Je suis donc créateur de faits. Il dépend de moi que, dans le monde, des

faits existent ou n’existent pas. Je suis créateur, je suis faiseur de

miracles; car un miracle c’est un fait qui n’était pas contenu dans un

fait précédent et nécessité par lui, qui pouvait et qui devait ne pas

être et qui n’a été que parce qu’il a été créé de rien par une volonté;

je suis faiseur de miracles, je suis créateur, je suis Dieu.--Il n’est

pas impossible.

Seulement c’est invraisemblable. Il se peut que ce soit une illusion. Il

se peut que ce soit--il faut toujours revenir à l’admirable formule de

Spinoza--l’illusion psychologique d’un être qui se saisit comme cause et

qui ne se saisit pas comme effet, qui se saisit comme agent et qui ne se

saisit pas comme _agi_, qui se saisit comme actif et qui ne se saisit

pas comme passif, qui, chaînon dans la chaîne continue, voit le chaînon

qui le suit et ne voit pas le chaînon qui le précède et dès lors croit

le chaînon qui le suit produit par lui et ne songe pas à se croire

produit par le chaînon qui le précède.

Mais pourquoi ne nous saisirions-nous pas comme produits, comme effets,

comme _agis_? Parce que nous avons les yeux devant la tête et non pas

derrière la tête; parce que nous allons en avant et non pas en arrière.

Ce que nous appelons un effet, c’est ce qui vient après quelque chose et

qui nous semble en provenir parce qu’il y succède. Le _post hoc ergo

propter hoc_ nous domine. Or, quand nous nous considérons nous-mêmes,

tout ce qui vient après nous, prévu par nous, nous le considérons comme

venant de nous, ce qui est vrai, mais comme venant de nous première

cause; tandis qu’il vient de nous cause de lui mais effet d’autre chose;

tandis qu’il vient de nous chaînon entre lui et ce qui nous précède;

tandis qu’il vient de nous effets nous-mêmes d’une cause qui elle-même

était effet d’une cause précédente, et ainsi de suite en rebroussant

jusqu’à l’infini. Nous marquons la communication, évidente, entre ce qui

nous suit et nous; nous coupons la communication, invisible pour nous,

entre nous et notre cause, entre notre acte et la cause de notre acte.

Nous sommes la boule de billard qui, poussée par le joueur et

rencontrant une autre bille, croit la pousser, se croit créatrice d’un

mouvement, alors qu’elle ne fait que le transmettre.

C’est tellement vrai que ce libre arbitre, cette faculté de création,

nous croyons y croire, mais nous n’y croyons pas. Nous n’y croyons pas;

puisque nous n’y croyons que chacun pour lui et point du tout pour les

autres. Pour nous, nous disons: «Je ferai ceci parce que je le veux, et

il est possible que ce ne soit point, parce que je ne le voudrai pas.»

Pour les autres, nous disons: «_Je le connais_; il fera ceci; il ne fera

pas autre chose.» Donc nous ne le croyons pas libre. Et s’il fait ce que

nous n’avions pas prévu, nous ne disons pas: «Ah! il paraît qu’il était

libre!» nous disons: «Je ne connaissais pas tout son caractère; il y a

des éléments de son caractère que je ne connaissais pas; si je les avais

connus, j’aurais prévu autrement.» Donc nous ne le croyions pas libre;

la dernière chose dont nous convenions, ou plutôt celle dont nous ne

convenons réellement jamais, c’est qu’un de nos semblables soit libre.

C’est ce qui faisait dire bien spirituellement à Cherbuliez: «Il

faudrait, dans la vie pratique, croire énergiquement à son libre arbitre

et ne pas croire à celui des autres.» Pourquoi? D’abord pour être

énergiques; ensuite pour être indulgents; pour exiger beaucoup de soi et

pour exiger peu des autres et ne jamais leur en vouloir de ce qu’ils

n’ont pas fait ce qu’ils ne pouvaient pas faire. Mais remarquez que ce

que Cherbuliez _voulait qu’on fît_, c’est précisément _ce que nous

faisons_; et il le savait bien, seulement il voulait que nous le

fissions encore davantage; mais c’est bien ce que nous faisons; nous ne

saisissons notre liberté qu’en nous-mêmes, c’est devant l’acte à faire

par nous que nous croyons qu’il dépend de nous qu’il soit ou qu’il ne

soit pas; c’est devant les actes à faire par les autres que nous sommes

persuadés qu’il ne dépend pas d’eux, mais d’une combinaison des

circonstances qui ne dépendent pas d’eux et de leur caractère, qui ne

dépend pas d’eux non plus que cet acte, soit ou ne soit point.

Donc nous nous croyons libres; mais nous ne croyons pas l’homme libre;

donc nous ne croyons pas au libre arbitre. Le libre arbitre n’est qu’une

illusion privée, domestique et personnelle; c’est un dieu lare.

--Mais de ce que nous croyons tous les hommes «déterminés», n’en

devons-nous pas conclure chacun à part soi que nous sommes déterminés

nous-mêmes?

--Oui et par conséquent, non seulement le libre arbitre est une

illusion, mais il n’est qu’une demi-illusion; nous n’y croyons pas pour

les autres et nous n’y croyons qu’à demi pour nous-mêmes; nous nous

disons: «Chacun fait ce qu’il est nécessaire qu’il fasse--et moi aussi.»

Cependant ceci n’est qu’une _réflexion_ philosophique, un retour

philosophique sur nous-mêmes et par conséquent n’a d’influence que sur

notre esprit, ne pénètre pas plus loin, ne descend pas plus à fond.

Il en est de cela comme de nos défauts. Quand nous réfléchissons sur

ceci que tous les hommes ont des défauts, nous convenons que nous en

avons; nous disons: «J’ai les miens»; seulement nous ne le croyons

jamais. La preuve, c’est que nous disons: «J’ai mes défauts»; mais que

nous ne savons jamais lesquels et que nous prenons tous nos défauts pour

des qualités. Que nous croyions avoir des défauts ce n’est qu’une

conviction philosophique, générale, abstraite et superficielle. Les

confesseurs savent cela. Ils savent que les pénitents confessent leurs

actes coupables; ce sont des faits, qu’ils n’ont qu’à rapprocher du

commandement pour voir qu’ils sont délictueux; là ils voient clair;

c’est matériel;--mais ne confessent jamais leurs défauts; et quand on

les amène sur ce terrain, ne font pas autre chose que leur éloge;

personne n’entend plus d’apologies ni plus de panégyriques de soi-même

qu’un confesseur.

Il en va de même du libre arbitre; «lynx envers nos pareils et taupes

envers nous», nous voyons très bien que les autres sont déterminés; nous

croyons voir que nous ne le sommes point et quand, par réflexion et par

modestie, nous pensons que nous pouvons l’être, nous ne faisons que le

penser sans y croire; en le pensant et pour le penser, nous nous sommes

regardés comme nous regarderions un étranger, nous nous sommes mis, pour

nous regarder, dans la peau d’un autre; mais la peau d’un autre est un

vêtement où l’on n’est jamais qu’en imagination et où l’on ne demeure

point.

Donc nous croyons invinciblement à notre libre arbitre; mais nous ne

croyons pas au libre arbitre de l’homme. Donc l’invincible croyance de

l’homme à son libre arbitre, dont on fait tant d’état, n’a, aux yeux du

philosophe, aucune espèce de valeur. Cependant la croyance de chaque

homme à son libre arbitre est un fait psychologique indéniable et sur

lequel il reste à s’expliquer.

Il remonte certainement à la plus haute antiquité, même, probablement,

préhistorique. Tous les anciens, sauf exceptions que je connais, mais

très rares et toutes contestables encore, y ont cru. La chose est bien

naturelle. L’homme antique partait du fait psychologique personnel,

l’affirmation du libre arbitre, la conscience affirmant à chaque homme

qu’il veut et qu’il peut vouloir, et il transportait cette idée au monde

extérieur et il voyait dans tout fait naturel l’effet d’une volonté

personnelle: le dieu qu’il voyait dans le fleuve, dans la mer ou dans le

ciel était un surhomme très puissant qui lançait l’eau comme l’homme

lance une pierre et qui créait l’inondation, la tempête ou l’orage parce

qu’il le voulait. L’homme, certain de sa volonté, peuplait l’univers de

volontés; se connaissant comme créateur, peuplait l’univers de

créateurs; se sentant dieu, peuplait l’univers de dieux:

Quippe ita formido mortales continet omnes,

Quod multa in terris fieri cœloque tuentur,

_Quorum operum causas nulla ratione videre_

Possunt ac fieri divino numine rentur.

Or cette conception générale que l’homme avait de l’univers lui revenait

en quelque sorte, se retournait sur lui, influait sur la conception

qu’il avait de lui-même _et le confirmait_ dans cette créance qu’il

avait qu’il était une cause, un créateur et un dieu. Comme il voyait un

dieu partout parce qu’il se considérait comme tel, aussi et d’autant

plus il se considérait comme un créateur et comme un dieu parce qu’il

_ne voyait nulle part_ rien que des dieux et des créateurs. L’homme se

fait à l’image du monde parce qu’il commence par faire le monde à la

sienne; mais il se fait à l’image du monde autant qu’il fait le monde à

son image, et il y a réciprocité, concordance et renforcement indéfini

d’une des croyances par l’autre.

Mais quand les sciences naturelles, lentement et péniblement, se sont

faites; quand l’homme a appris ou cru apprendre qu’il n’y a dans la

nature qu’un enchaînement de causes et d’effets où aucune volonté

personnelle n’intervient; qu’on ne saurait découvrir dans la nature

aucun agent volontaire de faits particuliers, mais seulement des lois

immuables et inflexibles; alors, le règne de la loi étant le régime de

la nécessité; alors, l’univers considéré comme un mécanisme n’admettant

pas de petites causalités particulières à tout bout de champ, de

prairie, de vallon ou de forêt; alors l’homme est apparu à lui-même

comme un paradoxe, comme une exception étrange, comme un monstre. Il

s’est dit: «Je serais le seul fragment du monde qui fût soustrait à

l’enchaînement des effets et des causes et d’où partiraient des chaînes

d’effets ne commençant pas avant moi! Ce serait extraordinaire!»

L’affirmation intime n’avait pas cessé, la conscience affirmant le libre

arbitre parlait encore tout autant qu’auparavant à chaque acte à faire;

mais à l’état de réflexion, mais, comme penseur, l’homme commençait à

douter de son libre arbitre.

A la vérité, ni l’idée de la nécessité, du caractère nécessaire des lois

naturelles, ne s’est jamais imposée absolument, ni même, et cela est

très curieux, le mythologisme lui-même n’a complètement disparu. On a

fait remarquer que le déterminisme absolu, mathématique, des lois

naturelles, n’est point démontré; que les lois naturelles admettent une

certaine contingence, pour parler un peu grossièrement mais sans

impropriété une certaine élasticité, et que de croire les faits naturels

enchaînés d’une façon absolument étroite, avec une rigueur absolue,

c’était beaucoup plus une idée systématique qu’une idée prouvée et

beaucoup plus une suggestion de l’imagination excitée par le spectacle

général du monde qu’une vérité d’évidence puisée dans l’observation;

que, par conséquent, sans qu’il fût une chimère et un monstre, sans

qu’il fût hors nature et contre nature, l’homme pouvait jouir d’une

liberté relative, n’être que le moins déterminé des producteurs de force

dans l’ample sein de la nature, être déterminé dans une sphère assez

large, libre dans une sphère plus étroite, considérable encore; avoir en

lui une force particulière non déterminée, non indéterminée, mais

déterminante, produisant réellement certains effets très importants pour

lui, trop faibles du reste, et qu’on ne craigne rien là-dessus, pour

troubler l’ordre universel des choses.

D’autres, plus hardis, ont ressuscité le mythologisme lui-même sous des

appellations philosophiques. Ils ont ramené le concept de force au

concept de volonté, faisant exactement avec réflexion ce que le païen

faisait d’instinct. Schopenhauer nous dit: Savez-vous bien ce que c’est

qu’une force? Vous n’en savez rien du tout. Mais vous savez très

clairement ce que c’est qu’une volonté. Vous saisissez cela en vous-même

toutes les fois que vous agissez. Donc ramener le concept de force à

celui de volonté, c’est ramener quelque chose d’inconnu à quelque chose

d’infiniment plus connu et même à la seule chose que nous connaissions

immédiatement. Donc considérons tout l’univers comme un système de

forces, considérons tous les fragments de l’univers comme des êtres

voulants, comme des volontés;--«tout vit, tout est plein d’âmes», comme

dit Hugo;--reconnaissons dans tous les êtres notre propre essence;

rendons-nous compte de tout ce qui se passe hors nous par ce qui se

révèle en nous, immédiatement, à notre conscience, et voilà le monde

compris.

Ces deux idées, qui, du reste, peuvent être vraies, n’ont pas eu une

très grande influence sur l’esprit des hommes modernes. La première,

quoique plus modeste et plus mesurée que la seconde, a pour elle,

certainement, l’impossibilité de constater avec la dernière évidence le

déterminisme absolu des lois naturelles; elle a contre elle la

vraisemblance très forte, très imposante, de ce déterminisme, de cette

nécessité. Que les lois naturelles admettent une certaine contingence,

rien ne prouve absolument le contraire, mais c’est surtout le contraire

qui est si approximativement démontré que nous y croyons, sinon comme à

ce qui est évident, du moins comme à ce qui va l’être. Nietzsche,

quelque part, nous met en garde de toutes ses forces contre «les vérités

pressenties». Oh! comme il a raison et raison encore d’ajouter: «Entre

les vérités diligemment découvertes et ces choses pressenties, il reste

cet abîme infranchissable que celles-là sont dues à l’intelligence et

celles-ci à une inclination.» Oui bien; mais Nietzsche nous met en garde

surtout contre les vérités pressenties qui ont ce caractère d’être

_désirées_ de nous. Voilà où il voit le péril, très justement. De ce que

vous désirez une chose vous la pressentez comme vérité; mais ce désir,

loin d’être une preuve, serait plutôt une preuve que vous vous

fourvoyez. «La faim ne prouve pas qu’il y a un aliment pour la

satisfaire; pressentir ne signifie pas constater l’existence d’une

chose, mais la tenir pour possible dans la mesure où on la désire, et

donc le pressentiment ne fait pas avancer d’un pas dans le pays de la

certitude.» Très bien; _or_ le déterminisme absolu des choses et notre

déterminisme à nous, comme conséquence, notre non-liberté, ne sont pas

des choses que nous désirons, mais au contraire que nous craignons

beaucoup qui ne soient vraies, dont nous avons une horreur naturelle.

Donc, que nous les pressentions comme vérités alors que nous ne les

désirons point, cela prouve que ce n’est point notre intérêt qui nous

les fait pressentir et que c’est bien notre intelligence qui les

pressent. C’est dans ces conditions et c’est à ce point que nous en

sommes pour ce qui est du caractère nécessaire des lois naturelles.

Quant au mythologisme de Schopenhauer, anthropomorphisme qu’on aurait

envie d’appeler effronté si l’on n’était pas poli, il contrarie toutes

nos habitudes d’esprit si péniblement acquises et dont nous croyions

avoir le droit d’être un peu fiers. Était-ce la peine d’avoir fait tant

d’efforts à secouer cette habitude de nous voir partout nous-mêmes,

toujours nous, nous partout, ce qui faisait qu’on disait de nous: «et

plein de son image, il se _voit_ en tous lieux»; pour qu’un philosophe

nous convie à revenir à cette enfance et à dire: «O Univers,

entendez-vous le nom dont je vous nomme? Du mien.»

Nietzsche malmène un peu son vénérable maître et qu’il vénérait, sur ce

point; et fait remarquer les méfaits d’une métaphore: «le mot de

volonté, chez Schopenhauer, dégénéra entre les mains de son inventeur, à

cause de sa rage philosophique des généralisations, pour le plus grand

malheur de la science; car c’est faire de cette volonté une métaphore

poétique que de prétendre attribuer à toutes les choses de la nature une

_volonté_...»

J’ajoute que, celui qui veut trop prouver arrivant souvent à ce résultat

que son lecteur prenne sa pensée à rebours, Schopenhauer, par son

extrême idéalisme, nous dirige sans le vouloir vers l’idée contraire. Il

veut idéaliser la nature en la montrant comme un système de volontés

pareilles à la nôtre: tout est volonté. Mais à nous montrer la nature

semblable à nous, il nous amène simplement à nous voir semblables à la

nature. En nous disant: «Les forces de la nature sont des volontés», il

nous conduit à nous dire: c’est peut-être nos volontés qui sont des

forces aveugles; ce n’est peut-être pas la nature qui me ressemble, mais

moi qui ressemble à la nature; la nature est comme moi; oui, moi plutôt

comme elle; et elle est toute faite de forces inintelligentes et

fatales: moi de même.» En idéalisant la nature, Schopenhauer n’a

peut-être réussi qu’à matérialiser l’homme à ses propres yeux.

Mais ce n’est pas seulement la conception mécaniste de l’univers qui a

battu en brèche la croyance au libre arbitre. Les psychologues ont

analysé l’acte de volonté lui-même et ont cru voir qu’il n’est pas

simple et qu’il se décompose en plusieurs éléments tous réductibles à

des faits de nature, analogues à ceux que nous voyons hors l’homme, et

que par conséquent cette espèce de pouvoir transcendant, surnaturel, que

j’aurais de créer un fait n’existe pas.

Derrière ce que j’appelle ma volition il y a moi-même. Mais ce moi est

un composé d’une foule de tendances accumulées par l’hérédité, par le

tempérament, par l’éducation. C’est de ce composé que sort l’acte de

vouloir; cet acte n’est qu’une résultante qui à son tour a des

résultats. Mille faits déposés dans une organisation qui est moi

convergent à un fait que j’appelle une volition, puis à un autre que

j’appelle une seconde volition, et _de toutes ces volitions je fais une

faculté_; toutes ces volitions, je les attribue à une faculté que

j’appelle ma volonté. Je ne fais qu’envelopper sous un nom des faits de

même caractère et de même couleur qui passaient par moi, comme il est

possible que la plante se croie l’auteur et la cause de la fleur, alors

qu’elle n’est qu’une usine aménagée pour transmettre des sucs de la

terre à une corolle.

«Le vouloir (Nietzsche) est quelque chose de compliqué qui n’a d’unité

qu’en tant que mot, et c’est dans ce mot unique que réside le préjugé

populaire qui a eu sa maîtrise sur les philosophes... Dans tout vouloir

il y a une multiplicité de sensations qu’il faut savoir décomposer: 1º

la sensation du point de départ de la volition [désir]; 2º la sensation

de l’aboutissant [but]; 3º la sensation d’un va-et-vient entre ses deux

états; 4º la sensation d’un effort musculaire...; 5º la sensation de la

réflexion [mensuration de la distance à parcourir entre le désir et le

but]; 6º le penchant au commandement... un homme qui veut ordonner

quelque chose à son être intime, lequel obéit ou du moins est supposé

obéissant.»

Tous ces faits, si différents, entrent dans la volition quand nous

prenons la peine de l’analyser. La volition n’est donc pas un fait

simple, c’est tout un drame qui se passe en nous; c’est une combinaison

de pensées, de sentiments et d’efforts; c’est un _complexus_.

Pourtant il faudrait que la volition fût un fait simple, comme le

vulgaire croit qu’il l’est, pour que le libre arbitre existât. Le libre

arbitre est une décision souveraine, un _nutus_, ou il n’est pas; il

n’est que s’il est indécomposable. S’il se décompose sous nos yeux, il

n’est qu’un mot sous lequel, par impuissance à l’analyse, l’homme qui

agit a rangé tous les phénomènes qui précèdent l’action, et ce mot n’a

qu’une valeur de synthèse grossière, superficielle et parfaitement

arbitraire.

D’autres viennent dire[2]: Un acte de la volonté est très analogue à un

mouvement réflexe. C’est un mouvement réflexe auquel on consent, et

c’est-à-dire auquel on prend plaisir. Devant un objet qui passe

rapidement à deux doigts de mes prunelles je ferme les yeux: mouvement

réflexe. Devant une scène plaisante ou touchante je ris ou je pleure:

mouvement réflexe auquel je consens, auquel je prends un plaisir d’une

nature ou d’une autre. Devant un obstacle, _je veux_ le vaincre:

mouvement réflexe auquel je consens, auquel je prends plaisir. Quel

plaisir? ce plaisir de commander dont parlait Nietzsche: ce que

j’appelle volition n’est que l’acquiescement à un mouvement réflexe

énergique, qui est réaction de ma force contre un obstacle.

[2] Cf. Scherer, _Études sur la littérature contemporaine_, t. VIII,

article 8, _la Crise actuelle de la morale_, un chapitre admirable,

qui est tout un livre.

Donc les images déterminent les idées et les idées déterminent les

actes, mécaniquement, automatiquement. Seulement les actes dérivant

d’idées qui nous font plaisir, nous les appelons des actes volontaires.

Nous en suivons le mouvement initial avec une vive complaisance, et

c’est pour cela que nous croyons les vouloir, ou plutôt c’est cette

complaisance que nous appelons la volonté. On pourrait dire que là où

nous nous croyons des êtres de volonté nous sommes simplement de bonne

volonté.

C’est ce système que Maine de Biran «pressentait» quand il disait déjà:

«La liberté serait-elle autre chose que la _conscience d’un état de

notre âme, tel que nous désirons qu’il soit_?» C’est ce système que

Théodule Ribot résume excellemment en disant: «L’acte volontaire diffère

du réflexe simple en ce qu’il est le résultat d’une organisation

nerveuse tout entière, laquelle reflète elle même la nature de

l’organisme tout entier.» En d’autres termes l’acte volontaire est un

réflexe auquel il se trouve que s’associent les dispositions de tout

notre être. La volonté est une harmonie d’un désir permanent et d’un

accident physiologique qui se produit au fond de nous. De là le

sentiment, la sensation de plénitude que nous avons dans l’acte dit

volontaire. Voltaire dit très bien:

La liberté dans l’homme est la santé de l’âme.

C’est cela même. Nous nous sentons libres et nous croyons vouloir quand

il y a accord: de l’émotion qu’un fait extérieur produit en nous, du

fait de réaction qui dérive de cette émotion, enfin de nos désirs et

dispositions antérieures et générales. Cet accord est une harmonie de

l’âme, une santé mentale. Mais le _nutus_, l’acte divin ou impérial,

l’acte simple et décisif, le: «_que l’acte soit et l’acte est_», a

disparu.

La croyance au libre arbitre a donc été ébranlée par des assauts

intellectuels donnés de tous côtés; seulement dans la pratique elle

semble bien absolument inébranlable. L’homme dans l’action croira

toujours qu’il dépend de lui, et d’un _lui_ qu’il a à sa disposition, de

faire telle chose ou de ne la point faire et que l’acte qu’il a fait

hier est un fait qui pouvait ne pas être et qui n’aurait pas été s’il

n’avait pas voulu qu’il fût. Ceci est comme indéracinable. Le philosophe

qui est le plus convaincu que le libre arbitre n’existe pas agit en

homme qui est absolument convaincu du libre arbitre, et se félicite et

se fait des reproches en homme qui est absolument sûr qu’il a fait ce

qu’il pouvait ne faire pas.

D’où vient ce phénomène psychologique continu? D’où vient cette loi

psychologique?

De l’état social, je crois. Je ne répugnerais nullement à voir dans la

croyance au libre arbitre une loi de l’esprit antérieure à l’état social

et que l’état social aurait seulement modifiée et confirmée; puisque

l’on sait que parmi les préjugés nécessaires je crois en démêler qui

remontent plus haut que l’invention sociale; mais enfin je crois que la

croyance au libre arbitre est une suggestion de l’instinct social.

Remarquez en effet que l’homme à l’état primitif, selon toutes les

apparences, _se laisse vivre_; il se laisse vivre selon sa nature et

soit paisiblement, soit violemment; et aussi tantôt paisiblement, tantôt

violemment; mais il se laisse vivre. Il est impulsif et il ne se connaît

que comme impulsif; il suit docilement ses instincts; il ne se doute

nullement qu’il y ait en lui une puissance de création qui, _contre ses

impulsions mêmes_, soit capable de produire un fait; c’est bien lui qui

vit par des réflexes auxquels il adhère et uniquement par là. Qu’il ait

conscience, même obscure, du libre arbitre: c’est ce qui ne m’apparaît

pas le moins du monde.

--Mais cependant il adore ou plutôt il redoute autour de lui mille

forces naturelles qu’il prend pour des volontés, ainsi qu’il a été dit

plus haut; il adore ou il redoute mille choses qu’il prend par des

surhommes, et s’il les prend pour des surhommes, c’est bien qu’il les

considère comme analogues à lui, et s’il les tient pour des volontés

agissantes, c’est bien qu’il se considère lui-même comme une volonté qui

agit.

Les préjugés nécessaires · 第 2 / 18 段