Mais d’abord c’est une morale rigide, inflexible, insusceptible de

progrès, ou, pour écarter ce mot de progrès, dont l’emploi est par trop

absurde, insusceptible de variations, d’évolution, une morale qui

ressemble--et qui est peut-être cela--à une raison cristallisée, à une

raison qui aurait été souple et qui s’est nouée. L’animal est capable de

variations en son intelligence, il ne l’est pas en sa morale; à des

circonstances nouvelles il oppose ou il adapte un expédient nouveau; de

sa morale il ne change rien; il invente en intelligence, il n’invente

pas en morale; et il n’en est pas très différemment dans l’homme, mais

cependant il n’en est pas de même.

Ensuite, et ce n’est guère qu’un point de vue différent de la même

chose, la morale de l’animal n’admet à aucun degré la liberté

individuelle. Le salut de l’État est strictement, absolument,

intégralement, son principe. Inutile de le faire remarquer une fois de

plus pour les abeilles et les fourmis: là l’individu n’est rien et il

semble qu’il n’y ait qu’un seul corps à mille organes et à une seule

âme. Mais remarquez nos nobles sœurs les hirondelles: quand elles

émigrent elles font des exercices préparatoires; elles s’essayent aux

longs vols, aux longs _raids_. Pourquoi? Pour éprouver les forces des

jeunes. Peut-être; mais surtout pour éprouver les forces des vieilles et

pour savoir si elles pourront effectuer le voyage. Et celles qui se

révèlent incapables de le fournir? Elles sont tuées.

Pourquoi? Qu’importe à la communauté que l’individu invalide soit

destiné à mourir dans quelques jours, faute d’insectes à manger? Qu’on

le laisse mourir ici ou tomber mourant en voyage.--C’est ici, chez cet

animal, qui pourtant n’est pas, à l’ordinaire, un animal social, qui

n’est pas un animal de «sociétés animales», que, cependant, intervient

l’idée stricte et absolue de corps social. Il ne faut pas qu’un seul

individu du corps social s’en détache, même pour mourir, s’en détache

pour mourir de mort isolée; il n’a pas même cette triste liberté

individuelle; il faut que le corps social tout entier, _comme un seul

animal_, aille de France en Égypte, ou au moins aux pays où il y a des

insectes. La société des hirondelles tue un individu comme un animal se

couperait une partie morte de lui-même qui le gênerait ou, simplement,

qu’il ne verrait plus comme partie de lui-même. A ce moment, pour ce

moment, la société des hirondelles est devenue une ruche, un seul corps

à mille organes et à une seule âme. Parce qu’elle est devenue une

société animale proprement dite pour un moment, pour ce moment l’idée de

la moindre liberté individuelle a complètement disparu.

Voilà les différences, sensibles sinon profondes, entre les sociétés

animales et les sociétés humaines.

--De sorte que les anciens, qui ne connaissaient pas la liberté

individuelle, étaient des animaux?

--Oui; ou du moins il y a du vrai. Les sociétés antiques, étant plus

près de leur origine, étant plus près de l’origine des sociétés,

c’est-à-dire de la guerre, pour mieux parler vivant dans leur origine,

vivant sous le régime vrai de la guerre, sous le régime de la guerre

sans prisonniers ou avec prisonniers devenant esclaves,--et la nation

vraiment patriote, voulant vraiment être et rester une société

_indivisible_, ne ferait pas de prisonniers _pour que_ l’ennemi n’en fît

pas et pour que le citoyen, sachant ce qui l’attend à la guerre, se

battît toujours comme un désespéré,--les nations antiques, vivant sous

ce régime, étaient des sociétés plus voisines des sociétés animales,

attachées très fortement à l’idée de l’indivisibilité du corps social,

comptant un acte de liberté individuelle comme une sécession et

terriblement défiantes et jalouses à l’égard de tout individualisme.

Cependant, je n’ai pas besoin d’indiquer quelle quantité énorme de

liberté individuelle les républiques antiques admettaient,

comparativement aux républiques animales; et cela, encore un coup, parce

que l’animal humain n’est pas né pour la société, mais a été forcé à la

société par la guerre et parce qu’ainsi on voit toujours rester un

animal individuel dans l’animal social que l’homme est devenu.

Donc la société est née et elle invente la morale sociale; c’est-à-dire

elle invente ce qu’il faut que les hommes croient pour que la société:

1º subsiste; 2º se maintienne à un certain niveau; 3º croisse.

Ce qu’il faut, pour que la société subsiste, c’est que chaque citoyen

soit sain, soit fort, se maintienne fort jusqu’à un âge très avancé,

donc soit sobre, tempérant, exercé, dur pour lui-même, endurant,

dompteur de ses désirs, contempteur des jouissances, des plaisirs et de

la mollesse, un spartiate ou un stoïque comme on dira plus tard. Bref,

la société impose à l’individu des devoirs envers lui-même. Nous avons

vu que ces devoirs n’existaient pas chez l’homme à l’état primitif.

C’est la société qui invente les devoirs de l’homme envers soi-même, ou

bien plutôt qui, ayant besoin de devoirs de l’homme envers les autres,

invente des devoirs de l’homme envers les autres qui impliquent d’abord

des obligations de l’homme envers soi-même.

Il n’y a que des devoirs envers les autres; mais le premier devoir

envers les autres est de se faire capable de remplir ses devoirs envers

autrui. Les devoirs envers soi-même sont des devoirs envers autrui

commençant leur mouvement vers autrui dans l’enceinte de notre personne.

Rien de plus juste, interprété raisonnablement, que le proverbe

populaire: «Charité bien ordonnée commence par soi-même.» Oui,

c’est-à-dire charité bien ordonnée commence par dureté envers soi-même

pour être charitable envers le prochain. Traduction qui corrige le

texte, comme toute bonne traduction doit faire.

Donc devoirs envers soi-même, devoirs sociaux; devoirs envers soi-même,

devoirs pour que la société subsiste; devoirs envers soi-même, devoirs

inventés par la société au profit des autres.

--C’est peut-être le moment, me dirait quelqu’un qui m’aurait beaucoup

lu, de vous faire remarquer que, quand vous avez fait de «l’honneur» le

principe de toute la morale, c’est à un devoir envers soi-même que vous

avez rattaché la morale tout entière.

--Point du tout, je crois. Quand j’ai rattaché toute la morale au

sentiment de l’honneur, j’ai rattaché toute la morale à un devoir envers

les autres; car il faut et j’ai insisté sur ce point, qu’il y ait autrui

pour qu’il y ait de l’honneur. L’homme primitif n’a pas d’honneur, non

plus que l’animal; il n’a que le sentiment de l’intérêt bien entendu.

Mais aussitôt que la société existe, elle crée d’une part le devoir

d’être utile à ses concitoyens, d’autre part le désir de se distinguer

des citoyens inutiles ou moins utiles, de se distinguer parmi ses

concitoyens, de se distinguer aussi des animaux qui n’ont pas l’honneur

de former une société ou d’en former une aussi belle que celle dont on

fait partie. La société crée l’honneur, c’est-à-dire un devoir complet

puisqu’il est à la fois devoir envers soi-même et devoir envers les

autres, devoir de s’estimer très haut et de faire ce qu’il faut faire

pour se pouvoir estimer;--devoir de servir les autres; car celui-là qui

se sent inutile ne s’estime point;--devoir enfin de surpasser les

autres, et pour surpasser les autres, de se surmonter et surmonter les

autres indéfiniment.

L’honneur est donc devoir envers soi-même pour les autres et devoir

envers les autres en considération de soi-même; il lie et noue la

personnalité et la collectivité du lien et du nœud le plus fort et le

plus étroit que je sache; et c’est lui qui, dans le service à la

collectivité, sauve l’individualité à laquelle l’individu humain ne

renonce jamais. Mais c’est bien la société qui le crée; il n’existerait

pas sans elle.

En même temps que la société invente ce qu’il faut que les hommes

croient pour que la société subsiste, elle invente ce qu’il faut que les

hommes croient pour que la société se maintienne à un certain niveau.

Dans ce dessein, elle crée une morale qui est une sorte de _discipline_,

qui est, comme a très bien dit Nietzsche, une «contrainte prolongée».

L’homme primitif se contraint, je l’ai dit; mais il se contraint, sinon

accidentellement, ce serait peut-être trop dire, du moins d’une façon

intermittente; le plus souvent il se laisse aller, il goûte le très vif

plaisir d’être impulsif. L’homme en société apprend que, le danger étant

permanent, la contrainte doit être de tous les moments et éternelle.

L’impulsivité doit être réduite à son minimum; il _faudrait_ qu’elle fût

supprimée. La société, contrariant la nature, nous force de croire,

contre notre nature même, qu’il faut nous plier sans cesse, obéir sans

cesse dans une même direction; qu’à ce prix sont les choses belles, même

en art--Nietzsche a là-dessus une page très pénétrante--qu’à ce prix

sont les choses fortes, solides, permanentes; et, nous sollicitant à

nous admirer dans ces choses permanentes, produits de la contrainte

prolongée, elle nous amène, ce qui est le dernier terme de son art, à

aimer la servitude. Elle la pare des plus beaux noms; elle l’appelle

service de l’État, dévouement à l’État, sacrifice à l’État, magnanimité,

agrandissement de l’âme jusque-là qu’une âme humaine embrasse la patrie

tout entière; mais enfin c’est la servitude, c’est le renoncement à

soi-même au service et au projet de quelque chose qui, quoi qu’on en

veuille et puisse dire, n’est pas moi.

Le triomphe de cette mainmise de la collectivité sur l’individu, c’est

l’État antique et c’est encore plus, ou du moins l’exemple est plus net,

la royauté française au temps de Louis XIV. Chez les anciens, l’individu

se fait esclave d’une abstraction, l’État; oh! d’une abstraction qu’il

sent si bien vivante dans les magistrats, dans les prêtres des dieux

indigètes, dans les patriciens, dans tous les citoyens et dans chacun

d’eux, dans aspect même des sept Collines et de ce qui les couvre, que

sa servitude a où se prendre; mais enfin il se fait esclave d’une

abstraction: _respublica_. Sous Louis XIV, l’individu voit la patrie

concentrée, résumée, ramassée en un seul homme qui est éternel. C’est la

fiction monarchique, fiction qui est la formule la plus aiguë, pour

ainsi parler, et la plus intense, du patriotisme. En un homme éternel,

qui se renouvelle de père en fils, la patrie vit, que vous pouvez aimer

comme une personne, sous une forme charnelle, dont vous avez le

portrait, que vous connaissez enfant, jeune homme, homme mûr, vieillard,

qui a une biographie personnelle, qui est la patrie et qui est un homme,

qui est un homme et qui est la nation. Il y a là une manière

d’incarnation, extrêmement favorable aux instincts de servitude, de

dévouement et de dévotion. La mort morale de ceux qui, après avoir joui

de la présence du roi, en étaient privés, dit tout simplement que dans

toute l’histoire peut-être il n’y a pas eu de patriotisme égal à celui

du Français du XVIIe siècle.

Ainsi la société met l’individu au service de la collectivité,

c’est-à-dire au service de la volonté de tous ou d’un seul représentant

tous. Inutile de dire que, pour cela, _qu’en cela_ elle le transforme

radicalement. Car la première chose qu’elle lui suggère, c’est de n’être

plus lui-même. Il ne faut pas d’originaux dans une société où avant

tout, exclusivement s’il est possible, chacun est pour tous. La morale

sociale exige l’uniformité sociale. Il y a un _patron_ des citoyens sur

lequel tous les citoyens doivent se modeler et dont ils ne doivent

s’écarter que par des différences qui sont tolérées pour qu’ils

jouissent un peu d’eux-mêmes, mais qui doivent rester très légères.

Il existe de nos jours une morale-science-des-mœurs qui ne laisse pas

d’avoir son idéal et de tendre, par une sorte d’expédient que j’ai

analysé ailleurs, à une série d’améliorations et de surélévations; mais

dont le fond cependant consiste à connaître les mœurs de ses concitoyens

et, somme toute, à s’y conformer. C’est l’esprit général de la morale

sociale. Quand je relis le _de Officiis_, qui est, du reste, un ouvrage

très estimable, je ne saurais dire à quel point je crois lire un livre

inspiré par la morale-science-des-mœurs. Être ce qu’est un citoyen

romain, ce qu’il doit être pour la défense de sa cité et le maintien de

sa cité à un certain niveau, ne pas se développer individuellement, se

faire de plus en plus être collectif, résumer en soi les mœurs de sa

ville; voilà le _de Officiis_, voilà l’esprit général de la

morale-science-des-mœurs, voilà l’esprit général de la morale sociale.

Elle n’aime pas la recherche désintéressée de la connaissance. Témoin

les Athéniens qui n’ont jamais aimé les philosophes, témoin les

Spartiates qui, ce qui vaut bien mieux à ce point de vue, n’en ont

jamais eu. C’est que le progrès des connaissances humaines mène à la

dispersion des esprits et la dispersion des esprits à l’individualisme,

en faisant deux hommes de la même cité très sensiblement, trop

sensiblement différents l’un de l’autre. Entre un lettré et un savant,

un poète et un médecin, un ingénieur et un artiste, il y a des

différences telles, d’esprit, et par suite de caractère, ou au moins

d’humeur, et par suite de mœurs et d’habitudes, qu’ils ne se sentent

plus solidaires, qu’ils ne se sentent plus en communauté. Je me sens

plus voisin, peut-être à tort, mais il me le semble, et cela suffit pour

cette dissémination dont je parle, d’un Sénèque l’ancien ou d’un

Quintilien que de mon voisin l’ingénieur; et pour celui-ci je suis un

être suranné et arriéré, assez analogue à un diplodocus, et il ne peut

guère parler de moi sans hausser les épaules. Michelet fait remarquer

qu’il est assez probable que les tempéraments aussi se sont

individualisés; qu’autrefois la vieille médecine soignait les maladies

par classes et ne se trompait guère; car on était malade par classes

aussi, _tributim_; que maintenant les maladies sont individuelles.

«Toutes choses aujourd’hui, dit-il encore, sont devenues personnelles.»

Il va un peu loin mais il y a du vrai.

C’est de cela que la morale sociale ne veut point. Car cette

multiplication d’individualismes imperméables les uns aux autres postule

la liberté, exige la liberté d’éducation, de pensée, de groupement entre

gens ayant la même façon de penser, et toute liberté, ou individuelle,

ou d’association, restreint l’État.

C’est bien pour cela que la société a inventé la morale unique et

universelle. «Il existe une morale, _la même_ à Athènes et à Rome, _la

même_ chez les civilisés et chez les barbares, _la même_ pour les

pauvres et les riches, _la même_ pour les grands et les petits...» Voilà

ce dont retentissent tous les _de Officiis_ anciens et modernes, issus

de la morale sociale, de la morale officielle. Il le faut bien: la

morale unique et universelle est l’uniforme que jette la société sur

tous les individus pour qu’ils soient aussi pareils que possible, ce qui

est essentiel à ses desseins, c’est-à-dire à ses intérêts. La société

est une armée, et une armée doit avoir un uniforme pour se reconnaître;

il faudrait même qu’elle eût un uniforme intérieur, et c’est, par cette

morale unique et universelle, ce qu’on cherche. La société tend de

toutes ses forces à l’unanimité et écarte d’instinct tout ce qui en

éloigne et accueille d’instinct, et même invente, tout ce qui en

rapproche.

Remarquez que cette uniformisation, peut-être regrettable du côté des

hauteurs de l’humanité, est excellente en bas. J’ai parlé de ces hommes

qui, par leur impuissance habituelle à se dominer, à réprimer leurs

passions, à se représenter le moment futur et à préférer leur bien-être

dans ce moment à leur jouissance dans le moment actuel, sont au-dessous

des animaux. Ces hommes sont très nombreux; car l’homme est au-dessus et

au-dessous des animaux; il est au-dessus par sa raison quand sa raison

met ses passions à la raison; il est inférieur aux animaux quand ses

passions l’emportent habituellement, parce que ses passions sont

beaucoup plus vives que celles des bêtes. Les animaux le savent bien

qui, sans doute, obéissent à l’homme passionné parce qu’il a des moyens

de se faire obéir, mais qui ne se laissent véritablement domestiquer que

par l’homme qui leur ressemble, c’est-à-dire qui, au moins avec eux, est

calme, doux, patient et veut toujours la même chose, sagesse animale,

raison animale, que les animaux comprennent.

Or, ces sous-hommes dont je parle, la société, qui ne peut pas les

souffrir, qui voit en eux les êtres insociaux par excellence, les

supprime, les réprime, ou les élève. Elle supprime les plus désespérés,

ceux qui, par atavisme, sont nés pour errer solitaires dans les bois;

elle réprime ceux qui sont moins arriérés et qui sont susceptibles

d’être menés par l’intimidation ou le souvenir d’une punition subie;

elle élève les moins bas placés, ceux qui d’eux-mêmes ne se feraient pas

un gouvernement de vie, mais qui sont capables d’en recevoir un. Elle

les élève, assez peu, mais suffisamment pour qu’on ne soit pas forcé de

les supprimer ou de les enfermer; elle les élève par son existence même,

par l’atmosphère qu’elle crée autour d’eux, par l’habitat qu’elle leur

fait, par l’adaptation instinctive de l’animal aux entours; elle les

élève par l’exemple, par l’appel incessant à leur instinct d’imitation

qui les rend semblables en apparence aux êtres parmi lesquels ils

vivent; elle les élève enfin par sa morale qui s’insinue en eux dès

l’enfance et qui joue le rôle d’une suggestion. Beaucoup d’hommes, sans

aucun sentiment moral, agissent des années, toute leur vie, en faisant

tous les gestes de la moralité sociale, au moins élémentaire.

Quelquefois, brusquement, ils se révèlent êtres de passion sauvage ou de

passion morbide. C’est qu’une circonstance extraordinaire, inattendue

d’eux, violente, leur a soufflé sur les yeux.

Ainsi la société se maintient à un certain niveau par une morale

d’uniformité qui tend à l’unanimité et qui donne à tous, ou à peu près à

tous, des mœurs sensiblement pareilles, conformes à l’intérêt social.

Et enfin la société ne voulant pas seulement exister, ne voulant pas

seulement se maintenir à un certain niveau, mais voulant croître,

invente une morale supérieure qu’elle superpose aux deux morales

précédentes. Par ses sages, par ses hommes d’État, par ses prêtres, elle

fait appel aux sentiments généreux. Elle fait appel aux sentiments

d’abnégation et de sacrifice. Elle fait entendre qu’il est _beau_ de se

sacrifier pour ses concitoyens, pour ses frères, que la beauté morale

est une telle supériorité sur toute chose bonne et sur toute chose belle

que la plus heureuse destinée humaine est de l’atteindre. Elle verse une

sorte d’ivresse de dévouement dans les âmes des citoyens. Elle institue

le culte des héros. Elle les montre plus vivants dans la mort que les

plus heureux des vivants. Elle les montre enviés, c’est-à-dire heureux,

puisque c’est à l’envie qu’on inspire qu’on mesure le bonheur qu’on a.

Excitant une foule de sentiments divers, très antérieurs à elle, pour

les _transformer_ à son profit, le goût du risque, le désir d’être connu

et cité avec honneur parmi les hommes, le désir de se survivre et de

vivre après la mort dans la mémoire de ceux qui fouleront la terre; elle

crée un monde par delà le monde et une vie par delà la vie, région

supérieure où ceux qu’elle a ainsi, non seulement élevés, mais

surélevés, vivent puissamment, glorieusement, sans plus distinguer ce

qui doit précéder leur mort individuelle de ce qui doit la suivre. Le

but est atteint, le dessein rempli: l’individu n’est plus individu que

comme puissance; il n’est plus individu comme préoccupation actuelle de

soi-même; le moi égoïste est aboli, le moi glorieux est créé; le moi

individuel est aboli, le moi collectif est créé. Le Romain mourant en

faisant triompher Rome vit avec une puissance extraordinaire, avec un

accroissement de vie incalculable, puisque Rome s’accroît et que lui

c’est Rome et que Rome c’est lui.

La société crée ainsi des sentiments sublimes et des devoirs sublimes,

_naïvement_, pour son profit. Elle joue exactement ici le rôle de ce

«grand trompeur» dont nous avons parlé et qui, selon certains

philosophes, nous pipe et nous fait agir pour des fins qui nous

dépassent infiniment. Et par parenthèse il est assez probable que c’est

l’action suggestionnante de la société sur les individus qui a inspiré à

nos philosophes cette idée d’une action suggestionnante de la nature et

d’une grande tromperie poursuivie par la nature sur les individus. Que

le grand trompeur existe, je ne suis pas assez métaphysicien pour le

savoir; mais ce que je sais, c’est que la société est ce grand trompeur

dans les limites de la portion de l’humanité qu’elle suggestionne.

Elle fait travailler ses ouvriers dans les soubassements de sa

cathédrale qu’ils ne verront jamais en leur donnant l’hallucination de

la cathédrale bâtie. L’analogie est exacte. Est-ce que l’ouvrier qui

commence la cathédrale songe qu’il la verra ou qu’il ne la verra pas? Il

ne songe ni à l’un ni à l’autre. Il ne réfléchit pas sur les

contingences. Il la voit; il la voit, mort ou vivant, et dans cette

vision l’accident de la mort individuelle est simplement supprimé. Ainsi

la société fait travailler ses ouvriers-héros; et, naïve trompeuse, elle

est la première à les admirer.

Cette admiration est une partie inconsciente de sa tromperie. Si ces

ouvriers ne se sentaient pas admirés par elle, ils ne travailleraient

pas. Mais ils se sentent admirés, magnifiés, glorifiés, bénis et à leur

tour, naïvement aussi, ils trompent la société. Ils lui font croire, par

l’admiration qu’ils lui inspirent, _dans_ l’admiration qu’ils lui

inspirent, non seulement qu’elle est leur obligée, ce qui est vrai, mais

que c’est pour eux qu’elle agit, pour leur gloire, pour leur bonheur

supérieur, pour leur immortalité. Figurez-vous «le grand trompeur» nous

conduisant à ses fins transcendantes que nous ne comprenons pas; oui;

mais en même temps s’imaginant, ce qui est peut-être vrai et je ne suis

pas de son conseil, qu’il nous fait heureux, qu’il nous fait grands,

qu’il nous fait une destinée enviable. Tel est le sentiment de la

société à l’égard de ses bons serviteurs.

De cette combinaison de trompeur trompé et de trompés qui sont

réciproquement trompeurs, se fait le bien social ou du moins ce que les

hommes considèrent comme le bien social; et cela en tout cas est un des

plus grands et des plus beaux spectacles que nous offre l’humanité et

qu’elle puisse offrir à qui la regarde.

Remarquez cependant que la société n’approuve et n’exalte que les

conduites sublimes _qui lui sont utiles_. Elle reste indifférente à la

vertu en soi, à l’héroïsme en soi. Elle ne le comprend même pas, elle ne

le voit point. Le saint, l’ascète, le stoïcien, lui sont étrangers; elle

les regarde comme des originaux sans importance; ils passent à côté

d’elle; elle passe à côté d’eux. Nul doute que Rome n’ait considéré les

martyrs avec indifférence quand elle ne les considérait pas avec haine

comme ennemis publics, ainsi qu’on le lui disait. Ils meurent pour leur

foi: qu’est-ce que cela me fait?

--Cependant mourir pour une idée, c’est la vertu pure.

--Ils ne meurent pas pour moi. Qui êtes-vous pour me tenir ce langage?

Un chrétien?

Et en effet personne, sauf un chrétien, ne pouvait tenir ce langage.

Marc-Aurèle lui-même ayant persécuté les chrétiens, on ne peut guère

supposer qu’en son for intérieur il les admirât, et pourtant il se

connaissait en vertu pure. La société n’admire que les vertus qu’elle

inspire.

Les préjugés nécessaires · 第 4 / 18 段