La religion peut être antisociale. D’abord l’homme convaincu qu’il est

protégé, lui et sa famille, par un Dieu bienveillant et qui est fort,

peut n’être pas attaché à la société par un lien très solide. Il se sent

protégé par autre chose. Rien n’a dû être suspect aux premières sociétés

comme le fétiche. Le Totem, né du fétiche et agrandissement du fétiche,

a dû avoir le fétiche en horreur. Opposer le Totem au fétiche et

absorber tous les fétiches dans le Totem a dû être un des exercices

naturels et instinctifs de l’instinct social. D’autre part, créé plus

tard, mais pouvant, dès l’origine des sociétés, se dessiner déjà un

groupe social peut avoir des fétiches communs ou apparentés les uns aux

autres, de même caractère, de même origine commune, de la même région

par exemple, écorces de la même forêt, coquillages de la même rivière,

et ces citoyens peuvent être reliés entre eux par cette communauté et ce

parentage des fétiches et former par ce fait une cité dans la cité, une

tribu dans la tribu, un État dans l’État. Voilà ce que la cité regardera

d’un très mauvais œil et combattra de tout son pouvoir.

Ce qu’elle admettra seulement, c’est la grande religion universelle à

l’égard des puissances de la nature _et_ la religion nationale, civique,

patriotique à l’égard du Totem ou des Totems nationaux. Le grand

théologien ancien, le _pontifex maximus_ des religions antiques, c’est

Jean-Jacques Rousseau. Que veut-il? Deux choses seulement, et c’est bien

en deux articles seulement que se résume sa fameuse religion civile. Il

veut qu’on croie en Dieu rémunérateur et vengeur et que l’on croie au

Contrat social. Dieu rémunérateur et vengeur, c’est, résumé et ramassé

en un seul, tous les grands dieux naturels des religions antiques,

protecteurs des uns, terribles aux autres, dispensateurs des faveurs et

des défaveurs, peut-être selon une certaine loi de justice, en tout cas

puissants gouverneurs de l’univers sous lesquels il est bon, ne fût-ce

que pour éviter l’orgueil et la violence individualiste (ὕβρις) que le

citoyen s’incline et ploie.

Et le Contrat social, c’est le Totem, c’est le Dieu national, c’est

l’Esprit de la cité; c’est l’Esprit social. C’est un Dieu; le citoyen

lui prête serment, comme à une divinité, tout aussi bien et tout autant

qu’au Dieu rémunérateur et vengeur. Il jure de lui obéir et _d’y

croire_. Il jure une foi en lui. S’il n’avait pas cette foi il serait

mauvais citoyen, il ne serait pas citoyen. Et s’il manque à son serment,

si, ayant prêté ce serment, «il se conduit comme s’il ne l’avait pas

prêté», alors, tout autant pour être infidèle à son serment au contrat

social que pour être infidèle à son serment à Dieu, tout autant pour

manquer à l’Esprit social que pour manquer à la Divinité proprement

dite, il sera puni de mort, comme infidèle, comme impie, ou, si vous

voulez, «non comme impie, mais comme parjure», parce que le Contrat

social est un Dieu, l’Esprit social est un Dieu tout autant que l’Être

suprême.--Et de quoi, quand il s’agit de voir où est la volonté

générale, quand il s’agit de dégager, de démêler, de reconnaître

l’Esprit social, de quoi Rousseau ne veut-il pas, à quoi répugne-t-il,

qu’est-ce qu’il récuse et repousse? Les suffrages des citoyens qui se

seront associés, ligués, entendus, concertés; c’est-à-dire non pas les

fétiches particuliers, je le reconnais, mais les fétiches associés, les

fétiches de corps, de corporation, de _gentes_, bien plus dangereux pour

le Totem national que les fétiches personnels, lesquels ne sont pas un

danger, étant très faibles. Rousseau a créé le Dieu national. Non pas;

il l’a renouvelé des sociétés antiques, et comme les sociétés antiques

il l’installe, à titre de pair, à côté du Dieu créateur ou démiurge.

La société antique, en effet, s’aperçoit que la religion peut être

socialisée. Elle peut l’être de deux façons, en sens inverse: à la

condition que l’individu se dépersonnalise en abandonnant son fétiche

qui était un Dieu attaché à sa personne et comme un double de lui-même

et s’agrandisse, s’élargisse, se socialise jusqu’à n’adorer que le Totem

national et n’avoir confiance qu’en lui;--à la condition aussi que

l’individu qui adore les grandes forces naturelles les adore comme

rattachées à la cité, les adore comme nationales.

D’un côté élargir le fétiche jusqu’au Totem; d’autre côté rapetisser le

grand Dieu et le ramener à n’être guère qu’un Totem; c’est le double jeu

naturel et c’est le double effort instinctif de la cité.

De là la guerre à l’idolâtrie, c’est-à-dire aux petits dieux personnels,

familiaux ou gentiliaux; de là aussi la transformation bizarre des Dieux

naturels en Dieux nationaux. Il y a un Dieu universel, qui a créé le

ciel et la terre, qui a créé tous les hommes, mais qui en même temps est

le Dieu étroit du peuple hébreu, un Dieu à la fois mondial et national;

il faudrait dire: «Dieu» qui est «un Dieu». Il y a une déesse de l’ordre

universel et de l’intelligence universelle qui est en même temps la

déesse locale des Athéniens ou plutôt qui est Athènes elle-même; il y a

un roi de l’air, du ciel, des astres et des météores, mais qui est en

même temps le Dieu d’un petit roc qui s’appelle le Capitole et le Dieu

d’un petit peuple qui s’appelle Romain.

D’autre part, la cité ne peut pas extirper le fétiche; elle ne

l’extirpera jamais; sous toutes les religions, ou à travers toutes les

religions, il reparaîtra toujours et toutes les religions seront forcées

de le tolérer sous un nom ou sous un autre; la cité ne peut pas extirper

le fétiche; mais elle le combat. Elle admet ici et là les Dieux lares,

mais elle combat les génies particuliers, les divinités particulières,

surtout quand ceux qui croient les avoir les considèrent comme

inspiratrices; ce qui a tué surtout Socrate, c’est son démon. Mais ce

que la cité combat avec le plus d’énergie, c’est l’association des

fétiches, c’est le fétichisme collectif; c’est, séparée, distincte de la

religion nationale, une religion rassemblant un certain nombre de

membres de l’État dans un culte qui n’est pas celui de l’État. Cela lui

paraît, non sans quelque raison, une patrie dans la patrie, une

communauté d’âmes formant îlot, récif et citadelle, au milieu de la

grande communauté d’âmes.

L’attitude d’Athènes en face des mystères d’Éleusis et de l’Orphisme est

bien remarquable, à cet égard. Athènes avait pour les orphiques et les

sectateurs d’Éleusis un mélange de mépris, de crainte et de défiance.

Elle méprisait, comme nous l’apprennent Théophraste et Platon, ces

orphéotélistes qui s’en allaient frapper à la porte des riches,

apportant leurs formules et leurs rites et remettant les péchés de toute

la famille depuis les ancêtres jusqu’aux petits enfants; elle craignait

les colères de dieux particuliers ou plutôt de dieux généraux invoqués

d’une façon particulière et pouvant avoir pour ceux qui les invoquaient

des faveurs particulières se tournant en défaveurs à l’égard de la

généralité; et c’est pour cela qu’elle n’osait pas interdire ces

mystères; mais surtout elle voulait _qu’on n’en parlât pas_; la

divulgation des mystères était rigoureusement interdite, parce que ce

qui n’était pas dangereux, cru et pratiqué par un groupe d’originaux ou

d’excentriques, pouvait l’être, pratiqué et cru par une fraction

importante de la population et devenant religion contre religion; il

fallait que l’orphisme demeurât conciliabule et _convent_ d’initiés sans

prétentions à la prédication et à la propagande.

Quant à l’attitude de Rome devant le christianisme, elle est plus

significative encore. Voltaire dit toujours: Rome n’a jamais persécuté

les chrétiens; non jamais; car elle les a persécutés, non comme

chrétiens, mais comme ennemis de l’Empire.--Or rien ne dit plus

fortement que c’est la fondation même d’une religion étrangère à la

religion nationale qui était considérée par la cité antique comme crime

contre la cité elle-même. Car, que des gens qui ne formaient aucunement

un parti politique, qui ne se révoltaient jamais et qui ne fomentaient

aucune révolte--«les a-t-on vus mutins? les a-t-on vus rebelles?»--qui

obéissaient strictement aux lois politiques de l’Empire, fussent

cependant massacrés; cela montre assez que le seul fait d’avoir un Totem

autre que les Totems nationaux était tenu et pour crime et pour danger.

--Mais, comme dit toujours Voltaire avec une naïveté surprenante, les

Romains si tolérants, qui admettaient dans leur Panthéon les quatre

mille dieux de l’univers!

--Précisément! En apporter un de plus c’est faire adhésion à la religion

nationale, qui est le polythéisme; mais en proclamer un comme seul et

unique pour tout l’univers et comme excluant, éliminant et exterminant

tous les autres, c’est nier le polythéisme qui est la religion

nationale; et c’est cela qui est le crime.

Hostiles aux religions particulières, favorables aux religions

naturelles à la condition de les transformer en religions d’un caractère

mixte, en religions naturelles-nationales, les cités songent surtout et

c’est leur caractère le plus marqué en choses religieuses, à faire des

dieux nationaux qui soient bien véritablement des dieux du pays en tant

qu’y étant nés. Elles transforment de tout leur courage les grands

hommes locaux en divinités. Ceux-ci sont les véritables Totems, les

grands fétiches de la patrie. Ils tiennent au sol d’où ils sont sortis,

où ils sont rentrés avec honneur et avec gloire et qu’ils continuent à

habiter. Ils sont immortels, que personne ne songe à le nier puisqu’on

parle d’eux autant et beaucoup plus que des hommes vivants et puisque

leurs exemples, mêlés aux actions des hommes et les créant, sont un acte

permanent qui vient d’eux.

La cité insiste beaucoup sur cette idée, sur ce sentiment, parce qu’elle

a bien conscience de ce qu’elle est, une association non seulement dans

l’espace, mais dans le temps, à travers les temps, et que cette

association des vivants avec les morts et des morts avec les vivants ne

peut s’obtenir, d’abord que par le culte des morts dans chaque famille,

ensuite que par le culte des morts glorieux par la tribu tout entière

les considérant comme pères communs de la cité.

Cela devenait quelquefois une dévotion particulière, très analogue à

celles que l’on trouve plus tard dans le christianisme. L’antiquité a

connu «l’Imitation des Dieux», comme nous avons connu l’Imitation de

Jésus-Christ. Pythagore enseignait que l’acquisition de la vérité était

l’unique moyen de parvenir à être semblable aux dieux; mais que, pour

connaître la vérité, il fallait la rechercher avec une âme purifiée et

qui eût dompté les passions du corps. Les Pythagoriciens, par suite,

assuraient qu’on se perfectionne de trois manières: en conversant avec

les dieux; car pendant ce commerce on s’abstient de toute mauvaise

action et l’on se rend semblable à la Divinité autant qu’une pareille

chose est possible;--en faisant du bien aux autres; car c’est le propre

de la Divinité et faire de même c’est l’imitation des dieux;--enfin en

sortant de la vie. Les hommes qui ont ainsi imité les dieux sont comme

des intermédiaires entre les dieux et les hommes et doivent être honorés

comme des divinités de second ordre. Les divinités humaines de

l’antiquité, si je puis ainsi parler, ont été les héros, les

bienfaiteurs et les sages. On a reconnu en eux comme une émanation de la

Divinité, dont ils dérivaient en quelque sorte à eux les attributs

caractéristiques. Ils comblaient, ce qui a toujours été le désir secret

des anciens, la distance entre la terre et le ciel. Plus la cité eut

conscience de sa perpétuité dans le temps, c’est-à-dire d’elle-même,

plus le culte des héros (Athènes, Sparte, Rome) y fut énergique et plus

le culte des héros fut ardent et profond dans un peuple, plus ce peuple

fut longtemps fort.

Par le culte des héros, la cité, d’une part combattait le fétichisme et

lui donnait pour ainsi parler un équivalent et un succédané; d’autre

part, sans combattre précisément la religion des puissances naturelles,

mais en habituant les esprits à cette idée qu’un Dieu a pu être un

homme, anthropomorphisait de plus en plus les dieux naturels et par

conséquent les rendait plus propres à être des totems, des dieux

nationaux, un Dieu national ayant besoin d’être localisé, d’avoir un

état civil. Jamais les dieux naturels ne furent complètement

anthropomorphisés et nationalisés; mais ils le furent à moitié. Le Dieu

naturel restait toujours le Dieu de son élément, air, feu, eau, terre,

forêt, soleil; mais il était aussi un Dieu de cité: Poséidon dans le

cerveau d’un bourgeois d’Athènes est le Dieu de la mer et un ancien

amiral athénien.

En possession de ces éléments religieux: dieux naturels nationalisés,

dieux nationaux proprement dits, quand une tradition en a établi, héros

légendaires ou historiques transformés en dieux, la cité a les éléments

d’une religion sociale; elle n’a point encore une religion sociale.

Qu’est-ce qu’une religion sociale? «Une détermination de la vie humaine

par le sentiment d’un lien unissant l’esprit humain aux esprits dont il

reconnaît la domination sur lui-même et auxquels il aime à se sentir

uni»? Point du tout. Une religion sociale est une religion qui fera

aimer la société et qui amènera les citoyens à se dévouer à elle. Voilà

la religion qu’instinctivement la société veut.

Elle dirigera donc la religion du côté de la morale; elle moralisera la

religion. C’est le grand phénomène social dans l’ordre des choses

religieuses. La religion du primitif n’est pas morale. Elle est faite de

beaucoup de terreur, d’un peu de gratitude et d’un peu d’amour. Elle ne

lui commande rien, si ce n’est d’apaiser le Dieu méchant et de remercier

le Dieu bon. Elle ne lui prescrit aucun devoir. La religion du

«familial» n’est pas morale. Elle ne lui suggère que d’élever ses

enfants dans la crainte du Dieu méchant et dans la reconnaissance envers

le Dieu bon. Elle ne lui prescrit aucun devoir proprement dit. Le

familial ne peut pas savoir que les dieux veulent qu’il soit bon fils,

bon mari et bon père; rien absolument ne peut lui donner une idée de

cela. La religion, jusqu’au moment où la société existe, n’a aucun

caractère moral.

Dès que la société existe, la société a un intérêt, et très grand, à

persuader au citoyen que les dieux veulent qu’il soit bon citoyen. Elle

a intérêt à exploiter à son profit un des sentiments les plus forts, un

des sentiments les plus gros d’actions que l’homme ait en lui.

Elle fait donc _des_ dieux bons et elle fait _les_ dieux bons.

Elle fait _des_ dieux bons et cela ne lui est pas difficile, puisqu’elle

n’a qu’à élever au rang des dieux les bienfaiteurs de la cité.

--Encore faut-il que les citoyens se prêtent à ce jeu!

--Comment ne s’y prêteront-ils pas puisque le héros bienfaisant, 1º est

une force, comme un torrent et un coup de vent; 2º est une force

bienfaisante et salutaire, comme la source qui rafraîchit ou la caverne

qui protège? L’assimilation d’un homme à une force de la nature, voilà,

semble-t-il, la difficulté, le grand pas à franchir. La difficulté n’est

pas si forte, le pas n’est pas si grand qu’il paraît. Pourquoi? A cause

de l’organisation aristocratique de l’humanité par la nature, à cause de

l’organisation naturellement aristocratique de l’humanité, à cause de

l’aristocratie naturelle. «_Quanto homo homini præstat_--combien un

homme l’emporte sur un autre homme», dit le comique latin. Il y a de si

grandes différences entre un homme et un autre homme que l’humanité, dès

qu’elle est rassemblée, voit dans son sein des hommes tellement

supérieurs qu’elle est disposée tout naturellement, dès qu’ils sont

morts, à les considérer comme des forces bienfaisantes de la nature qui

se sont incarnées en hommes, comme des visiteurs mystérieux du monde de

la divinité à travers le monde humain. «Qu’on ne nous parle plus, dit

Platon, de ces dieux qui se promènent parmi les hommes, inventions

malsaines des poètes...»--«Comment donc! répondra l’Athénien qui aura

quelque chose en lui de l’homme primitif; mais des dieux se promenant

parmi les hommes, c’est ce qui arrive tous les jours, et Périclès en est

un, et Phidias en est un, et Socrate en est un, et soyez assuré que vous

en êtes un autre.»

Ce qui frappe alors l’humanité et en vérité sans qu’elle y mette

beaucoup d’imagination, c’est la singulière ressemblance, malgré des

différences déjà sensibles et qui s’accuseront plus tard, de l’humanité

avec la nature. L’humanité a ses sommets, ses dépressions et ses

platitudes; l’humanité a ses forces bienfaisantes, ses forces

malfaisantes et ses choses neutres; l’humanité a ses grandeurs et ses

petitesses; l’humanité a ses convulsions, ses orages, ses tempêtes et

ses bonaces; l’humanité a ses montagnes, ses volcans, ses plaines et ses

marécages. Assimiler les hommes qui ont bien mérité de l’humanité à des

forces de la nature bienfaisantes envers l’homme, à des dieux bons, est

donc la chose la plus naturelle du monde.

Donc la société fait _des_ dieux bons. Elle fait, de plus, _les_ dieux

bons; elle fait bons les dieux, indifférents au bien et au mal que

l’humanité a adorés jusqu’à présent et qu’elle continue à adorer. Elle

les fait bons parce qu’elle a besoin qu’ils le soient. Pour cela elle

les humanise. Double mouvement dans le même sens: les grands hommes

deviennent des quasi forces naturelles bienfaisantes; les forces

naturelles deviennent des quasi hommes supérieurs qui sont bienfaisants

et moraux et _qui protègent les sociétés_. Remarquez que dans ce jeu

qu’elle doit jouer et qu’elle ne peut pas s’empêcher de jouer, la

société est singulièrement aidée par ceci: on observe, on constate que

les bons citoyens réussissent, que, finalement du moins, ils sont

heureux, que l’homme prévoyant, sage, économe, qui est fidèle à sa

femme, qui élève bien ses enfants, est en honneur dans la cité et jouit

d’un bel âge mûr et d’une belle vieillesse, cela par le jeu naturel de

la société à peu près bien organisée. Mais, puisqu’on croit encore aux

dieux très puissants et dispensateurs du bonheur et du malheur, pour que

l’homme de bien soit heureux, _ne faut-il pas que les dieux le

veuillent?_ Donc, ils aiment le bien, donc ils sont bons, donc ils sont

moraux: les dieux sont moralisés à mesure que la société se moralise

parce qu’elle a besoin de la morale.

Cela est si vrai qu’il se produit un double courant. Parmi les hommes

qui philosophent sur la nature des dieux, les uns sont frappés de ce

qu’étaient les dieux dans les premières conceptions de l’humanité et,

les trouvant immoraux, les incriminent et les insultent. Ce que _tous_

les poètes moralistes grecs ont dit des dieux a dû se dire plus ou moins

haut dès les premiers temps de l’humanité sociale.

Les autres, et généralement les prêtres et ceux qui ont l’âme

sacerdotale, les Sophocle des premiers temps de l’humanité, s’efforcent

de présenter les dieux comme ayant été mal compris, comme ayant été

calomniés par leurs premiers adorateurs et comme étant très bons, très

moraux, très purs, meilleurs, plus moraux et plus purs que la société

elle-même; et ils opposent les lois non écrites, que, de leur grâce, ils

prêtent aux dieux, aux lois écrites, insuffisamment nobles et

vertueuses, de la cité. Ou l’on ne veut plus de dieux immoraux, ou l’on

moralise les dieux.

Les deux courants sont dans Homère, ce qui me ferait croire qu’il y a

plusieurs Homères, si d’autre part je ne savais que dans un homme il y a

plusieurs hommes, et que dans un poète il peut y avoir plusieurs

penseurs. Les deux courants sont dans Homère: il a une théodicée

immorale avec ses dieux qui sont des hommes passionnés et assez

vilainement passionnés; il a une théodicée morale avec ses dieux qui

sont _sociaux_, qui sont protecteurs de la bonté, de la pitié, de

l’hospitalité, de la fidélité au serment, etc.

Ainsi la société fait des dieux moraux, rend moraux, comme elle peut,

les dieux qui existaient avant elle et qui subsistent.

Ce qu’elle fait là, elle le fait tout naturellement, se bornant presque

à prendre la façon de vivre et par conséquent la façon de sentir et par

conséquent la façon de penser de la majorité des citoyens et à

l’entourer d’une «auréole» surnaturelle; elle fait cela quotidiennement,

au jour le jour, sans se lasser; et quand elle se lasse, un fondateur de

religion arrive, qui, tout simplement, regagnant le temps perdu,

observant de combien est en avance la façon de vivre, de sentir et de

penser de la majorité sur la religion officielle, voyant nettement ce

nouvel esprit public, accommode la religion éternelle à cet esprit

général nouveau. Oui, la page de Nietzsche à laquelle vous songez est

excellente de tout point: «Les véritables inventions des fondateurs de

religion sont, d’une part: d’avoir _fixé_ une façon de vivre déterminée,

des mœurs de tous les jours, qui agissent comme une discipline de

volonté et du même coup suppriment l’ennui; et d’autre part d’avoir

donné à cette vie une _interprétation_, au moyen de quoi elle apparaît

enveloppée de l’auréole d’une valeur supérieure, en sorte qu’elle

devient maintenant un bien pour lequel on lutte et l’on sacrifie parfois

sa vie. Des deux inventions, sans doute, la seconde est la plus

importante: la première, la façon de vivre, existait déjà, mais à côté

d’autres façons de vivre et sans qu’elle se rendît compte de la valeur

qu’elle avait. L’importance, l’originalité du fondateur de religion se

manifeste généralement par le fait qu’il _voit_, qu’il _distingue_ la

façon de vivre et que, lui le premier, il devine à quoi elle peut

servir, comment on peut l’interpréter. Saint Paul trouva autour de lui

la vie des petites gens des provinces romaines; il l’interpréta; il y

mit un sens supérieur et par là même le courage de mépriser tout autre

genre de vie, le tranquille fanatisme que reprirent plus tard les Frères

Moraves... Bouddha, de même, trouva, disséminée dans toutes les classes

de son peuple, cette espèce d’hommes qui, par paresse, est bonne et

bienveillante, inoffensive surtout, et qui, également par paresse, vit

dans l’abstinence et presque sans besoins; il s’entendit à attirer

invinciblement cette espèce d’hommes dans une croyance qui promettait

d’éviter le retour des misères terrestres, travail, action. Entendre

cela fut son trait de génie. Pour être fondateur de religion, il faut

une sorte d’infaillibilité psychologique dans la découverte d’une

certaine catégorie d’âmes moyennes qui n’ont pas encore reconnu qu’elles

étaient de même espèce. C’est le fondateur de religion qui les réunit et

c’est pourquoi la fondation d’une religion devient toujours une longue

fête de reconnaissance.»

La société fait _les_ dieux bons; elle fait _des_ dieux bons avec des

hommes.--Elle fait _des_ dieux bons autrement encore qu’avec des hommes.

Elle en fait _avec les vertus humaines_.

--Très tardivement: la mythologie par abstraction est la dernière en

date de toutes les mythologies.

--Tardivement peut-être. On ne trouve pas, que je croie, de mythologie

par abstraction dans Homère ni dans Hésiode. Remarquez toutefois

qu’Homère fait des poèmes épiques, où la mythologie par abstraction

trouverait peu de place et Hésiode une théogonie, où les dieux, étant

des êtres qui s’engendrent les uns les autres, la mythologie par

abstraction trouverait place moins encore. Je ne serais pas étonné que

les abstractions déifiées remontassent assez haut. Notez à quelle époque

lointaine les Grecs commencent à avoir au nombre de leurs dieux la

Pitié, la Terreur, l’Esprit d’opportunité, la Chance (Ἐλεός, Φόβος,

Καιρός, Τύχη). Ils semblent avoir toujours existé.

C’est que les dieux sont des forces--toujours--et qu’il y a des forces

naturelles, des forces synthétiques qui sont des hommes, et des forces,

encore, qui sont les sentiments ou les idées qui nous poussent ou qui

nous retiennent. L’homme sent ces forces en lui ou chez les autres et il

ne sait pas ce que c’est, mais il sait qu’elles sont singulièrement

puissantes et il les _isole_, autrement dit il les abstrait et il les

divinise. Elles sont peut-être extérieures, se dit-il, et soufflent sur

nous; elles sont peut-être intérieures et soufflent en nous, nous

_inspirent_; il n’en sait rien; mais il les divinise comme toutes les

forces. Lucrèce, qui ne croit pas à un Dieu providence et qu’on puisse

prier, s’en fait un de la nature et le _prie_:

_Quod procul a nobis flectat Natura gubernans._

Les préjugés nécessaires · 第 6 / 18 段