à l’âme immortelle, sauf exceptions

si rares et si négligeables à cause de la stupidité des exceptés, que

l’on peut n’en tenir point compte. Que les anciens Hébreux n’y aient

point cru, cela ne me paraît pas démontré. Que leur Dieu ne leur parle

que de récompenses terrestres, cela est tout à fait dans l’esprit de

leur race, mais ne prouve point du tout qu’ils n’aient pas cru à

d’autres récompenses que celles-ci; et que Jésus, qui a tout renouvelé

en morale, mais qui n’a rien inventé en religion, leur ait parlé de ciel

et d’enfer, c’est pour moi une grande présomption que cette conception

était une croyance populaire assez répandue avant Jésus.--Mais, quand

même il serait vrai que les anciens Hébreux n’eussent pas cru en

l’immortalité de l’âme, cela ne serait encore qu’une exception peu

considérable, Israël étant un bien petit peuple dans l’ample sein de

l’humanité. Tous les hommes, sauf, et peut-être, quelques peuplades, ont

cru et croient à l’âme immortelle.

Il est infiniment probable que l’homme primitif y a cru. Or il paraît

bien que homme primitif n’y a pas cru à cause des postulats de la

justice et de la morale ou à cause de l’un des deux. Dans Homère, le

séjour des morts n’est ni un lieu de récompenses ni un lieu de

châtiment. Il est analogue aux limbes; il est un monde où l’on s’ennuie.

Il y a bien [interpolation? il est possible] comme un rudiment d’enfer

_et d’Élysée_ dans Homère. D’Élysée, à quoi l’on ne songe jamais, non

pas dans la _Necuia_, mais dans la _Télémachie_: «Toi, Ménélas, dit

Protée, parce qu’en épousant Hélène tu es devenu gendre de Jupiter, tu

n’es point condamné à mourir ni à subir le destin dans Argos féconde en

coursiers. Mais les dieux t’enverront aux Champs Élysées, aux confins de

la Terre où déjà réside le blond Rhadamanthe. En ces lieux la vie est

facile aux hommes; ils ne connaissent point les neiges, les longues

pluies, les glaces; mais toujours l’Océan, pour les rafraîchir, exhale

la douce haleine de Zéphyre.»--Et dans la _Necuia_ il y a Minos «jugeant

les morts» (?--rien de plus) et, suppliciés, Tityos, Tantale et Sisyphe,

rien de plus. Même à supposer que ces courts passages soient du même

temps que le fond de la _Necuia_, on remarque comme ils sont restreints

et confus et comme hésitants. Du temps de la _Necuia_ commençait à

s’introduire dans les esprits, vague encore et bornée à quelque héros du

crime ou du bonheur, l’idée d’un séjour de félicité et d’un séjour de

douleurs après la mort. Mais, tout compte fait, le fond de la conception

homérique sur ce point, c’est un séjour neutre et vague, plutôt

douloureux que bienheureux, plutôt triste, au moins, que serein, où les

morts regrettent la vie et qui est destiné à tous, sans partage entre

récompensés et punis. Il n’y a là de net que l’idée de _demi-survie_.

On peut donc penser que les primitifs ont cru à l’âme immortelle, et,

bien plutôt, au corps affaibli, mais immortel, à l’ombre immortelle du

corps, sans aucune raison tirée de l’idée de justice ou de l’idée de

morale. Ils y ont cru sans doute à cause des apparitions, des

hallucinations qui mettaient devant leurs yeux leurs parents ou leurs

amis morts; à cause des songes où passaient devant eux et leur parlaient

les mêmes parents et amis, et cela d’autant plus que, voyant en rêve _et

leurs amis vivants et leurs amis morts_ et leurs animaux domestiques

morts et leurs animaux domestiques vivants, ils étaient autorisés à

croire que la vie des êtres vivants ne s’arrête pas; qu’il en reste

quelque chose, quelque chose qui ressemble à une image de rêve ou à un

fantôme, un corps astral, sans consistance, sans profondeur, et que tous

les êtres qui ont vécu doivent encore

_Volitare cava sub imagine formæ._

Ils y croyaient surtout parce que l’idée de néant, d’anéantissement,

d’annihilation, est une idée abstraite, qui ne se conçoit

qu’abstraitement, que logiquement, jamais, et c’est impossible, sous

forme d’image, et que ce qui ne se conçoit pas sous forme d’image n’est

pas réellement conçu et, en vérité, est inconcevable. Jamais nous-mêmes,

habitués à raisonner, à abstraire, nous ne nous figurons nous-mêmes

devenus _rien_, vraiment rien. A côté de l’idée tout abstraite du rien,

il y a toujours une idée-image de nous réduits, de nous effacés, de nous

à peine vivants, mais de nous étant encore.

... Ubi se videas hominem indignarier ipsum

Post mortem fore ut aut putescat corpore posto,

Aut flammis interfiat malisve ferarum;

Scire licet non sincerum sonere, atque subesse

Cæcum aliquem cordi stimulum, quamvis neget ipse

Credere se quemquam sibi sensum in morte futurum.

Non, ut opiner, enim dat quod promittit et unde

_Nec radicitus e vita se tollit et eieit;

Sed facit esse sui quiddam super inscius ipse._

Vivus enim sibi cum proponit quisque futurum

Corpus uti volucres lacerent in morte feræque,

Ipse sui miseret neque enim se dividit illim

Nec removet satis a projecto corpore; et illum

Se fingit, _sensuque suo contaminat adstans_.

En somme, nous ne nous représentons la mort que comme un minimum de la

vie. Les animaux ne semblent pas avoir idée de la mort; mais seulement

de la souffrance et du danger de souffrir. En conséquence, ils doivent

avoir l’idée vague d’une vie indéfinie telle qu’ils l’ont. L’homme, qui

sait qu’il mourra, ne peut avoir l’idée d’une vie d’outre-tombe

semblable à celle-ci; mais il a l’idée d’une vie d’outre-tombe

intermédiaire, si l’on peut ainsi parler, entre la vie et le néant et

qui, étant celle d’une ombre, d’un corps inconsistant, n’a pas de raison

de cesser.

Peut-être aussi,--et j’avoue que, sans aucune raison solide d’y croire

et assurément sans document, j’incline vers cette opinion,--peut-être

aussi le primitif ne croit-il à la survie que pour un temps, pour un

temps très long, mais pour un temps. L’idée d’éternité est trop

abstraite pour lui. Il peut croire que le mort existe tant qu’il

apparaît dans les hallucinations et dans les rêves de ceux qui l’ont

connu, de ses fils, de ses petits-enfants; et puis, qu’il _diminue

d’existence_ jusqu’à une disparition à peu près complète, s’effaçant aux

dernières limites de l’être. Au fond, c’est comme cela, à bien peu près,

que nous nous figurons l’immortalité. Revoir ceux que nous avons aimés,

ceux que nous avons perdus, _quos funere mersit acerbo_; voir, de

quelque part, ceux que nous aurons laissés ici-bas et savoir qu’ils

sauront que nous existons encore, c’est à cela presque que se borne

notre espoir de la vie future; au delà commence le vague et une

espérance, vague aussi, qui ne se prend à rien et qui, à cause de cela,

n’a rien d’énergique ni d’ardent. Peu nous importe, ou plutôt nous n’y

songeons pas.

L’historien seul--mais, oui--qui vit par curiosité du passé,

c’est-à-dire de l’avenir, voudrait vivre éternellement, pour savoir ce

qui arrivera et de quelle manière le présent qu’il voit aujourd’hui

accouchera. C’est parmi les historiens qu’il doit y avoir le plus

d’hommes désireux de l’âme immortelle et, par conséquent, le plus de

croyants en l’immortalité de l’âme.

Le primitif croit donc à une survie, plus ou moins nettement et surtout

sans idée de récompenses ou de châtiments dans cette survie. Dès que les

sociétés sont nées, tout change très sensiblement. La croyance en

l’immortalité est encore une de ces choses excellentes pour elle,--elle

doit le sentir tout de suite, c’est-à-dire en quelques siècles,--que la

société peut transformer à son profit. La société, c’est Dante; elle

invente un Enfer et des Champs Élysées pour y mettre ses ennemis et ses

amis. Remarquez-vous dans Homère, en ce commencement, en ce rudiment

d’enfer et de ciel dont nous avons parlé, qui sont ceux qui sont au

ciel, qui sont ceux qui sont aux enfers? Au ciel, non pas les vertueux,

mais les amis et les alliés des dieux; aux enfers, les ennemis des

dieux. De même que la société ramène la religion à être une religion

sociale et en fait un instrument de son règne, de même elle fait de la

croyance en l’immortalité une chose à son profit et un agent de son

autorité; de même qu’elle moralise la religion, elle pénètre de moralité

la croyance en la vie future et elle décide que la vie future _sert_ à

récompenser les serviteurs de la moralité sociale et à punir les

contempteurs de la moralité sociale.

Les préjugés nécessaires · 第 7 / 18 段