CITOYEN GÉNÉRAL,

«À l'heure prescrite par votre lettre, en date d'hier, nous

avons fait la visite de la 2e demi-brigade d'infanterie légère,

assemblée sur la place. Le citoyen Desnoyer, chef de cette

demi-brigade, avait eu le soin de faire former sur deux rangs

chacun des trois bataillons qui la composent, de manière qu'en

les parcourant nous pouvions alternativement fixer et examiner

chaque militaire en particulier.

Nous n'ignorions pas que les bruits populaires, ainsi que les

préjugés, toute méprisable qu'est leur source commune, prennent

de l'empire, surtout lorsque la distance des lieux les favorise;

nous redoublions donc d'attention.

Notre principal objet était de juger si cette demi-brigade, dans

laquelle l'épidémie, il est vrai, n'a fait que trop de victimes,

se trouvait, ainsi qu'on le suppose, non seulement infectée au

point qu'il ne fût permis de la mettre en ligne qu'en courant des

dangers pour elle-même, mais en outre si elle était susceptible

de communiquer aux autres corps la contagion.

Et à cet égard nous avons la satisfaction de vous annoncer,

citoyen général, premièrement, que les militaires qui la

composent jouissent dans ce moment d'une santé assez vigoureuse

pour que, dans le cas où nous serions chargés de faire un

semblable examen des autres demi-brigades, nous eussions à être

aussi satisfaits de pouvoir adresser un rapport aussi favorable

que celui qui la concerne; en second lieu, que, lors même que

quelques uns de ces militaires porteraient en eux le germe de la

maladie, il ne s'ensuivrait pas moins que toutes les craintes que

l'on a voulu exciter sur l'infection imminente des autres corps

ne soient nullement fondées, puisque la contagion ne s'est

manifestée que dans l'hôpital. Lorsque les malades, dans le

principe, étaient foudroyés, ou parvenaient à ce degré où la

maladie se complique de malignité, de putridité, c'est alors

seulement qu'on a perdu des employés, grand nombre de servants,

des officiers de santé; et certes, dans ce dernier cas, la

contagion ne peut être révoquée en doute, l'habitude de ces

derniers auprès des malades étant un préservatif toutes les fois

qu'elle n'est pas portée à une extrême violence. Les militaires

de la deuxième demi-brigade principalement, de la

soixante-quinzième, de la vingt-cinquième, ainsi que tous les

autres individus quelconques, n'ont été successivement frappés

que parce qu'ils apportaient des dispositions aux maladies

muqueuses, pituiteuses, lymphatiques, n'importe lequel de ces

noms on voudra leur donner, dont le développement a été favorisé

par le séjour des troupes dans un pays où la saison automnale

s'est prolongée, où une température froide et humide a régné

complètement durant un espace de temps considérable.

D'un autre côté, nous avons noté scrupuleusement tous les

militaires dont la santé ne nous a pas paru bien affermie, soit

qu'ils eussent été d'anciens ophtalmiques, dysentériques, ou

atteints de l'épidémie: ce nombre ne s'élèvera pas aussi haut

qu'on pourrait le penser. Combien il va nous en coûter pour les

déterminer à ne pas vous suivre, c'est-à-dire à ne pas encore

cette fois partager vos lauriers!

Nous nous sommes concertés, et nous nous concerterons de nouveau

avec les officiers de santé attachés à cette demi-brigade, à

laquelle ils ont été si utiles dans cette circonstance, entre

autres le citoyen Sibilla, qui, ayant été chargé momentanément de

l'hôpital de Mansshoura, a dissipé par une conduite éclairée

l'effroi, toujours funeste, répandu par l'ignorance, peut-être

aussi par l'hypocrisie.

Nous nous résumons, citoyen général, à exposer que, dans le cas

où vous vous décideriez à faire entrer cette demi-brigade en

campagne, bien loin de lui être préjudiciable, bien loin de

devenir funeste à l'armée elle-même, elle fera cesser une maladie

dont les causes se trouvent dans le séjour qu'elle a fait dans

des lieux où l'humidité était extrême, tandis que les vêtements,

les couvertures pendant la nuit, les aliments peu fortifiants

dont elle faisait usage, ne la mettaient nullement à l'abri de

cette intempérie, de toutes la plus redoutable.

L'histoire des guerres, vous le savez mieux que nous, général,

rapporte un grand nombre de circonstances où, pour faire cesser

des épidémies qui ravageaient des armées entières, il a fallu

s'aviser de leur faire quitter leurs cantonnements, leurs camps,

leur faire exécuter des marches fatigantes, souvent même les

conduire à l'ennemi. La cessation presque subite de notre maladie

épidémique, depuis le départ pour Mansshoura de la deuxième

demi-brigade d'infanterie légère, et son retour successif à

Damiette, confirment déjà le succès de cette pratique.»

Salut et respect,

_Signé_ BARBÈS et MILLIOZ.

Peu de jours après l'envoi de ce rapport, dont j'approuvai la

conclusion, je suivis le quartier-général, qui partit pour la Syrie; et

il est bon d'observer, sans s'astreindre à l'ordre des temps, que la

deuxième demi-brigade d'infanterie légère n'eut presque pas de malades

pendant l'expédition, dont elle essuya toutes les fatigues comme elle

partagea la gloire des mémorables combats de Nazareth, de Cana, et de la

bataille du mont Thabor.

Avant d'entrer dans l'histoire de l'expédition de Syrie il faut

rapprocher un fait qui a de l'analogie avec celui qui vient d'être

rapporté. La légion nautique reçut ordre, au commencement de germinal,

de se porter d'Aboukir à Rosette. Arrivée dans cette place, elle envoya

pendant plusieurs jours de suite dans les hôpitaux dix à douze hommes

attaqués de l'épidémie. Ceux qui semaient leurs terreurs à Alexandrie et

à Damiette, les semèrent encore à Rosette. Heureusement pour ce corps,

devenu une sorte d'objet d'horreur, qu'il reçut l'ordre de se rendre à

Damenhour en passant par Alexandrie; il partit par un vent affreux, et

fut forcé de tourner le lac Madiéh, parce que le passage par lequel il

communique à la mer n'était pas praticable. Ces troupes essuyèrent une

pluie abondante et continue, et elles bivouacquèrent dans la fange.

Cependant personne ne tomba malade en route. Un seul homme entra à

l'hôpital d'Alexandrie trois jours après son arrivée dans cette place.

La légion se rendit enfin à Damenhour, où elle a joui d'une parfaite

santé. Ces détails m'ont été fournis par l'adjudant-général Martinet,

officier distingué par sa bravoure, chéri pour sa cordialité, et enlevé

l'an IX par une mort honorable dans une malheureuse journée.

Les forces destinées à l'expédition de Syrie l'an VII, étaient de quinze

mille hommes, dont douze mille neuf cents quarante-cinq portant les

armes, d'après les rapports faits par le chef de l'état-major-général au

gouvernement.

La division Reynier, partie de Ssalehhyéh, était le 16 pluviôse à

Catiéh, et arriva devant êl-A'rich le 21.

Les autres divisions la suivirent en faisant les mêmes marches

déterminées par les lieux où l'on trouve de l'eau potable.

Le général en chef, accompagné de son état-major, partit du Kaire le 22

du même mois, et vint coucher à Belbéis en passant par êl-Mattaryéb,

Berkét-êl-Hadj, êl-Khanqah, êl-Ménayéh et Retéh. La distance du Kaire à

Belbéis est de quatorze heures de marche. On côtoie le désert, qui se

trouve à la droite; le terrain est ferme et souvent parsemé de

cailloux.[8]

[Note 8: Le journal entier des marches, l'indication des lieux

où il se trouve de l'eau, et plusieurs remarques sur la nature

des terrains parcourus, sont relevés sur la belle carte de la

campagne de Syrie, dressée par le citoyen Jacotin, directeur

des ingénieurs-géographes de l'armée.]

Le 23, le général en chef partit de Belbéis, et alla coucher à Qorayn,

en passant par le village d'Asouah et le Cheik-êl-Naser. La distance est

de sept heures de marche, et la route est en partie sablonneuse. Après

avoir traversé jusques à Asouah un pays beau et bien cultivé, on marcha

dans le désert jusqu'à Qorayn.

Le 24, il partit de Qorayn pour se rendre à Ssalehhyéh, en passant près

d'un santon dans le désert, et d'une tour, à côté de laquelle on trouve

de l'eau, ensuite le bois de Ssalehhyéh. Il y a neuf heures de marche;

le chemin est très bon jusqu'à la tour, où il est très mouvant; il

devient marécageux et difficile après l'inondation. Le désert est moins

nu qu'aux environs de Belbéis.[9]

[Note 9: Voyez sur cet itinéraire:

1º Description de la route du Kaire à Ssalehhyéh par le chef

de brigade Shulkouski, _Mémoires sur l'Égypte_ Ier volume.

2º Notice sur la topographie physique et médicale de

Belbéis, par le citoyen Vautier, médecin de l'armée.

3º Notice sur la topographie physique et médicale de

Ssalehhyéh, par le citoyen Savaresi, médecin de l'armée,

insérée ainsi que la précédente, dans la seconde partie de

ce recueil.]

Le 25 au matin, le général en chef continua sa route en se rendant au

pont dit Kantara-êl-Kesnéh. Il y a neuf heures de marche. D'abord on

traverse le champ de bataille du 24 thermidor an VI; on trouve ensuite

des palmiers et de l'eau. La route pendant deux heures et demie est dans

un sable mouvant, puis elle est bien tracée jusqu'au pont, où l'on passe

l'eau à gué. On voit à la gauche le lac Menzaléh,[10] à la droite un

immense désert: un quart de lieue en avant du pont on trouve de l'eau en

creusant un peu la terre; au-delà il y a deux citernes.

[Note 10: Voyez le mémoire sur le lac Menzaléh, publié par le

général Andréossy, _Mémoires sur l'Égypte_ Ier volume.]

De ce pont brisé par les Mameloukes jusqu'à Cathiéh il y a treize heures

de marche. On passe l'eau trois autres fois; le chemin était très

humide et très fangeux aux environs des mares d'eau, qui avaient trois

pieds et demi de plus grande profondeur. Il y a un bon chemin depuis la

dernière rencontre de l'eau jusques aux palmiers de Bir-êl-Duedar, où on

trouve deux citernes; on marche ensuite sur des sables mobiles jusqu'à

Cathiéh, lieu remarquable, au milieu des déserts, par un beau bois de

dattiers, des puits, et une bonne citerne, dans une enceinte retranchée

par nos troupes, et couverte de palissades.

Arrivé à Cathiéh le 26, je ne suivis point, d'après un ordre, le

quartier-général, qui était le 27 au soir aux puits dits Bir-êl-Ab. De

Cathiéh à cette station il y a huit heures de marche. On trouve des

sables mouvants et formant des monticules[11]. Quoique la végétation

soit extrêmement faible, on rencontre plus ou moins répandue une espèce

de petite oseille qui rafraîchit agréablement la bouche, et servit

souvent dans nos marches à calmer le tourment aigu de la soif.

[Note 11: Voyez Mémoire sur les sables du désert, par le

citoyen Costaz, Mémoires sur l'Égypte, IIe volume.]

De Bir-êl-Ab, où l'on trouve deux puits d'eau médiocrement bonne et en

petite quantité, jusques aux puits de Messoudiat, dont l'eau est

abondante et excellente, il y a vingt heures de marche. Le chemin

présente d'abord des sables mouvants, puis une plaine ferme, et couverte

de coquillages; il devient difficile en approchant le rivage, dont les

sables sont très mouvants, ensuite il se raffermit jusqu'à Messoudiat:

cette journée offre les plus grandes fatigues.

De Messoudiat à êl-A'rich il y a quatre heures de marche. On s'avance le

long du rivage sur un terrain assez ferme jusques à un santon, puis on

entre dans les sables en obliquant sur la droite. Le quartier-général

était le 29 à êl-A'rich, où se réunirent en même temps les divisions

commandées par les généraux Bon et Lasnes, et le parc d'artillerie de

l'expédition.

Le général Reynier avait déjà investi et attaqué cette place, et dans la

nuit du 26 au 27 il avait emporté le camp des Mamelouks, établi à une

demi-lieue d'êl-A'rich sur un plateau couvert par un ravin très escarpé.

Le général en chef ayant poursuivi le siège avec vivacité, le 30, il

s'engagea une négociation, et la garnison capitula le 2 ventôse.

Pendant mon séjour à Cathiéh je fis brûler quatre ballots d'effets,

provenant des hôpitaux de Damiette, et contenant cinquante paillasses,

cinquante traversins, et cinquante mauvaises couvertures de laine; et je

fis traîner à une certaine distance du fort et enfouir les cadavres de

plusieurs chameaux qui répandaient une grande infection. Environ trente

malades, qui restèrent à l'ambulance, étaient accablés de fatigue, et

presque tous attaqués d'inflammations de poitrine ou de dysenteries.

À êl-A'rich je convins avec le commandant que les blessés et les

fiévreux, au nombre de plus de deux cents cinquante resteraient sous la

tente, et à l'extérieur du fort jusques à ce que l'on eût complètement

enlevé tous les cadavres, et déblayé les fumiers.

Le 4 ventôse, la division Kléber partit pour Kan-Iounes; le

quartier-général partit le lendemain. La division s'égara, et souffrit

prodigieusement, car elle marcha quarante-huit heures sans trouver de

l'eau.

D'êl-A'rich à Kan-Iounes, en suivant la route la plus directe, il y a

quinze bonnes heures de marche. On trouve d'abord le Cheikh-Zoé, les

colonnes, et ensuite le grand et beau puits de Reffa.

Les divisions Bon et Lasnes, égarées sur les traces de la division

Kléber, se réunirent toutes au santon, où elles épuisèrent toute l'eau.

On avait bien trouvé quelques citernes sur la route, mais les Arabes les

avaient comblées.

Le 6, le quartier-général et l'armée, après une traversée de soixante

lieues de désert, arrivèrent à Kan-Iounes. L'aspect de ce premier

village de la Palestine nous fut extrêmement agréable. On remarque un

beau château, et les jardins offrent une culture précieuse au sortir des

sables stériles. C'est le signe de démarcation de l'Afrique. Le climat,

la végétation, le gibier, tout annonce l'Asie, et se rapproche de notre

Europe.

L'armée partit le 7 de Kan-Iounes pour se rendre à Gaza, qui ouvrit ses

portes. Il y a sept heures de marche, et la route est bonne excepté dans

deux points, où il fallut traverser des torrents formés par des pluies

très abondantes.

Gaza, si célèbre dans l'histoire, est située en partie sur un plateau et

en partie en plaine, au centre d'un vaste bassin couvert de forêts de

beaux oliviers; son aspect est gracieux et varié, et le château

circulaire, flanqué de quatre tours, offre une belle masse qui couronne

avantageusement cette ville.

L'armée séjourna à Gaza le 8 et le 9; on y forma divers établissements,

et entre autres un hôpital que des évacuations d'êl-A'rich, les pluies,

et la fatigue remplirent bientôt de malades.

Les vents d'ouest qui soufflaient alors régulièrement produisaient des

ouragans affreux, qui ajoutaient singulièrement aux fatigues des marches

et des opérations militaires.

L'armée partit le 10 pour Jaffa. Il y a environ vingt-quatre heures de

marche. Le 11, on arriva à Ezdod, et le 12 à Ramléh. La pluie avait

rendu les chemins presque impraticables, et il fallut passer à gué

beaucoup de ruisseaux.

Ramléh, l'ancienne Arymathie, est une petite ville assez bien bâtie dans

un bassin entouré d'oliviers. Nous y trouvâmes deux ou trois monastères

de catholiques, et nous formâmes un hôpital dans le plus vaste et le

plus commode, qui se trouvait encore trop resserré et mal aéré: cet

établissement fut bientôt rempli de malades.

Le 13, l'avant-garde était devant Jaffa; le 14, on en fait la

reconnaissance; dans la nuit du 14 au 15 la tranchée est ouverte; on

perfectionne les travaux le 15 et le 16. La place est emportée d'assaut

le 17, et la garnison passée au fil de l'épée présenta l'une de ces

scènes d'horreur que justifient les lois nécessaires et terribles de la

guerre.

Le chef de brigade Darmagnac, commandant la trente-deuxième de ligne,

remit le 15 au général en chef un rapport du citoyen S. Ours, chirurgien

de première classe, attaché à ce corps; en voici le résumé:

Au camp devant Jaffa, le 15 ventôse an VII.

«Hier soir je fus appelé pour voir Roubion, grenadier du second

bataillon; je le trouvai sans vie; le tronc et les extrémités

supérieures étaient couverts de taches livides; il avait une

tumeur molle sous l'aisselle droite.

Ce citoyen était indisposé depuis trois jours; il avait perdu

l'appétit, respirait difficilement, éprouvait un sentiment de

pesanteur dans les lombes, et de l'élancement dans l'aisselle

droite; il avait eu de la fièvre dans la nuit du 13, et s'était

couvert de pétéchies une demi-heure avant sa mort.

Il avait fait usage pendant sa maladie d'une boisson acidulée, et

mis un cataplasme émollient sur l'engorgement glanduleux qui

s'annonçait.

Deux heures après sa mort constatée il fut ouvert: les glandes

axillaires étaient engorgées considérablement; l'estomac était

farci d'oignons encore verts.

Je viens d'être appelé pour un soldat de la dix-huitième

demi-brigade, que j'ai trouvé expirant près de la tente de notre

général divisionnaire Bon. À l'existence de la tumeur près, la

maladie de ce militaire a présenté les mêmes phénomènes que celle

de Roubion.

On m'appelle encore pour un soldat du troisième bataillon attaqué

de la même maladie; mais les taches ont paru plutôt.

Je soupçonne des fièvres pestilentielles, en redoutant cependant

d'être l'écho d'une terreur qui pourrait être funeste...

Le général en chef auquel vous vous proposez de remettre ce

rapport sera facilement et beaucoup mieux éclairé...

En attendant je propose de brûler la baraque qui a été habitée

par les décédés, de s'emparer de leurs hardes pour les

séquestrer, de tenir à l'écart ceux qui les ont approchés, et

d'éloigner nos fiévreux du camp.»

Le citoyen Auriol, médecin de l'armée chargé de l'ambulance établie au

village d'Yassour, fit au général en chef, le 18, et d'après ses ordres,

un rapport dans lequel il lui exposa le tableau de la maladie tel qu'il

est tracé ci-dessus. Il se plaignait de ce que la position des malades,

couchés presque en plein air sous le portique d'une mosquée, ne lui

permettait pas d'espérer du succès des remèdes toniques, qui, réunis aux

antiseptiques, constituaient son traitement; il réclamait un abri, des

couvertures, des médicaments, des soins administratifs; enfin il

annonçait avec méfiance le développement d'une maladie contagieuse.

Je reçus le même jour au camp de Ramléh l'ordre de me rendre promptement

au quartier-général, où j'arrivai le soir même.

Le 19, au matin, l'évacuation de l'ambulance d'Yassour sur l'hôpital

sédentaire établi à Jaffa fut ordonnée et exécutée.

_Mouvement des fiévreux à l'ambulance d'Yassour, du 16 au 19 ventôse

an VII._

Entrés le 16 9

_Ibidem_ le 17 22

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31

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Morts le 16 3

_Ibidem_ le 17 5

_Ibidem_ du 18 au 19 6

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14

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NOMBRE DES RESTANTS 17

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Le 20, l'hôpital s'organisait mal et très lentement; cependant on sépara

très à propos les blessés et les fiévreux en les plaçant dans deux

couvents différents. Il se trouva parmi les premiers comme parmi les

derniers des hommes attaqués de l'épidémie; les charbons vinrent se

joindre aux symptômes déjà énumérés.

Le général Bon proposa au général en chef de nourrir exclusivement sa

division et l'armée avec du riz. Je n'approuvai point cette proposition,

qui fut rejetée; d'ailleurs je reconnus que le peu de viande que nous

avions, et que l'on regardait comme suspecte, était de bonne qualité.

Le même général se trouvait campé avec sa division sur le bord d'un

marais: il demanda à changer de position, et en la quittant il brûla ses

baraques. Je me rendis le même soir près de lui; et les généraux, les

chefs de corps, et plusieurs officiers de différents grades m'ayant

environné, je leur parlai de manière à rassurer des hommes qui

quoiqu'habitués à braver journellement la mort dans les combats ne

l'attendent pas d'ordinaire dans leurs lits avec plus d'indifférence que

les autres.

Le 21, le général en chef, suivi de son état-major, vint visiter les

hôpitaux. Un moment avant son départ du camp le bruit s'était répandu

jusque dans sa tente que plusieurs militaires étaient tombés morts en se

promenant sur le quai: le fait est simplement que des infirmiers turcs,

chargés de jeter à la mer des hommes morts dans la nuit à l'hôpital,

s'étaient contentés de les déposer devant la porte de cet établissement.

Le général parcourut les deux hôpitaux, parla à presque tous les

militaires, et s'occupa plus d'une heure et demie de tous les détails

d'une bonne et prompte organisation; se trouvant dans une chambre

étroite et très encombrée, il aida à soulever le cadavre hideux d'un

soldat dont les habits en lambeaux étaient souillés par l'ouverture

d'un bubon abcédé. Après avoir essayé sans affectation de reconduire le

général en chef vers la porte, je lui fis entendre qu'un plus long

séjour devenait beaucoup plus qu'inutile. Cette conduite n'a pas empêché

que l'on ait souvent murmuré dans l'armée sur ce que je ne m'étais pas

opposé plus formellement à la visite si prolongée du général en chef:

ceux-là le connaissent bien peu qui croient qu'il est des moyens faciles

pour changer ses résolutions ou l'intimider par quelques dangers.

Je reçus le même jour une lettre du citoyen Boussenard, chirurgien de

première classe, chargé du service de la division Reynier et de

l'hôpital de Ramléh, qui m'annonçait qu'il venait de paraître dans la

division, et plus particulièrement dans la neuvième demi-brigade de

ligne, une maladie, dont les symptômes étaient une grande douleur de

tête, lassitude extrême, sécrétions éteintes, la langue enduite d'un

limon jaunâtre, envie de vomir, une tumeur dans les aines ou sous les

aisselles, souvent le délire. Cet officier de santé ajoutait qu'il

donnait d'abord des vomitifs, qu'il entretenait ensuite la liberté du

ventre avec la décoction de tamarins, qu'il donnait du café et du

quinquina mêlés ensemble, du camphre à haute dose; il se plaignait

d'être mal secondé, et finissait par me demander quelques avis.

Comme les accidents se multipliaient devant Jaffa, et enlevaient les

malades du cinquième au sixième jour, et souvent plus rapidement, je ne

pus méconnaître le danger de notre position. Cependant, comme j'espérais

beaucoup du progrès de la belle saison dans laquelle nous entrions, de

la diversion des marches, des meilleurs campements, de l'abondance et de

la qualité des vivres, et que je n'étais pas du tout convaincu de la

communication très facile de la maladie, sur laquelle on se livrait à

toutes les exagérations de la frayeur, je pris un parti. Sachant combien

le prestige des dénominations influe souvent vicieusement sur les têtes

humaines, je me refusai à jamais prononcer le mot de _peste_. Je crus

devoir dans cette circonstance traiter l'armée entière comme un malade

qu'il est presque toujours inutile et souvent fort dangereux d'éclairer

sur sa maladie quand elle est très critique. Je communiquai cette

détermination au chef de l'état-major-général, qui, indépendamment de

l'attachement particulier dont il m'honorait, me sembla devoir être par

sa place le dépositaire des motifs politiques qui dirigeaient ma

conduite.

Presque immédiatement après la prise de Jaffa, Mustapha Hadji de

Constantinople, envoyé pour prendre soin des blessés de la garnison, fut

arrêté à la hauteur du port. Le général en chef, occupé au moment où on

lui présenta ce Turc, me l'envoya; je partageai ma tente avec lui. Le

soir du même jour le général nous fit appeler ensemble: il questionna

Mustapha sur ce qui se passait à Acre d'où il venait, sur les maladies

qui pouvaient y régner, et sur leurs causes. Ce Turc donna des

renseignements très vagues sur le premier objet, et déraisonna si

ridiculement et si longuement sur le reste que le général, qui

s'endormait, reporta la conversation sur Constantinople, et obtint des

réponses curieuses et satisfaisantes. Lorsque l'on battit la générale le

24 à la pointe du jour pour lever le camp, j'allai prendre les ordres du

général en chef, et lui demandai ce qu'il voulait que je fisse de

Mustapha; il me permit de le recommander à l'adjudant-général Grezieux,

commandant de Jaffa, pour qu'il fût traité dans cette place avec égards

jusqu'à son échange. Mustapha montra de la reconnaissance pour la

générosité des Français à son égard; il offrit de pratiquer dans les

hôpitaux des pestiférés des opérations réputées et en effet dangereuses;

et, quoique repoussé même violemment par un opérateur chrétien dont il

sera parlé ailleurs, il se présenta à plusieurs reprises. Ce malheureux,

après avoir vu mourir de la peste le commandant, son protecteur,

subsista jusqu'à notre retour, au commencement de prairial, du métier de

barbier; ses instruments et ses emplâtres, dont il était très satisfait,

appartenaient, pour les classer dans l'histoire de l'art, tout au plus

à la fin du seizième siècle. On pourra procurer aux Turcs, et il est

très probable qu'ils ont déjà des instruments plus perfectionnés; mais

quand sauront-ils ce qu'il faut pour ne s'en servir jamais qu'utilement?

De Jaffa à Acre il y a vingt-trois à vingt-quatre lieues, et environ

trente heures de marche.

Le quartier-général était le 24 au soir au Miski; le 25, à la tour de

Zéta; le 26, près le village d'Haniéh; le 27, sur le bord du Keïsson; le

28, nous bivouaquâmes sur la hauteur de Decouéh, en face d'Acre.

D'abord de Jaffa au Miski il y a sept heures de marche: le pays est

cultivé; on trouve un marais difficile à passer; la Houja présente un

gué, mais peu profond; les forêts qui sont sur la route sont formées de

chênes tortueux (_quercus ilex_).

Du Miski à la tour de Zéta il y a six heures de marche; le chemin est

bon pendant une lieue et demie: arrivé à la plaine, on trouve un terrain

difficile et fangeux, ensuite le village de Cacoun, bâti sur une hauteur

qui domine une vaste plaine, bornée à l'est par les montagnes de

Naplouse.

De Zéta au village d'Haniéh, près duquel l'armée campa, il y a plus de

quatre heures de marche; les chemins sont très mauvais jusqu'à une

fontaine; la plaine cesse, on entre dans un pays montagneux couvert de

bois, et que l'on regarde comme faisant partie de la chaîne du mont

Carmel: les chemins sont difficiles, cependant praticables.

D'Haniéh à la rivière de Keïsson, en face du village d'Arthye, il y a

plus de cinq heures de marche: on quitte les bois; au bout de deux

heures on découvre le mont Thabor, la vaste plaine d'Esdrelon; enfin,

après avoir traversé quelques vallées qui offrent peu de difficultés, on

arrive au bord du Keïsson; la chaîne du mont Carmel, qui borde ce petit

fleuve, est presque taillée à pic; le chemin est très resserré, et offre

des passages difficiles dans l'hiver et dans les temps pluvieux.

D'Arthye à Découéh il y a six bonnes heures de marche. L'armée passa le

Keïsson à gué dans l'endroit où les montagnes de droite s'écartent pour

dessiner avec le Carmel l'immense bassin d'Acre. Ce passage fut pénible,

la rivière avait deux pieds et demi à trois pieds de profondeur; on

côtoya le plus possible les hauteurs pour éviter les mauvais chemins: le

temps était très humide et très brumeux, et l'on sait combien cet état

de l'atmosphère énerve les forces; enfin on parvint à traverser les

marais qui entourent les moulins de Cherdan.

De Découéh à Acre il n'y a plus que deux heures de marche, et le chemin

est assez bon jusqu'à un marais formé par la rivière d'Acre, dont

l'embouchure est à environ quinze cents toises de la place: c'est là

qu'on jeta un pont pour le passage de l'armée, et que l'on plaça

l'hôpital ambulant dans les étables de Djezzâr pacha, seules

constructions dont on pût disposer pour ce service.

Le 29, on reconnut la place, et le 30 on ouvrit la tranchée.

Quelques hommes du parc d'artillerie étant tombés malades en route et

sous mes yeux, je reconnus la maladie observée à Jaffa, et je fis mettre

à l'ordre du jour l'avis suivant (nº 190 de ma correspondance):

Au quartier-général devant Acre, le 30 ventôse an VII.

«L'armée est prévenue qu'il est avantageux pour sa santé de se

laver fréquemment les pieds et les mains ainsi que la face avec

de l'eau fraîche, et préférable de les laver avec de l'eau tiède,

dans laquelle on met quelques gouttes de vinaigre ou

d'eau-de-vie.

Il faut éviter quand on a chaud de boire une trop grande quantité

d'eau, et il est très prudent d'avoir toujours l'attention de se

rincer la bouche auparavant, et de tremper ses mains dans l'eau.

L'armée doit rejeter avec soupçon les vêtements et le linge des

Turcs, parce que ceux qui les ont portés sont mal-propres, et

souvent malades sans prendre aucun soin raisonné de leur santé.

Les fièvres malignes, qui se développent, et qui effraient

beaucoup trop, demandent que l'on rétablisse la transpiration

arrêtée; on le fait par les ablutions ou lavages tièdes indiqués

ci-dessus, par l'administration d'un vomitif, surtout quand il y

a, comme presque toujours, disposition à vomir, et en soutenant

tout de suite la moiteur et les forces par une boisson, composée

d'une décoction de café et de quinquina, aromatisée avec le

citron. Il faut mettre sur les bubons des cataplasmes émollients:

il ne faut pas tenter de les résoudre, c'est la crise de la

maladie. Quand ces tumeurs sont à maturité on doit les ouvrir

avec le bistouri. Pour les charbons, il faut les brûler en les

circonscrivant avec la pierre infernale ou avec un fer chaud.»

Le 3 germinal, j'adressai au chef de l'état-major-général la note

suivante (nº 191 de ma correspondance).

Histoire Médicale de l'Armée d'Orient. Volume 1 · 第 35 / 73 题