_Seulement_, à cultiver ainsi la plante humaine, on lui fait produire

des fruits qu’on n’a point imaginés, _non sua poma_. A créer dans

l’homme une vertu élémentaire, puis une vertu moyenne, puis un idéal de

vertu, on l’habitue, je veux dire on habitue les mieux doués parmi les

hommes à se faire à eux-mêmes une morale de plus en plus élevée qui

pourra se rendre indépendante de ces desseins de la société qui ont

présidé à son élaboration. Il se trouve des hommes qui, pénétrés

héréditairement du sentiment du devoir, confirmés dans ce sentiment par

leur éducation, enfoncés plus avant dans ce sentiment par leurs

réflexions et par la passion généreuse de la lutte contre les passions,

arrivent à adorer le devoir pour lui-même, le devoir pour la beauté du

devoir, le devoir pur.

Ils ne négligeront pas les devoirs sociaux, sachant bien que le devoir

social est une partie du devoir, puisqu’il est devoir de reconnaissance,

devoir de fidélité, devoir de solidarité; ils ne négligeront pas leurs

devoirs sociaux et mettront même un point d’honneur à s’en acquitter

mieux que la plupart, pour ne point se faire dire: «où places-tu ta

sagesse; et ne la places-tu pas loin du péril et du poids du jour?»; ils

ne négligeront point, et tout au contraire, leurs devoirs sociaux; mais

ils seront persuadés que tout le devoir n’est pas là et que le mettre là

c’est le rétrécir; en deçà de la société, ils verront eux-mêmes, ils

verront leur personne morale qu’il s’agit de perfectionner, de rendre

meilleure même en choses dont la société n’a pas besoin; qu’il s’agit de

rendre plus droite, plus pure, plus occupée d’entretiens sublimes,

statue vivante de l’honneur; au delà de la société, ils se verront et se

reconnaîtront des devoirs envers l’humanité; ils découvriront cette

société du genre humain, _societas generis humani_, que démêlaient déjà

Cicéron et Sénèque et qui la démêlaient plus facilement qu’un moderne ne

le peut faire parce que leur pays avait à peu près, par la conquête,

réalisé cette société et tendait entièrement à la réaliser par la «paix

romaine»; ils se verront citoyens du genre humain, ce qui ne laissera

pas de les gêner souvent comme citoyens d’une patrie particulière, et

ils verront naître de là des conflits de devoirs qui tourmenteront leurs

cœurs et exerceront leur esprit.

La société, en créant la morale, a créé un principe d’action et un

principe d’abstention qui étaient à son service, qui étaient pour son

besoin et qui ont fini, en se développant et en s’agrandissant, par la

dépasser.

Considérée comme préjugé nécessaire, la morale est le plus impérieux des

préjugés, peut-être parce qu’il est le plus indispensable. Nietzsche

l’appelle tantôt la Circé des philosophes, tantôt la Circé de

l’humanité, spirituellement, mais avec une exactitude insuffisante

peut-être, puisque Circé transformait les hommes en animaux et que

Nietzsche déclare lui-même que, sans «les erreurs qui résident dans les

données de la morale, l’homme serait resté animal». La morale est une

Circé ascendante. Mais c’est bien une magicienne impérieuse et qui

prétend ramener tout à elle et tout gouverner. Bien avant Platon, qui

n’a fait que systématiser tout cela, elle a prétendu ramener toutes les

actions humaines et toutes les facultés humaines à elle-même comme à

leur dernière fin.

Elle a dit à l’ouvrier en le faisant frémir sur les conséquences

sociales d’une désobéissance à cet ordre: «Tu n’exerceras qu’un métier

qui rendra l’homme plus sain, ou tout au moins tu n’en exerceras pas qui

puisse le déprimer physiquement et moralement.»

Elle a dit à l’artiste en lui inspirant la même terreur: «Tu ne

dépraveras point; et, de plus, tu n’auras de valeur vraie et tu ne seras

respectable que si par ton art tu inspires des sentiments nobles.»

Elle a dit à l’orateur: «Tu ne seras respectable et digne même du nom

d’orateur que si tu es à mon service; que si, finalement, tes discours

tendent à me réaliser davantage et à réaliser mon règne parmi les

hommes.»

Elle a dit à l’homme d’État en lui inspirant la même terreur: «La

politique, c’est moi; et quand elle n’est pas moi, elle n’est qu’un

moyen détestable et honteux d’arriver à la puissance; autrement dit, la

politique, c’est moi ou une escroquerie. La politique c’est l’art

d’amener les hommes à vivre moralement et de plus en plus moralement.»

Elle a dit au savant en lui inspirant les mêmes terreurs: «Prends garde

que la connaissance ne soit immorale; et si elle te paraît telle, ne la

divulgue pas. Une vérité immorale n’a pas le droit d’être vraie, ou

plutôt elle n’est pas vraie; car je suis toute vérité et il n’y a de

vérité que relativement à moi et proportionnellement à moi.» Et les

savants eux-mêmes, tant est grande la force d’intimidation de la morale,

se sont réclamés de la morale même pour lui répondre et ont dit: «Mais

il est moral de ne pas se tromper et de ne pas tromper les autres; nous

sommes moraux en ne mentant pas.» Ils ont cru devoir faire leurs excuses

à la morale.

Si la morale est si séductrice et si impérieuse, c’est que l’homme sent

bien que sans elle il pourrait vivre;--et c’est pour cela que si souvent

il se surprend à en vouloir secouer le joug,--mais non pas de la façon

nouvelle dont les circonstances l’ont forcé de vivre, c’est-à-dire de la

façon sociale; il sent que la morale est le lien même de la société, ou

bien plutôt que la société nécessaire suggère la morale comme une forme

de sa nécessité, comme la maxime de sa nécessité et que le contrat

social, c’est la convention morale.

De sorte que ceux qui nient la morale peuvent avoir raison, peuvent

avoir raison en disant qu’il n’y a là d’abord qu’une convention et

ensuite qu’une habitude; mais sont toujours dans le faux, dans le faux

social parce que la vérité sociale est qu’il y ait un gouvernement des

hommes par eux-mêmes, dans leurs relations entre eux et pour leurs

relations entre eux et que ce gouvernement est une morale, plus ou moins

élevée, plus ou moins pure, plus ou moins noble, mais une morale

toujours, une morale, c’est-à-dire sacrifier quelque chose de soi à

quelque chose qui nous dépasse.

Cela est si vrai que les négateurs de la morale, en théorie, n’existent

pas. On ne nie la morale qu’en action. A la vérité, de cette façon-là,

on la nie bien. Les négateurs de la morale ont toujours une pensée de

derrière la tête qui est une pensée morale. Nietzsche: «Je nie la

moralité comme je nie l’alchimie; je nie les hypothèses, mais non pas

qu’il y ait eu des alchimistes qui ont cru à ces hypothèses et qui se

sont fondés sur elles. Je nie l’immoralité; je ne nie pas qu’il y ait

beaucoup d’hommes qui se sentent immoraux; je nie qu’il y ait vraiment

une raison pour qu’ils se sentent ainsi. Je ne nie point, n’étant pas

fou, qu’il faut éviter et combattre beaucoup d’actions dites immorales,

qu’il faut exécuter et encourager beaucoup de celles qu’on dit morales:

mais je crois _qu’il faut faire l’une et l’autre chose pour d’autres

raisons qu’on l’a fait jusqu’à présent. Il faut que nous changions notre

façon de voir pour arriver à changer notre façon de sentir_.»

Toutes les fois que vous entendrez nier la morale, le dialogue suivant

pourra s’établir entre votre voisin et vous: «Quel est cet homme qui nie

la morale?--C’est un homme qui en cherche une».

CHAPITRE V

LES RELIGIONS

Les religions, comme l’a très bien dit Secrétan, dont la définition,

quoique un peu lourde, me paraît la plus juste, sont des «déterminations

de la vie humaine par le sentiment d’un lien unissant l’esprit humain à

l’esprit [ou aux esprits] mystérieux dont il reconnaît la domination sur

le monde et sur lui-même et auxquels il aime à se sentir uni».

Ce besoin de déterminer ainsi la vie humaine me paraît remonter plus

loin que l’invention sociale. Considérées comme préjugés nécessaires,

les religions seraient donc au nombre de ces croyances antérieures à

elle, que la société prend en main et modifie à son service, pour ses

besoins et pour ses fins. Ce que nous savons des sauvages, qui ne sont

pas des hommes primitifs, mais qui doivent se rapprocher de cela, nous

permet de croire en effet que les religions sont aussi anciennes que

l’homme même ou à très peu près.

Dès que l’homme a erré sur la terre, il a eu peur, et je ne serais pas

très éloigné de croire aussi que dès qu’il a erré sur la terre il a eu

gré. Il a eu peur des forces inconnues qui lui faisaient mal ou qui le

menaçaient de mort, froid, trop grande chaleur, vents, tempêtes, orages,

foudre, eau torrentielle, inondations, incendies allumés par la foudre,

poisons, etc. Mais on peut bien croire aussi qu’il a eu gratitude envers

la source fraîche qui étanchait sa soif, l’ombre reposante des forêts,

l’arbre qui lui donnait des fruits.

Or, de tout cela, qu’il ne pouvait considérer, partant de lui-même, que

comme des personnages supérieurs, malveillants ou bienveillants, il a

fait des dieux. «J’ai lu, dit Bayle, dans le voyage du chevalier Drach,

que les habitants [sauvages] de la Nouvelle Albion prenaient les Anglais

pour des dieux parce que, leur montrant leurs plaies, ils en recevaient

des emplâtres et des onguents qui les guérissaient;--et au contraire les

Espagnols furent pris pour des dieux dans l’Amérique à cause du mal

qu’ils faisaient par leurs canons, et l’on prit leur navire pour un

oiseau qui les eût portés du ciel en terre.» Voilà précisément la

religion primitive: un Dieu est un être supérieur qui est capable de

faire du mal et qu’on craint;--un Dieu est un être supérieur qui est

capable de faire du bien et qu’on aime.

«_Primus in orbe Deos fecit Timor_» est faux, ou du moins incomplet. Il

faut dire «_Et Timor et gaudens fecerunt Gratia divos._» Et si l’on

veut, comme je le crois, que les premières impressions furent de terreur

et qu’il fallut quelques réflexions pour que l’homme _aimât_ la source

après avoir craint le torrent, disons: «_Prima Deos fecit Formido,

proxima fecit Gratia._»

Toujours est-il que la crainte et l’amour reconnaissant sont les

principes mêmes des religions.

La crainte _domine_ longtemps l’homme, l’homme étant beaucoup plus

sensible à la puissance terrible des dieux qu’à leurs faveurs, qui lui

semblent avares et momentanées; et le droit à la vie étant un sentiment

naturel à l’homme et beaucoup de méditations lui étant nécessaires pour

arriver à cette idée que _la vie même_, quelle qu’elle soit, est une

faveur continue et incomparable de la nature. La crainte donc domine

longtemps. On adore surtout des dieux méchants, pour les _apaiser_; on

les considère comme éternellement irrités, la nature nous paraissant

surtout quelque chose qui nous repousse et qui trouve toujours que nous

empiétons sur elle. Le Dieu de la Bible, quoique Dieu unique, est

beaucoup plus un Dieu terrible qu’un Dieu bon et favorable; c’est un

Dieu qui trouve toujours qu’on ne lui obéit pas assez et point assez

correctement, et qui toujours punit et toujours se venge. La plupart des

cérémonies du paganisme sont destinées beaucoup plus à détourner les

infortunes que l’on craint d’en haut qu’à s’attirer les faveurs que l’on

en désire ou qu’à remercier des faveurs qu’on en a reçues. C’est surtout

à la foudre grondant ou lancée qu’on reconnaît Zeus. Traduisant, sans

doute, un vieux poète grec, Horace dit

Cœlo tonantem

Credidimus Jovem regnare.

Et encore:

Parcus deorum cultor et infrequens...

... nunc retrorsum

Vela dare atque iterare cursus

Cogor relictos. Namque Diespiter,

Igni corusco nubila dividens

Plerumque, per purum tonantes

Egit equos...

Tacite encore, très _arriéré_, tout plein de superstitions, voyant donc,

très probablement, la religion sous l’angle des anciens temps, prétend

que les dieux ont plus à cœur de punir l’homme et se venger que de lui

assurer la sécurité: «_Neque enim unquam atrocioribus populi romani

cladibus magisve justis approbatum est non esse curæ deis securitatem

nostram, esse ultionem._» Nous aurons à revenir sur ce point de vue à

propos de la _Némésis_, dont, parce qu’elle est une idée très

particulière, nous ferons un chapitre à part.

Cependant ce double sentiment de terreur mêlée de reconnaissance,

amenait peu à peu à une religion bilatérale, qui admettait dans le monde

des dieux favorables à l’homme et des dieux irrités contre l’homme et

voulant toujours sa perte, en un mot des Dieux du bien et des Dieux du

mal. D’après Plutarque, le roi Amasis, à cette question: quoi de plus

bienfaisant? répondit: Dieu; et à cette question: quoi de plus

malfaisant? le Démon. Le roi Amasis était déjà manichéen.

Les anciens prêtres de l’Étrurie, au témoignage encore de Plutarque,

étaient assurés que Jupiter avait deux foudres, l’une favorable, autant

qu’une foudre peut être favorable à quelque chose, et l’autre funeste;

et que de son premier mouvement, et sans consulter personne, il lançait

la première et qu’il ne lançait l’autre que sur le conseil des autres

dieux. Ceci, sans compter que c’est une histoire charmante, est la

transition de la seconde phase à la troisième, la première étant celle

où surtout on craint les dieux, la seconde étant celle où à la fois on

les craint et on les aime, la troisième étant celle où surtout on a

confiance en eux.

On arrive en effet à les considérer comme auteurs des biens et à se

demander pourquoi le mal existe et à s’ingénier à trouver une réponse

qui justifie les dieux de l’existence du mal et qui le mette en dehors

d’eux. Ne faut-il pas remarquer, en effet, que dans tout le paganisme

romain l’épithète de _très bon_ précède celle de _très grand_ dans

l’énumération des titres de Jupiter, ce qui fait dire à Cicéron: «_Ipse

Jupiter, id est juvans pater, quem appellamus a poetis patrem Divum

atque hominum; a majoribus nostris optimum maximum et quidem ANTE

OPTIMUM, ID EST BENEFICENTISSIMUM, QUAM MAXIMUM, quia majus est certeque

GRATIUS prodesse omnibus quam opes magnas habere._»

Ne faut-il pas remarquer que de très haute antiquité, tout en conservant

les dieux méchants, on ne divinisait parmi les hommes que ceux qui

avaient été bienfaiteurs? Ne faut-il pas remarquer que les Scythes

dirent à Alexandre: «Si tu es né Dieu, tu dois faire du bien aux hommes

et non pas leur nuire»? Ne faut-il pas remarquer que le philosophe

Antipater définissait Dieu: «un animal heureux, immortel et bon à

l’homme»? Enfin c’était un proverbe, chez les Grecs comme chez les

Latins, que la meilleure manière d’imiter les dieux était de faire le

bien, et que jamais l’homme ne se rapprochait plus des dieux que quand

il sauvait un homme.

Au fond, toute religion est faite de pessimisme et d’optimisme; mais les

religions, en général, passent du pessimisme à l’optimisme, à mesure que

cette idée se fait parmi les hommes que la faveur est gratuite et que le

mal infligé peut être une punition; ou seulement que la faveur est

gratuite et que le mal infligé peut-être l’acte de quelqu’un à qui l’on

déplaît. Jouant avec ses idées, comme toujours, Bayle dit d’abord: «De

toutes les vertus de Dieu, c’est la bonté qui serait la plus visible si

les hommes se servaient de réflexion. Quelle bonté n’est-ce pas d’avoir

attaché du plaisir à toutes les actions nécessaires et de nous avoir

rendus susceptibles du plaisir en une infinité de façons? On a beau dire

que nous le sommes encore plus du chagrin et de la douleur, cela n’est

pas vrai, et quand il serait vrai, nous ne devrions pas pour cela

méconnaître la grande bonté de Dieu, puisqu’il nous serait aisé de voir

que les plaisirs dont nous jouissons viennent des lois qu’il a posées

dans la nature et que nos chagrins viennent du mauvais usage que nous

faisons de notre raison.» [Rousseau reprendra cela plus tard.]--Bayle

dit, donc, cela et puis il ajoute, pour jouir du plaisir de se réfuter:

«Notez en passant que cette différence qu’on observe et que l’on fonde

sur les suites du mauvais usage que nous faisons de notre liberté

pourrait ne pas contenter des adversaires difficiles; car ils diraient

que cela même que l’homme abuse de la raison pour se chagriner mal à

propos est un grand malheur et doit être mis dans le partage des

afflictions; de sorte que si l’on fait le parallèle des biens et des

maux que la Providence fait à l’homme, il ne faut pas moins compter les

maux qui naissent de la faiblesse de la raison que les maladies, la

faim, le froid et autres incommodités.»

Il est vrai; mais la méditation de l’homme sur lui-même, nulle au

commencement de l’humanité, progressant à travers les siècles, amenant

de plus en plus l’homme à se considérer comme l’auteur de beaucoup de

ses maux, déchargeant d’autant la responsabilité divine et s’arrêtant

là, du moins pour la plupart des hommes et n’allant pas, ce qui commence

à être un peu raffiné, jusqu’à accuser les dieux des méfaits mêmes de

l’homme contre lui; la méditation de l’homme fait passer les religions

du pessimisme presque intégral à un pessimisme mêlé d’optimisme; puis à

une conception mi-partie optimiste mi-partie pessimiste; puis à une

conception optimiste où le pessimisme ne fait plus qu’une difficulté ou

qu’une ombre.

Ce passage, le naïf Plutarque le marque et le caractérise très bien dans

les lignes souvent citées: [Périclès disait de lui-même en mourant] «que

nul Athénien n’avait jamais par sa faute porté robe noire; et il me

semble que c’est en cela qu’il méritait son surnom d’Olympien, lequel

autrement eût été trop arrogant et superbe, mais qui, à le prendre

ainsi, ne devait être ni odieux ni envié, mais plutôt très séant et

convenable pour, en nature si bénigne et débonnaire et en si grande

liberté d’action, avoir conservé ses mains nettes et pures. _C’est ainsi

que nous réputons les dieux être auteurs de tous biens et causes de nuls

maux_ et dignes en cela de régir et gouverner le monde, nous écartant

des dires des poètes, lesquels mettent nos esprits en trouble et en

confusion par leurs folles fictions qui se contredisent, attendu qu’ils

appellent le ciel séjour très sûr, non tremblant, non agité des vents,

non voilé de nuées, toujours doux et serein, en tout cas éclairé d’une

pure lumière, digne habitation de natures souverainement heureuses et

immortelles; et puis décrivent les dieux eux-mêmes pleins de

dissensions, d’inimitiés, de colère et autres passions qui ne

conviennent pas même à l’homme sage et de sain entendement.»

C’est que les poètes et particulièrement Homère, qui est surtout visé

ici, sont placés chronologiquement--et aussi par leur génie

compréhensif--entre la phase religieuse pessimiste de l’humanité et la

phase religieuse optimiste de l’humanité et, voyant les dieux se

transfigurer, les voient sous leurs deux figures.

C’est ainsi que le sentiment religieux en sa ligne générale, et quand on

veut ne pas tenir compte des régressions, des sinuosités et des

péripéties et des particularités, va de la terreur des dieux à l’amour

de Dieu, d’une conception pessimiste et désespérée de l’univers à une

conception consolante du gouvernement du monde et de divinités

considérées surtout comme hostiles et formidables qu’il faut apaiser par

du sang humain à une divinité qui verse son sang pour l’homme et dans le

sein de laquelle on se réfugie comme dans le sein du consolateur et pour

se consoler _de ce qu’elle a fait_.

J’ai parlé jusqu’ici des religions indépendamment de la société et

indépendamment de l’influence que les sociétés ont eue sur elles. Venons

à ce point de vue. L’homme primitif a, je crois, comme je l’ai dit, le

sentiment religieux. Il sent des puissances mystérieuses dans tout ce

qui l’entoure; il les craint, il en aime quelques-unes; voilà la

première phase. Mais, comme surtout il les redoute, il lui vient à

l’idée de s’attribuer à lui-même un Dieu protecteur qui le soutienne

contre les malices des autres dieux. Comment cette idée, la plus

difficile à expliquer dans toute l’histoire des religions, lui

vient-elle? Probablement de circonstances observées et rattachées à

l’idée générale du surnaturel. Le primitif se croit entouré de dieux.

D’autre part, il rencontre un objet qui l’intéresse par sa beauté ou par

sa bizarrerie:

Des plantes, des cailloux, des écorces bizarres,

Du lit séché des flots les coquillages rares,

Tout ce qui séduit l’œil et fixe le regard...

Cet objet, il l’emporte avec lui comme une compagnie; il lui parle, il

s’entretient avec lui; il en fait déjà une personne. _Si_ le jour où il

l’a trouvé il lui arrive bonne aventure de chasse, de pêche ou de

cueillette, il attribue au petit compagnon cette fortune, cette chance,

et il le conserve avec religion. _Si_ c’est le contraire, il le jette ou

il le brise, et cet acte n’est pas moins religieux que l’autre: l’homme

a vu dans son petit compagnon un Dieu méchant.--Voilà le fétiche.

Béranger écrivait à Lamennais: «J’ai connu un petit enfant qui avait un

Jésus de cire. Sa bonne, en touchant à la statuette, la brisa. L’enfant

se mit à pleurer en disant: «Je n’ai plus de bon Dieu; je vais mourir.»

L’enfant avait le sentiment religieux sous forme de fétichisme. L’homme

primitif a le même sentiment, seulement plus viril; et passe à l’égard

de son fétiche de la vénération à la colère:

Chacun avait le sien qu’il brisait à son gré,

A qui l’on prodiguait le respect ou l’insulte,

Selon que le hasard vérifiait le culte.

Le fétichisme me paraît l’état intermédiaire entre la religion vague des

forces de la nature et la religion des dieux de la cité. Il a dû être la

religion caractéristique de l’état familial. Chaque chef de famille

avait son fétiche protecteur de sa personne et de ce qui était attaché à

sa personne; et au cou de la femme et des enfants on suspendait d’autres

fétiches probablement considérés comme subordonnés au fétiche du chef de

famille.

La religion des forces naturelles continue, du reste, tantôt en accord,

tantôt en désaccord avec le culte fétichiste; mais elle est plus

lointaine, moins intime. L’homme continue à craindre la foudre et à

aimer la bonne naïade de la source fraîche; mais, tout en le craignant

quelquefois, il a plus de confiance dans son Dieu personnel. Le

fétichisme est la religion rapprochée de l’homme, une religion

familière, une religion où l’homme dispose de l’objet de son culte et,

intimidé par lui, peut-être l’intimide; une religion où, en tout cas, il

y a toujours plus de confiance que de terreur. Le fétiche est un hôte

qui serait un Dieu. On a toujours, quoique le respectant beaucoup,

quelque prise sur lui, et l’on a lieu d’espérer qu’en le traitant bien

on en sera toujours, malgré ses caprices, plutôt protégé que persécuté.

J’ai toujours pensé que le fétichisme, là où il a existé--car il n’est

pas sûr qu’il ait existé partout--a retardé le moment où la religion des

forces naturelles devait s’adoucir et passer du pessimisme prépondérant

à l’optimisme relatif. Du moment que j’ai un Dieu personnel qui surtout

me protège, je ne cherche pas ou je cherche moins des dieux protecteurs

dans la nature et je regarde davantage la nature comme une collection de

monstres divins...

--Cette collection de monstres se concerte--

qui est conjurée contre moi. Le fétichisme, besoin d’avoir un Dieu pour

soi, issu de la terreur qu’inspire la nature, entretient et redouble

cette terreur. L’enfant se jette au giron de sa mère par peur des

figures étrangères, et il a peur des figures étrangères tant qu’il a le

giron maternel où se réfugier et d’autant plus qu’il l’a sans cesse.

Quand l’homme passe de l’état familial à l’état social, comme la famille

avait ses fétiches, la tribu, la cité a les siens. L’homme se complique.

Il est lui-même et il est la cité, il vit en lui-même et en sa famille;

et il vit dans la cité. Le fétiche devient _totem_, ou plutôt le fétiche

reste pour chaque homme, pour chaque famille, et le _totem_ apparaît,

qui protège la cité tout entière.

C’est ici que commence l’intervention de la cité dans la religion. La

cité ne crée pas la religion; mais elle la transforme, l’altère et la

fait servir à ses fins. D’un préjugé nécessaire personnel elle fait un

préjugé nécessaire social.

Elle comprend très bien, en effet: 1º que la religion peut être

antisociale; 2º qu’elle peut être socialisée; 3º qu’il y a le plus grand

intérêt pour la cité à ce qu’elle ne soit pas antisociale et, si l’on

peut arriver jusque-là, à ce qu’elle soit socialisée.

Les préjugés nécessaires · 第 5 / 18 段