J'écrivis, le 5, au président de la commission extraordinaire la lettre
suivante (nº 628 de ma correspondance.)
«Je viens, citoyen président, avec le général de division
Reynier, commandant du quatrième arrondissement, de visiter dans
la province de Kelyoubéh les villages suspects.
Celui de Tatha est le seul qui ait eu récemment des malades; sur
une population de près de douze cents habitants il n'est pas mort
dans la dernière décade plus de six personnes, et le genre de
leur mort n'est point exactement déterminé.
Il n'y a plus dans tout le village qu'une jeune femme malade, et
elle est convalescente d'un engorgement glanduleux, qui n'a été
accompagné d'aucun symptôme très grave.»
J'écrivis, le 10, au général Belliard (nº 630 de ma correspondance).
«J'arrive, citoyen général, de faire une tournée, dans laquelle
j'ai visité les conscrits et la douzième compagnie de canonniers,
qui se trouvent les premiers autour du village d'Embabéh, et la
seconde embarquée à la même hauteur.
Il y a tout au plus quinze malades dans ces deux corps, et il est
urgent que l'on prenne des moyens pour les transférer à l'hôpital
de la ferme d'Ibrahim-bey.
Les deux corps sont pleins de santé; mais ils ont le plus grand
besoin, pour la conserver, d'entrer promptement dans un lieu
abrité.»
J'écrivis, le 11, au citoyen Savaresi à Gizeh (nº 634 de ma
correspondance).
«Je vous préviens, citoyen, qu'il va être évacué quinze fiévreux
convalescents de la ferme sur votre établissement.
Je vous rappelle que je vous ai invité à vous occuper de la
rédaction de la topographie physique et médicale de Gizeh, et je
désire que vous donniez une attention particulière à la fièvre
miliaire qui attaque les habitants.
Vous n'avez pas dû oublier l'empressement avec lequel j'ai
accueilli et présenté au public vos productions.»
On apprit, le 13, au quartier-général du Kaire qu'il avait paru le 10 à
la hauteur d'Aboukir une flotte ennemie de cent trente-cinq voiles.
Les Anglais effectuèrent, le 17, leur débarquement sur la plage
d'Aboukir: le résultat des efforts que nous fîmes pour les repousser est
aussi connu que celui de la malheureuse journée du 30.
Le 20, je chargeai en chef du service, près du grand quartier-général,
le citoyen Sotira, et je mis successivement sous ses ordres les citoyens
Balme, Frank, Garos, Salze, Savaresi, et Vautier.
Le Kaire, et ses environs, continuèrent d'être pour moi le champ de
bataille; j'employai à visiter les habitants jusqu'à trois médecins, et
je terminais ainsi une lettre du 30 à l'adjudant-commandant Duchaume,
chef de l'état-major de la place: «Toutes les fois que vous aurez
quelque objet urgent et d'un intérêt majeur, continuez de vous adresser
directement à moi: je crains beaucoup moins d'exposer ma vie que celle
des autres (nº 649 de ma correspondance).»
Nous perdîmes en ventôse soixante-dix-neuf hommes, ci............. 79
morts.
Il mourut aussi à Alexandrie, vers la fin de ce mois, Alexandre Gisleni,
docteur en médecine, né à Corfou, en 1741, employé dans nos hôpitaux
militaires, et spécialement chargé des lazarets, dans lesquels il a
rendu de grands services; sa vie a été remarquable par un grand amour de
ses devoirs, beaucoup de simplicité dans les moeurs, et une uniformité
constante dans toutes ses actions. Son nom doit être honorablement placé
près de celui de ses collègues Auriol, Bruant, et Turpaut mort à Rosette
pendant l'expédition de Syrie. Une topographie très étendue
d'Alexandrie, rédigée par Gisleni, donnera une juste idée de ses
talents[24].
[Note 24: Voyez la seconde partie de ce recueil.]
Les premiers jours de germinal furent employés à reporter graduellement
nos malades sur des établissements centraux, et à former un hôpital
spécial de pestiférés au milieu des décombres de la citadelle, près la
porte de Romélie.
J'autorisai, le 6, les médecins de l'armée Carrié, Emeric, et Pugnet,
malades, à se retirer à la citadelle.
J'écrivis, le 11, au citoyen Duprat, faisant les fonctions
d'ordonnateur, la lettre suivante (nº 664 de ma correspondance).
«Ce matin, citoyen commissaire, il y avait encore neuf hommes,
attaqués de fièvres contagieuses, exposés sans aucun abri depuis
trois jours sur la place d'armes de la citadelle, et n'ayant reçu
depuis le même temps aucun secours, pas même de l'eau. Cependant
on activait de bonne heure l'organisation de l'établissement de
la porte de Romélie, et il faut espérer que nous ne reverrons
plus un spectacle aussi affligeant. L'économe de l'hôpital et
celui du lazaret disent qu'ils manquent des premiers fonds
nécessaires à leur service: si cela tenait à une disette de la
caisse, je vous offre d'y verser 3000 francs pour cet objet.»
_Lettre au général en chef_ (nº 669 de ma correspondance).
Au quartier-général du Kaire, le 15 germinal an IX.
«GÉNÉRAL,
Depuis votre départ du Kaire l'épidémie a augmenté malgré la
diminution de la garnison.
La mortalité parmi les habitants a été portée graduellement à
cent individus, et elle est même arrivée jusqu'à cent dix dans un
seul jour; ce qui excède le nombre connu depuis notre séjour en
Égypte.
Les mesures de défense ayant exigé la translation des malades de
tous les établissements dans la citadelle, il en est résulté un
encombrement qui, quoique passager, a déjà été, et sera peut-être
encore plus nuisible.
Le lazaret de Boulak subsiste encore avec soixante malades.
La ferme d'Ibrahim-bey contient trente convalescents du lazaret,
et doit les recevoir successivement, s'il n'y a pas d'événements.
Les salles d'observation, et le lazaret de la citadelle, établi à
la porte de Romélie, contiennent soixante à quatre-vingts hommes.
On donne à ces malades tous les soins que permettent les
circonstances: je suis sans cesse occupé d'eux; et je n'ai pas
laissé ignorer dans un cas particulier, où un oubli a compromis
la vie de quelques hommes, que je vous rendais un compte direct
de mon service.
Le général Belliard pourvoit à tout avec une admirable activité,
et il est bien secondé par le commissaire Duprat, faisant
fonctions d'ordonnateur.
J'ai dans la citadelle trois médecins éprouvés, les citoyens
Barbès, Carrié, et Pugnet; mais malheureusement la santé des deux
derniers ne répond plus depuis longtemps à leur zèle.
Le citoyen Sotira, qui me remplace à votre quartier-général, va
avoir six médecins sous ses ordres.
Quelque avantageux et agréable qu'il fût pour moi d'être près de
vous, général, j'ai cru que ma place était sur le point de
l'armée où une épidémie exerçait ses plus grands ravages; vous
connaissez mon dévouement.