«Général, il est utile pour maintenir la santé de l'armée de
faire soigneusement enfouir les débris d'animaux qui sont, malgré
vos ordres, à la proximité du camp; il est également utile de
faire journellement couvrir de terre les fosses d'aisances, et de
les renouveler souvent.»
J'allais monter à cheval le même jour pour me rendre à Cheif-Amrs, et
déterminer s'il serait possible d'y établir un hôpital, lorsque je
reçus une lettre, écrite de Gaza le 24 ventôse par le citoyen Bruant,
auquel j'avais permis de réunir à ses fonctions celles d'agent national,
qui pouvaient le mettre à portée de procurer à son établissement tout ce
qui lui serait nécessaire.
Cette lettre m'annonçait l'envoi du rapport suivant; elle contenait en
outre une note étendue pour servir de développement au rapport. Ces
pièces étaient suivies du mouvement de l'hôpital de Gaza du 19 au 24
ventôse.
* * * * *
_RAPPORT adressé au chef de bataillon du génie_ TOUZARD, _commandant des
province et ville de Gaza, par les officiers de santé en chef de
l'hôpital militaire de la place._
Gaza, le 21 ventôse an VII.
Vous nous avez invité, citoyen commandant, à prendre des
informations sur la mortalité qui afflige les habitants de la
contrée. Les recherches que nous avons faites à ce sujet nous ont
fourni les résultats suivants:
Depuis la retraite des Mamelouks de l'Égypte et leur séjour à
Gaza il a régné dans cette ville une maladie épidémique, qui a
enlevé un grand nombre d'individus; plusieurs Mamelouks en ont
été les victimes, et les ravages qu'elle a faits parmi le peuple
n'ont fait qu'augmenter jusqu'à ce jour.
On l'attribue généralement dans le pays aux exhalaisons
pernicieuses qui se sont élevées pendant l'été des cadavres en
putréfaction des animaux de toute espèce, dont la mortalité a été
assez considérable à cette époque pour nous faire croire qu'une
maladie épizootique a précédé l'épidémie.
Les circonstances sous lesquelles elle se présente sont
à-peu-près celles-ci:
Elle attaque principalement les enfants et les femmes.
L'invasion s'annonce par un léger frisson, suivi de chaleur et
d'abattement extrême; le malade tombe bientôt après dans un état
de stupeur et d'anéantissement presque total; le troisième jour
il se déclare des bubons, dont le siège est le plus ordinairement
dans les parotides; à-peu-près dans le même temps la peau se
couvre de pétéchies.
Cet état est le même durant tout le cours de la maladie; lorsque
sa terminaison est funeste, elle a lieu depuis le troisième
jusqu'au huitième jour de la maladie: passé ce terme on conçoit
les plus grandes espérances pour le salut du malade.
Le nombre des personnes qui meurent journellement de cette
maladie se monte depuis cinq jusqu'à dix, et même douze; peu de
quartiers de la ville en sont exempts; les Arabes des lieux
voisins en éprouvent eux-mêmes les atteintes: le village situé
au-dessous du fort paraît néanmoins souffrir le plus de ses
ravages.
Ces faits, et tous ceux que nous avons pu recueillir à leur
appui, ne nous permettent pas de douter de l'existence d'une
maladie contagieuse vraiment maligne et pestilentielle.
Jusqu'ici elle ne s'est manifestée sur aucun des malades que nous
avons reçus dans notre hôpital, à l'exception d'un seul, qui en
offre maintenant de légers soupçons, et que nous avons fait
isoler sur-le-champ. Nous attribuons ce phénomène à la
circonstance singulière dont nous avons fait mention dans
l'histoire de cette maladie, qui, comme on l'a vu, attaque
presque exclusivement les femmes et les enfants.
Mais comme cette circonstance n'est qu'accidentelle, et qu'elle
peut changer d'un moment à l'autre, nous ne croyons pas qu'elle
puisse s'opposer à ce qu'on prenne les précautions générales
usitées dans les cas semblables.
Ces précautions nous paraissent devoir consister:
1º À surveiller exactement le commerce que la garnison est
obligée d'entretenir avec les habitants, et à ne permettre,
autant que possible, les communications qu'avec les lieux les
moins soupçonnés de la contagion.
2º À entretenir la plus grande propreté dans les casernes et
autres lieux où logent les troupes, et à faire enlever avec soin
les cadavres et autres substances putréfiées qui se trouvent dans
la ville et au dehors.
3º À empêcher que les troupes et les convois qui viennent du
dehors communiquent avec la garnison et la ville.
4º Enfin à mettre dans le plus bref délai à la disposition des
officiers de santé un local dont ils puissent se servir suivant
l'exigence des cas.
Nous espérons, citoyen commandant, que les renseignements que
nous allons continuer de prendre nous mettront à même de nous
assurer de ce qu'on pourrait retrancher ou ajouter aux articles
ci-dessus mentionnés.
_Signés_ J. B. BRUANT, et DEWEVRE.
_NOTE additionnelle au rapport du 21, adressée au médecin en chef._
Gaza, le 24 ventôse an VII.
Comme on avait répandu l'alarme, il a fallu faire un rapport
mesuré, et aussi rassurant que possible, en indiquant pourtant
soigneusement les moyens préservatifs.
Tous les faits que j'ai pu recueillir jusqu'à présent paraissent
prouver l'existence d'une maladie pestilentielle. L'avis des
hommes sensés de ce pays est que nous avons positivement la
peste, et je ne suis plus éloigné de partager leur opinion; ils
ajoutent que ce fléau n'avait pas paru dans leur contrée depuis
quarante ans. Les bubons, il est vrai, ne paraissent guère qu'aux
parotides; mais c'est parce que les malades sont presque tous en
bas âge: circonstance, qui, bien que remarquable, ne change rien
à la maladie. D'ailleurs deux militaires viennent d'entrer dans
l'hôpital avec une prostration des forces plus absolue que dans
les affections du caractère le plus malin, dépravation ou absence
totale des forces intellectuelles, pétéchies, et bubons dans les
aines.
Le malade, dont il est question dans le rapport, est un
pharmacien de troisième classe; il est au sixième jour de sa
maladie, et donne peu d'espoir de guérison; il a conservé l'usage
de sa tête; les bubons ont paru dans les deux aines le troisième
jour de l'invasion: je ne lui ai pas découvert de pétéchies; le
quatrième jour il a eu des faiblesses fréquentes, les traits de
la figure se sont altérés, son état a été de plus en plus
critique.
Le premier jour de l'invasion, je donnai au malade un vomitif en
lavage, je le mis à l'usage des sudorifiques pour tâcher de
porter à la peau; ce moyen n'ayant pas réussi, je me suis borné
à tenir les émonctoires libres, et surtout à soutenir les forces
en employant des fortifiants énergiques; c'est dans ces vues que
j'ai fait successivement appliquer les vésicatoires aux jambes,
puis aux bras; mais sans beaucoup de succès.
Je vous envoie le mouvement de l'hôpital depuis sa formation
jusqu'à ce jour.
Les maladies régnantes ont été jusqu'ici de nature catarrhale;
plusieurs n'ont été attaqués que d'un rhume simple, d'autres, de
pneumonie catarrhale. Les boissons chaudes, adoucissantes, les
vésicatoires sur la partie, et les expectorants un peu forts vers
la fin de la maladie ont été les remèdes le plus généralement
employés. J'ai perdu quelques malades attaqués de dysenteries
anciennes, et que les fatigues d'une longue route, et l'humidité,
avaient réduits à la dernière extrémité: les signes les plus
certains de la mort chez ces malades étaient le hoquet, la
noirceur et la sécheresse de la langue, et un sentiment de
resserrement au creux de l'estomac: dans cet état le camphre mêlé
dans toutes leurs boissons était le seul remède qui leur procurât
du soulagement. Deux malades sont morts de fièvres bilieuses
putrides: parmi ceux qui sont morts ou blessés il s'est présenté
un troisième cas de cette espèce; le malade a été attaqué deux
jours avant de mourir d'une érysipèle qui occupait presque toute
l'étendue des cuisses.
Le nombre des fiévreux ne va pas au-delà de trente.
Nous sommes à la veille de manquer de médicaments essentiels;
nous n'avons plus de cantharides.
J'aurai le plus grand soin de vous instruire de tout ce qui
pourra survenir d'intéressant dans mon service.
_Signé_ J. B. BRUANT.
_Mouvement de l'hôpital militaire de Gaza du 19 au 24 ventôse an VII._
Entrés 170
Sortis 70
Morts 12
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NOMBRE DES RESTANTS 88
====
Cheif-Amrs est un beau village, sur une hauteur bien exposée, entourée
et couverte de végétation, avec de bonnes eaux, au sud-est et à trois
lieues de distance d'Acre. Nous y trouvâmes un vaste palais, bâti par le
cheikh Daher, et réunissant à la hardiesse et la grandiose qui
caractérisent l'architecture arabe la solidité d'une forteresse. C'est
cet édifice, capable de recevoir six cents malades, que nous choisîmes
pour y établir notre hôpital, sur lequel on évacua journellement
l'ambulance d'Acre.
De retour de Cheif-Amrs je continuai le service de l'ambulance devant
Acre, où je visitais les malades deux fois par jour.
Le 6, je reçus une lettre du 3, écrite de Jaffa par le citoyen S.-Ours,
requis pour le service médical de cette place. Voici l'extrait de cette
lettre:
Le citoyen Auriol vient de tomber malade.
Le relevé des cahiers de visite du 19 ventôse au 1er germinal donne pour
résultats:
Malades existants le 19 ventôse au soir 80
Entrés du 19 ventôse au 1er germinal 266
Sortis du 19 ventôse au 1er germinal 128
Morts du 19 ventôse au 1er germinal 87
----
RESTANTS le 1er germinal au matin 131
====
Il est entré dans les premiers jours plus de deux cents malades. Les
cinq derniers jours nous en avons reçu environ cent, compris
l'évacuation de Ramléh.
Sur les trois cent quarante-six malades que nous avons eu à traiter,
deux cents ont été attaqués de fièvre avec engorgement des glandes
jugulaires, parotides, et surtout des axillaires et des inguinales, et
souvent des anthrax aux régions scapulaires, pectorales, et lombaires.
Les excitants, les acides, et les corroborants de toute espèce, joints à
un régime analeptique, prescrit d'une manière convenable à l'état
fébrile, et à celui des premières voies, peuvent seuls donner d'heureux
résultats.
Les acides minéraux manquent, et nous ne pouvons prescrire le camphre
qu'avec parcimonie: nous n'avons plus de quinquina en poudre, quoique ce
soit sous cette forme qu'il soit le plus avantageux de l'administrer;
nous avons beaucoup insisté sur la décoction de café.
Nous avons renoncé à l'application du feu dans les bubons, et nous
préférons les incisions.
L'épidémie régnante nous a paru curable aux trois quarts: l'art en
sauverait davantage si nous réunissions plus de soins administratifs,
chirurgicaux, et pharmaceutiques.
Nous venons de perdre un chirurgien, et un pharmacien; deux autres
pharmaciens sont attaqués de l'épidémie.
J'ai proposé et fait approuver par les autorités de la place la
formation d'un troisième hôpital, consacré aux fiévreux exempts de
l'épidémie, et qui sont presque tous affectés de diarrhées et de
dysenteries.
Les habitants de Jaffa ont fort peu de malades.
Je reçus le 12 une nouvelle lettre du citoyen S.-Ours, datée de Jaffa le
9.
Elle m'apprenait d'abord la mort du citoyen Auriol, et me donnait
l'histoire de la maladie de ce jeune médecin, pour lequel j'avais de
l'amitié, et dont le caractère ardent, les dispositions cultivées, et
les talents bien dirigés auraient pu former un homme très utile à la
société.
Sa maladie, qui avait débuté par des nausées, ne fut caractérisée que le
troisième jour par l'apparition d'un bubon sous l'aisselle droite; le
quatrième jour la fièvre augmenta vers le soir, et il parut des
pétéchies; le cinquième jour au matin adynamie totale, propagation des
taches: maître de sa raison, Auriol pronostiqua avec sang-froid l'heure
de sa mort, qui arriva effectivement à onze heures du matin.
Le traitement ordonné par le malade lui-même avait consisté dans l'usage
abondant des sudorifiques, des acides végétaux, et du quinquina.
Les deux pharmaciens dont il est parlé dans la lettre du 3 sont morts.
Quatre blessés, attaqués de l'épidémie, viennent d'être évacués sur
l'hôpital des fiévreux.
Deux infirmiers-majors des blessés ont eu la maladie, mais si bénigne
qu'à peine ont-ils été alités. Un servant français est mort, et un autre
est guéri. Sur vingt servants du pays deux seuls jusqu'ici ont été
malades; l'un est mort dans trois jours, et l'autre guérit.
Le troisième hôpital n'est point encore établi.
De cent vingt-huit malades existants à la visite du 9 au matin, plus de
soixante sont entièrement hors de danger; ils ont un appétit extrême, et
ils rentreraient dans l'armée active, sans la plaie de leurs bubons qui
exige un pansement suivi.
On a trouvé à Jaffa un homme du pays qui nous rend beaucoup de services,
par cela seul qu'il ne redoute pas la maladie; c'est un chrétien très
exercé dans ce genre, et qui est aussi fataliste que les musulmans; il
fait les opérations ordonnées et les pansements nécessaires sous la
direction particulière de l'un de nos chirurgiens employé à l'hôpital,
du service duquel est chargé en chef le citoyen Assalini, chirurgien de
première classe, distingué dans l'armée.
Je reçus également le 12 germinal une lettre du citoyen Bruant, datée du
1er; elle contenait les faits suivants:
«L'épidémie attaque toujours les enfants de la contrée; mais la
mortalité diminue chaque jour.
«Nos malades graves arrivent généralement des différents points
de l'armée; il est rare que ceux même de la garnison entrent à
l'hôpital avant le troisième jour; et ils meurent le quatrième,
le cinquième, ou le sixième jour après l'invasion; la plupart
des malades à qui on a pu administrer l'émétique en lavage le
premier ou le second jour ont été sauvés: les uns n'ont été
attaqués que légèrement de la maladie; chez d'autres elle a
poursuivi son cours ordinaire; mais dans la nuit du 7 au 8 il
survenait un changement notable, sans évacuation sensible; la
maladie prenait alors les signes les plus caractéristiques de la
putridité; la plaie des vésicatoires se couvrait même parfois
d'escarres gangréneux; c'est ce qui est arrivé au pharmacien dont
il est parlé dans la note du 21 ventôse, et qui, contre tout
espoir, avance rapidement vers la guérison. Les remèdes employés
dans cet état de la maladie sont le quinquina, le camphre pendant
quelques jours, et la limonade végétale, parce que nous manquons
d'acide sulfurique.
«Il y a dans ce moment quelques dysenteries anciennes, qui
résistent à tous les remèdes: il est vrai que la plupart datent
de quatre à cinq mois, et qu'il nous manque un grand nombre
d'objets nécessaires pour leur traitement.»
«Par _P. S._ Nous avons pris les plus grandes précautions pour
empêcher que l'épidémie ne fît des ravages parmi les autres
malades; tous ceux qui en sont atteints sont parfaitement isolés.
Deux exemples malheureux ont justifié cette conduite: un
infirmier-major et un servant viennent d'en être attaqués».
_Mouvement général de l'hôpital militaire de Gaza pendant le mois de
ventôse an VII._
Entrés du 19 au 30 191
Sortis 98
Morts 17
----
RESTANTS le 1er germinal au matin 76
====
C'est la dernière lettre que j'ai reçue du citoyen Bruant, qui succomba,
ainsi que presque tous les officiers de santé employés à Gaza assez peu
de temps après. Au reste, quoique l'époque précise de sa mort ne me soit
pas connue, j'ai appris quelques unes des particularités qui l'ont
accompagnée. Ce jeune médecin d'une grande instruction, toute dirigée
vers la pratique, était extrêmement zélé pour son service; malgré le peu
de confiance que sa physionomie adolescente devait inspirer d'abord aux
militaires, il en était chéri et considéré à cause de l'assiduité de ses
soins, et de ses succès. Distingué parmi les officiers de santé de son
âge et ceux d'un âge supérieur, il était écouté de tous avec plaisir.
Dans l'hôpital de Gaza il avait surtout contracté des liaisons intimes
avec le citoyen Dewevre, chirurgien attaché à la commission des arts,
depuis employé dans les hôpitaux de l'armée, et chargé en chef du
service de cet établissement. Formés, l'un à Montpellier, l'autre à
Paris, le mode d'enseignement, la direction des études, les opinions
diverses accréditées dans ces écoles célèbres étaient pour eux l'objet
d'agréables et d'utiles entretiens; car ils étaient encore à cette
époque heureuse de la vie où la passion de s'instruire n'allume dans les
esprits qu'une noble émulation sans dégrader le coeur par les bassesses
de la jalousie. Bruant, que la nature de son service exposait le plus,
tomba malade le premier: deux jours de suite il se traîna dans ses
salles appuyé sur Dewevre; l'accablement le fixa le troisième jour sur
son lit, et l'esprit encore assez libre il annonça sa fin prochaine:
Dewevre apprécie la justesse du pronostic; il est frappé de stupeur, se
couche près de son ami, et ne lui survit que trois jours... Excellents
jeunes gens, puisse l'hommage que ma plume rend à votre mémoire offrir
quelques consolations à vos proches et à vos amis! ou, si l'importance
et la célébrité des événements auxquels cet écrit est lié peuvent le
soustraire à l'oubli de la postérité, puisse-t-elle s'occuper de vos
noms avec attendrissement!
J'adressai au chef de l'état-major-général les notes suivantes, dont la
seconde fut mise à l'ordre du jour (nº 199 et 201 de ma correspondance):
Au quartier-général devant Acre, le 14 germinal an VII.
«Général, je vous prie de vouloir bien adresser de nouveau aux
généraux-commandants des différentes armes, aux chefs
d'états-majors divisionnaires, aux commandants des places et des
corps, et aux chefs d'administrations, copie de mon avis, inséré
dans l'ordre du jour du 30 ventôse dernier; je crois que cette
mesure est très utile d'après les questions que l'on m'adresse de
tous côtés sur le traitement de la maladie dominante.»
Au quartier-général devant Acre, le 15 germinal an VII.
«Il y a plusieurs militaires qui ont des vers de différentes
espèces.
«Ceux qui en ont reconnu l'existence doivent s'empresser de les
détruire, parce que c'est d'abord un mal dans les hommes
d'ailleurs sains, et ensuite une complication désavantageuse dans
la plupart des maladies.
«Les hommes de l'art soupçonnent la présence des vers par la
dilatation de la pupille, un picotement particulier vers le
nombril ou la région de l'estomac, des points douloureux et
vagues dans les parties latérales et internes de la poitrine;
mais ce qui est une preuve convaincante pour tous les hommes
c'est la sortie des vers eux-mêmes.
«On peut se servir avec succès du remède suivant, qu'il est
facile de se procurer dans notre position:
«Prenez quatre fortes cuillerées d'huile, et autant de suc de
citron, buvez cette potion à jeun deux ou trois jours de suite.»
Le même jour je reçus une lettre du citoyen S.-Ours, datée de Jaffa le
12.
Cette lettre m'annonçait que le service de l'hôpital des fiévreux allait
très mal.
Il n'y avait plus à la pharmacie de quoi faire des vésicatoires et des
sinapismes; le quinquina, la rhubarbe, les acides, jusqu'au vinaigre
même manquaient.
Sur les cent trente malades que m'a donnés la visite de ce matin, cent
dix sont atteints de la maladie régnante, et le reste de dysenteries,
auxquelles se joignent souvent des affections de poitrine.
La diathèse inflammatoire semble prendre de la prépondérance, et le
régime corroborant paraît moins convenir qu'en ventôse.
Les infirmiers-majors français sont réduits à un; les servants français
et turcs meurent journellement.
L'épidémie fait des progrès parmi les habitants.
Un quatrième pharmacien en est atteint depuis avant-hier.
_Mouvement de l'hôpital militaire de Jaffa du 1er au 12 germinal an
VII._
Malades restants le 1er au matin 149
Entrés du 1er au 12 86
Sortis 50
Morts 55
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RESTANTS le 12 au matin 130
====
Je reçus le 18 une nouvelle lettre du citoyen S.-Ours, datée de Jaffa le
15; elle portait:
1º Qu'un bataillon de la quatre-vingt-cinquième demi-brigade
d'infanterie de ligne, arrivé dans la place, avait envoyé plusieurs
hommes à l'hôpital;
2º Que l'interprète et deux servants turcs de l'hôpital des fiévreux
venaient de tomber malades;
3º Que le pharmacien mentionné dans la lettre du 12 était mourant dans
l'hôpital des blessés;
4º Que l'adjudant-général Grezieux était mort;
5º Que l'épidémie continuait de faire de grands ravages parmi les
habitants.
Un détachement du corps des dromadaires étant parti le même jour pour
l'Égypte, je profitai de cette circonstance pour écrire a Jaffa, à Gaza,
et au Kaire.
1º En accusant au citoyen S.-Ours la réception de ses lettres,
j'ajoutais, après plusieurs instructions sur des détails de service
qu'il est inutile de rapporter: «J'ai fait saigner avec avantage tout au
commencement de la maladie, quand l'inflammation est bien violente, et
le sujet robuste; la pléthore gastrique ne m'a point arrêté, et j'ai
renvoyé le vomitif au lendemain.»
2º J'adressai au citoyen Bruant l'ordre de se rendre au
quartier-général... Triste effet de l'éloignement; on s'occupe souvent
avec sollicitude de ceux qui n'existent plus!
3º J'envoyais au citoyen Emeric, médecin de l'armée, et mon suppléant en
Égypte, diverses instructions en réponse aux comptes qu'il m'adressait,
et dont je renvoie le résumé à la fin de l'expédition de Syrie, pour ne
pas interrompre la suite de ma narration.
Le citoyen Vallat, chirurgien de la dix-huitième demi-brigade
d'infanterie de bataille, requis pour le service médical, m'annonçait
que l'hôpital de Cheif-Amrs était dépourvu de médicaments, et de toute
espèce de fourniture. La mortalité avait été de trois jusqu'à six hommes
par jour; le 18, il y avait soixante-douze à quinze malades, presque
tous donnant beaucoup d'espérance de guérison.
Le 21, l'ordre fut donné d'évacuer complètement l'hôpital de Cheif-Amrs
sur l'ambulance d'Acre, et d'évacuer journellement ce dernier
établissement sur Haïffa, et le couvent du mont Carmel, à quatre
grandes heures de distance, en côtoyant presque toujours la mer, et en
passant un gué assez difficile.
Je reçus le 24 une lettre du citoyen S.-Ours, datée de Jaffa du 21; en
voici l'extrait:
«On manque toujours de vésicatoires et de sinapismes.
«Cependant les vésicatoires ont fait des merveilles, appliqués le
deuxième, le troisième, et même le quatrième jour, comme
excitants et dérivatifs; ils empêchent ou terminent ces
léthargies funestes, ces métastases cérébrales, dont les deux
tiers des malades sont atteints dès les premiers jours.
«Encouragé par votre exemple et vos succès, j'ai fait saigner
avec avantage des jeunes gens pléthoriques sanguins; jusqu'ici je
n'avais osé faire pratiquer que des scarifications légères.
«J'administre aussi avec plus de sécurité les vomitifs.
«Soixante de mes malades sont bien guéris, et dans un dépôt de
convalescents.
«Pareil nombre est en très bon état à l'hôpital; mais avec plus
de secours on aurait plus de succès... Le commandant de la place
et le commissaire des guerres m'assistent de tout leur pouvoir...
L'administration crie sans cesse qu'elle est sans argent, et se
refuse à faire des avances... cependant la journée ne lui
revient pas à cinq sous par malades...»
Cette lettre est terminée par des témoignages réitérés de la confiance
de celui qui me l'écrivait, et l'explosion vive d'une âme sensible,
déchirée par les contrariétés de l'insouciance et de la cupidité.
_Mouvement de l'hôpital militaire de Jaffa du 12 au 21 germinal an VII._
Malades restants le 12 au matin 130
Entrés du 12 au 21 67
Sortis 51
Morts 55
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RESTANTS le 21 au matin 91
====
Je répondis le 25 au citoyen S.-Ours, et je finissais en lui disant que,
manquant comme lui de cantharides, j'avais substitué quelques gouttes
d'eau bouillante versées de haut: en effet ce moyen m'avait réussi sur
un grand nombre de malades, notamment sur le citoyen Boussenard, dont il
est parlé ci-dessus page 50, et plus récemment encore au premier moment
de l'invasion sur un garde-magasin, et un officier d'artillerie, qui se
promenaient librement au bout de deux jours. Ces faits observés au
milieu d'un camp étaient devenus très publics, et cette pratique a été
répétée avec succès.
Au reste il est probable que le citoyen S.-Ours ne reçut point ma
lettre; il était mort ou mourant quand elle arriva à Jaffa.
Les regrets les plus vifs éclatèrent universellement dans les rangs de
la trente-deuxième demi-brigade quand on apprit la mort de cet officier
de santé, et les braves qui composent ce corps, frappés depuis dans les
combats, l'appelèrent encore longtemps pour étancher le sang dont ils
couvrirent une terre barbare.
Le même jour le général en chef ordonna qu'il serait fait une évacuation
partielle de nos hôpitaux sur Damiette, et que l'on profiterait du
retour des djermes qui avaient apporté des munitions de guerre à Jaffa
et à Tentoura.
J'écrivis la lettre suivante au chef de l'état-major-général (nº 206 de
ma correspondance).
Au camp devant Acre, le 25 germinal an VII.
«Général, il est reçu que lorsque les officiers de santé en chef
des hôpitaux jugent nécessaire d'accorder aux militaires une
exemption de service pour quelques jours, cela est porté en marge
du billet de sortie et exécuté. Aujourd'hui cette mesure, qui
peut être de la plus grande utilité, est contrariée par
plusieurs officiers. Je vous prie de prendre sur cet objet une
détermination, et de la faire connaître par l'ordre du jour.»
Je remis encore au chef de l'état-major-général la note suivante (nº 208
de ma correspondance).
Au camp devant Acre, le 29 germinal an VII.
«Général, il est de la plus grande utilité pour la conservation
de la santé de l'armée de faire changer l'emplacement des camps
du quartier-général et des divisions Reynier et Lasnes.»
Le même jour j'eus l'honneur de demander par écrit au général en chef la
formation d'une commission sanitaire, pour avertir indirectement l'armée
entière des précautions qu'il convenait de prendre (nº 209 de ma
correspondance).
Le lendemain 30, j'en informai l'ordonnateur des lazarets en Égypte,
afin que connaissant notre position il put prendre à notre retour les
mesures qu'il jugerait convenables (nº 210 de ma correspondance).
J'écrivis également au citoyen Emeric (nº 211 de ma correspondance), et
je lui traçai l'esquisse suivante de notre épidémie, toujours désignée
sous le nom de fièvres contagieuses.
Ier degré; fièvre légère, sans délire, bubons; presque tous les
malades guérissent facilement et promptement.
IIe degré; fièvre, délire, et des bubons; le délire s'apaise vers
le cinquième jour, et se termine ainsi que la fièvre vers le
septième; plusieurs guérissent.
IIIe degré; fièvre, délire considérable, bubons, charbons, ou
pétéchies séparément ou réunis; rémission ou mort du troisième au
cinquième ou sixième jour; très peu de guérisons.
Le général en chef me remit le 1er floréal une lettre qui lui était
adressée par le capitaine du corps du génie Michaux, commandant de
Cathiéh, en date du 13 germinal: voici ce qui pouvait m'intéresser:
«Une maladie dangereuse s'est déclarée dans le fort le 10 de ce
mois; les symptômes sont un mal de tête, des bubons dans les
aines, ou sous les aisselles, et le délire.
«L'hôpital était sans malades le 8.
«Deux infirmiers, un ouvrier d'artillerie, un sapeur, et un
volontaire, tombèrent successivement malades du 8 au 10.
«L'ouvrier mourut le 10, et le sapeur le 11.
«Ces deux évènements subits me déterminèrent à faire sur-le-champ
mettre la mosquée de la redoute en état de recevoir nos malades,
qui y furent transférés le 11, suivis des employés nécessaires.
«J'ai établi une garde extérieure, et je communique avec
l'hôpital avec les plus grandes précautions.
«Le 12, les deux infirmiers sont morts.
«Aujourd'hui 13, il est mort un volontaire de la dix-huitième
demi-brigade, et un sapeur, entrés tous les deux la veille.
«Il reste cinq malades; savoir, trois sapeurs, un sergent, et un
fusilier de la trente-deuxième demi-brigade.
«Nous n'avons qu'un chirurgien de troisième classe, et un
infirmier pour soigner nos malades: on a demandé des secours à
Damiette.»
Je remis au chef de l'état-major-général la note suivante (nº 212 de ma
correspondance).
Au camp devant Acre, le 3 floréal an VII.
«Général, il serait avantageux pour la salubrité d'ordonner qu'on
mette le feu aux fumiers qui sont aux environs du
quartier-général, et du parc d'artillerie, ainsi qu'on l'a fait
ces jours passés près des autres camps.»
Le lendemain je fus visiter l'hôpital du mont Carmel, dont la belle
position est indiquée dans l'estimable voyage de Volney. Cet
établissement de fiévreux, sous la direction du citoyen Vallat, était
dans un état satisfaisant; il y avait le 4 à peu près cent cinquante
malades, dont près de cent convalescents, auxquels il ne restait que la
plaie résultant de l'ouverture de leurs bubons.
Le 6, il n'y avait plus de chirurgien attaché à cet établissement, ce
qui retarda la guérison de plusieurs malades.
Je mis sous les yeux du général en chef, le 7, une note, suivie des
mouvements de l'ambulance devant Acre, d'où il résultait une diminution
sensible dans le nombre des morts, qui, sur trente entrant par jour,
avait été souvent de six à neuf, et n'était plus guère que de trois (nº
216 de ma correspondance).
J'eus l'honneur de lui communiquer, le 8, les mouvements des hôpitaux du
Kaire pendant la première décade de germinal, en ajoutant par
observation, qu'une fièvre violente avec pétéchies, qui avait excité des
alarmes, était calmée, et qu'une fièvre gastrique ou putride vermineuse,
qui avait attaqué les élèves de l'école nationale, avait été traitée
avec succès, et était complètement disparue (nº 217 de ma
correspondance).
Les citoyens Pugnet et Renati, médecins de l'armée, s'étant rendus au
quartier-général, j'envoyai le premier au mont Carmel, et je chargeai le
second de l'ambulance devant Acre; mais sa santé ne lui ayant pas permis
au bout de trois jours d'en continuer le service, je le repris, quoique
je fusse appelé de toutes parts et à toutes les heures du jour et de la
nuit.
J'écrivis, le 13, au Kaire au citoyen Emeric pour ordonner des
dispositions de service en Égypte, et je terminai ainsi ma lettre:
«L'épidémie sur laquelle je vous ai donné des détails dans ma lettre du
30 germinal est très mitigée, malgré les fatigues de la campagne, et
l'inconstance du climat (nº 222 de ma correspondance).»
Le 15, il y eut de nouveaux ordres pour évacuer partiellement
l'ambulance d'Acre sur Haïffa, Tentoura, et ensuite par mer sur
Damiette.
Le 18, au matin, ordre d'évacuer sur-le-champ l'ambulance entière sur
Haïffa.
Le même jour plaintes vives portées par les citoyens Pugnet et Vallat
sur le manque absolu de médicaments et de pharmaciens au mont Carmel;
les remontrances que je fais à cette occasion sont suivies de promesses
qui restent sans aucun effet.
De nouveaux ordres du 22 pressent l'évacuation des malades et des
blessés; on met à la disposition de l'ambulance des prolonges
d'artillerie; l'ordonnateur en chef demande des états de situation pour
diriger ses évacuations, et je lui adresse la note suivante (nº 225 de
ma correspondance).
Au quartier-général devant Acre, le 22 floréal an VII.
«Citoyen, je vous envoie, conformément à votre lettre
d'aujourd'hui, le résultat de ma visite à l'ambulance centrale.
Vous trouverez ci-joint un état qui constate que de trente-huit
fiévreux, huit sont hors d'état d'être transférés, six ont
indispensablement besoin de voitures, et vingt-quatre de montures
pour être évacués.
Les malades sont prévenus et disposés à faire ce qu'exigent les
circonstances.»
Je crains que la multiplicité des affaires ne fasse oublier un moment
celle qui m'occupe tout entier, et je remets aux mains propres de
l'ordonnateur en chef la lettre suivante (nº 227 de ma correspondance).
Au quartier-général devant Acre, le 27 floréal an VII.
«Citoyen, je vous prie de me faire connaître à quelle époque vous
avez fixé l'évacuation des fiévreux de l'établissement du mont
Carmel, pour que je puisse faire les dispositions qui me
concernent.»
Une lettre du citoyen Pugnet du 22, écrite cependant par duplicata, ne
m'arriva que le 27: ce médecin me prévenait que l'hôpital, complètement
encombré, recevait journellement des mourants; que le citoyen Vallat,
l'économe, et tous les infirmiers français étaient attaqués de
l'épidémie, et qu'il n'y avait même plus de papier pour faire les
visites; enfin il m'envoyait le mouvement suivant, le seul qu'il eut été
possible de relever d'après les billets d'entrée et de sortie.
_Mouvement de l'hôpital militaire du mont Carmel du 21 germinal au 6
floréal an VII._
Malades évacués sur l'établissement le 21 germinal 152
Entrés du 21 germinal au 6 floréal 269
Sortis 137
Morts 54
----
RESTANTS le 6 au soir 230
====
_État des blessés et fiévreux qui sont dans les hôpitaux de Haïffa et du
mont Carmel le 27 floréal à dix heures du soir._
{ 100 peuvent marcher.
550 blessés; savoir { 300 peuvent aller sur des montures.
{ 150 sur des brancards ou prolonges.
{ 150 peuvent marcher.
222 fiévreux { 72 peuvent aller sur des montures.
---------
Total 772
---------
_Signé_ l'adjudant-général LETURQ.
Le 29, je reçus du citoyen Pugnet une lettre du même jour, par laquelle
il me peignait sa situation difficile des couleurs les plus vives, en
protestant d'un zèle dont il a donné en effet des preuves éclatantes.
Je répondis à ce médecin le 30 au matin qu'un adjudant-général venait
d'être spécialement chargé de faire évacuer les hôpitaux, et qu'il eût à
faire lui-même, à la réception de ma lettre, les dispositions les plus
actives pour suivre le corps de l'armée, qui devait passer sous le mont
Carmel dans la nuit du 1er au 2 prairial pour se diriger vers Jaffa.
Avant de quitter Acre, il me reste peu à ajouter à ce qui a été exposé
ci-dessus sur la marche ou l'issue de l'épidémie, soit que j'aie parlé
d'après mes propres observations, ou plus souvent encore confondu les
miennes avec celles des autres, en les analysant, pour n'offrir que ce
qu'elles avaient d'utile.
Cependant il est à remarquer:
1º Que l'ambulance d'Acre, quoique désavantageusement placée près d'un
marais, et recevant tous les blessés de la tranchée, fut encore moins
encombrée que les autres établissements;
2º Que les malades y arrivaient plus directement et plus tôt, à cause du
voisinage de la masse de l'armée;
3º Que les secours, quoique très insuffisants, manquèrent moins
qu'ailleurs.
Il n'est pas inutile de dire que le chef de l'entreprise des hôpitaux
ayant essuyé précédemment en Égypte une humiliation publique, et, à ce
qu'il a paru depuis, peu méritée, chercha à la faire oublier par des
services très actifs; que l'ordonnateur en chef, et les commissaires des
guerres, chargés de la police de l'ambulance, s'en occupèrent beaucoup;
et que le général en chef et son état-major, retranchant de la table la
plus frugale ce qui pouvait être utile à l'hôpital, améliorèrent
sensiblement la position de nos malades.
On a vu que l'ambulance était mal placée: son insalubrité était
augmentée depuis qu'on l'avait entourée de cadavres, les uns à peine
recouverts, les autres sortant à moitié de terre; et, comme si ce n'eût
été assez de tant de sources de mort, les approches de l'hôpital étaient
souvent sillonnées par des boulets de canon, et des bombes tombèrent
plusieurs fois sur l'établissement lui-même.
Vers la fin du siège nous n'avions plus d'infirmiers; ils étaient
malades ou morts. C'était au reste le rebut et la honte de la société:
presque tous, flétris pour des crimes, étaient des étrangers échappés
des bagnes de Gênes, de Civita-Vecchia, ou de Malte; ils n'étaient
attirés dans les hôpitaux que par la soif de l'argent dont ils
dépouillaient les malades.
Je me trouvais donc fréquemment obligé de nettoyer l'espèce de
souterrain fangeux, où mes malades étaient étendus sur des joncs,
c'est-à-dire de ramasser les bâillons, les sacs, les baudriers, les
casquettes, les chapeaux ou les bonnets à poil des morts, pour les jeter
moi-même au feu, que je faisais allumer à cet effet derrière l'hôpital.
Dans mes visites mon plus grand soin était de classer mes malades,
conformément aux trois degrés indiqués, page 79, mais dans un ordre
inverse.
1º Je cherchais à juger d'un coup-d'oeil s'il était encore temps
d'administrer quelques secours;
2º Je m'occupais plus attentivement de ceux qui étaient au second degré,
comme présentant beaucoup plus d'espoir de guérison;
3º Je confondais souvent ceux du premier degré avec les convalescents,
et je me contentais de leur indiquer leur régime et leurs pansements.
Il m'était impossible de faire autrement: averti par l'infection, et par
la lassitude étant presque toujours obligé de me tenir à genoux, je fus
souvent forcé d'interrompre jusqu'à trois fois ma visite pour aller
prendre l'air au dehors.
Le grand nombre de blessés empêcha que j'eusse constamment un chirurgien
à ma visite, et je ne l'exigeai pas; mais toutes les opérations
indiquées n'en furent pas moins pratiquées à l'ambulance comme dans les
camps.
Je dois ici des remerciements publics aux citoyens Millioz, chirurgien
de première classe, Dieche, du corps des guides, Zink, et Leclerc,
chirurgiens de seconde classe, pour le zèle affectueux avec lequel ils
me secondèrent dans différentes occasions.
Le citoyen Vautier, pharmacien de première classe, chargé du magasin
central des médicaments au Kaire, et depuis employé comme médecin,
suivit longtemps ma visite avec un sang-froid qu'il a toujours conservé
depuis en traitant cette maladie.
J'avais formé les convalescents à rendre des services aux malades graves
en y attachant un certain prix, et je ne dois pas dissimuler que
plusieurs reprirent la maladie; ce qui est contre l'assertion de
plusieurs célèbres écrivains qui ont prétendu que l'on ne pouvait en
être attaqué deux fois dans une même saison.
Ce fut pour rassurer les imaginations et le courage ébranlé de l'armée,
qu'au milieu de l'hôpital je trempai une lancette dans le pus d'un
bubon, appartenant à un convalescent de la maladie au premier degré, et
que je me fis une légère piqûre dans l'aine et au voisinage de
l'aisselle, sans prendre d'autres précautions que celles de me laver
avec de l'eau et du savon qui me furent offerts. J'eus pendant plus de
trois semaines deux petits points d'inflammation correspondants aux deux
piqûres et ils étaient encore très sensibles lorsqu'au retour d'Acre je
me baignai en présence d'une partie de l'armée dans la baie de Césarée.
Cette expérience incomplète, et sur laquelle je me suis vu obligé de
donner quelques détails à cause du bruit qu'elle a fait, prouve peu de
chose pour l'art; elle n'infirme point la transmission de la contagion,
démontrée par mille exemples; elle fait seulement voir que les
conditions nécessaires pour qu'elle ait lieu ne sont pas bien
déterminées. Je crois avoir couru plus de danger avec un but d'utilité
moins grand, lorsqu'invité par le quartier-maître de la
soixante-quinzième demi-brigade, une heure avant sa mort, à boire dans
son verre une portion de son breuvage, je n'hésitai pas à lui donner cet
encouragement. Ce fait, qui se passa devant un grand nombre de témoins,
fit notamment reculer d'horreur le citoyen Durand, payeur de la
cavalerie, qui se trouvait dans la tente du malade.
C'est au reste dans les murs de cette même ville d'Acre qu'au temps des
croisades, l'épouse d'un prince anglais, renouvelant aussi l'heureuse
audace des psylles, osa sucer les plaies de son mari réputées
empoisonnées, et donna au monde ce bel exemple de la piété conjugale.
Le citoyen Berthollet me dit un jour qu'il était porté à croire que la
contagion se communiquait souvent par les organes de la déglutition, et
qu'elle avait pour véhicule l'humeur salivaire; soit que l'opinion de
ce grand chimiste qui a cultivé et honoré la médecine fut trop présente
à mon esprit, ou bien parce qu'il est dans la nature de l'homme de
n'avoir pas à tous les instants le même degré de résolution, tant est-il
que j'acceptai depuis dans le désert avec une répugnance extrême, suivie
de réflexions importunes, de l'eau que me présenta par reconnaissance,
dans sa gourde, le même soldat, parfaitement guéri, qui m'avait fourni
du pus pour m'inoculer.
Au milieu des témoignages précieux d'affection dont j'étais
journellement comblé par l'armée j'entendis souvent demander par quels
moyens j'étais inaccessible à la contagion. Cependant je prenais assez
peu de précautions: aussi bien nourri que les circonstances le
permirent, je faisais un fréquent usage des spiritueux, pris à petites
doses, et très étendus; j'allais constamment à l'ambulance à cheval et
au petit pas: on a vu comment je m'y comportais; au sortir de cet
établissement je me lavais soigneusement les mains avec de l'eau et du
vinaigre, ou de l'eau et du savon, et je revenais au camp au petit
galop; ce qui me procurait un léger état de moiteur; je changeais de
linge et d'habits, et je me faisais laver le corps entier avec de l'eau
tiède et du vinaigre avant de me mettre à manger. Quoique ce soit trop
longtemps parler de soi-même, j'appréciai aussi pour la première fois le
bonheur rare d'une constitution qui, au milieu des plus grandes
fatigues, me fait retrouver dans quelques heures de sommeil les forces
du corps et le calme de l'esprit.
Les maladies intercurrentes ont quelquefois, mais pas toujours,
participé du caractère de l'épidémie; cette assertion, positivement
contradictoire à l'opinion reçue, et accréditée par de savants médecins,
anciens et modernes, est fondée sur des observations exactes; et le
célèbre Monge en a offert lui-même un heureux exemple.
L'influence des vents du sud dans ces contrées est assez connue; c'est
en effet quand ils soufflèrent que nous eûmes le plus de malades: on
sait également combien l'air humide, et surtout humide et chaud, influe
sur la production ou le développement de la peste.
On trouvera ici avec plaisir un résultat d'observations météorologiques,
qu'a bien voulu me communiquer le citoyen Costaz, membre de l'institut
d'Égypte.
_Résumé d'observations faites au camp devant Acre, en germinal et
floréal an VII._
«Lorsque le vent soufflait des rhombes, entre le sud et l'est, il
charriait une poussière noire-jaunâtre, extrêmement fine, qui
pénétrait partout; les meubles faits de bois mince se gerçaient
ou se voilaient; les lèvres et la peau étaient desséchées; on
éprouvait un sentiment de lassitude dans toute l'habitude du
corps, et un besoin continuel de boire. Lorsqu'on en recevait
l'impression sur la peau nue, on sentait une chaleur à peu près
pareille à celle qui sort des tuyaux de chaleur que l'on dispose
dans quelques uns de nos appartements en Europe. Ce vent
s'établissait vers le milieu de la nuit, et finissait
ordinairement vers les une ou deux heures après midi; il faisait
monter le thermomètre de Réaumur de trente-deux à trente-trois
degrés: le vent d'ouest lui succédait, et faisait descendre le
thermomètre autour de dix-huit degrés; il se maintenait deux ou
trois jours à l'ouest, et passait au nord, où il demeurait à peu
près deux jours, maintenant toujours le thermomètre à la même
hauteur; après quoi il sautait entre le sud et l'est, et
produisait les effets dont nous avons parlé en commençant.»
L'avant-garde de l'armée se porta pendant le siège d'Acre à Nazareth, à
Cana, au pied du mont Thabor, aux bords du Jourdain, à Tibériade, etc,
où elle se couvrit de gloire; elle eut pendant dix jours beaucoup de
fatigues à essuyer, et fit dans un pays, souvent très difficile, une
marche de plus de cinquante heures[12].
[Note 12: Voyez pour les détails militaires la _Relation des
campagnes du général Bonaparte en Égypte et en Syrie_, par le
général Alex. Berthier; Paris, an IX.]
La cavalerie, en quatre jours et vingt heures de marches, souvent très
pénibles, et en passant par Raméh, Safet, et Djaoun, se porta au pont de
Iacoub.
Un corps de troupes aux ordres du général Vial, était allé à douze
heures de distance d'Acre, prendre possession de Sour, l'ancienne Tyr,
lieu célèbre, et sur lequel on peut consulter le Voyage de Volney.
Il y eut pendant le siège d'Acre un exemple remarquable d'aberration
d'esprit momentanée, produite par un excès de sensibilité.
Un très jeune officier du génie fut tué à la tranchée; il rappelait par
les plus aimables dons de la nature, comme il retraça par ses malheurs
l'image et le sort de ce beau Lesbin du Tasse,
A cui non anco la stagion novella
Il bel mento spargea de primi fiori:[13]
[Note 13: GIERUS. LIB., canto IX.]
La veille de sa mort il s'était entretenu longtemps dans une promenade
avec son meilleur ami de ses honorables dangers, peut-être aussi de ses
tristes pressentiments... ils se renouvelèrent cent fois l'assurance de
l'attachement qui les unissait... L'ami du jeune ingénieur, étranger par
ses fonctions aux opérations du siège, y fut entraîné le lendemain par
une vive sollicitude... il gagnait la tranchée lorsqu'il trouva sur ses
pas deux sapeurs qui creusaient une fosse sous l'une des arcades de ce
même aqueduc, près duquel il avait eu l'entretien de la veille... il
s'avance, et reconnaît étendu mort près d'eux son fidèle ami...