--Ce n’est pas tout à fait cela. D’abord la religion, comme nous verrons

plus loin, n’est à l’état précis et à peu près coordonné que sous le

régime social; ensuite, si, comme je le crois, l’homme primitif a eu une

religion, s’il a adoré, c’est-à-dire redouté des puissances inquiétantes

dans le torrent, la montagne, l’air et la mer, il les a considérées

comme des êtres impulsifs et non point du tout comme des volontés; il

les a considérées comme des génies puissants et capricieux, comme des

forces en acte incessant, non point comme des intelligences délibérant,

décidant et voulant. Le sauvage avec son fétiche nous donne une idée de

cet état d’esprit. Le fétiche est un être protecteur, malicieux et

jaloux et il a une certaine puissance au service de sa bienveillance, de

sa malice et de sa jalousie. Voilà tout. Représente-t-il, aux yeux du

sauvage, un être qui réfléchit, qui délibère, qui pèse les motifs, qui

décide et qui finalement a une volonté? Point du tout. De même l’homme

primitif, dans l’horreur des forêts qui le pénètrent de mystérieuse

crainte, voyait un être, certainement, mais un être passionné et non un

être volontaire, et ni il n’attribuait à ses dieux un libre arbitre en

l’empruntant à lui-même, ni il ne voyait dans ses dieux un libre

arbitre, pour se demander si lui-même il n’était point doué de cette

faculté. L’homme primitif paraît avoir été un animal soit fougueux, soit

timide, ou, et c’est plutôt mon avis, un animal tantôt timide, tantôt

fougueux, obéissant à ses impulsions, à ses réflexes et très loin d’être

assez réfléchi pour se sentir ou s’imaginer être libre.

Une fois en société, et nous savons comment il y est venu, voyez comme

cette idée de libre arbitre personnel lui est suggérée et imposée par

tout ce qui l’entoure. La société a besoin d’individus obéissants,

_consacrés_ au service de l’État, _dévoués_ à la chose publique; elle

n’a pas besoin d’impulsifs; elle les a en défiance et en horreur. Donc

elle les réprime. Elle les réprime pourquoi et de quel droit? Elle ne se

le demande pas; elle les réprime parce qu’il est de son intérêt de les

réprimer. Mais elle rencontre l’individu, très passionné d’autonomie

individuelle, qui lui dit, beaucoup plus confusément que je ne vais

l’écrire, mais qui lui dit: «Pourquoi me réprimes-tu? J’ai fait ce que

j’avais envie de faire, donc ce qu’il fallait que je fisse, ce que je ne

pouvais pas m’abstenir de faire?

--Non; tu pouvais agir autrement, puisque... puisque d’autres agissent

autrement.

--C’est qu’ils ont un autre caractère. Donc je devais agir comme j’ai

agi, ayant un autre caractère qu’eux.

--Ils sont les bons et toi le méchant.

--Peut-être...

--Et il n’est pas plus difficile d’être bon que d’être méchant. Donc tu

pourrais être bon; il suffit de préférer le bien au mal.

--Je ne puis pas.

--Tu le peux, puisqu’ils le peuvent, et facilement; il suffit de...

--De quoi?

--... De vouloir.»

Le mot est trouvé. Étant comparés les uns aux autres au point de vue de

l’intérêt social, étant observé combien aisément ceux qui sont dévoués à

l’intérêt social y sont adhérents en effet; étant supposé que ceux qui

n’y sont pas dévoués pourraient facilement l’être; étant conclu qu’il ne

leur manque qu’un je ne sais quoi qui doit dépendre d’eux, la société

invente la volonté indépendante et l’âme maîtresse d’elle-même.

Et peu à peu elle convainc les individus. L’individu convaincu d’avoir

nui et puni pour cela, tombe d’accord qu’il a nui; cela est

incontestable; mais point, d’abord, qu’il est coupable d’avoir nui,

c’est-à-dire qu’il pouvait ne pas nuire. Mais peu à peu le regret

d’avoir nui qu’il éprouve, parce qu’il est puni, parce qu’il est méprisé

et haï, parce qu’il est poursuivi de huées, se présente à lui sous cette

forme: peut-être aurait-il été possible que je ne nuisisse pas. Ceci

n’est encore qu’un regret, mais mêlé d’une hypothèse qui va grandir. Le

nuisible se dit encore: «Peut-être suis-je victime d’un dieu, d’un démon

malveillant qui a fait que je fusse nuisible.» Le nuisible se dit plus

tard: «Peut-être, comme ils le disent, dépendait-il de moi que je ne

nuisisse pas; peut-être est-il en moi, ce mauvais démon qui m’a poussé à

mal faire.» Et alors le nuisible se maudit d’avoir en lui un esprit du

mal. Le regret est devenu remords; l’idée de liberté est née de l’idée

de responsabilité: il fallait bien que je fusse libre puisqu’on me punit

d’avoir fait le mal et puisque moi-même je me reproche de l’avoir fait;

l’idée de responsabilité est née de la punition, considérée comme

méritée puisqu’il y en a qui l’évitent.

Jamais le regret ne deviendrait remords, jamais l’idée de responsabilité

ne viendrait, sans la comparaison que l’on fait, et que le nuisible fait

lui-même, entre le nuisible et ceux qui ne nuisent pas, et sans cette

idée qu’on peut imiter, qu’on peut se modeler sur les autres: «Ce

n’était pas votre caractère; mais n’avez-vous pas eu de bons exemples et

ne pouviez-vous pas les imiter?»

Or exemple, comparaison des uns avec les autres, assurance qu’on peut

imiter et qu’il est possible et même facile de devenir ce que sont les

bons, c’est de tout cela que se compose et que se fait l’idée du libre

arbitre, et tout cela ne peut exister que dans une société organisée.

C’est ainsi que naît la croyance au libre arbitre. Elle s’implante et se

fortifie dans l’homme «quand et quand l’instinct social», comme on

disait autrefois, et en proportion de cet instinct. Elle crée les grands

honnêtes gens, et les législations rigoureuses, et les justiciers

féroces, et les philosophies exaltées et escarpées. Elle redouble la

vertu des vertueux; car leur vertu, ils la sentaient bien _en eux_ comme

une disposition à être pur, à être juste et à bien mériter de ses

semblables; mais, à croire que c’est _une disposition dont ils

disposent_, ils la sentent plus à eux, produite par eux, créée par eux

et ils en sont fiers et ils la chérissent davantage, comme un enfant, et

ne veulent pas s’en séparer, comme d’un enfant. Elle est pour eux leur

créature magnifique et leur œuvre glorieuse, et à se dire: «je suis

maître de moi», ils se sentent maîtres d’un univers.

Cette croyance crée aussi les grands repentants et fait les grandes

conversions. Le converti--et l’étymologie du mot est bien significative

et elle est très juste--est un homme à qui l’on a persuadé ou qui s’est

persuadé qu’il peut se retourner et qui se retourne en effet; et

c’est-à-dire que ses penchants, très forts, restent les mêmes, mais

prennent une autre direction, sous l’influence de cette idée qu’ils

pourraient être autres. L’idée n’est pas une force, mais elle en devient

une en se pénétrant de passion. Or ici elle se pénètre des passions

mêmes qu’il s’agit, non pas de changer, mais de convertir. L’homme

ardent pour le mal, c’est-à-dire pour le trouble de la cité, si on lui a

persuadé qu’il dépend de lui d’être honnête homme, reste le même,

seulement sur un autre plan: il met au service de la cité ses ardeurs et

ses violences et il devient un terrible honnête homme, à effrayer les

honnêtes gens ordinaires. Et il croit s’être changé, ce qui donne à ses

ardeurs et à ses violences comme une raideur nouvelle. Les héros de la

cité et de l’Église, cette autre cité, sont généralement des convertis

(dont la conversion remonte quelquefois à l’enfance) et que l’idée du

libre arbitre exalte.

La croyance au libre arbitre crée les philosophies escarpées comme le

stoïcisme et les législations draconiennes. Aussitôt que cette idée

s’est emparée des esprits que l’homme est maître de lui, les philosophes

exigent tout de lui, lui demandent tout et les législateurs n’ont pas

assez de rigueurs pour l’homme à qui il suffisait de vouloir être

honnête homme et qui n’a pas voulu l’être; aussitôt que l’idée de

responsabilité s’obscurcit ou doute d’elle-même la législation

criminelle fléchit.

Ici une objection: il n’est donc pas vrai que c’est en nous-même que

nous prenons l’idée du libre arbitre et il n’est donc pas vrai que nous

ne croyions guère à celui des autres, puisque: 1º c’est la société qui

nous donne cette idée; 2º ceux qui l’ont, s’ils sont philosophes ou

législateurs, philosophes la prêchent, législateurs en font le principe

d’une législation qui s’applique aux autres.

Je réponds: 1º C’est en nous homme social, c’est en nous homme pétri

depuis des siècles par la société et pénétré d’instinct social que nous

prenons le sentiment désormais invincible du libre arbitre. Autrement

dit, c’est la délibération qui nous donne le sentiment ou l’illusion du

libre arbitre, et c’est la société qui a fait de l’homme un

délibérateur. L’homme primitif ne délibère pas. Mais depuis le temps que

l’homme social délibère, il s’est habitué suffisamment à croire qu’il

délibère librement et il va même jusqu’à croire résultats d’une

délibération rapide ses actes les moins délibérés.

2º L’homme prend en lui-même son sentiment du libre arbitre et ne croit

jamais beaucoup à celui des autres. S’il ne croyait pas à son libre

arbitre, il prendrait le chemin de retourner à l’état instinctif et

impulsif; mais avant d’y être revenu, la distance étant trop grande à

franchir, il deviendrait dérouté, trébuchant, aboulique, fou.--S’il

croyait radicalement au libre arbitre des autres, ne pouvant jamais

prévoir ce que les autres feraient, ne pouvant compter sur personne, se

sentant entouré d’êtres imprévisibles créateurs de faits inattendus, ne

pouvant plus calculer, étant dans le monde des hommes comme s’il était

dans un monde de choses où les miracles seraient perpétuels, il vivrait

comme en un rêve peuplé de fantômes capricieux et il deviendrait fou

tout de même. La santé du genre humain est faite de la croyance de

chacun en son libre arbitre; le sens commun du genre humain est fait de

la non-croyance de chaque individu en la liberté des autres.

Tout cela est vrai selon moi. _Mais_ d’abord il n’y a pas ici de

croyance absolue, radicale, il n’y a pas de foi; il y a bien quelque

chose, en vérité, qui est assez rapproché de la foi, mais enfin il n’y a

pas de foi. Précisément parce que nous ne croyons pas au libre arbitre

des autres, précisément à cause de cela, ne pouvant pas tout à fait

ignorer que les hommes se ressemblent, avec un peu de réflexion nous en

venons à douter un peu de notre libre arbitre à nous; et aussi parce que

nous croyons à notre libre arbitre, nous ne pouvons pas douter

absolument du libre arbitre d’êtres que nous pensons bien, malgré tout,

être faits à peu près comme nous-mêmes. De sorte qu’il y a là une

singulière, mais très réelle, je crois, intersection d’idées: nous

croyons notre libre arbitre et supposons celui des autres; nous croyons

le déterminisme des autres et supposons le nôtre; notre liberté et le

déterminisme des autres est une vérité, notre déterminisme et la liberté

des autres est une vraisemblance. Ce n’est qu’un état d’âme confus; cela

n’a pas le sens commun; mais c’est réel. Premier point.

Ensuite et en même temps, dans le philosophe qui prêche la morale du

libre arbitre, dans le législateur qui prend le libre arbitre pour

principe de sa législation criminelle, dans le justicier qui applique

cette législation d’une façon très rigoureusement conforme à son esprit,

il y a cette idée que les hommes, sans doute, ne sont pas libres, mais

que sous l’autorité d’une morale qui les proclame tels, sous la terreur

d’une législation et d’une jurisprudence qui les traitent comme tels,

ils feront comme s’ils l’étaient. Le libre arbitre devient ici une

fiction légale, fiction de législation morale ou fiction de législation

politique. Et c’est cette fiction qui gouverne telle ou telle école

philosophique ou l’État.

--Mais comment quelqu’un peut-il croire qu’un seul être au monde,

n’étant pas libre, fera comme s’il était libre, ce qui est, cette fois

on l’a trouvée, la plus absurde des absurdités.

--Mais, c’est la suggestion! Le philosophe et le législateur ne croient

pas que des êtres non libres agiront proprement comme s’ils étaient

libres; ils croient qu’ils feront tous les gestes qu’ils feraient s’ils

étaient libres, qu’ils seront possédés de l’image des actes que feraient

des êtres libres et qu’on leur décrit; et que, très déterminés par cette

suggestion même, ils feront des actions attribuables à des êtres libres.

Or l’action seule importe; et cela est très raisonnable. Ce n’est pas

autre chose que l’admirable «prenez de l’eau bénite» de Pascal.

Philosophes et législateurs du libre arbitre font prendre de l’eau

bénite à leurs administrés ou à leurs disciples.

* * * * *

Le libre arbitre est devenu une des lois de l’humanité. _Cru_ par

l’individu, il le soutient dans la vie, dans ses entreprises, dans ses

travaux, dans ses luttes contre les autres et contre lui-même;--il se

confond avec ses passions pour leur donner l’apparence de choses plus

intimes, plus profondément nées de lui-même, plus siennes; et une

passion n’est jamais plus forte que quand celui qui en est la victime

croit en être la cause et dit: «Je suis orgueilleux parce que je veux

être; je ne suis pas ambitieux, mais je crois qu’il faut l’être, et

c’est ainsi que je le suis», etc.;--il se confond avec le devoir, et ne

se croyant obligé que parce qu’on est libre, ou se croyant libre parce

qu’on se sent obligé, on fait son devoir pour s’obéir, et on s’obéit en

obéissant au devoir, et celui qui a dit: «Le premier des devoirs est de

croire au devoir» devait donner pour corollaire à sa belle maxime: «Et

la première manière de croire au devoir est de croire à son libre

arbitre; et donc le premier des devoirs est de se croire libre; ou, en

d’autres termes, le premier des devoirs est de croire qu’on peut faire

son devoir.»

_Cru_ par les collectivités, le libre arbitre donne l’idée de la

responsabilité et, par conséquent, de la culpabilité, et toute la

répression sociale est fondée sur cette idée. S’il n’y avait pas de

libre arbitre, il n’y aurait pas de coupable. Voulez-vous ne pas croire

coupable le plus grand des criminels, fait remarquer Nietzsche;

connaissez minutieusement toute sa vie; son crime alors vous paraîtra si

exactement la conséquence de tout _ce qui lui est arrivé_, qu’il vous

apparaîtra comme nécessaire, comme n’ayant pas pu ne pas être et que le

criminel vous semblera parfaitement irresponsable; de sorte que, bien

contrairement à son dessein, c’est l’interrogatoire du président sur les

antécédents de l’accusé qui est, plus que toute autre chose, de nature à

disculper le criminel.--La notion de culpabilité est donc fondée tout

entière sur la croyance au libre arbitre, et la notion de culpabilité

est la base même de toute la législation répressive et de tout le régime

répressif.

A la vérité, je prétends, moi, que la société n’a nullement besoin de

croire un homme coupable pour le punir. Elle n’a besoin que de le croire

dangereux pour le réprimer, et même pour le supprimer. Et, à se placer à

ce point de vue, il y a un renversement complet de la question. Celui,

maintenant, qu’on aura le plus raison non pas de punir, mot qui n’a plus

de sens, mais de réprimer, ce sera _le moins coupable_, ce sera cet

homme dont nous parlions tout à l’heure, dont l’hérédité et tous les

antécédents sont tels qu’il était impossible qu’il ne fût pas un violeur

et un meurtrier; c’est lui qui évidemment est le plus dangereux pour la

société.

Cela est certain; comme à l’inverse le plus _coupable_ des hommes c’est

le plus honnête, quand il a fait une légère faute, c’est le saint quand

il a commis une peccadille. Un homme si pur, si irréprochable, si

impeccable qu’il était à croire et même qu’il était évident qu’il avait

le libre arbitre absolu, cet homme-là commet une faute. Qu’en doit-on

conclure, sinon qu’il l’a _voulue_ et qu’il est, pour l’avoir voulue, le

plus coupable des hommes?

--Donc, à se placer au point de vue de la culpabilité, il ne faut

_punir_ que les honnêtes gens; et à se placer au point de vue de la

nocivité, il ne faut _réprimer_ que les innocents, que ceux qui ont _le

plus innocemment_ commis des crimes.

--Cela est incontestable; _mais_ c’est ce qui ne peut pas entrer dans

l’esprit de l’homme social, élevé depuis cinquante siècles dans l’idée

du libre arbitre. Quand on lui présente un criminel monstrueux, il sent

bien que cet être est très dangereux pour la société; mais il ne peut

pas s’empêcher de se dire: «Mais, cependant..., s’il n’est pas coupable?

Je n’ai pas le droit de le punir.»

On lui répond: «Certes Vous n’avez pas le droit de le punir! Mais vous

avez le droit de lui couper le cou.

--Je sais bien; pour me défendre; mais encore, c’est un innocent que je

tue; je ne puis pas me résoudre à cela.»

La notion du libre arbitre arrête toujours ou au moins inquiète l’homme

qui a à juger un criminel chez lequel on lui démontre que le libre

arbitre n’existe pas. La nécessité de se défendre ne lui suffit point.

Pour _redevenir_ sévère et pour ne pas se laisser dévorer, il faut qu’il

revienne à la conception du libre arbitre commun à tous les hommes et

égal chez tous les hommes, ce qui lui permet de considérer le plus

_criminel_ comme le plus _coupable_.

Or c’est cette conception du libre arbitre commun à tous les hommes et

égal chez tous les hommes que l’instinct social, pour défendre la

société, avait instinctivement inventée. Le libre arbitre était _ce

qu’il était bon que l’on crût et ce qu’il était nécessaire que l’on

crût_ pour défendre la société contre les antisociaux. C’était une

_vérité sociale_. Une vérité sociale est ce que l’intérêt social postule

qui soit vrai.

Soit au point de vue individuel, soit au point de vue social, le libre

arbitre est donc tout au moins une illusion salutaire et peut être une

illusion indispensable. A cause de cela, il est peut-être invincible; en

tout cas, il résiste obstinément aux objections. C’est à lui surtout, et

à l’amour de la vie, que s’applique le mot profond de Nietzsche, qu’il

est probable que j’aurai l’occasion de répéter: «Savez-vous ce que sont

_les vérités de l’homme_? Ce sont _ses erreurs irréfutables_.»

CHAPITRE IV

LA MORALE

La morale (quelle qu’elle soit et je cherche ici la définition la plus

générale possible) est le sentiment que l’on a que l’on peut se

gouverner soi-même, que on n’est pas entièrement impulsif.

A la considérer aussi généralement, la morale n’est pas une invention de

la société et il y a une morale présociale. La preuve c’est qu’il y a

une morale des animaux. Les animaux ne font pas toujours ce que

l’impulsion du moment leur commande. Tant s’en faut. Ils savent préférer

leur intérêt personnel général à leur intérêt personnel actuel et

momentané. Ils savent s’abstenir de manger plutôt que de toucher à une

nourriture qu’ils ont quelque raison de croire nocive ou seulement

_qu’ils ne connaissent pas_. Ils savent contrefaire le mort, et très

longtemps, pour tromper l’ennemi, c’est-à-dire pour s’assurer la vie

dans l’avenir aux dépens de la vie dans le moment présent. Ils savent ne

pas se laisser tromper par eux-mêmes. Ils savent préférer une espérance

à une réalité. Ils savent lâcher la proie pour quelque chose qui peut

être une ombre. Ils savent, en un mot, se dominer, se surpasser, se

surmonter; et, se gouverner étant prévoir, ils ont, sinon pleinement, du

moins déjà à un très haut degré, le gouvernement de soi-même.

Tout cela est de la sagesse; tout cela est une moralité, à telles

enseignes que l’on sait assez que beaucoup d’hommes sont à cet égard

très inférieurs aux animaux, sur quoi nous aurons à revenir. Or cette

morale élémentaire, il est peu douteux que les hommes ne l’eussent, ou

du moins qu’un certain nombre d’hommes ne l’eussent avant l’invention

sociale. C’est précisément elle, conjointement avec l’intelligence, avec

quoi du reste elle se confond alors, qui a permis à l’homme de n’être

pas toujours vaincu par les animaux plus forts que lui et de sauver son

espèce; c’est précisément elle, conjointement avec la sensibilité, qui a

permis à l’homme de passer de l’état errant à l’état familial,

l’instinct d’état familial étant fait de douceur, reconnaissance et

pitié à l’égard de la femme; ceci est du sentiment; mais aussi de la

prévoyance confuse que l’on sera mieux, au prix de quelques sacrifices

présents, dans l’état familial que dans l’état errant.

Cette morale présociale n’est guère autre chose, me dira-t-on, que le

vouloir vivre bien entendu et l’esprit de conservation bien entendu. A

coup sûr; mais dès que vous introduisez le mot «bien entendu» dans la

formule, vous y introduisez de l’intelligence et de la moralité, de

l’intelligence qui calcule et de la moralité qui commande, ou qui

persuade, de préférer à la jouissance immédiate la jouissance désirée,

espérée et prévue à long terme.

Cette morale présociale ne contient ni ne comporte, ce me semble, l’idée

du libre arbitre ou elle ne le contient qu’en puissance, si l’on veut,

et de telle manière que sans l’invention sociale il n’apparaîtrait

jamais. L’homme primitif calcule que, dans son intérêt de demain et des

jours suivants, il est telle et telle chose qu’il ne doit pas faire et

telles qu’il doit faire; il va peut-être jusqu’à calculer qu’il vivra

plus heureux en gardant la femme qu’il a prise qu’en l’abandonnant; mais

il n’a pas l’idée de sa puissance plus ou moins grande à agir contre une

partie de lui-même, ce qui est la définition même du libre arbitre; il

n’a pas appris à se scinder, ce qui est la condition même de la

délibération; il ne délibère pas; son calcul même ne peut s’appeler un

calcul qu’en langue moderne et n’est pas proprement un calcul; c’est la

_représentation d’un moment futur comme moment actuel_; c’est, sans

analyse, lui se voyant dans l’avenir comme s’il se voyait dans le

présent, c’est lui se voyant heureux parce qu’il _n’a pas_ mangé de

telle plante suspecte, se voyant vivant parce qu’il _a fait_ le mort

devant un ennemi, se voyant respirant parce que, poursuivi par un

animal, _il est monté_ sur un arbre, etc. Il faudra la notion des

devoirs envers les autres pour que naisse, comme postulée par ces

devoirs, la notion du libre arbitre.

--Cependant il a déjà, il sent déjà des devoirs envers soi-même, et

justement vous venez de les décrire.--Point. Il n’y a pas de devoir

envers soi-même; il n’y a de devoirs qu’envers les autres, il n’y a de

devoirs envers soi-même que relativement aux autres comme but et objet,

et s’il n’y avait pas d’autrui, l’homme n’aurait pas de devoir du tout.

L’homme primitif n’a pas l’idée qu’il se doit à lui-même de se

conserver, de se sauver, de se maintenir vivant; rien n’est plus

étranger à sa pensée; il a le simple sentiment de se conserver, une

volonté de _persévérer_ dans l’être, un instinct de la continuité de son

existence, instinct de continuité qui lui donne ces représentations de

moments futurs comme de moments actuels, de quoi j’ai parlé. L’homme

primitif est simplement un animal qui, comme d’autres animaux, ne vit

pas exclusivement dans la minute qu’il vit; rien de plus; la preuve

peut-être, c’est que vous ne vous le figurez pas, sans doute, parce

qu’il aura mangé des champignons vénéneux et qu’il sera malade, _ayant

des remords_, mais simplement _ayant des regrets_.

Il n’a donc pas de devoirs envers soi-même, et il ne peut pas du

sentiment de ces devoirs tirer la notion du libre arbitre. Il a une

morale mais il n’a pas de conscience; il a une morale, puisqu’il n’est

pas purement impulsif; il n’a pas de conscience, n’ayant ni la notion du

devoir ni la notion de la liberté; il est intermédiaire entre l’être

impulsif et l’être de conscience; il est une impulsivité refrénée par un

certain gouvernement automatique de soi.

La société naît; la morale proprement dite, la morale avec conscience

morale et notion du libre arbitre naît avec la société.

N’allons pas si vite. La morale sociale existe chez les animaux; et il

ne faudrait donc pas dire que la morale proprement dite naisse avec la

société humaine.--Oui, la morale sociale existe chez les animaux; elle

existe chez les animaux qui vivent en société, abeilles, fourmis; elle

existe aussi chez les animaux qui se mettent en société à certains

moments précis, oiseaux migrateurs, ou qui se mettent en société à un

moment quelconque, en cas de péril commun ou en cas de malheur arrivé à

l’un des leurs, hirondelles. Tous ces animaux ont une morale sociale.

Les préjugés nécessaires · 第 3 / 18 段